Chapitre 52 : La cavalerie

Pressé par le temps, Merlin avait utilisé la magie pour localiser à l'avance chaque morceau de tissu abandonné par Arthur, ce qui lui avait permis de galoper à toute allure sans jamais faire de pause ou ralentir. Gauvain l'avait suivi de près tout au long du trajet, semblant concentré pour suivre son rythme. Ainsi, ils n'avaient pas eu l'occasion d'échanger un seul mot.

Malheureusement, cela s'était avéré plus difficile que prévu. Le vent ayant éparpillé les traces laissées par Arthur, ils s'étaient écartés plusieurs fois de la piste. Chaque déviation leur avait fait perdre au moins une heure. Lorsque la nuit était tombée, tout était devenu si sombre que Merlin avait dû faire apparaître une orbe de lumière au-devant du chemin, éclairant leur route mais au risque d'attirer l'attention. L'heure tardive avait malgré tout eu du bon puisqu'elle leur avait permis de ne croiser personne.

Toute la nuit, ils avaient chevauché sans s'arrêter, perdant puis retrouvant la piste à de nombreuses reprises. Ce fut lorsque le soleil se leva qu'ils atteignirent enfin leur destination, éreintés.

Ils rejoignirent le bord de mer, où des soldats en uniformes arpentaient la plage. Le repaire de Mordred devait se trouver sur la petite île qu'ils pouvaient voir au loin, partiellement masquée par les brumes matinales. Tous deux descendirent de leurs chevaux et reprirent leur souffle à quelques dizaines de mètres de la côte, où ils restèrent cachés parmi les arbres de la forêt.

À présent que leur course effrénée se terminait, Merlin observa son ami, qui ne disait rien.

-C'est étrange pour toi, nota le sorcier, de me voir comme cela.

Le jeune chevalier lui sourit faiblement :

-Ce que nous venons de faire… Nous sommes allés si vite ! La piste laissée par Arthur étaient éparpillée aux quatre vents, et pourtant nous voilà à destination ! Sans toi, il aurait fallu au moins une semaine pour parvenir au même résultat. Tu semblais si déterminé, puissant, et dans la maîtrise parfaite de ton don. Quand le crépuscule est arrivé, tu as immédiatement fait naître la lumière, sans t'arrêter une seconde pour réfléchir. Tout te venait si naturellement. Je suis heureux de voir enfin cette facette de toi, Merlin, et je suis surtout très impressionné.

Le jeune sorcier se sentit rougir. Il n'avait pas l'habitude de susciter ce type d'émotions chez ses amis. On le trouvait loyal et courageux, certes, mais c'était la première fois qu'il impressionnait réellement l'un de ses proches.

-Cela me fait plaisir que tu me voies ainsi, dit-il. Que tu n'aies pas peur de moi, ou bien la sensation que je t'ai trahi.

-Je comprends pourquoi tu n'as rien dit pendant si longtemps, je ne t'en veux pas.

Merlin acquiesça, plus touché qu'il ne l'aurait cru. Il valait mieux changer de sujet.

-Allons sauver nos amis, dit-il.

Gauvain sourit à nouveau, plus largement cette fois-ci, gagné par l'excitation de l'action à venir.

Merlin se retourna vers la mer. Il ne l'avait vue qu'une seule fois avant ce jour, c'était quelques années plus tôt, au labyrinthe de Gedref. Les mouvements de cette massive étendue d'eau étaient toujours aussi incroyables à observer. Rien de magique dans tout cela, simplement l'œuvre de la nature. Mais n'avait-il pas toujours considéré la sorcellerie elle-même comme quelque chose de naturel ? Pouvait-on dire que le surnaturel faisait partie du naturel ? Un jour, il se pencherait sur cette question.

Quelques barques faisaient l'aller-retour depuis l'île, mais elles étaient gardées par les hommes de Mordred. Serait-il possible de détourner leur attention pour s'en procurer une ?

Gauvain poussa alors une exclamation :

-Regarde ! dit-il. C'est Elyan, là-bas, sur la barque qui vient vers nous ! Et il tient la reine dans ses bras !

Merlin plissa les yeux pour mieux voir à travers la brume. Le chevalier avait raison. Mais pourquoi n'étaient-ils pas accompagnés de gardes ? Les avait-on libérés ? Et où étaient Arthur et Gilli ?

L'embarcation atteignit bientôt la côte, et les gardes s'écartèrent pour laisser passer Elyan. Une autre garde venu de l'île était arrivé quelques secondes plus tôt sur un autre bateau et avait fait signe à ses compagnons de ne pas interférer.

