Chapitre 59 : Nuages à l'horizon

Alors qu'ils se retournaient pour vérifier que Kilgarrah et leurs amis avaient bien pris leur envol, Merlin et Gauvain échangèrent un regard complice.

-Tu peux redevenir toi-même, maintenant ! dit le chevalier. C'est perturbant de te voir ainsi.

Le jeune sorcier sourit et se retransforma, passant de la version de lui-même qu'il avait inventée pour Morgane à son authentique apparence. Le visage de celui qu'elle appelait Guy, effacé en un instant sous les yeux de Gauvain, était à l'heure actuelle connu en tant qu'Emrys par plusieurs personnes : Mordred, Arthur et Elyan. Ce n'était qu'une question de temps avant que la jeune femme l'apprenne aussi.

Le chevalier feignit un soupir de soulagement devant ce changement, et Merlin haussa les épaules :

-Je suppose que nous pouvons déjà faire demi-tour vers Camelot. A notre arrivée, il suffira de dire à tout le monde qu'Emrys et toi m'avez trouvé près de la plage avant que j'aie le temps de me faire capturer à mon tour. Et qu'Emrys s'est séparé de nous ensuite.

En guise de réponse, Gauvain éclata de rire.

Ils se mirent en route sans se presser, soucieux de ne pas arriver à destination trop rapidement pour que leur version des faits reste plausible.

On ressentait dans l'air un mélange contradictoire de légèreté et de tension : le ridicule de la situation les amusait mais ils gardaient une part d'appréhension pour la santé de Gwen et Gilli, avec qui ils avaient tous les deux un lien particulier. Kilgarrah leur avait assuré que ces derniers iraient bien une fois que le sortilège de guérison aurait fini son œuvre, mais savoir leur amis dans cet état de vulnérabilité restait angoissant. Et une autre question perturbait Merlin :

-Sais-tu ce que faisait ma mère aux mains de Mordred ? Pourquoi l'a-t-il capturée ? Que lui a-t-il fait ?

Son cœur battait la chamade au simple souvenir de l'instant où il l'avait découverte sur l'île. Pire encore, à en juger par sa condition physique, elle y était probablement retenue prisonnière depuis plusieurs semaines. Cette révélation avait été un coup si violent, si inattendu, qu'il en titubait encore.

-Il nous a dit l'avoir prise en otage pour avoir un levier à utiliser contre toi, dit Gauvain. Il a révélé sa présence pour nous contraindre à affronter l'un de ses hommes en public.

-Mais… N'y a-t-il pas de meilleurs usages pour un otage ? Il aurait pu obtenir beaucoup plus grâce à elle.

Sa voix trembla à cette idée mais il termina :

-Pourquoi a-t-il joué cette carte si tôt et de cette manière ?

-Je… Je l'ignore.

-Et ce n'est pas la seule chose que je ne comprends pas. Je m'étonne toujours du fait que tous les sorciers présents dans la cour se soient immédiatement enfuis à mon arrivée. N'aurait-il pas été plus logique qu'ils nous résistent ?

-Je ne sais pas, tu étais plutôt impressionnant, tu sais ?

Merlin soupira tandis qu'ils continuaient leur route sans un mot. Sous-estimait-il l'image qu'il renvoyait en tant qu'Emrys ? Quelque chose n'allait pas, mais il n'arrivait pas à mettre le doigt dessus. Mordred les avait-il volontairement laissés fuir avec Hunith pour les piéger ensuite par son biais ? Mais si oui, alors comment ? Quelques instants plus tôt, Merlin avait profité du sort de guérison qu'il avait appliqué à sa mère pour faire quelques vérifications : il avait utilisé l'intuition magique qui lui avait souvent permis de démasquer ses ennemis pour s'assurer qu'il ne s'agissait pas d'un imposteur, et il avait mis en alerte sa capacité à ressentir la magie autour de lui pour repérer la moindre trace de sorcellerie éventuellement active en elle. Mais tout avait eu l'air normal. Discrètement, il avait même étendu son pouvoir autour de lui pour voir les mêmes choses chez ses amis, y compris les blessés. Toujours rien de suspect.

