Chapitre 42 : Pourquoi est-il impossible de faire du bien à quelqu'un sans lui faire de mal ?

Pourquoi est-il impossible de faire du bien à quelqu'un sans lui faire de mal ? – Amélie Nothomb

Installés à la petite table qui meublait la cabane de la jeune femme, Merlin et Morgane avaient repris leurs recherches. Ils lisaient en silence dans une ambiance lugubre. Lourde de non-dits que le jeune sorcier faisait de son mieux pour ignorer. Ils auraient bientôt épuisé la totalité des livres et Merlin doutait de trouver une solution efficace. Plus la dernière page du dernier ouvrage approchait et plus il désespérait de faire une découverte intéressante. Ce qu'il voulait c'était mettre fin au sortilège de Morgause sur le bracelet qu'elle avait offert à sa sœur, mais il apparaissait de plus en plus qu'il faudrait se rabattre sur une solution moins idéale : abandonner l'objet magique en un lieu où personne ne mettrait jamais la main dessus et ne serait jamais influencé par son sombre pouvoir. Le jeune sorcier avait fini par complètement écarter l'idée de se rendre à la bibliothèque de Sylt pour trouver une solution. Il refusait d'y envoyer Gaius, et il était lui-même incapable d'y aller sans succomber au pouvoir des cristaux qui la parsemaient. Il était terrifié à l'idée de connaître l'avenir. Une panique intense l'envahissait à chaque fois qu'il y pensait. Lorsqu'il avait partagé le rêve prophétique de Morgane, il s'était aperçu que c'était au-dessus de ses forces.

Perdu dans ses réflexions, Merlin avait cessé sa lecture quelques secondes. Morgause n'avait probablement pas eu l'intention d'introduire la moindre noirceur dans le bracelet. Elle y avait seulement placé un enchantement tempérant les cauchemars de sa sœur. Elle ignorait que le sort s'était imprégné de sa personnalité cruelle, contaminant la porteuse du bijou jour après jour durant plusieurs années.

Mais Morgane n'avait pas acquis cette malveillance comme on contracte une maladie. Elle s'était laissé faire. Elle est l'ombre tapie au sein de ta clarté, avait dit Kilgarrah, elle est la haine au cœur de ton amour. Le bracelet n'avait eu cet effet sur la jeune femme que parce qu'il y avait déjà une part d'obscurité en elle. Elle avait laissé la noirceur du bracelet alimenter l'ombre qui l'habitait déjà, jusqu'à la consumer entièrement.

Ils lisaient depuis plusieurs heures déjà lorsque la sorcière rompit le silence:

- Tu n'as aucune envie d'être ici, constata-t-elle.

Il se tourna vers elle, intrigué.

-Que veux-tu dire ?

Croiser son regard le mit mal à l'aise. Il avait évité de le faire depuis qu'il était venu finir leurs recherches. Il ne voulait plus entretenir leur amitié. La regarder dans les yeux, c'était déjà créer un lien. C'était établir une conversation silencieuse, intime, presque indépendante de la discussion de vive voix qui avait lieu simultanément. Après s'être endormi en sa présence et avoir partagé ses émotions au point de lui transmettre un rêve, il s'était aperçu qu'il était allé trop loin dans sa relation avec la jeune femme. Il ne pouvait pas oublier les atrocités qu'elle avait commises, les sourires cruels qu'elle avait arborés et les stratégies mortelles qu'elle avait mises au point pour éliminer ceux qu'il aimait.

-Tu es plus froid que d'habitude, expliqua-t-elle. Tu mets de la distance entre nous.

Alors elle l'avait remarqué. Pouvait-elle vraiment lire son comportement si facilement ? Cela le poussa à se fermer davantage, à se protéger.

-C'est à cause de ce qu'il s'est passé cette nuit, n'est-ce pas ? renchérit-elle. Tu t'es senti suffisamment détendu en ma compagnie pour te laisser emporter par le sommeil. Savoir que notre relation a atteint ce point te terrifie. Et puis ce n'est pas tout : notre partage magique d'émotions est maintenant si fort que j'ai eu un aperçu de ce qu'il se passait dans tes rêves, je suis entrée dans ton esprit. Cela t'inquiète plus encore.

Il y avait une pointe de colère dans les propos de Morgane, mais ce n'était le sentiment qui les dominait. Elle était surtout blessée.

-Je ne m'étais pas rendu compte que cela t'avait tant terrifié, poursuivit-elle. Mais je pense savoir pourquoi. Cette amitié sincère qui naît entre nous, tu n'en veux pas, tu la rejettes. Jusqu'ici tu n'avais pas vraiment pris conscience de son existence, mais ce qu'il s'est passé t'a mis devant le fait accompli. Tu as pris peur car tu as vu que nous devenions proches et que tu ne le veux surtout pas. Je sais aussi pourquoi. C'est parce que tu n'aimes pas ce que je suis. Tu trouves certains de mes actes révoltants, c'est pratiquement mot pour mot ce que tu m'as dit lorsque nous avons parlé de mon désir de vengeance contre Camelot. Sur le moment, je n'ai pas pris assez sérieusement les critiques que tu me faisais. Tu m'as aussi demandé de ne pas m'allier à Mordred, mais là non plus je n'ai pas suffisamment prêté attention. A présent, je comprends mieux. La vérité c'est que je te dégoûte. Cela explique pourquoi tu es toujours sur tes gardes en ma présence, pourquoi tu me caches tant de choses et pourquoi j'ai senti dès le début que tu ne me faisais pas confiance… C'est pour cela que tu es incapable de te lier d'amitié avec moi. Je l'avoue, je ne l'avais pas compris immédiatement. Pour moi, le fait que tu désapprouves mes choix n'était pas un obstacle insurmontable interdisant toute relation de confiance entre nous. A mes yeux, c'était un simple point de désaccord. Aujourd'hui, je m'aperçois que je me trompais.

