Chapitre 58 : Le calme après la tempête
L'orage commençait tout juste à s'apaiser, à mesure qu'Emrys retrouvait son calme. Mais à peine le dragon eut-il dépassé le bras de mer qui les séparait des terres que la voix d'Elyan s'éleva :
-On ne peut pas partir sans Merlin !
Tous se retournèrent vers lui mais la créature continua son trajet, survolant la plage puis les arbres sans montrer le moindre signe qu'elle l'avait entendu. Emrys avait dû lui demander de les ramener à Camelot, et elle s'exécutait.
-Que voulez-vous dire ? demanda Arthur en comprenant ce que cela signifiait. Merlin est ici ?
Elyan acquiesça, affolé.
-Il est arrivé en même temps que Gauvain !
Le second chevalier hocha la tête sans rien ajouter, ce qui surprit Arthur. Si ce qu'Elyan disait était vrai, alors pourquoi Gauvain ne s'agitait-il pas plus que cela ?
-Attendez un peu, dit le roi en fronçant les sourcils. S'il était avec vous, pourquoi n'a-t-il pas aussi été capturé ?
-Les gardes invisibles nous sont tombés dessus alors qu'on s'était éloignés, expliqua Gauvain.
-A vrai dire, reprit Elyan en s'adressant à Emrys, Merlin est resté avec Gwen… Ne l'avez-vous pas croisé ?
Les regards se posèrent cette fois-ci sur le sorcier. Seul celui d'Arthur continua de l'éviter.
-Non, répondit Emrys avec sérieux.
Il était jusqu'à présent resté plutôt effacé, comme s'il ne voulait pas imposer sa présence au groupe. Il était donc un peu désarmant de le voir soudain s'exprimer d'une voix si posée. En cet instant précis, c'était lui qui dirigeait les opérations.
-Lorsque je suis arrivé, poursuivit-il, j'ai trouvé la reine seule. Votre… ami avait dû partir quelques instants. J'ignorais qu'il était aussi présent.
Arthur n'était pas certain de le croire. Si son valet était ici, peut-être cela avait-il un lien avec la présence d'Emrys. Le roi savait que les deux hommes collaboraient en secret depuis un certain temps. Peut-être l'un des deux avait-il fait appel à l'autre pour l'aider à secourir les prisonniers.
-Et s'il s'était fait capturer, comme nous ? s'inquiéta Elyan.
Le cœur du roi s'accéléra. Il y avait pensé, lui aussi.
-Je vais demander à Kilgarrah de se poser quelques minutes quand nous serons à bonne distance de la plage, dit Emrys d'un ton rassurant qui révélait tout de même une pointe de malaise. Il m'a déjà guéri d'un empoisonnement, peut-être pourra-t-il m'aider à soigner les blessés. Il vous emmènera ensuite jusqu'à Camelot pendant que je ferai demi-tour à pied pour retrouver Merlin. Où qu'il soit, je le ramènerai auprès de vous.
Arthur opina doucement du chef en regardant tout le monde sauf Emrys. C'était un bon plan qui permettrait à Gwen, Gilli et Hunith de voir Gaïus sans tarder, tout leur assurant que le sort de Merlin était entre de bonnes mains. Quels que soient les ennuis dans lesquels il avait pu se fourrer.
Mais bien sûr, les chevaliers ignoraient dans quelle mesure ils pouvaient accorder leur confiance au sorcier. Contrairement au roi, ils ignoraient le lien qui unissait le jeune valet à un personnage comme Emrys :
-Je vous suis extrêmement reconnaissant de nous avoir sauvé, dit Elyan avec sincérité, mais j'hésite à abandonner Merlin comme cela. Nous ne savons presque rien de vous.
Intimidé, il se tournait successivement vers Gauvain et Arthur, recherchant leur appui. Le souverain devait dire quelque chose, sinon son silence soulèverait des questions.
Il ouvrit la bouche mais, avant d'avoir pu prononcer le moindre mot, Gauvain le prit de court.
-Je vais vous accompagner ! s'exclama-t-il. Quand… Kilga… euh… Kil Gara… hum… Quand votre ami le dragon se sera posé et aura jeté un œil à Gwen et Gilli, je partirai avec vous à la recherche de Merlin pendant que les autres continueront vers Camelot.
-C'est d'accord, répondit l'intéressé. Mais tous les autres doivent rester avec les blessés.
-Nous sommes d'accord aussi, dit rapidement Arthur en parlant aussi au nom d'Elyan. Faisons comme cela.
Pas de contact avec Emrys, avait dit Aithusa. Certes, mais il ne pouvait pas rester totalement muet en sa présence. Avec un peu de chance, ce petit échange n'aurait pas de conséquences sur l'avenir perçu par la jeune dragonne.
-Kilgarrah, est-ce que vous nous avez entendu ? cria Emrys.
L'animal amorça une lente descente vers la terre ferme tandis qu'une voix vibrante résonnait :
-Je t'ai bien entendu, jeune sorcier. Posons-nous dès maintenant : le petit druide n'aura pas placé de gardes aussi loin de l'île.
