Chapitre 67 : Le point faible
En arrivant à Camelot, Merlin se rendit au chevet des blessés, où l'attendait Gaïus. Lui-même soulagé de revoir son protégé en un seul morceau, le vieux médecin le rassura sur l'état de ses amis encore endormis : l'ambre faisait son travail.
Lorsqu'Hunith les rejoignit, le jeune sorcier dut retenir ses larmes. Elle lui souriait et lui assurait qu'elle allait bien, pourtant il ne cessait de poser des questions sur sa santé, la longueur de sa captivité, ce qu'on lui avait fait subir et plus encore. Désormais à l'abri des regards et libéré du costume d'Emrys, il était libre de s'adresser à elle comme un fils à sa mère, et il rattrapait en quelques minutes toutes les conversations qu'il avait jusque-là dû repousser pour préserver son identité. Le regard attendri, Hunith lui apportait des réponses avec une forme de retenue visant à le rassurer mais qui avait plutôt l'effet inverse.
Elle avait maigri mais elle n'avait pas été affamée ni maltraitée d'aucune façon, si l'on considérait que la captivité n'était pas une forme de maltraitance en soi. Arrachée à Ealdor quelques semaines plus tôt, elle était restée dans l'obscurité quasi-totale depuis ce jour-là, et Mordred ne l'avait apparemment jamais approchée. Elle n'avait pas été torturée pour recueillir des informations, ni blessée d'aucune manière. A vrai dire, personne n'était jamais venu la voir pour lui adresser la parole. Quelqu'un lui avait apporté de la nourriture régulièrement, mais cela avait été son unique source de distraction. Le reste du temps, elle l'avait passé à méditer et à imaginer des moyens de s'échapper, espérant ne jamais voir son fils la rejoindre dans cette geôle lugubre. Mordred avait vraisemblablement toujours eu l'intention de se servir d'elle comme d'un otage, d'un levier pour obtenir quelque chose, et c'était exactement ce qu'il avait fait en contraignant Arthur au combat grâce à elle le moment venu. Non pas que cette situation précise ait été prévue à l'avance, mais il avait probablement toujours eu en tête l'idée d'exercer un chantage de ce type sur Merlin lui-même ou sur le roi. Peut-être aurait-il été plus judicieux de sa part de ne se servir d'elle que plus tard, au moment de l'assaut contre Camelot, mais qui pouvait deviner ce qui motivait les décisions du jeune druide ? Sans doute avait-il eu ses raisons pour agir ainsi. Elle ne s'étendit pas sur les conséquences de cet enfermement sur sa santé mentale, néanmoins la façon qu'elle avait de se tenir courbée et de plisser les yeux, comme si elle était encore éblouie par la lumière du jour, en disait long sur l'état d'esprit dans lequel elle demeurait et sur l'impact qu'avaient eu ces semaines sur elle.
S'imposant de desserrer les poings, Merlin leur fit le récit de ce qui l'avait mené à l'île de Mordred : la piste laissée par Arthur, la décision de faire appel à Kilgarrah, et enfin leur arrivée à point nommé pour évacuer tout le monde. Il savait grâce à Gauvain que leur apparition avait eu lieu à la fin d'un affrontement entre les chevaliers et l'un des sorciers de Mordred, à l'occasion duquel Hunith avait été libérée pour faire pression sur le roi. Elle n'eut pas besoin d'en dire plus : il était évident en la voyant en parler que quitter ainsi les cachots pour la première fois depuis le début de son emprisonnement avait été un choc pour elle, d'autant qu'elle avait été projetée dans une situation chaotique dès sa sortie.
Il leur raconta ensuite ce qu'il s'était passé sur le chemin du retour, dans la taverne où il s'était arrêté avec Gauvain : les hommes de Mordred qu'ils avaient capturé mais aussi le discours que ces derniers avaient tenu avant d'attaquer. Leur récit de ce qui s'était déroulé sur l'île.
-Pauvre Arthur, dit Hunith.
-Le roi n'est pas beaucoup entré dans le détail lorsqu'il nous en a parlé, dit Gaïus, mais il a effectivement évoqué ce qu'on lui a dit sur l'île. Il semble encore sous le choc, et le fait que Guenièvre soit encore inconsciente ne doit pas aider.
-Il a été humilié, murmura Merlin. Gauvain et moi avons aussi remarqué son changement d'attitude.
-C'est plus que cela, dit Gaïus. Je ne sais pas exactement ce qu'il ressent mais sa personnalité s'est transformée. Il est… Il a le regard vide.
Il y eut un silence.
