Chapitre 48 : Sombres retrouvailles
Arthur s'en voulait. Il n'arrivait pas à croire qu'il s'était fait capturer. Les choses ne s'étaient pas du tout passées comme prévu.
Après avoir quitté le lac, guidé par Excalibur vers le repaire de Mordred, il avait pu mettre la main sur un cheval et parcourir le reste du chemin bien plus rapidement qu'il n'aurait pu le faire à pied. Son voyage avait duré toute la journée et l'avait mené jusqu'au bord de mer. De là, il avait pu voir une île, où semblait se trouver une cité, mais il n'avait pas pu traverser la portion d'eau qui l'en séparait. En effet, la côte était surveillée par de nombreux gardes, et il n'y avait aucun moyen de les contourner pour s'emparer d'une barque. Arthur s'était donc résolu à attendre les renforts avant d'agir. Il était certain que quelqu'un à Camelot trouverait les morceaux de tissu qu'il avait laissés derrière lui et sonnerait l'alerte pour que les chevaliers interviennent. Une fois qu'il l'auraient rejoint, ils pourraient l'aider à prendre une barque par la force et se rendre jusqu'à la cité de Mordred. De toute façon, même s'il avait pu la gagner seul, il n'aurait rien pu faire pour libérer Gwen et Elyan sans aide.
Malheureusement, c'était à ce moment-là que les choses avaient mal tourné. Alors qu'il réfléchissait à une stratégie d'attaque qu'il pourrait appliquer à l'arrivée des chevaliers, une force invisible l'avait envoyé à terre et désarmé. Incapable de voir son ennemi, le roi n'avait rien pu faire. Il avait alors compris qu'il s'agissait des guerriers invisibles dont Chris lui avait parlé : Arthur n'aurait pas dû oublier que ces derniers s'étaient alliés à Mordred.
Les guerriers invisibles l'avaient donc fait prisonnier et confié aux autres gardes de la cité, qui l'avaient emmené jusqu'à l'île et avaient confisqué son épée. Ils semblaient trouver sa présence sur place hilarante. De leur point de vue, Arthur avait essayé d'attaquer la cité seul, sans même faire appel à ses chevaliers.
Le jeune roi espérait simplement que lesdits chevaliers ne tomberaient pas dans le même piège que lui lorsqu'ils retrouveraient sa trace.
Alors que les gardes le poussaient à l'intérieur du cachot, il vit que ceux-là même qu'il était venu secourir l'y attendaient et l'observaient avec confusion. Gwen, Elyan et… Était-ce le jeune homme qui avait affronté Uther à l'épée lors d'un tournoi l'année précédente ?
Derrière le roi, la porte se refermait et les gardes s'éloignaient.
-Guenièvre, est-ce que tu vas bien ? s'inquiéta-t-il en la voyant adossée au mur et plus pâle que jamais.
Il se redressa et se rendit auprès d'elle. Elle n'avait pas bonne mine.
-Je vais bien, dit-elle.
Il était pourtant clair que ce n'était pas le cas.
-Que t'ont-elles fait ? J'ai entendu tes hurlements quand j'ai essayé de vous suivre… J'étais à pied, je n'ai rien pu faire.
D'une certaine manière, il était plus rassurant d'être avec elle dans ce cachot, plutôt que d'entendre ses cris à distance sans pouvoir intervenir.
-Tu étais là ? s'étonna-t-elle, ignorant ainsi la question.
-Oui, dit-il, je vous ai suivis quand vous êtes sortis de la cité avec Tina et Fina. Au début, je pensais que vous étiez tous en danger, et puis j'ai compris que le danger venait d'elles.
-Je les ai poussées à lever le sort, expliqua-t-elle, celui qui te faisait croire que tu les connaissais.
Il hocha la tête.
-C'était donc toi, dit-il. La vérité m'a tout à coup frappé alors que je vous observais. Je me suis rendu compte que tout ce que je pensais connaître à leur sujet n'était qu'un nuage de fumée.
-Comment avez-vous fini par nous retrouver ? demanda alors Elyan, qui paraissait quelque peu gêné d'interrompre leurs retrouvailles.