Les mains du roi se crispèrent en l'entendant parler. Ce n'était pas un simple animal, ce n'était pas une créature sauvage. Il aurait dû s'en douter, en particulier après avoir longuement échangé avec la dragonne Aithusa. Pourtant, l'erreur était compréhensible, cette bête avait fait preuve d'une telle barbarie lorsqu'elle avait attaqué Camelot. Une petite voix dans la tête d'Arthur lui soufflait qu'il aurait peut-être réagi de la même façon s'il avait lui aussi été enfermé dans les souterrains du château durant plusieurs décennies
Malgré tout, il était difficile de dépasser le souvenir de la cendre et du sang.
Emrys semble l'avoir dompté, se dit-il pour se rassurer.
Le gigantesque dragon se posa tranquillement et se positionna sur ses pattes arrières de manière à faciliter la descente de ses passagers. Lorsque tout le monde eut les pieds sur le sol, il se plaça face à Gwen et Gilli, toujours inconscients, et demanda poliment aux autres de s'écarter.
Tandis qu'il se concentrait sur les deux blessés, Arthur se demanda s'il utilisait-il sa propre forme de magie pour lire leurs maux.
-Gwen a été empoisonnée par un Cracheur, expliqua Elyan. Un descendant croisé de Serkets, de dragons et d'autres créatures dont j'ignore la nature.
-Lui aussi, précisa Emrys en pointant Gilli du doigt.
-Et il a été torturé par Fergus, compléta Elyan.
-Il lui a fait cette marque, regardez ! remarqua Gauvain en soulevant le poignet du jeune homme.
On pouvait y voir deux entailles encore ouvertes, deux courbes en forme de vagues. C'était une marque que laissaient souvent les hommes de Mordred aux survivants de leurs tueries. La reine Annis en avait reçu une similaire. Placer ainsi ce symbole à même la peau de la population faisait partie des moyens utilisés par Mordred pour faire passer son message : l'armée de Mordred grandit chaque jour, elle ramènera la magie dans tous les royaumes et mettra fin aux jours des traîtres au pouvoir.
-Tout ceci n'est rien, gronda le dragon. Le véritable problème est le poison du Cracheur.
-Mais n'est-ce pas le même que celui des Serkets, dont vous m'avez déjà guéri ? demanda Emrys.
-Si j'ai pu t'en guérir, c'était parce que tu n'avais été piqué qu'une seule fois. Cette fois-ci, la quantité de poison présente dans leur sang est bien plus élevée.
Le sorcier marqua un temps d'arrêt avant de se ressaisir.
-Cela explique pourquoi ils sont encore inconscients malgré mon sort de guérison, déplora-t-il. Mais dans ce cas, que va-t-il leur arriver ? Que pouvons-nous faire ?
On décelait chez lui une réelle détresse qui émut Arthur, et ce d'autant plus que sa propre inquiétude pour Gwen et Gilli venait de remonter brutalement.
-Ton enchantement est toujours actif en eux et il purifie petit à petit leur sang, dit la créature. Quand leurs corps seront suffisamment forts pour cela, ils se réveilleront.
-Mais combien de temps cela prendra-t-il ? Des jours ? Des semaines ?
-Je l'ignore, jeune sorcier.
-Comment pourront-ils survivre aussi longtemps sans s'alimenter ?
Le dragon posa un regard plus doux sur Emrys, presque bienveillant :
-Nous mangeons pour fournir à notre corps l'énergie nécessaire à notre survie. Ce dont tes amis ont besoin, ce n'est pas forcément de nourriture.
Un silence suivit cette déclaration. Le souverain se demanda si le Grand Dragon s'exprimait toujours de cette façon, sans vraiment dire les choses.
-Il leur faut une réserve d'énergie leur permettant de demeurer en vie sur de longues durées, traduisit le sorcier.
Il réfléchit à nouveau avant d'enchaîner :
-J'ai connu, par le passé, un objet capable de réduire les forces vitales de son porteur. Morgane l'avait offert à Arthur pour l'affaiblir lors de sa quête au cœur des Terres des Périls. Peut-être en existe-t-il un autre capable de faire l'action inverse ?
Le roi ne put s'en empêcher : pris par surprise, il leva le regard vers Emrys. Il avait presque oublié cet objet orné d'une jolie pierre d'ambre, offert par sa sœur pour le protéger. C'était tout du moins ce qu'il avait cru jusqu'à aujourd'hui. Cette révélation expliquait pourquoi il s'était senti si fatigué tout au long de son périple pour retrouver le Trident d'Or du Roi Pêcheur. Il se souvenait à présent que le bracelet avait mystérieusement disparu de son bras vers la fin de sa quête, même s'il ne se rappelait pas exactement comment. Il ignorait de quelle façon mais, ce jour-là, Emrys était intervenu pour lui retirer ce cadeau empoisonné.
