Chapitre 57 : L'orage
Le vent sifflait aux oreilles d'Arthur tandis qu'il s'accrochait comme il le pouvait au dragon. Au monstre qui avait jadis craché son feu sur Camelot et qui, par un retournement de situation inexplicable, était aujourd'hui leur allié. Bien sûr, ce n'était pas réellement inexplicable, Emrys étant un Seigneur des Dragons, mais... Il devait se concentrer pour ne pas lâcher. Sa main droite agrippait les écailles au point de s'écorcher, et il sentait son estomac faire des bonds au moindre changement d'altitude. Sa main gauche tenait fermement Guenièvre mais il craignait qu'elle lui échappe malgré tout. Si jamais il la perdait… Non, s'obligea-t-il à penser. Il repoussa cette inquiétude pour se focaliser sur ses prises. S'accrocher devait être sa seule préoccupation. Il ne devait plus se laisser distraire par ses émotions. S'il les laissait occuper son esprit plus de quelques secondes, la honte de l'homme qu'il était réellement le rattraperait aussi et il replongerait dans la peine écrasante qui l'avait engourdi au point d'en perdre toute efficacité au combat.
La tempête générée par leur sauveur était encore loin de se calmer et il pleuvait à présent si fort qu'il devenait difficile de garder les yeux ouverts. Elyan jetait des coups d'œil réguliers par-dessus son épaule tout en gardant un bras posé sur celui de sa sœur. Si elle glissait trop loin, le roi pouvait compter sur lui pour la ramener vers eux et hors de danger. Tous deux surveillaient aussi Gauvain, qui maintenait le villageois de Willowdale à ses côtés avec tout autant de difficulté.
Proche de la tête du dragon, c'était Emrys qui assurait seul la sécurité d'Hunith en l'aidant à garder son équilibre. Cette dernière n'était pas aussi vulnérable que Gwen ou Gilli, encore totalement inconscients, mais elle n'était pas non plus au meilleur de sa forme. Sa condition d'otage l'avait amaigrie et son corps tout entier paraissait prêt à s'envoler dans les bourrasques.
Le sorcier se retourna et, à travers le mur liquide qui les séparait, Arthur croisa son regard. Sa volonté de rester insensible en prit un coup. C'était la première fois qu'il se retrouvait face à leur ange gardien en sachant pleinement ce qu'il représentait. Le protecteur de Camelot. Celui à qui il devait son épée. Qui lui venait en aide alors qu'il devrait le haïr. Qui avait tant sacrifié. Celui avec qui il partageait une destinée.
Les yeux d'Emrys étaient légèrement écarquillés, eux aussi. Était-ce de la peur ? Il ignorait probablement que le souverain avait radicalement changé de point de vue sur la magie, alors peut-être craignait-il sa réaction. Comme pour répondre à cette interrogation silencieuse, la température avait soudain baissé de quelques degrés. L'expression coupable du sorcier confirmait qu'il en était bien responsable. Cette rencontre était un choc pour les deux hommes.
Tandis qu'Arthur l'observait, trois souvenirs lui revinrent avec force. La première fois qu'il avait posé le regard sur ce visage, ils avaient fini par se livrer à un duel à l'épée dans une ruelle de Camelot. Leur unique face à face avant aujourd'hui. Mais il ignorait encore tout de lui à ce moment-là. La deuxième fois, il l'avait observé par le biais des cristaux de la bibliothèque. Il avait découvert son lien avec Balinor et sa relation avec Morgane. Après cela, Chris et Aithusa lui avaient permis d'en apprendre plus encore à son sujet. Enfin, la troisième et dernière fois avait été la veille même, quand le roi l'avait vu au bord du lac. Même s'il avait été à ce moment-là bien plus renseigné que les fois précédentes, il avait dû se contenter de l'espionner à distance pour honorer la demande de la dragonne de ne pas lui parler. L'interaction du sorcier avec la mystérieuse Freya avait révélé la tragique histoire de la jeune femme mais aussi le fait que l'apparence sous laquelle il connaissait Emrys n'était pas sa véritable identité. Plus surprenant encore, la personne derrière ce masque vivait en réalité au cœur de la cité.
Ce grand homme au visage pointu qui se trouvait aujourd'hui devant lui pour la quatrième fois, ses longs cheveux noirs trempés sous la pluie, n'était qu'un camouflage pour quelqu'un qu'ils côtoyaient tous à Camelot. Qui es-tu ? pensa Arthur. Il le connaissait sous un autre visage qu'il croisait régulièrement, mais lequel ?
Et puis il ne pouvait s'empêcher de se sentir impressionné devant tant de puissance. Le sorcier avait été impossible à arrêter sur l'île de Mordred. Pourquoi un être si puissant se battait-il à ses côtés ? Le roi lui était reconnaissant de l'avoir à nouveau sauvé alors qu'il ne leur devait rien. Il avait même soigné les blessés. Mais pourquoi en faisait-il tant pour le protéger ? Était-ce uniquement pour leur destin commun ?