Arthur réfléchit à ce qu'il souhaitait partager avec eux. Il désirait parler d'Emrys et de sa rencontre avec Freya à Gwen, mais pas ici, pas maintenant. Il ignorait qui était exactement l'autre prisonnier, et il était trop tôt pour partager avec Elyan son nouveau point de vue sur l'Ancienne Religion.
-J'ai réussi à trouver un cheval, dit-il. Cela m'a permis de suivre votre trace plus rapidement. Votre piste était encore fraîche et je n'ai pas voulu courir le risque de la perdre, donc je suis venu seul plutôt que de retourner à Camelot chercher les chevaliers. J'ai semé des morceaux de tissu derrière moi pour qu'ils me retrouvent. Une fois sur la côte, j'attendais que les renforts me rejoignent mais l'un des guerriers invisibles de Mordred m'est tombé dessus et je n'ai rien pu faire.
Le regard de Gwen descendit vers la chemise en lambeaux de son mari. Il était assez clair qu'une bonne partie du vêtement avait été arrachée. Il espéra que cela la rassurait sur son état de santé. Peut-être avait-elle d'abord pensé qu'il devait l'état de sa chemise à de mauvais traitements de la part des gardes. L'idée qu'il soit blessé était probablement aussi insupportable à la jeune femme que l'était pour lui celle qu'on ait pu la maltraiter.
Il marqua une pause avant de se retourner vers elle :
-Dis-moi ce qu'elles t'ont fait, Guenièvre.
Les yeux de la jeune femme s'embuèrent et le cœur du roi se serra.
-Elles ont une créature, expliqua-t-elle, une sorte d'insecte qui ressemble à un cafard, mais bien plus gros. De la taille d'un… d'un.. je ne sais pas… Elle est plus grosse qu'un rat, mais plus petite qu'un écureuil. C'est un Cracheur, une créature unique créée par les prêtresses de l'Ancienne Religion. Elle crache le feu, et ses griffes diffusent un poison brûlant. J'ai eu droit au poison deux fois.
Arthur prit la main de son épouse. Il voulait qu'elle comprenne qu'il était avec elle à présent, et qu'il ne laisserait plus personne la toucher.
-Tina et Fina, rumina-t-il. Je m'en veux de les avoir laissées entrer dans nos vies ainsi. De les avoir laissées m'ensorceler et nous approcher de si près.
-Tu n'as rien à te reprocher, tu étais sous l'influence d'un sortilège, Arthur. Elles ont tout fait pour se mettre dans une position idéale.
-Elles ont pu nous espionner durant plusieurs jours, constata-t-il. Qui sait ce qu'elles ont pu récolter comme informations ?
Arthur vit qu'Elyan et Gwen échangeaient un regard. Il y avait autre chose.
-Qu'y a-t-il ? demanda-t-il.
-A l'origine, Tina et Fina n'étaient pas censées infiltrer Camelot. C'était Gaël le véritable espion envoyé par Mordred. Elles n'étaient qu'un intermédiaire. Il leur faisait régulièrement son rapport et elles transmettaient les informations à leur maître.
La nouvelle fit au roi l'effet d'une douche glacée. Il n'avait pas soupçonné Gaël de trahison une seule seconde. C'était une recrue intelligente et courageuse, quoiqu'un peu timide. Sa mort avait été un choc.
-Elles l'ont tué avec leur Cracheur, poursuivit Gwen. Avec le temps, Gaël s'était pris d'amitié pour Elyan et ne voulait plus le trahir.
Arthur se tourna vers Elyan et croisa son regard. Le chevalier ne fit aucun commentaire, visiblement toujours peiné par tout ce qu'il s'était passé.
-Elles ont donc pris sa place, comprit le roi. En m'ensorcelant pour que je pense les avoir toujours connues et que je leur donne la mission de retrouver le coupable d'un meurtre qu'elles avaient elles-mêmes commis.
-Et elles n'ont laissé personne à part moi participer aux recherches, expliqua la reine. Elles n'avaient pas vraiment le choix que de m'y autoriser : il aurait été étrange que la reine soit tenue à l'écart. En revanche, elles pouvaient éloigner toute autre personne et ainsi éviter d'éveiller les soupçons de ceux qui les côtoieraient de trop près ou s'intéresseraient un peu trop aux recherches.