-Je n'ai pas eu l'occasion de parler avec lui, dit Merlin. J'ignorais que cela allait si loin.
-Tu devrais lui parler : il a besoin d'une présence amicale à ses côtés pour le soutenir, et j'espère qu'à toi il dira ce qu'il a sur le cœur. On devine que c'est lié à ce qu'il a appris de la bouche de Mordred, mais sans véritablement savoir de quoi il retourne. Je croyais qu'il avait peut-être des remords par rapport au bannissement de la magie mais il m'a fait comprendre que ce n'était pas le cas, alors je ne sais pas vraiment quoi penser.
Le jeune sorcier acquiesça, songeur.
-Je vais essayer, dit-il.
Tous trois discutèrent encore quelques minutes et il apprit que Gauvain était parti en mission officielle avec Elyan et Perceval pour apporter du soutien et des vivres aux villages ayant du mal à se remettre debout après les attaques. Il eut la sensation d'avoir perdu un allié, l'une des rares personnes connaissant le véritable Merlin.
Ecartant cette pensée, il se concentra sur ce qu'il avait à faire, prenant enfin congé de sa mère et de Gaïus pour se rendre aux appartements royaux.
Il garda en tête tout ce qu'il avait de positif : sa mère, Gaïus… Et Arthur était sauf, même s'il y avait d'autres raisons de se préoccuper de lui. Gwen et Gilli allaient bien. Morgane ne pourrait pas faire usage de sa magie lors de l'attaque de Mordred.
Restait à se placer aux côtés du roi, comme il l'avait toujours fait, pour lui permettre de remporter cette guerre et de vaincre ses démons.
Mordred rétablit son lien avec Hunith, prêt le couper immédiatement si elle s'avérait être à proximité d'Emrys. Un tel ennemi était potentiellement capable de percevoir une présence anormale. La partie du jeune druide implantée chez Hunith offrait comme prévu un portail télépathique sur Camelot et, voyant par ses yeux qu'elle était seule, celui-ci se maintint dans son esprit et prit le contrôle.
Il lui fit quitter les appartements de Gaïus pour s'isoler dans une pièce de taille réduite au bout du couloir, dans laquelle des outils de ménage étaient entreposés. Puis, dans le silence et le calme de cette réserve, il fit le point sur les derniers souvenirs présents dans sa mémoire, à commencer par le retour de son fils à Camelot. Enfin ! Depuis ce qu'il s'était passé sur l'île, il avait régulièrement fait des incursions dans son esprit, en commençant toujours par visualiser ce qu'elle voyait durant quelques secondes. Si Emrys était là, Mordred brisait le lien immédiatement pour ne pas se faire repérer. Sinon, il plongeait dans les souvenirs les plus récents qu'elle avait acquis pour y chercher des informations. Mais les choses ne s'étaient pas tout à fait passées comme il le souhaitait. Sur le chemin du retour, le groupe d'Arthur s'était divisé en deux, et la mère et le fils s'étaient trouvés séparés. Emrys et Gauvain étaient rentrés à pieds au lieu de voyager sur le dragon avec les autres, ce qui avait grandement retardé les retrouvailles et avait empêché Mordred d'espionner celui qui l'intéressait vraiment. Les échanges qu'elle avait eus avec Gaïus, la seule personne avec qui elle partageait de véritables conversations, avaient certes permis de glaner quelques informations mais rien qu'il ne sache déjà. Il était donc grand temps qu'Emrys fasse son retour, et le druide espérait enfin découvrir un point faible exploitable.
Malheureusement, il n'y avait pas grand-chose dans les quelques mots qu'Hunith et Emrys avaient échangés il y a quelques minutes…
Mordred mit bout à bout ce qu'il avait appris avant et après le retour du sorcier :
Tout d'abord, Emrys et Gauvain s'étaient trouvés dans l'une des tavernes ciblées par ses émissaires, et ceux-ci avaient utilisé la force en voyant qu'ils ne convainquaient pas tout le monde. Le jeune druide s'était attendu à ce que certains villageois restent fidèles aux souverains actuels, et il regrettait le choix de la violence fait par ses hommes à cette occasion. L'heure n'était plus à la destruction mais à la persuasion. Toutefois, il savait depuis l'instant où il les avait recrutés que certains d'entre eux risquaient de se comporter comme des brutes. Ce qui le gênait, c'était surtout qu'ils aient été capturés et soient actuellement dans les cachots de Camelot. Qu'allait en faire Arthur ? Pouvait-il en tirer des informations ? Ils ne savaient évidemment rien de sa stratégie mais ils avaient habité sur son île, côtoyé ses proches, et peut-être existait-il des moyens de retourner certaines connaissances contre le jeune druide. Celui-ci n'était pas à l'aise à l'idée de les laisser aux cachots. Il envisagea brièvement de les faire libérer, voire de les utiliser pour quelques missions au sein de Camelot, mais cela risquerait de compromettre la couverture d'Hunith, d'autant qu'il ignorait ce qu'il pourrait demander à ces bandits sans prendre le risque qu'ils se fassent repérer. Une solution plus simple serait de les empoisonner pour les faire taire.