Détournant soigneusement son regard du sorcier avant que celui-ci ne s'aperçoive qu'il le dévisageait, il y songea encore quelques secondes. Puis, la vérité le frappa lorsqu'il se remémora l'arrivée inattendue de Merlin et Gauvain au château du Roi Pêcheur. Le jeune valet, qui collaborait déjà avec Emrys à cette époque, était celui qui l'avait libéré du pouvoir de l'objet !
Il contint un tremblement et s'efforça de revenir à la réalité, se concentrant sur la réponse du dragon :
-Nul besoin de courir après la moindre relique, disait celui-ci. Amenez-moi simplement des morceaux d'ambre, comme celui du bracelet que tu évoquais, c'est une résine utilisée pour tous les sortilèges liés à l'énergie. Je peux y placer une partie de la mienne ; cela ne représente rien pour un membre de mon espèce. Les blessés n'auront qu'à rester en contact avec eux le temps de leur guérison, et ils auront de quoi tenir plusieurs semaines.
Emrys hocha la tête, visiblement soulagé.
-Camelot doit en avoir dans ses coffres. Merci, Kilgarrah.
-Toi et moi, nous appartenons à la même famille, répondit l'immense créature. Je ne l'oublie pas.
-C'est décidé, alors ! lança Gauvain avec une malice dont lui seul était capable. Comme prévu, Emrys et moi repartons chercher Merlin pendant que vous autres rentrez à Camelot à dos de dragon. La première chose à faire à votre arrivée sera donc d'amener à ce drôle d'oiseau le bout de résine dont il a besoin. Pas de temps à perdre !
Le sorcier s'était déjà mis en mouvement. Il s'approchait d'Hunith d'un pas prudent.
-Est-ce que tout va bien ? lui demanda-t-il. Avant de partir, je peux guérir ces blessures.
Il fit un geste vers les membres recouverts de bleus de la mère de Merlin. Les yeux de cette dernière scintillaient, habités d'une émotion qui n'appartenait qu'à elle et qu'Arthur n'aurait pas su nommer.
-Avec plaisir, murmura-t-elle, merci.
Elle regagnait en vitalité par le simple fait de parler à cet homme. Ce dernier plaça ses mains à plusieurs endroits stratégiques de son corps tout en répétant un sort de guérison. Sous les yeux de tout le groupe, la peau d'Hunith reprit des couleurs et son visage s'éclaira.
-Merci, répéta-t-elle. Et merci de m'avoir libérée, je ne sais pas si j'aurais pu tenir beaucoup plus longtemps enfermée dans ce sous-sol.
Emrys déglutit :
-Arthur et Elyan vont tous vous ramener à Camelot. Ils ont mon entière confiance.
Elle sourit.
Les chevaliers s'activèrent à leur tour pour remettre les blessés sur le dos du Grand Dragon.
-Ne fais pas trop de bêtises, dit Elyan à Gauvain lorsqu'ils eurent terminé.
-Et ramène-nous Merlin et Emrys en un seul morceau, conclut Arthur en lui donnant une tape sur l'épaule.
Cette remarque déclencha un ricanement soudain chez le chevalier, sans que le roi sache vraiment pourquoi. Il n'était pas certain que son humour fût le seul responsable de cette hilarité.
-En un seul morceau, ça c'est sûr, l'entendit-il murmurer tandis qu'il s'éloignait.
Pendant ce temps, Elyan se dirigeait vers le sorcier. Il lui fit un signe de tête amical.
-Merci pour votre aide, dit-il.
-Merci, oui, dit Arthur sans le regarder.
Quelques secondes plus tard, Emrys et Gauvain se mirent en route. Le souverain fut le dernier à se hisser sur le dragon, se rapprochant immédiatement de Guenièvre et Gilli pour les maintenir fermement.
La créature prit son envol et leur voyage commença. Il ne durerait probablement que quelques heures à cette vitesse, il était fascinant de voir à quelle allure défilait le paysage sous leurs yeux. Arthur n'avait jamais visité aucun des royaumes de cette façon, malgré toutes les quêtes qu'il avait pu mener depuis sa naissance. Bientôt, ils survoleraient Camelot aussi.
C'est donc cela, la magie, comprit Arthur. C'est de cela que mon père a privé le monde depuis des décennies.
Note : Merci aux deux Guests (à moins que ce ne soit la même personne ?) et à Gwenetsi pour vos commentaires du chapitre précédent !
J'en profite pour dire que Gwenetsi a écrit une chanson très sympa en s'inspirant du chapitre 55 où Arthur et les chevaliers affrontent Fergus. Avec son accord, je l'ai ajoutée toute entière en note de bas de page du chapitre en question, et je vous invite tous à faire un tour sur son compte Fanfiction pour découvrir ses autres écrits (ainsi que la chanson elle-même, si elle choisit de la publier). En ce qui me concerne, j'ai beaucoup apprécié cette œuvre, alors j'espère qu'elle vous plaira aussi !