Peut-être l'explication de ces incohérences venait-elle d'ailleurs, il espérait simplement ne pas le comprendre trop tard. Après ce passage forcé de ses proches entre les griffes du jeune druide, la menace devenait de plus en plus réelle.

Il eut une pensée pour Morgane, qui prévoyait de se joindre aux forces de Mordred lorsque celui-ci marcherait sur Camelot. Il se demanda si, sous les traits de Guy, il pourrait la convaincre d'y renoncer avant le jour de l'attaque. Lorsqu'il partagea cette idée avec Gauvain, qui connaissait déjà son projet de donner une seconde chance à la jeune femme, ce dernier se montra d'un pessimisme résolu. Le chevalier s'étonnait de la profondeur du lien qui unissait son ami à cette femme, que ce soit par leur historique à Camelot ou par leurs récents échanges, mais pour sa part il n'avait pas la moindre tendresse à son égard. Lui qui était si protecteur envers ses proches, il ne pouvait pas pardonner quelqu'un qui les avait tant faits souffrir. Il avait été aux premières loges de sa cruauté lorsqu'elle l'avait emprisonné aux côtés d'Elyan et Gaïus. Pour lui, c'était une dangereuse ennemie qui avait cimenté sa réputation à travers ses actes des années passées, et elle ne changerait pas. Même en évoquant la légère évolution de Morgane depuis qu'elle n'avait plus son bracelet, Merlin n'altéra pas l'opinion que se faisait Gauvain de la situation. Au fond, il n'était même pas sûr de le vouloir, peut-être son ami avait-il raison.

-Je sais à quel point tu t'es attaché à elle, ajouta celui-ci avec mesure, mais on ne peut pas se permettre d'avoir une force magique comme la sienne dans le camp de l'ennemi quand il frappera. Je crois que tu devrais la neutraliser avant cela… Est-ce que tu t'en penses capable ?

Cette fois-ci, la réponse vint facilement au jeune sorcier :

-Je l'ai déjà fait, et je le referai.

Il avait soigneusement évité d'y songer jusqu'à maintenant, mais Gauvain avait raison. Il était temps d'agir. Un souvenir lui revint de manière fugace : une gourde passant de ses mains à celles de la jeune sorcière, des yeux qui s'écarquillaient sous le coup de la trahison. Il secoua la tête et serra les poings. Ils n'en étaient pas encore là, il y avait d'autres solutions. Tout comme il l'avait fait lors de leur dernière bataille, il la priverait de ses pouvoirs de façon à ce qu'elle soit relativement inoffensive le moment venu.

Gauvain acquiesça sans rien ajouter, le regard peiné par la détresse qu'il causait chez son ami mais semblant tout de même soulagé de sa décision.

Le jeune sorcier se rappelait aussi des visions que la jeune femme et lui avaient eues et partagées, présageant d'un évènement à venir sur l'île des Bénis. Il avait vu ce sablier se vider progressivement, et Morgane avait rêvé qu'elle traverserait bientôt le voile séparant leur monde de celui des morts. Malgré lui, il se crispa à cette idée. Et si cette femme, qui était à parts égales son amie et son ennemie, venait à perdre la vie ? Que ressentirait-il ?

Ils poursuivirent leur chemin parmi les grands arbres, plongés dans leurs pensées, quand Gauvain se décida finalement à dévoiler les siennes.

-Cela a dû te troubler d'utiliser ta magie ouvertement devant Arthur, dit-il. Même déguisé.

Merlin fut pris de court par le changement de sujet. Le jeune chevalier avait passé les dernières minutes à cogiter et, de toute évidence, ce qui le préoccupait n'était rien d'autre que le bien-être de son ami sorcier. Malgré la nature douloureuse de la question, Merlin ne put s'empêcher de sentir une douce chaleur l'envahir.

