Chapitre 47 : Dans les griffes de l'ennemi
Lorsque Gwen se réveilla à nouveau, la douleur l'assaillit immédiatement. Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle avait la sensation que tous ses membres étaient en feu et elle se sentait plus faible que jamais. Le moindre mouvement, le moindre clignement d'œil, la moindre expiration, lui causaient une souffrance insupportable.
Elle sentit une main serrer la sienne, et la voix de son frère lui murmurer que tout allait bien.
-Elles sont parties, disait-il, elles sont parties.
Il fallut quelques secondes à la reine pour comprendre de qui il parlait.
Tina et Fina. Avec leur créature, cet énorme insecte, qui avait planté ses griffes empoisonnées dans la chair de Gwen pour la seconde fois. Cette fois-ci, la jeune femme s'était évanouie presque instantanément, comme si son corps avait reconnu le poison et compris que le seul moyen de la protéger était de la faire sombrer dans l'inconscience dès le début de cette abominable punition.
La jeune femme n'avait pas encore la force d'ouvrir les yeux. Sa crainte de la luminosité extérieure s'associait à celle de replonger dans le monde réel, de sortir complètement de ce sommeil qui l'avait jusque-là protégée. Elle prit son courage à deux mains et elle demanda malgré tout à Elyan de l'aider à se redresser. Même prononcés à voix basse, les mots lui brûlèrent la gorge.
Aussitôt, elle sentit deux personnes la déplacer délicatement pour qu'elle puisse s'adosser à ce qui semblait être un mur. Ils n'étaient plus dans la carriole, mais Gilli était toujours là. Elle contint un gémissement de douleur pour ne pas les effrayer.
Ses muscles étaient comme courbatus, rigides, et elle avait le plus grand mal à solliciter ses articulations sans grimacer sous l'effort.
Lorsqu'enfin elle se sentit la force d'ouvrir les yeux, elle vit que la luminosité ne serait pas un problème. Ils étaient enfermés dans un cachot, éclairé uniquement par la lumière que laissait passer une meurtrière. Elyan et Gilli portaient toute leur attention sur elle, inquiets de son état. Ils n'étaient plus bâillonnés, et leurs mains n'étaient plus liées. Comme eux, Gwen avait été libérée de ses entraves, mais sa faiblesse la contraignait à l'immobilité. Une sensation de nausée pointait aussi en elle. Cette fois-ci, son corps n'avait pas pu endiguer le poison aussi bien que la première fois. Si la créature de Tina et Fina s'en prenait encore à elle dans les prochaines heures, la jeune femme ne s'en sortirait pas.
-Comment te sens-tu ? demanda Elyan.
-Faible, répondit-elle dans un murmure, mais j'irai mieux avec le temps. J'ai en ai besoin pour éliminer le poison de mon corps.
Elle ne précisa pas que, pour aller mieux avec le temps, il faudrait d'abord qu'elle puisse se nourrir correctement. L'énergie nécessaire à sa guérison devrait bien venir de quelque part. La faim et la soif qui la tenaillaient lui indiquaient qu'au moins une journée entière s'était écoulée depuis leur départ de Camelot.
-Depuis quand sommes-nous ici ? demanda-t-elle. Où sommes-nous, d'ailleurs ?
-Nous sommes là depuis quelques heures seulement, mais nous avons voyagé toute la journée avant d'arriver. Tu es restée inconsciente un long moment. Comme la carriole était couverte, nous n'avons rien pu voir du chemin emprunté pendant la majeure partie du voyage. Toutefois, à notre arrivée, Tina et Fina nous ont fait monter dans des embarcations et nous avons pu voir qu'on nous emmenait sur une île. Mordred y a bâti une cité dont les habitants pratiquent tous la magie et où les gens qui en sont dépourvus sont exécutés.
Quelle horreur ! pensa Gwen.
-L'inverse de Camelot…, nota alors Gilli, qui n'avait encore rien dit pour l'instant.