Portant toujours Gwen dans ses bras, le frère de la reine s'éloignait à présent de la plage et avançait d'un pas rapide vers la lisière de la forêt, où se trouvaient Merlin et Gauvain. Ce dernier se précipita à sa rencontre dès qu'il eut rejoint la zone protégée où ils étaient cachés. La densité des feuillages leur permettait de rester à l'abri des regards.

-Elyan ! appela-t-il.

Celui-ci se retourna, pris par surprise mais prêt à se défendre. Une expression soulagée apparut sur son visage lorsqu'il vit à qui il avait affaire.

-Vous nous avez trouvés ! s'exclama-t-il.

-Arthur nous a laissé une piste à suivre pour arriver jusqu'ici, expliqua Merlin sans entrer dans les détails. Mais pourquoi vous ont-ils relâchés, Gwen et toi ?

-Le roi a négocié notre libération, et Mordred a tenu sa promesse en nous laissant partir.

-Négocié ? Qu'a-t-il offert en échange ?

-Mordred voulait le faire jouer à un petit jeu destiné à l'humilier, le soumettre à une énigme dont j'ignore la nature. Je suis parti avant qu'il ne la révèle.

Elyan posa délicatement sa sœur au sol.

-Elle a été empoisonnée par les créatures de Tina et Fina. Merlin, dis-moi que tu as avec toi des potions qui pourraient la guérir. Est-ce que Gaïus t'en a donné à ton départ ?

Elle était d'une pâleur terrifiante et paraissait fiévreuse. Le jeune sorcier sentit le souffle lui manquer devant l'état de la jeune femme. Il prit quelques secondes pour réfléchir. Il n'avait aucune potion, mais peut-être sa magie fonctionnerait-elle. Il avait déjà guéri les chevaliers lorsqu'ils avaient été victimes d'empoisonnements par le passé.

-J'ai peut-être ce qu'il faut.

Il lança un regard appuyé à Gauvain :

-Pouvez-vous tous les deux aller chercher un peu de bois mort pour faire un feu ? demanda-t-il. Je voudrais faire bouillir de l'eau.

Gauvain comprit tout de suite la volonté réelle de son ami, et il entraîna Elyan avec lui à l'écart.

-Nous allons nous en occuper, dit-il.

Merlin le remercia et attendit qu'ils soient assez éloignés pour se pencher au-dessus de Gwen.

De loin, il entendit Elyan remettre en question l'idée de faire un feu si près des gardes. N'allaient-ils pas se faire repérer ? Gauvain argumenta qu'ils étaient assez loin et que, si les gardes n'avaient pas entendu les chevaux, ils ne verraient probablement pas la fumée à travers les arbres. Merlin s'efforça de les ignorer : il faisait confiance à Gauvain pour maintenir le frère de Gwen à distance.

Il pria pour que ses pouvoirs soient suffisants. Lorsqu'il avait soigné les chevaliers, il avait instinctivement appliqué le sortilège sur leur cage thoracique, comprenant que leurs poumons étaient l'organe affecté. Qu'en était-il dans le cas présent ? En observant la jeune reine, il avait l'impression distincte que son mal ne l'attaquait pas en un point précis. C'était un poison qui parcourait tout son corps, se déplaçant probablement via son sang. Merlin sortit quelques instruments du sac qu'il avait accroché à son cheval en quittant Camelot. A l'aide d'une petite lame préservée de la saleté extérieure par le morceau de tissu qui l'entourait, il fit une fine entaille dans la chair de la jeune femme au niveau de son avant-bras, prenant garde à ne pas sectionner une veine importante. Puis, prêt à agir, il plaça sa main au-dessus de la blessure sans la toucher. Prononçant les quelques mots magiques qu'il avaient appris, il laissa son pouvoir entrer en Gwen et se répandre par le biais de son sang. Cela dura plusieurs secondes. Une fois le flux magique entièrement libéré, il cessa son sortilège.

Les couleurs revenaient progressivement au visage de la reine. Bien qu'elle fût toujours inconsciente, elle se portait déjà bien mieux. Il faudrait attendre qu'elle reconstitue ses forces avant de la voir se réveiller. Il poussa un soupir de soulagement et se détendit un peu. Voyant qu'elle semblait déshydratée, il lui fit tout de même boire un peu d'eau, avant de guérir rapidement l'entaille qu'il lui avait faite, puis de s'adosser à un arbre pour attendre le retour d'Elyan et Gauvain. A présent, il était temps de libérer Arthur et Gilli. Quel était le meilleur moyen de rejoindre l'île et de récupérer ses amis ?

