Chapitre 49 : La réunion
Mordred se demandait ce qu'il allait bien pouvoir faire.
Tina et Fina avaient eu la bêtise d'amener sur l'île la reine Guenièvre et son frère Elyan, et voilà qu'à présent Arthur était capturé par les guerriers invisibles alors qu'il rôdait aux alentours. Sans doute était-il à la recherche des prisonniers que les jumelles avaient cru bon de ramener ! Il les avait visiblement suivies jusque là. Avec tout ce beau monde entre les murs de sa cité, le jeune druide n'avait pas d'autre choix que de se préparer à une visite d'Emrys, et cette perspective ne le réjouissait absolument pas. Il était trop tôt pour une telle confrontation. Mordred n'avait pas encore à ses côtés tous ses alliés, et il n'avait pas non plus assez de renseignements sur ses ennemis.
Les raisons qui avaient mené les deux femmes à capturer la reine et le chevalier avaient peut-être du sens à leurs yeux mais elles avaient sous-estimé Merlin. Elles s'étaient imaginé qu'il ne les retrouverait pas ou que la difficulté de la tâche le ferait renoncer pour se concentrer sur la protection d'Arthur à Camelot. C'était une grossière erreur, due à leur manque de compréhension de la nature humaine. Mordred, lui, savait parfaitement que son ennemi remuerait ciel et terre pour les retrouver. Les jumelles étant elles-mêmes de perfides créatures, elles ne comprenaient pas le pouvoir qui habitait ceux qui se battaient pour leurs proches.
Les Lamias n'étaient pas humaines, et Mordred le savait parfaitement. C'était des êtres vils, des abominations créées par les prêtresses de l'Ancienne Religion dans le seul but de tuer, tout comme le Cracheur. Si le jeune druide avait accepté Tina et Fina dans ses rangs, c'était uniquement parce que leur héritage n'était qu'en partie celui de ces monstres. Leur père avait été un sorcier. Son sang coulait aussi dans leurs veines et leur donnait de véritables pouvoirs de magiciennes auxquelles les Lamias ordinaires ne pouvaient pas prétendre.
Malheureusement, Tina et Fina n'étaient pas assez humaines pour dominer leurs instincts primitifs. C'était pour cette raison que Mordred avait d'abord fait le choix de placer Gaël à Camelot. Un espion humain. Mais ce dernier s'était laissé influencer par ses émotions et son sens moral, et cela avait mené à sa trahison. Il n'aurait certes pas été capable de gagner la confiance des chevaliers sans son humanité, mais c'était cette même humanité qui l'avait amené à s'attacher au Seigneur Elyan et à trahir son maître.
Alors Mordred avait décidé de laisser leur chance à Tina et Fina. Peut-être leur animalité serait-elle un atout.
Elles avaient dû recourir à la magie pour infiltrer Camelot, mais elles y étaient tout de même parvenu assez brillamment. Après avoir puni Gaël pour sa trahison, elles avaient posé sur Arthur un sortilège compliqué destiné à lui faire croire qu'il les connaissait depuis toujours. Elles n'auraient pas pu poser le même sur tous les habitants de Camelot, c'était un enchantement riche qui modifiait légèrement chaque souvenir, même s'il n'affectait pas la personnalité ni les capacités de celui qui le subissait. Pour justifier le fait que personne d'autre ne les connaissait, elles avaient laissé le roi penser qu'elles étaient une arme secrète de Camelot dont il n'avait jamais parlé à personne auparavant. Il s'était lui-même chargé de convaincre son entourage des raisons de leur apparition et de la nécessité de leur présence.
Trouver une solution pour ne pas éveiller les soupçons d'Emrys avait été plus compliqué, car ce dernier avait l'habitude de repousser les ennemis de Camelot qui usaient de magie. Il était extrêmement attentif à tout ce qui sortait de l'ordinaire, et il était difficile de l'ensorceler sans être repéré. La bonne idée avait donc été de le tenir à l'écart en donnant à Tina et Fina l'instruction de ne jamais se trouver dans la même pièce que lui. Cette méthode, couplée à un sortilège empêchant les habitants de la citadelle de Camelot de parler d'elles devant lui, avaient permis aux jumelles d'évoluer sur place sans qu'Emrys n'ait jamais vent de leur présence. Ainsi, aucun charme n'avait dû être posé sur le sorcier lui-même.