Tout ce qu'elle venait de dire était vrai. Sa logique était totalement correcte. Ses mots trouvaient un écho absolu en Merlin. Un raisonnement si juste qui résonnait si justement en lui… Depuis quand était-elle si perspicace ? Elle qui avait passé ces dernières années à comploter contre ses anciens amis sans leur laisser la moindre chance de s'expliquer. Depuis quand se mettait-elle à la place des autres pour comprendre une opinion différente de la sienne ? C'est alors que Merlin comprit. Le bracelet ! Elle ne l'avait plus!

Libérée de l'objet qui obscurcissait son jugement, la sorcière pouvait enfin être lucide. Elle avait fini par comprendre une chose cruciale : l'affection qu'avait Guy pour elle ne suffisait pas à compenser le dégoût qu'elle lui inspirait. C'était très simple et pourtant elle venait seulement de le voir. Lorsque Merlin avait tenté de la dissuader de s'allier à Mordred, il lui avait dit qu'il ferait ce qu'il faudrait pour l'empêcher de nuire : elle aurait pu le voir à cet instant, mais elle en avait été incapable car elle portait encore le bracelet de sa sœur. Il lui avait suffi de toucher le bras de Guy, de sentir son affection à travers leur lien, pour croire qu'elle pouvait lui faire confiance. Cela l'avait rassurée au point d'en oublier ce qu'il avait dit. Elle ne concevait pas qu'il puisse être prêt à lui faire du mal alors qu'il tenait clairement à elle. C'était de cette même incompréhension qu'était née la colère qu'elle nourrissait depuis si longtemps envers le Merlin qui l'avait empoisonnée pour sauver le royaume lorsqu'elle avait vendu son âme à Morgause. Quand celui qu'elle appelait Guy avait déploré les actes de Mordred et tenté de dissuader la jeune femme de s'allier à quelqu'un de si dangereux, elle s'était contentée de répéter « Je vais rejoindre Mordred. » de manière bornée, sans comprendre que le dit Guy puisse considérer ce qu'elle avait fait et ce qu'elle comptait encore faire comme des abominations. A présent c'était différent, elle n'était plus aveugle. Elle souhaitait toujours faire ces choses mais elle savait maintenant que Guy les ressentait comme des horreurs qui le séparaient catégoriquement d'elle.

Ils ne pourraient pas être amis tant qu'elle serait fière du mal qu'elle avait causé. Elle en était toujours fière malheureusement, Merlin pouvait le voir. Elle ne regrettait rien. Il décida de ne pas laisser cela le décourager. Elle avait déjà compris que ses actes le révoltaient, il lui faudrait encore un moment avant d'être elle-même écœurée par ce qu'elle avait fait. Cela ne faisait que quelques jours qu'elle avait retiré le bracelet, il fallait lui laisser le temps de se purger complètement de son influence.

La légère évolution de Morgane le ravissait plus qu'il ne l'aurait cru. Elle lui apportait la preuve qu'il n'avait pas fait tout cela en vain : sans son bracelet, elle pouvait redevenir elle-même. La transformation avait déjà commencé. Et c'était une transformation des plus surprenantes. Lui qui avait imaginé que le premier signe de changement serait directement un acte de bonté de la part de la jeune femme, il constatait avec stupeur qu'il s'agissait d'abord d'un acte de compréhension. Qui mènerait peut-être ensuite au renouveau de cette bonté perdue. C'était bien plus subtil qu'il ne l'avait pensé.

-Tu as raison, reconnut-il après une longue pause. Je veux garder de la distance dans notre relation. Je ne peux pas me permettre de m'attacher à toi tant que tu restes cette personne. Le choc serait trop douloureux pour moi si tu venais à commettre un nouvel acte innommable, et tout me porte à croire que tu es encore disposée à le faire puisque tu souhaites t'allier à Mordred.

Elle resta muette face à lui. Il voulait ajouter autre chose mais hésitait à le faire. Cela mettrait en danger le secret de sa véritable identité. Il décida pourtant d'agir en dépit de la sécurité, privilégiant la sincérité :

-Mais sache qu'en diminuant la force de notre lien je ne préserve pas que moi, avoua-t-il. Je nous mets tous deux à l'abri d'un futur déchirement.

-Que veux-tu dire ?

Il voulait la mettre en garde, la préparer au jour où il révèlerait que Guy n'était qu'une couverture pour masquer ses véritables identités : celle de Merlin et celle d'Emrys. Si elle était elle aussi sur ses gardes, il serait plus facile de mettre de la distance dans leur relation. Mais il ne pouvait pas en dire trop dès maintenant, il était encore trop tôt.

-Je veux dire, répondit-il, que nous allons tous deux regretter ce rapprochement. Je le regrette déjà.

C'était vrai. Il se réjouissait de l'avoir libérée du bracelet mais s'en voulait du lien qui s'était reconstruit entre eux. Le but initial de ses visites à Morgane était avant tout de la ramener à celle qu'elle avait été autrefois, ce n'était pas de faire renaître leur amitié !

-Eh bien moi je ne le regrette pas, dit-elle fermement.

Il ne laissa pas ces mots le toucher, repoussant au loin l'agréable chaleur qu'ils suscitaient en lui. Il l'avait manifestement blessée car il vit qu'elle contenait un tremblement. Il prédit dans un murmure :

-Cela viendra.

Il avait mis ces visites en place pour l'aider mais cela n'empêcherait pas la jeune femme de souffrir en apprenant la vérité.


Note : Merci à fandemerlin, Evig Morder, dobbymcl et Abeille pour leur review du précédent chapitre ! Ces retours me font toujours aussi plaisir. :)