Au bout de quelques minutes passées à attendre le retour des chevaliers et à réfléchir à une stratégie efficace, il commença malgré tout à s'inquiéter. Pourquoi ses amis n'étaient-ils pas revenus ?

Des éclats de voix attirèrent son attention et, depuis sa cachette, il observa le rivage à la recherche de ce qui causait ce brouhaha. Horrifié, il vit que les deux chevaliers avaient été capturés et qu'une force les poussait vers l'une des barques arrimées sur le sable. Une force invisible. Merlin comprit qu'il s'agissait de sorciers au service de Mordred, qui avaient pris ses compagnons par surprise. Masqués par leur invisibilité, ils devaient patrouiller à l'orée de la forêt pour repérer les indésirables. Ces hommes n'étaient pas encore tombés sur l'endroit où se trouvaient Merlin, Gwen et les chevaux, mais ils avaient croisé Elyan et Gauvain lorsque ceux-ci s'étaient éloignés.

Le jeune sorcier aurait voulu se précipiter pour sauver ses amis, mais il ne savait pas s'il y parviendrait face aux nombreux ennemis présents au bord de l'eau. En particulier face à ceux qu'il ne pouvait pas voir ! D'ailleurs, il ne pouvait ni laisser Gwen seule, ni l'emmener avec lui pour se battre à découvert.

Il se rapprocha de la jeune femme. Il devait y avoir d'autres gardes invisibles rôdant entre les arbres.

Avant de s'aventurer vers le rivage, il fallait neutraliser les hommes de Mordred présents dans la forêt, tout en restant aux côtés de Gwen. Il libèrerait les chevaliers plus tard, en même temps qu'Arthur et Gilli, lorsqu'il aurait trouvé le moyen de se rendre sur l'île.

Ce fut donc à regrets qu'il laissa Elyan et Gauvain monter sur la barque avec d'autres gardes et se faire escorter jusqu'à l'île.

Il devait se concentrer. Comment voir l'invisible ?

Il se focalisa sur les bruits alentours, tentant de repérer le moindre son suspect, mais il n'y avait rien laissant deviner la présence d'un ennemi à proximité. Peut-être pouvait-il détecter leur magie comme il avait décelé celle du bracelet abandonné par Gwen dans les cachots de Camelot… Hissant son amie sur une épaule pour ne pas l'abandonner derrière lui, il parcourut quelques mètres en gardant ses sens de sorcier en éveil. Il avançait de plus en plus, s'écartant des chevaux et quittant la zone où il s'était abrité avec les chevaliers. Toutefois, il restait parmi les arbres pour ne pas être repéré par les gardes de la plage. A chaque pas qu'il faisait, il se concentrait pour percevoir l'énergie liée à la présence d'un sorcier en action.

Et soudain, il la sentit. Juste derrière lui, sortie de nulle part. On allait l'attaquer par surprise.

Heureusement, il s'était préparé. Pivotant sur lui-même, il tendit la main et lança un sort pour projeter son adversaire en arrière. Ses yeux virèrent au doré et un bruit sourd retentit. Quelque chose avait heurté l'arbre en face de lui. L'énergie qu'il percevait s'éteignit, et le corps inconscient d'un homme recouvert de tatouages apparut devant lui.

Avant de s'en approcher, Merlin s'assura qu'aucun autre sorcier ne se trouvait à proximité. Il déposa de nouveau Gwen à terre et s'approcha de l'homme. C'était un guerrier dont le corps musclé était recouvert de symboles magiques. Il portait un bouclier, lui-même orné d'un glyphe qui, si Merlin ne se trompait pas, était celui de l'invisibilité. Il l'avait déjà vu dans son livre de magie.

Une pensée lui traversa alors l'esprit. Il avisa le symbole de métamorphose qu'il avait tatoué sur sa propre cheville et ensorcelé il y a quelques temps. Le porteur de ce signe avait le pouvoir de passer à volonté de son apparence normale à une autre apparence. Cela signifiait-il que le porteur d'un bouclier orné d'un marqueur d'invisibilité pouvait disparaître à volonté ?

Il saisit l'objet entre ses mains.


Note : Merci à Sapindetin, Lison Doute et Didine Halliwell pour vos reviews !