Si Mordred s'était donné tout ce mal, c'était parce qu'il avait besoin d'informations stratégiques. Il devait réussir là où tant d'autres ennemis de Camelot avaient échoué. Il devait faire les choses dans l'ordre. Première partie du plan : espionner Arthur et les chevaliers, récolter des informations sur leur fonctionnement. Grâce à Gaël et aux jumelles, c'était chose faite. Seconde partie : infiltrer le cercle privé d'Emrys, obtenir des informations sur sa maîtrise actuelle de la magie. Cette mission, contrairement à la première, était loin d'être accomplie. Pour y parvenir, une nouvelle arme avait dû être façonnée, et elle venait seulement d'être achevée. S'il avait fallu si longtemps pour la mettre en place, c'était parce qu'il avait fallu la parfaire afin qu'un homme aussi puissant qu'Emrys ne flaire pas le piège. Ce n'est qu'après l'avoir enfin utilisée qu'ils en sauraient assez sur le sorcier pour l'affronter. Il était donc trop tôt. Il était hors de question d'attaquer sans avoir au préalable rassemblé les renseignements nécessaires. Hors de question non plus d'attirer l'attention d'Emrys, de le mener à eux avant que ce travail soit fait.
En tout cas, en théorie. Car, dans la pratique, à cause des jumelles, le sorcier était probablement déjà en route.
Tina et Fina avaient manqué de jugement, guidées par les pulsions animales qui orientaient leurs choix. Quand Gwen et Elyan les avaient percées à jour, elles n'avaient pas hésité une seconde à les capturer pour les empêcher de répandre la nouvelle et pour les soumettre à la torture. Les jumelles savaient probablement que Camelot et Emrys se mettraient à la recherche des disparus, mais elles s'étaient figuré qu'à ce moment-là, il serait déjà trop tard pour les retrouver.
Pire encore : manipulées par l'habile reine de Camelot, elles avaient levé les deux sorts qui leur avait permis d'infiltrer Camelot sans être démasquées. Arthur avait retrouvé ses véritables souvenirs, et Emrys pouvait à tout moment entendre parler d'elles.
Mordred poussa un soupir. Merlin était en chemin, il était inutile de ressasser les évènements qui avaient mené à cela. Il était trop tard pour y changer quoi que ce soit. Néanmoins, il n'était pas trop tard pour s'adapter à cette nouvelle situation.
Le jeune druide devait convoquer quelques-uns de ses alliés déjà présents sur l'île, pour préparer une solution à ce nouveau problème. Il demanda donc à l'un de ses gardes de faire venir Tina, Fina, Fergus et quelques guerriers invisibles.
En attendant leur arrivée, il eut le temps de se plonger dans ses pensées et de mettre au point une nouvelle stratégie. Il se fit la réflexion que celle-ci en surprendrait probablement plus d'un.
Une fois que tout le monde fut présent, il les fit monter dans ses appartements et demanda à ses gardes de ne laisser entrer personne.
Il s'adressa d'abord aux deux jeunes femmes, d'une voix calme et résignée :
-Emrys est probablement en chemin, constata-t-il. Il vient récupérer les prisonniers.
Son ton n'était presque pas accusateur.
Il y eut un silence, mais les jumelles bondirent immédiatement, pour se défendre face à ce qu'elles considéraient comme une attaque. Elles avaient probablement raison à ce sujet, Mordred n'avait pas cherché à le cacher.
-Mais comment pourrait-il nous trouver ? s'offusqua Tina. Nous n'avons laissé aucune trace !
Il balaya leurs remarques d'un revers de main. Fergus et les guerriers invisibles se gardèrent bien de faire le moindre commentaire.
-Comment pouvez-vous en être sûres ? interrogea Mordred, comme on s'adressait à un enfant un peu naïf. Et comment pouvez-vous être certaine que vous n'avez pas été suivies ? A votre avis, comment Arthur est-il arrivé jusqu'ici ?
Elles se turent, mais le jeune druide vit à leur regard qu'elles ne regrettaient pas leurs actes. Les jumelles avaient leur utilité, mais il devait se montrer réaliste quant à leurs limites. Elles n'étaient heureusement pas stupides dans tous les domaines, seulement ceux qui touchaient à la nature humaine.
-Emrys nous trouvera, répéta-t-il. C'est pour cela qu'il fallait éviter tout contact avec lui. C'est pour cette raison que nous nous sommes donné tout ce mal pour le tenir à l'écart. Votre brillante idée de capture a tout réduit à néant.