Les souvenirs d'Hunith apprenaient aussi à Mordred à quel point Arthur avait été choqué et humilié par son passage sur l'île, au point de se fermer à ses proches. C'était intéressant… Une bonne chose, sans aucun doute. Pas tout à fait le plan initial, qui consistait surtout à se servir de ce qu'il s'était passé pour rallier une plus grande portion de la population des royaumes alentours, mais un bonus très satisfaisant ! Le roi méritait d'être brisé, après tout ce que sa famille et lui avaient fait subir aux sorciers. De toute évidence, Emrys allait tenter de le réconforter, et Gaïus avait présenté le jeune sorcier comme l'un des seuls assez proches du roi pour l'amener à s'ouvrir sur ses émotions. L'amitié qui unissait les deux hommes devait être profonde et sincère… Qu'un individu aussi puissant se mette au service de quelqu'un comme Arthur était un véritable gâchis et laissait un goût amer dans la bouche de Mordred… Mais il ne pouvait pas se laisser aller à une telle émotivité : l'important à retirer de cette constatation était qu'Emrys se préoccupait du souverain comme d'un ami ou d'un frère, et qu'un tel attachement pouvait sûrement être exploité pour l'affaiblir.
Par ailleurs, Arthur se comportait comme s'il ne regrettait pas le bannissement de la magie. Mais Mordred n'y croyait pas : il avait vu la réaction du roi au moment où Fergus avait emmené Gilli dans les souterrains de la tour. Le roi mentait probablement, même si ses raisons n'étaient pas claires, ou bien il se mentait à lui-même. Quoiqu'il en soit, cela ne pouvait être que temporaire puisqu'Arthur était destiné à un jour légaliser la magie. C'était certes largement insuffisant pour qu'on lui pardonne son lourd passé et qu'on lui laisse le pouvoir, mais le revirement en lui-même allait forcément se produire.
Sous certains aspects, il restait tout de même tel qu'on le connaissait, puisqu'aussitôt rentré il avait immédiatement renvoyé Gauvain, Elyan et Perceval apporter de l'aide aux villages qui peinaient encore à se remettre des attaques subies ces derniers jours. Mordred s'y était aussi attendu et n'y voyait pas d'objections : quelques vivres et des soins médicaux n'empêcheraient pas les villageois qui le souhaitaient de se désolidariser de Camelot.
Le druide poussa un soupir, frustré. Il ne voyait pas comment se servir de ces informations contre Emrys. Il avait besoin de mettre le doigt sur une faiblesse, quelque chose qui lui donne l'avantage sur un sorcier aussi puissant. Mais rien de ce qu'il avait entendu pour l'instant ne lui offrait cette opportunité.
Il allait falloir creuser, renvoyer Hunith auprès de son fils et espérer que celui-ci se confie à elle sur une faille importante. Mordred la guida jusqu'à la ramener aux appartements de Gaïus, lui rendit le contrôle de son corps et fit disparaître de sa mémoire ce qu'il venait de se passer.
Il allait falloir augmenter la fréquence des incursions dans son esprit et être prêt à saisir la moindre occasion. Comme toujours, il se préparerait à couper le lien immédiatement si jamais Emrys était présent, limitant ainsi le risque que le jeune sorcier sente sa présence. Mais il établirait le lien plus souvent maintenant. Une bouffée d'angoisse le traversa à cette perspective, alors qu'il s'imaginait repéré par son ennemi avant d'avoir pu lui trouver un défaut, et il s'imposa de respirer normalement. Peut-être son impatience était-elle une bonne chose finalement : grâce à elle, il se forçait à travailler sur sa peur d'Emrys et à ne plus la laisser le paralyser. Petit à petit, en commençant par surmonter le besoin de prudence trop extrême dont il était coutumier.
Merlin poussa doucement la porte de la chambre royale et en franchit le seuil, plein d'appréhension. Arthur se retourna en l'entendant.
-Merlin, tu es rentré !
-Heureux de vous revoir, Sire.