A ces pensées, Arthur avait instinctivement baissé les yeux vers Gwen, qui avait repris quelques couleurs. Emrys avait dû utiliser ses pouvoirs pour la soigner. Le jeune roi se tourna ensuite ses proches, comme pour faire état de la situation dans sa globalité. Malgré les blessures, tout le monde était libre et semblait en relative bonne santé. Lorsque ses yeux se posèrent à nouveau sur celui qui leur avait permis de quitter l'île et d'en arriver là, il vit que ce dernier ne l'avait pas quitté du regard. Son air semblait plus tourmenté qu'avant. En une seconde, Arthur comprit ce qui avait causé cela. Il en avait la compréhension intuitive parce qu'il devinait ce qu'il s'était passé : Emrys n'avait pas secouru leur petit groupe sans se salir les mains. Quelque chose s'était produit dans les cachots au moment où il avait récupéré Gilli. Un ennemi avait été tué. Et surtout, ce n'était pas la première fois, le souverain en avait la conviction. Protéger Camelot avait nécessité de commettre des actes qu'il était difficile d'oublier.
Il repensa à Fergus, qu'il avait lui-même tué. Il ne le regrettait pas. Se concentrer sur ses objectifs l'avait rendu plus déterminé et brutal, mais aussi plus clairvoyant : cet homme avait été dangereux et il avait fallu l'empêcher de nuire. Mais le dégoût de soi que ressentait le sorcier à l'idée d'avoir du sang sur les mains était compréhensible. Ils avaient tous deux pris une vie sur cette île, et Emrys le savait aussi. A cet instant, les deux hommes pensaient à la même chose.
Deux faces d'une même pièce, se rappela le roi. Il n'avait pas envisagé cette forme de symétrie dans leur destinées respectives. Ils échangèrent un regard triste. Arthur entrevoyait une nouvelle fois son aspect profondément humain, au-delà du caractère légendaire du personnage. Grâce à Chris, Aithusa et Freya, le jeune souverain savait que son allié avait beaucoup sacrifié au fil des années.
Ils continuaient de s'observer. Sans signe avant-coureur, l'averse s'était mise à faiblir jusqu'à devenir une simple bruine. La température augmenta subtilement tandis que les nuages retrouvaient une couleur apaisée et laissaient passer quelques rayons de soleil.
Mais Arthur sentit ses doutes refaire surface. Emrys avait passé des années à veiller sur un petit prince devenu roi, mais ce dernier n'avait eu de cesse que de causer du tort aux êtres magiques. Il avait tué Freya, et bien d'autres sorciers. Comment pouvait-il avoir une destinée grandiose, lui qui avait semé la destruction sur son passage ? Il se rendit alors compte que son moment de connivence avec le sorcier l'avait brièvement ramené à ses émotions et que la culpabilité n'avait pas hésité à s'engouffrer dans la brèche, accompagnée de sa jumelle la honte. C'était exactement ce qu'il craignait. Pour y échapper, il devait se tenir à son choix de rester détaché, l'esprit orienté uniquement vers ses missions.
Soigner Gwen et Gilli.
Poursuivre l'alliance des royaumes, sauver Merlin et repousser Mordred.
Autoriser la magie.
Il détourna le regard en baissant la tête. De toute façon, il ne pouvait pas encore adresser la parole à Emrys. Aithusa lui avait fait promettre de ne pas entrer en contact avec lui. Peut-être même avait-il déjà franchi la ligne avec cette conversation silencieuse.
Il s'efforça de ne plus lever le visage. La pluie s'intensifiait à nouveau mais il fit de son mieux pour ne pas y penser.
-Vous pouvez lever le sortilège, dit Mordred.
Il n'avait plus besoin de se protéger. Ce dont il avait besoin, c'était de réponses.
Le garde invisible acquiesça et s'exécuta, lui rendant sa liberté de mouvement.
Sans perdre un instant, il se retourna et se précipita à l'intérieur du château. Il fallait qu'il sache ce qu'il s'était passé dans les cachots, ce qui avait mis Emrys dans cet état. A mesure qu'il avançait, la tension dans son corps s'accentuait. Dehors, la tempête semblait refluer à mesure que le dragons et les prisonniers libérés s'éloignaient. Il prit plusieurs volées de marche jusqu'à atteindre sa destination : le point précis où Gilli s'était trouvé avant d'être libéré.
Malheureusement, et sans grande surprise, le spectacle qui l'attendait confirma ses craintes.
Deux personnes, Tina et Fina, étaient étendues au sol. La première n'avait pas de blessures apparentes mais elle remuait à peine, serrant dans ses mains tremblantes le bouclier d'Emrys, celui qu'il avait lui-même pris à un guerrier. La seconde était immobile, les yeux grand ouverts et le corps couvert de brûlures. Ses lésions étaient de celles auxquelles on ne survivait pas. A leurs côtés, le Cracheur ne bougeait plus.
-Que s'est-il passé ? s'exclama-t-il en s'agenouillant près de Tina.
-Nous.. , hoqueta-t-elle. Nous ne savions pas qu'il était là.
-Emrys ?
-Oui, répondit-elle tandis qu'il l'aidait à se redresser.