-Mais la reine et son frère nous avaient démasquées ! Nous ne pouvions pas les laisser répandre la nouvelle !
-Croyez-vous vraiment que la nouvelle ne va pas se répandre ?
-Il fallait bien que nous fassions quelque chose !
-Effectivement. Mais pas guider l'ennemi jusqu'à notre repaire.
-Il n'a aucun moyen de nous trouver !
-Il nous trouvera.
La conversation tournait en rond, et cela commençait à agacer Mordred. Il réfléchirait plus tard à ce qu'il convenait de faire de Tina et Fina.
Il enchaîna, s'adressant cette fois-ci à tout le monde :
-Je ne voulais pas avoir affaire à Emrys si tôt. Je voulais d'abord rassembler mes alliés, ainsi que toutes les informations possibles sur nos ennemis.
Fergus acquiesça.
Les guerriers, temporairement visibles pour la durée de la réunion, firent de même.
Les jumelles, quant à elles, se renfrognèrent.
Mordred poursuivit :
-La meilleure solution, à présent, est donc de laisser Emrys récupérer ses proches. Lorsqu'il viendra, nous ne lui ferons pas obstacle.
Son audience, surprise, le regarda avec incrédulité.
-Quand il se présentera ici pour les libérer, continua Mordred sans se soucier de l'incompréhension de ses interlocuteurs, nous le laisserons faire. Le connaissant, il cherchera avant tout à les protéger, il ne se confrontera à nous que s'il y est forcé. Si nous les laissons repartir, il ne prendra pas le risque de nous attaquer. Il est aussi important de ne pas faire trop de mal aux prisonniers car nous ne voulons pas que notre ennemi cherche à se venger sous le coup de la colère ou de la tristesse. Il est déjà bien assez dangereux dans son état normal.
Tina et Fina paraissaient de plus en plus dépitées. Elles avaient compris le sous-entendu : Mordred n'appréciait pas non plus ce qu'elles avaient fait subir à la reine Guenièvre avec le Cracheur.
-Une fois nos ennemis de retour à Camelot, nous aurons tout le loisir de récolter des informations sur Emrys. Ce n'est qu'une fois ce travail fait que nous pourrons attaquer.
Fergus intervint :
-Vous voulez vraiment les laisser repartir ?
Mordred savait que l'homme ne voulait qu'une chose : prendre sa revanche sur Gilli, le villageois de Willowdale qui l'avait tourné en ridicule.
-Oui, répondit-il. Il est trop tôt pour nous confronter à Emrys. Trop tôt pour faire face à sa colère si nous blessions l'un de ses proches. Trop tôt aussi pour éradiquer le roi de Camelot. Il serait remplacé, et cela ne faciliterait en rien notre conquête de son royaume. Plus encore, l'alliance des souverains des contrées voisines existerait toujours. Il nous faudra tous les vaincre en une fois. Prendre le trône dans la foulée. Et, pour l'instant, il nous faut profiter du fait qu'Emrys non plus ne souhaite pas encore nous affronter directement. Même si nous n'avons actuellement que peu d'informations en ce qui concerne sa stratégie, ses alliés, ses connaissances et ses compétences magiques, je sais comment il raisonne. Il ne cherche pas attaquer, sauf sous le coup de la colère ou de la peur. Il protège avant tout.
Mordred eut un sourire à l'attention de Fergus, avant de poursuivre :
-Quant à Gilli, il ne connaît très probablement personne à Camelot, mais les autres voudront l'emmener avec eux, il vaut mieux le laisser repartir aussi. En revanche, s'il venait à lui arriver quelque mésaventure avant leur départ, je ne pense pas que cela rendrait Emrys fou de rage. Je te le confierai donc, Fergus, et tu pourras en faire ce que tu veux.
L'homme eut un rictus satisfait. C'était tout ce qu'il voulait entendre.
-Je m'adresse maintenant à vous, dit Mordred en se tournant vers les guerriers. Emrys va bientôt découvrir notre repaire, c'est malheureusement inévitable dans de si brefs délais. Toutefois, je ne souhaite pas le voir revenir nous espionner à volonté dans les prochaines semaines, une fois qu'il aura mis ses proches à l'abri. Je souhaiterais donc que vous prépariez l'un de ces charmes d'invisibilité dont votre peuple a le secret. Ce ne sera pas près d'ici l'arrivée d'Emrys, mais nous serons protégés à l'avenir.