-As-tu trouvé les herbes que tu voulais cueillir ?
-Les herbes ?
Qu'avait donc inventé Gauvain pour justifier son arrivée tardive ? Il se reprit immédiatement :
-Oh, euh… Oui, j'ai trouvé tout le nécessaire, oui !
-Excellente nouvelle.
Il y eut un silence.
-C'est fou ce qu'il s'est passé, hein ? tenta Merlin avec maladresse.
-Oui, on peut dire cela… Mordred n'a pas fait dans la dentelle.
-J'ai appris le détail de ce qui s'est déroulé sur l'île, Arthur, je suis vraiment désolé.
Le roi pinça les lèvres et détourna le regard.
-Ce qu'il a révélé sur la Purge…, dit Merlin.
-Hmm.
-Qui l'eut cru, n'est-ce pas ?
-Comme tu dis.
-Et puis…, il y a eu l'intervention d'Emrys. Quelle histoire ! Un sorcier qui débarque sur un dragon et qui s'en prend à nos ennemis ! Quelqu'un qui utilise la magie pour nous venir en aide, c'est nouveau.
-Hmm.
-Qu'en avez-vous pensé ? poussa Merlin.
-Eh bien, ce qui est arrivé est arrivé, on ne peut pas le nier. Emrys semble être de notre côté dans cette guerre, du moins pour l'instant.
-Ah, oui, oui pour l'instant… Bien sûr… On ne sait jamais… Ce ne serait pas la première fois…
Le jeune sorcier s'approcha de son ami, qui se tenait debout près du bureau :
-Quoi que vous ayez en tête pour la suite, je suis à vos côtés.
-Je sais bien, Merlin, je te remercie.
-De quoi avez-vous besoin ?
-Pour être parfaitement honnête, d'un miracle. Se défendre contre une armée de sorciers ne sera pas une tâche aisée.
-Certains diraient que c'est impossible sans l'aide de la magie… Emrys a peut-être prévu quelque chose.
-Hmm.
-Est-ce que je peux faire quelque chose ?
-Bien sûr. La préparation de Camelot sera difficile au quotidien et tout valet, aussi médiocre soit-il, ne sera pas de trop pour m'assister.
-Ah.
L'humour dépréciatif était toujours là mais sans le sourire arrogant et satisfait qui allait normalement avec. Et plus inquiétant encore : Arthur n'utilisait cette pique malicieuse que pour dissimuler son subtil changement de sujet en voyant que Merlin la ramenait sur le thème de la magie en tant qu'alliée. Il ne lui donnerait pas son opinion sur la question, il ne voulait même pas en parler, de toute évidence.
C'était un coup au cœur pour le jeune sorcier, qui avait espéré une remise en question de sa part. Il s'efforça d'ignorer cela pour se concentrer sur les besoins de son ami. Celui-ci avait besoin de s'ouvrir, d'après Gaïus.
-J'ai parlé à plusieurs personnes depuis mon retour, dit Merlin. Nous n'avons pas pu nous empêcher de remarquer que vous n'étiez pas très communicatif depuis les évènements de l'île. Je sais bien que vous ne l'avez jamais vraiment été, et qu'il peut être difficile de parler de ses émotions, mais nous ne vous avons jamais vu aussi fermé.
Au fil de ces paroles, Arthur lui avait progressivement tourné le dos pour retourner à son bureau, s'y attabler et s'affairer à écrire sur un parchemin sans lever les yeux vers lui :
-Hmm.
-Quel que soit le problème, vous pouvez m'en parler, vous savez ?
Arthur arrêta sa plume et leva la tête, plongeant réellement son regard dans le sien pour la première fois depuis le début de la conversation.
-Merlin… S'il te plaît.
Sa voix n'était pas posée. La main qui tenait la plume tressaillait.
Merlin comprit ce qui avait alerté Gaïus et Gauvain. Désemparé, il ne put qu'obéir à la supplication et se taire. Après quelques pas à reculons, il fit demi-tour et quitta la pièce, sous le choc.
Que venait-il de se passer ?!
Marchant d'un pas vif, il prit une longue inspiration et quelques secondes pour retrouver ses esprits.
Il devait trouver une solution pour savoir ce que ressentait vraiment Arthur, c'était le seul moyen qu'il avait de l'aider. Honte ? Tristesse ? Peur ? Dégoût ? Rien de positif, voilà qui était certain, mais comprendre la nature exacte du fardeau sur ses épaules serait un premier pas pour aider le jeune souverain.
Note : Merci à Sapindetin et Gwenetsi pour vos reviews du précédent chapitre !