-J'ai fait de mon mieux pour ne pas y penser, répondit-il pour détourner la question.

-En tout cas c'était stupéfiant. L'orage, le dragon… J'ignorais que tu t'étais lié d'amitié avec plusieurs de ces créatures. Je pensais que la petite dragonne était la seule.

-Ce que tu ignores, c'est que Kilgarrah est le dragon qui a attaqué Camelot il y de cela quelques années. Arthur l'a très certainement reconnu.

-Je pensais qu'Arthur l'avait tué ! Comment se fait-il qu'il soit encore vivant ? Et qu'il soit maintenant à tes côtés ?

-Je suis un Seigneur des Dragons, révéla Merlin. Depuis la mort de mon père, Balinor. J'ai interdit à Kilgarrah de s'en prendre à Camelot et, avec le temps, il est devenu mon allié.

-Il a quand même essayé de brûler la citadelle !

-Il a agi par vengeance. Uther avait exterminé son espèce avant de l'enfermer des décennies durant dans les souterrains du château. Cela n'excuse pas ses actes mais il méritait une chance de se racheter.

-Oh.

L'historique de Kilgarrah avait visiblement touché le chevalier mais pouvait-il accepter cette collaboration avec une créature qui, comme Morgane, avait attaqué Camelot ?

Et comment anticiper la réaction qu'aurait le roi ?

-Tu sais, c'est une torture pour moi d'imaginer ce qu'Arthur doit penser après avoir vu tout cela, avoua finalement Merlin. C'est à peine s'il m'a regardé depuis notre départ de l'île. Il ne fait probablement pas confiance à Emrys.

Cela l'inquiétait d'autant plus que le moment de la révélation approchait à grands pas. L'ultimatum de Morgane le mettait dans une situation d'urgence car, au terme du délai d'un mois qu'elle lui avait laissé, s'il refusait de la rejoindre auprès de Mordred, elle révèlerait ses pouvoirs à Arthur. Et il n'était pas question qu'il accepte cette alliance. Fort heureusement, n'ayant elle-même eu que très peu de contact avec le jeune druide, elle ignorait encore que Merlin n'était pas n'importe quel sorcier mais bien Emrys : elle ne pourrait donc pas donner cette information-là à qui que ce soit pour l'instant. Mais ce qu'elle savait serait suffisant pour semer le chaos, d'autant que la fin du délai correspondrait à peu près au jour de l'attaque de Mordred. En tout cas d'après ce qu'elle avait sous-entendu. Tout se précipiterait, et il valait évidemment mieux que le roi apprenne la vérité de la bouche de son valet avant l'échéance.

Malheureusement, il y avait fort à parier qu'il réagirait mal. Encore une fois, le jeune sorcier s'étonna du contraste entre la cruauté vicieuse que la jeune femme manifestait quand elle ne voyait en lui que Merlin, et la compassion dont elle pouvait faire preuve lorsqu'elle pensait s'adresser à Guy, allant jusqu'à tisser une amitié sincère avec lui.

Le chevalier, conscient des informations que possédait Morgane et de cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de son ami, ne semblait toutefois pas du même avis concernant la réaction du souverain.

-Merlin, dit-il avec douceur, je ne pense pas qu'on puisse tirer de véritables conclusions du comportement étrange d'Arthur. Il n'est pas dans son assiette depuis sa confrontation avec Mordred. Tu aurais dû le voir quand nous avons combattu ce sorcier, je ne l'avais jamais vu ainsi. J'ignore ce qu'il a vécu sur cette île mais, depuis, il s'est refermé sur lui-même. Cela ne veut pas dire qu'il se méfie d'Emrys.

Le cœur de Merlin se serra. Qu'avait bien pu subir Arthur ? Il préféra ne pas laisser son esprit se perdre en conjectures toutes plus inquiétantes les unes que les autres.