Il croisa le regard de la reine et le soutint, mais la jeune femme n'était nullement offensée par sa remarque. Il avait raison. L'exécution des sorciers ne semblait acceptable que lorsqu'on croyait que la magie était mauvaise en toute circonstance. Or la reine avait récemment compris, grâce à Arthur, que ce n'était pas le cas.
Quant à Elyan, il parut surpris par le parallèle avec Camelot mais cela eut l'air de le faire réfléchir et non de le mettre en colère. Sa sœur et lui avaient tous deux perdu leur père aux mains d'Uther. Ils n'étaient donc pas les derniers à remettre sa sévérité en question, malgré tout le respect et l'affection qu'ils avaient pour Arthur.
Il y eut un court silence, durant lequel Gwen devina qu'ils étaient tous absorbés par des pensées similaires : la Purge, la magie, Mordred et la guerre, mais aussi le sort qui leur serait réservé lorsqu'on viendrait les chercher dans ce cachot. Seraient-ils immédiatement exécutés ? Seraient-ils torturés ? La jeune femme ne pouvait pas imaginer se retrouver à nouveau aux mains de l'horrible créature qui l'avait mise dans cet état. Si l'insecte géant s'attaquait encore à elle, elle en mourrait. Son corps ne tiendrait pas le coup une troisième fois.
-Ils vont donc nous condamner à mort ! fit-elle remarquer, tentant de calmer le tremblement de sa voix. Une fois qu'ils nous auront fait subir mille tourments pour nous faire révéler tous les secrets de Camelot. La créature qui m'a empoisonnée est un parfait instrument de torture. Est-ce que vous savez ce qu'est cette chose, exactement ? Imaginez que Mordred en ait d'autres à sa disposition…
-Lorsque tu t'es évanouie, expliqua Elyan, Tina et Fina nous ont appris que cette créature est ce qu'on appelle un Cracheur. On lui donne ce nom parce qu'il crache aussi bien le poison que le feu. C'est une créature d'origine mixte, descendante des dragons, mais aussi des Serkets et de plusieurs sortes d'insectes. Elle a été façonnée par les prêtresses de l'Ancienne Religion. Fort heureusement, il semble que ce soit la seule représentante de son espèce.
Gwen ne savait pas si cette nouvelle la réjouissait ou la terrorisait. Certes, il n'y avait qu'une seule bête comme celle-ci, mais Tina et Fina n'avaient pas besoin d'en avoir plus. Elles n'auraient qu'à questionner la reine, le chevalier et le villageois à tour de rôle. La jeune femme allait-elle encore se retrouver sous les griffes de cet horrible animal ? Soutirerait-on aux prisonniers toutes les informations qu'ils possédaient, avant de les jeter à la mer ? Gwen se demanda combien de personnes avaient été jetées à l'eau depuis la fondation de cette cité. Mordred ne manquait certainement pas d'ennemis.
-Et vous ? demanda-t-elle aux deux hommes. Est-ce que vous allez bien ? La créature ne vous a pas blessés ? Tina et Fina ne vous ont pas punis comme elles l'ont fait pour moi ?
La jeune femme venait de se rendre compte que, plongée dans sa propre souffrance, elle en avait oublié de s'inquiéter pour ses compagnons.
-Nous allons bien, répondit Elyan. Tina et Fina ne nous ont pas touchés.
Gilli acquiesça, avant de préciser d'un air gêné :
-Leurs natures de Lamia nous rendaient déjà parfaitement dociles.
Gwen avait vu les deux femmes à l'œuvre avec Elyan, elle savait que leur pouvoir sur les hommes était puissant. Tina et Fina n'avaient probablement pas eu besoin de les forcer à sortir de la carriole pour les faire monter sur les embarcations. Peut-être avaient-ils même volontairement porté le corps inconscient de leur reine lors du trajet.
Cette pensée la fit frissonner.
Gilli poursuivit, agité :
-Elyan m'a dit que vous avez déjà eu affaire à une créature similaire, une jeune femme du nom de Lamia qui avait enchanté plusieurs chevaliers et qui a bien failli tous les tuer. Pour ma part, je n'ai encore jamais connu de magie comme la leur. Pour m'enlever au cœur même de Camelot, elles ont utilisé un enchantement particulièrement malsain qui m'a privé de mon libre arbitre. Je ne sais pas comment Mordred les a recrutées mais ce sont des personnes très dangereuses.