-Quel type de charme demandez-vous exactement ? s'enquit l'un des guerriers présents.
-Avant tout un sort qui rende notre île invisible, commença-t-il, cela va de soi. Mais ce n'est pas tout : il faut aussi qu'elle devienne inaccessible aux intrus. C'est une variante de l'invisibilité mais j'ai cru comprendre que votre peuple était formé à toutes ces subtilités.
Le guerrier prit quelques secondes pour y penser. Cela représentait un travail colossal, et l'on sentait qu'il hésitait à refuser. Toutefois, l'alliance de son peuple avec Mordred incluait déjà quelques conditions qui déplaisaient au jeune druide, et le guerrier voulait probablement se garder de le contrarier plus encore. Mordred avait notamment dû promettre de ne pas envoyer d'espion invisible à Camelot. Les guerriers refusaient d'être envoyés en plein cœur du château, à l'endroit précis où se trouvait le sorcier. Même en faisant tout pour ne pas le croiser, ils se seraient exposés à un trop grand risque selon eux, car leur invisibilité était en réalité la seule forme de magie qu'ils maîtrisaient réellement. Si le protecteur de Camelot avait par malchance repéré les guerriers, ces derniers n'auraient eu aucun moyen de se protéger. Ce peuple invisible ne s'était pas allié à Mordred dans l'optique de s'opposer directement à des sorciers mais plutôt dans celle d'affronter les armées de ceux qui les avaient longtemps persécutés. Des armées de soldats sans magie.
-Ce sera fait, promit-il. Nous y passerons le temps nécessaire.
S'il avait eu des objections, il avait dû les garder pour lui. L'homme mettrait tout en œuvre pour que ce projet soit mis en place, quelle qu'en soit la difficulté.
-Prenez garde à une chose, précisa Mordred. J'ai posé sur toute l'île un sortilège interdisant la visualisation de ses habitants par le biais de cristaux magiques. Il est actuellement impossible pour nos ennemis d'utiliser un cristal pour observer à distance une personne qui se trouve sur l'île. Cela peut être considéré comme une autre variante de l'invisibilité. Faites donc bien attention à ce que le sort d'invisibilité que je vous demande n'interfère pas avec celui-là.
Le guerrier hocha la tête.
Tina prit à nouveau la parole, frustrée :
-Vous êtes terriblement prudent face à Emrys. Ne serait-il pas mieux de se poser moins de questions et de lui tendre un piège à son arrivée ? Nous pourrions conclure la guerre ici et maintenant si vous en aviez le courage.
-Taisez-vous ! s'énerva le jeune druide. C'est précisément parce que nous sommes prudents que nous réussirons là où tant d'autres ont échoué. Imaginez qu'il nous surprenne avec un sort dont nous ignorons qu'il a la maîtrise ! Tous nos efforts seront réduits à néant pour un instant de stupidité !
Morderd avait perdu son pari : il s'était juré de ne pas perdre son calme.
-De toute façon, reprit-il plus doucement, ce n'est pas parce que nous les laissons partir que nous n'allons pas tirer profit de la situation.
Cette dernière phrase sembla retenir l'attention de son assemblée.
-Que voulez-vous dire ?
Il avait réfléchi à plusieurs façons de se servir de la présence temporaire de ses ennemis sur l'île. Il était parvenu à quelques conclusions intéressantes qu'il voulait à présent partager avec ses alliés :
-Deux choses, dit-il.
Il leva un premier doigt, qui attira le regard de tout le monde.
-Premièrement, quand Emrys repartira, je me permettrai d'ajouter à ses bagages l'arme que nous préparons depuis si longtemps pour l'espionner avec succès. Cela sera particulièrement facile puisque, dès qu'il la verra, il voudra sans aucun doute l'emporter avec lui. Il ne se doutera pas du piège.
Fergus eut un nouveau sourire sadique. L'idée lui plaisait, évidemment. Mordred se demanda qui de lui ou des jumelles était le plus humain finalement.
Le jeune druide leva un second doigt.
-Deuxièmement, nous allons nous servir de nos prisonniers pour faire passer un message à Albion toute entière. Nos ennemis se sont crus malins en utilisant la Dragonne Blanche pour faire leur propagande, mais nous allons, nous aussi, nous adresser au peuple. Il est temps de lui révéler la vérité sur le Roi d'Hier et d'Aujourd'hui.
Note : Hello ! Merci à LegolasHV, Gwenetsi et Claraeros pour vos reviews du précédent chapitre !