Le roi s'était encore fait berner. Combien de fois allait-il laisser cela se produire ? Comment savoir à qui il pouvait se fier ?
-Elyan et moi avons compris qu'elles étaient dangereuses mais elles s'en sont malheureusement rendu compte. C'est pour cela que nous sommes ici.
C'était Arthur lui-même qui aurait dû se rendre compte du danger.
-Je suis désolé, s'excusa-t-il. J'aurais aimé voir les choses telles qu'elles étaient réellement.
-Ce n'était pas possible, répéta Gwen. Tu n'étais pas toi-même, ta mémoire était affectée. En plus de cela, elles sont à moitié Lamias : il est impossible de résister à leur charme lorsqu'on est un homme. A ma connaissance, les seules personnes qui en soient capable sont Merlin et Gaël. Pour le cas de Merlin, c'est parce qu'elles le considèrent comme une menace. Il a toujours été assez clairvoyant…
Le roi se rappelait la dernière Lamia qu'ils avaient eu à affronter. D'après les chevaliers et Gwen, Merlin n'avait pas été affecté par son pouvoir de séduction. Arthur comprenait ce que la reine disait à demi-mot. Le fait que Merlin travaille avec Emrys était probablement la raison pour laquelle les Lamias se sentaient menacées par lui. Le sorcier était leur plus puissant ennemi, après tout. Peut-être sentaient-elles son influence sur le jeune serviteur, ou peut-être ce dernier avait-il accepté qu'Emrys pose sur lui un enchantement le protégeant de certaines créatures. Le jeune roi en parlerait avec Gwen lorsqu'ils seraient seuls.
-Pour ce qui est de Gaël, reprit-elle, j'ignore pourquoi il leur était insensible. Mais je sais qu'Elyan était moins susceptible de leur succomber lorsqu'il était en deuil et fermé au monde, alors peut-être Gaël vivait-il quelque chose de similaire à notre insu.
-Quoiqu'il en soit, elles ont une influence sur la plupart des hommes. Cela les rend particulièrement dangereuses. Ce sont de redoutables alliées pour Mordred.
-Elles ont tout de même une faiblesse, répondit prudemment Gwen. La même que Mordred. Elles ont tout fait pour tenir Emrys à l'écart, cela veut bien dire quelque chose.
Arthur se retint de lever les yeux au ciel. Bien sûr, Emrys était la solution à cette guerre. Peut-être la seule. Le roi ne supportait pas de se savoir si impuissant sans l'aide de la magie. Il comptait sur ses chevaliers pour les libérer mais avaient-ils réellement une chance ? Il comptait sur l'alliance entre les royaumes pour repousser l'armée de Mordred mais était-ce réellement possible ? Il se demanda tout de même ce que Gwen voulait dire exactement. Le sorcier avait-il été plus éloigné de la situation que n'importe qui d'autre à Camelot ? La phrase suivante de la reine lui apporta sa réponse :
-Tina et Fina ont littéralement fait en sorte de ne jamais croiser la route d'Emrys, expliqua Gwen, et elles ont jeté un second sort qui a fait en sorte que personne ne parle d'elles en sa présence. Tant que le sort était maintenu, il n'a jamais entendu le moindre mot à leur sujet. Il ignorait jusqu'à leur existence, sans parler de leur présence au château. Elles ont levé ce sort quand nous avons quitté Camelot, en même temps que le sort qui pesait sur toi.
Arthur réfléchissait à ce que cela impliquait. Cela voulait dire que ni Merlin, ni Gaïus, malgré leur collaboration avec Emrys, n'avaient jamais évoqué ces deux femmes en présence du sorcier. En tout cas avant la levée du sort. Leur ange gardien ne viendrait peut-être donc pas à leur secours comme il l'aurait fait en temps normal. A moins qu'il ne retrouve lui aussi la piste des morceaux de tissus laissés sur la route par Arthur. Le roi n'avait pas vraiment misé ses espoirs sur lui, mais le fait de le savoir à l'écart n'était pas rassurant.