Gwen et Elyan ne pouvaient que se montrer d'accord. La reine avait assisté de ses propres yeux à la capture du jeune villageois de Willowdale. Elles avaient utilisé la magie pour le faire venir à elles, pour l'envoûter afin qu'il se déplace de lui-même jusque dans leurs filets.
-J'ai vu comment elles vous ont attiré à elles pour vous faire prisonnier, raconta-t-elle. J'étais cachée à proximité pour les observer. Je commençais à les soupçonner de ne pas être ce qu'elles prétendaient.
-Alors vous savez qu'elle m'ont retiré toute volonté propre pour que je me déplace jusqu'à elles... Ce n'est pas une expérience que je souhaite renouveler. Je ne me suis jamais senti aussi vulnérable qu'à ce moment-là.
-Je comprends, dit Gwen.
Elle ne pouvait même pas imaginer ce qu'il avait dû ressentir à cet instant, prisonnier de son propre corps.
-Elles m'ont aussi pris quelque chose lorsqu'elles m'ont capturé, reprit Gilli. Je sais que ce n'est pas comparable à ce qu'elles vous ont fait, mais c'était une bague que je tenais de mon père et que je n'ai pas quittée depuis sa mort. Elles l'ont prise avant votre capture, alors j'étais encore inconscient.
Gwen vit à son regard que la perte de ce souvenir représentait une réelle tragédie pour le jeune homme. Elle se demanda quelle valeur il pouvait avoir pour que Tina et Fina souhaitent s'en emparer.
Le jeune homme détournait les yeux dans un mouvement que la reine interpréta comme un mélange de frustration et de tristesse.
-Si seulement je pouvais la récupérer…, marmonna-t-il.
-Je suis désolée, dit Gwen. Si nous parvenons à nous échapper, peut-être pourrions-nous la récupérer ?
Elyan eut un rire nerveux :
-Tu penses qu'on va réussir à s'en sortir ?
-Je compte sur Arthur pour nous retrouver.
Pour être parfaitement honnête, elle misait aussi sur l'aide de Chris ou Emrys. Elle décida toutefois de garder ces deux noms pour elle. Pour l'instant.
-Je lui fais confiance, dit-elle. Ce n'est pas la première épreuve que nous avons eu à affronter. Arthur, toi, les autres chevaliers, Merlin et moi… Nous en avons beaucoup traversé ensemble. Je ne sais pas encore comment, mais nous nous en sortirons.
Elyan ne semblait pourtant pas convaincu. Quelque chose le troublait.
-Je ne sais pas, dit-il d'un ton hésitant.
Gwen voyait qu'il voulait s'exprimer mais qu'il ne savait pas si c'était une bonne idée.
Puis, comme s'il se libérait d'un poids, il leur parla d'une voix douce mais ferme :
-J'ai l'impression, dit-il, que les choses ne sont plus comme avant à Camelot. Que depuis quelques temps nous n'avons plus la même unité. Suis-je le seul à le voir ? Le roi n'est plus aussi ouvert, il cache quelque chose. J'avais beau être anéanti par la mort de Gaël et mon passage entre les mains de Morgane, je m'en suis tout de même rendu compte. Toi aussi, Gwen, tu ne me dis pas tout. Quant à Merlin, il est constamment absent, il ne passe plus qu'une partie de la journée auprès du roi, et personne ne sait ce qu'il fait le reste du temps. Même les chevaliers sont éparpillés, tous affectés à des postes différents. Gauvain était à Willowdale et il n'est plus le même depuis son retour, il cache lui aussi quelque chose. Léon, lui, doit passer ses journées avec Dame Viviane mais il ne peut rien faire pour elle, il peine à accomplir cette mission qui par-dessus le marché le tient à l'écart. Enfin, je me suis moi-même détaché du groupe, peut-être plus encore que vous tous. Je ne voulais qu'une seule chose : mettre la main sur le monstre qui s'en est pris à Gaël, alors je n'ai pensé qu'à cela pendant des jours. Tout le monde s'est séparé alors que notre force a toujours reposé sur notre unité. Nos quêtes. Nos aventures. Les dangers que nous affrontions tous ensemble. Il y a quelque chose qui ne va plus à Camelot. Nous sommes déréglés. Comment cela a-t-il pu se produire ? Que s'est-il passé ?