La pâleur de la jeune femme rappelait celle de la reine et de Gilli, quoique moins prononcée.
-Il était invisible, nous ne savions pas qu'il était là.
Mordred soupira. Il était facile d'imaginer ce qu'il s'était passé : lorsque Fergus avait été contraint de quitter les cachots pour affronter Arthur, il avait dû laisser Gilli aux mains des jumelles. Celles-ci étant à peu près aussi malfaisantes que lui, elles en avaient certainement profité, utilisant leur créature pour faire le plus de dégâts possible, comme elles l'avaient fait avec Guenièvre. Il était aussi facile d'imaginer la réaction d'Emrys en découvrant cela.
-Nous avons entendu un énorme coup de tonnerre, murmura-t-elle, et puis quelques mots sortis de nulle part, prononcés dans un langage incompréhensible. Nous regardions autour de nous pour comprendre d'où cela venait, mais soudain...
Elle regardait l'insecte géant à quelques mètres.
-Le Cracheur s'est retourné contre nous. Emrys avait dû le voir souffler des flammes et en déduire ses origines.
Les prêtresses de l'Ancienne Religion avaient créé cet animal elles-mêmes en croisant plusieurs créatures sur plusieurs générations jusqu'à obtenir un mélange de gènes idéal, du moins à leurs yeux. Elles avaient même réussi à soumettre des dragons et des Serkets pour qu'ils prennent part à ce projet contre nature. Le résultat était un Cracheur, capable de générer le poison comme le feu mais sensible à l'autorité des Seigneurs des Dragons. Emrys avait certainement compris cela et s'en était servi pour prendre le contrôle : Fina avait succombé aux flammes tandis que Tina, plus chanceuse, avait seulement dû être empoisonnée.
-Il devait me croire inconsciente, continua-t-elle, parce qu'il a posé le bouclier pour s'approcher de Gilli et le soigner. Il est redevenu visible.
-Alors vous avez pris le bouclier pour vous rendre invisible, comprit-il. Vous aviez peur qu'il attaque à nouveau, alors vous vous êtes cachée le temps qu'il quitte les cachots.
Elle hocha la tête faiblement.
-Il était en colère, dit-elle. Je le voyais, je l'entendais à sa voix.
Les Lamias et leurs descendantes étaient terrifiées par les puissants comme Emrys. Même si Mordred ne leur avait pas ordonné de rester à l'écart, elles n'auraient pas eu le courage de l'affronter. Il se sentit soudain liées à elles, comme si leur peur le renvoyait à la sienne.
-Je pense qu'il aurait pu me retrouver malgré mon invisibilité, mais il n'en a pas pris le temps. Sauver Gilli devait lui sembler plus urgent. Il a tout de même demandé au Cracheur de s'empoisonner lui-même avant de partir… Enfin, je n'ai pas compris les mots qu'il a utilisés, mais le résultat parlait de lui-même.
Le cadavre de la créature aurait acquiescé s'il l'avait pu.
Le druide grimaça : cela avait été un carnage. Il s'en voulait de ne pas avoir pensé à inclure le villageois parmi les prisonniers à épargner. Ne le connaissant que comme celui qui avait déjoué l'attaque de Fergus à Willowdale, il n'avait pas pensé que ce jeune homme puisse aussi être un proche de Merlin. L'accumulation de mauvaises surprises, depuis l'état de la reine jusqu'à celui de Gilli, en passant par la découverte de la présence d'Hunith, avait suscité chez Emrys une réaction humaine mais dangereuse pour les responsables. Les jumelles et leur Cracheur l'avaient appris à leur dépens.
Toutefois, Mordred ne déplorait pas plus leur sort que celui de Fergus. Elles avaient récolté le fruit de leur perversité. La situation aurait pu être bien pire, et Emrys était enfin parti.
Il s'aperçut qu'il était soulagé de ce départ, si soulagé que les larmes lui montèrent aux yeux. Ce fut alors qu'il comprit.
Jusqu'à présent, il avait tout fait pour éviter la confrontation directe, faisant preuve de prudence à chaque occasion, choisissant de laisser son ennemi récupérer les prisonniers sans opposer de résistance. C'était assurément la bonne décision, puisqu'il n'était pas prêt à se mesurer à lui, mais cela l'obligeait à admettre que le jeune sorcier le terrifiait. De la même façon qu'Emrys était bridé par la peur de révéler son visage à ses proches, Mordred était bridé par la peur de faire face à Emrys. Le masque d'invisibilité et de transparence que le jeune druide avait porté grâce au garde était similaire au masque de chair qu'arborait son adversaire.
Et leurs masques étaient des muselières, se rappela-t-il.
Il n'arrivait pas encore à se détacher de cette retenue, pas dans l'état actuel des choses, pas après les évènements dont il venait d'être témoin. Il ne serait certes plus tenu de se limiter une fois qu'Hunith aurait repéré les points faibles de son ennemi mais, même après cela, ce ne serait qu'en s'affranchissant de son besoin de prudence qu'il pourrait réellement passer à l'action. En serait-il capable ?
Note : Merci à Sapindetin, Lison Doute et Gwenetsi pour vos reviews !