Gwen poursuivait d'un ton convaincu :
-Ce qui est particulièrement intéressant, c'est le fait qu'elle n'ont même pas posé cet enchantement sur Emrys lui-même. Il les effraie tellement qu'elles préfèrent ensorceler tout Camelot plutôt que de s'approcher de lui. Si elles l'avaient ensorcelé, il aurait risqué de le percevoir et de comprendre qu'un danger rôdait. Elles ont aussi pris garde à ne causer aucun dégât visible à Camelot, elle ne t'ont même pas fait de mal alors qu'elles t'avaient à leur merci. Tout ce qu'elles ont osé faire c'est modifier une petite partie de ta mémoire, d'une manière qui ne change en rien ton comportement et n'affecte pas tes capacités. Tout cela, j'en suis certaine, c'est parce qu'elles craignent Emrys. Elles ne voulaient pas qu'il constate le moindre changement suspect chez toi. Mordred lui-même le craint. Il ne veut pas attirer son attention, en tout cas tant qu'il n'est pas prêt à l'affronter.
Il était bon de connaître ce point faible chez leurs ennemis, même s'ils ignoraient totalement si cela pourrait un jour être exploité. Actuellement, la situation paraissait pour le moins compliquée.
Revenant à la réalité, Arthur vit que le quatrième prisonnier, celui dont il ignorait le nom, restait silencieux mais attentif à tout ce qui se disait. Il avait montré un intérêt particulier à l'évocation du nom d'Emrys. Le roi se demandait ce qu'Elyan et lui avaient pensé en entendant leurs souverains en parler de cette manière. Trouvaient-ils étrange qu'Arthur et Gwen s'intéressent à ce point faible de Mordred et ses alliés, malgré la guerre que Camelot menait depuis des années contre la magie ?
-Je vous connais, fit remarquer le roi. Vous avez affronté mon père lors d'un tournoi à Camelot l'année dernière. Que faites-vous ici ?
Le jeune homme parut surpris qu'il le reconnaisse. Elyan et Gwen étaient tout aussi étonnés. Ils n'avaient visiblement pas fait le rapprochement avant que le roi n'en parle.
-Bonne mémoire, Sire, dit le jeune homme. Je m'appelle Gilli, je viens de Willowdale. J'étais là-bas avec le Seigneur Gauvain lorsque le village a été attaqué par les hommes de Mordred. Tina et Fina pensent que je peux les mettre sur la piste du sorcier qui est venu à notre secours, que je connais son identité.
Arthur acquiesça.
-Je comprends. J'imagine que ces sorciers sont à leurs yeux des traîtres sur qui elles doivent mettre la main pour les punir. Ont-elles raison de croire que vous connaissez l'identité de cette personne ?
Gilli secoua la tête. Le roi se fit la réflexion que le villageois ne lui aurait de toute façon pas dit la vérité s'il l'avait connue. Ce n'était pas au fils d'Uther qu'on pouvait confier ce type d'information, à part si l'on souhaitait voir brûler au bûcher la personne qui nous avait sauvé la vie. Il n'insista donc pas, conscient que c'était inutile.
Le jeune roi s'assit aux côtés de Gwen.
Valait-il mieux penser à ce que Mordred leur réservait ? Le jeune mage comptait-il les laisser dans cette cage ou déciderait-il de passer à l'étape suivante ? Quel sort les attendrait alors ? Torture ? Mort ?
Arthur pria pour que les chevaliers les retrouvent au plus vite.
Note : Comme je le disais à Gwenetsi (merci pour ta review du précédent chapitre !), j'ai fait le choix de poster des chapitres plus courts qu'avant pour pouvoir poster plus régulièrement. Il y a quelques inconvénients à cela. Parfois on ne voit pas un personnage important durant plusieurs chapitres d'affilée, et puis parfois on peut avoir l'impression que l'histoire n'avance pas car certains chapitres sont uniquement constitués de dialogue (comme ci-dessus^^). Je trouve personnellement ces chapitres importants, je trouve qu'ils font avancer l'histoire à leur manière, mais je peux concevoir que certaines personnes préfèrent quand un chapitre a au moins une petite partie de « mouvement ». N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, ça m'aidera peut-être à trouver un meilleur compromis pour la longueur des chapitres.