La pièce resta totalement silencieuse durant quelque secondes. La tirade de son frère avait laissé la reine bouche bée.
-Elyan…, articula-t-elle le souffle coupé, comment as-tu remarqué toutes ces choses ? Les absences de Merlin ? Les secrets de Gauvain ? Du roi ? Les miens ? Pour quelqu'un qui dit s'être emmuré dans la tristesse au point de ne plus faire partie du monde, tu es plus observateur que n'importe lequel d'entre nous.
-Il faut croire que me détacher du monde m'a donné le recul nécessaire pour le voir avec clarté, répondit-il simplement.
Gwen n'arrivait pas à croire que son frère avait pu remarquer tout cela, se faire ces réflexions, sans jamais en parler. Il fallait bien avouer qu'elle avait ressenti cet éloignement progressif entre le roi, la reine, les chevaliers et Merlin sans rien pouvoir faire pour l'arrêter. Les causes étaient multiples mais le résultat était bel et bien une perte d'unité. Malgré cela, elle avait simplement l'impression que quelque chose était en train de se mettre en place, que les prophéties dont on lui avait parlé prenaient tout à coup le contrôle de leurs vies et les guidaient chacun vers leur destinée individuelle, leur rôle particulier dans l'avènement d'Albion. Elle s'inquiétait de cet éloignement mais elle avait avant tout l'intuition que leurs destinées ne s'écartaient que pour mieux se retrouver plus tard et s'accomplir ensemble.
-Elyan, ce n'est pas ce que tu crois. Arthur et moi avons des secrets, c'est vrai, mais il faut que tu saches que ce n'est que temporaire. Nous avons appris des choses très importantes qui ont bouleversé tout ce en quoi nous croyions.
Elle remarqua que Gilli l'écoutait attentivement et, l'espace d'une seconde, elle eut l'impression qu'il lisait entre les lignes et qu'il comprenait qu'elle parlait d'Uther, de la Purge et des sorciers.
-Les choses sont en train de se mettre en place, dit-elle, et je pense que notre capture par Mordred nous permettra de retrouver notre unité. Arthur va devoir faire appel aux chevaliers et à Merlin pour nous sortir d'ici. Je suis convaincue qu'il va arriver d'une seconde à l'autre avec tous nos amis.
A peine avait-elle prononcé ces mots qu'un grincement strident les fit sursauter. Quelqu'un descendait aux cachots et se dirigeait vers eux. Instinctivement, Elyan et Gilli se regroupèrent autour de Gwen.
A travers les barreaux, ils virent trois silhouettes approcher, celle du milieu semblant soutenue par les deux autres. La jeune reine la reconnut immédiatement.
Sous leurs yeux ébahis, deux gardes traînèrent Arthur, enchaîné, jusqu'à eux. L'un des deux hommes de Mordred fit tourner la clé dans la serrure de leur cellule, leur ordonnant de s'éloigner. Les prisonniers s'exécutèrent, trop étonnés pour discuter. L'instant suivant, le roi était jeté sans ménagement à leurs pieds et les gardes refermaient la porte.
-Voyez un peu qui était venu vous tirer de là ! ironisa l'un d'entre eux. Venu vous libérer, seul et sans magie, contre une cité de sorciers !
Sans cesser de rire, il referma la porte de leur cachot et quitta la pièce, tandis que Gwen, abasourdie, baissait la tête et croisait le regard incertain de son époux.
Note : Un grand merci à laorart, LegolasHV et Gwenetsi pour vos reviews des précédents chapitres !