-En réalité, poursuivait Gauvain, je trouve plutôt logique qu'il ne tende pas tout de suite les bras à Emrys quand on sait qui l'a éduqué. Mais n'oublions pas qu'il t'a suivi sur le dragon et qu'il a même laissé la bestiole examiner Gwen. Et puis, avant de partir, il m'a demandé de s'assurer que Merlin et Emrys reviennent saufs tous les deux.

Le jeune sorcier ouvrit grands les yeux mais garda le silence tandis que son ami continuait :

-Et surtout, et c'est là le plus important, Arthur n'a pas protesté une seule seconde quand il a été décidé que tout le monde rentrerait à Camelot tandis que tu partirais avec moi au secours de Merlin. Il a beau ne plus être totalement lui-même, il n'aurait jamais permis cela s'il ne t'accordait pas un minimum de confiance.

-C'est vrai mais cela peut s'expliquer par son besoin de rester aux côtés de Gwen et des autres blessés. Eux aussi ont besoin de lui.

-Bien sûr, il n'aurait pas renoncé si facilement s'il n'avait pas eu besoin de prendre soin d'autres personnes, mais tu es tout de même son meilleur ami. Sachant qu'il ignore si tu as été capturé par Mordred, laisser Emrys se charger de te retrouver serait impensable s'il se méfiait de lui.

-Il a estimé que Gwen et les autres avaient plus besoin de son aide…

-Parce qu'il te sait entre de bonnes mains ! Les miennes, et celles d'Emrys.

Face au ton sans appel du chevalier, Merlin s'interrogeait réellement, sans toutefois se fier entièrement à cette conclusion trop belle pour être vraie.

-J'espère que tu as raison. Et j'espère qu'Arthur ira mieux d'ici peu, cela m'inquiète de le savoir dans cet état.

-Nous ferons ce qu'il faut pour l'aider à surmonter cette épreuve, il ne sera pas seul.

-Tu ne sais vraiment pas ce que Mordred lui a fait ?

Gauvain secoua la tête :

-Non, je n'étais présent que pour la fin de la confrontation. Mais Elyan était là au début, il aura peut-être la réponse.

-Je lui poserai la question.

Le chevalier dut sentir que l'atmosphère s'alourdissait un peu car il reprit précipitamment d'un ton plus enthousiaste :

-D'ailleurs, il me semble qu'Elyan a plutôt apprécié l'intervention d'Emrys. Je n'ai senti aucune hostilité de sa part.

-Je suis d'accord, sourit Merlin. Peut-être n'a-t-il jamais vraiment été aussi opposé à la magie que ce que prônait la loi.

- Ou alors cela lui vient du fait qu'il a été possédé par l'esprit d'un jeune druide. J'imagine qu'être habité par un enfant noyé pour sa simple appartenance au monde magique a dû changer son point de vue sur la question. Cet épisode nous a ouvert les yeux à tous.

Ils échangèrent un regard, et Merlin remarqua dans son œil la même étincelle qu'il voyait habituellement chez Gaïus. Gauvain était prêt à tout pour le protéger de ceux qui s'en prendraient à lui pour sa nature magique.

Ils purent bientôt quitter la forêt et rejoindre la route principale qui les mènerait directement à Camelot. Les quelques jours de voyage qui les attendaient seraient leurs derniers instants de répit avant que les évènements se déchaînent à Camelot. Au loin, le jeune sorcier pouvait voir quelques nuages gris. Il prit une profonde inspiration et se prépara à affronter les nouvelles difficultés qui les attendraient au bout du chemin.


Note : Merci à Sapindetin, Lison Doute et Gwenetsi pour leurs reviews, ainsi qu'à WinchestWho, lauruslelaurier et FranceGamble-too pour l'ajout de cette histoire à leurs favoris et/ou alertes.