Chapitre 71 : Le roi, la princesse et le chevalier
Arthur trouva le Seigneur Léon au milieu d'un groupe de chevaliers qui discutaient avec entrain. Tout le monde ne parlait plus que d'une chose au château : il en avait saisi des bribes partout autour de lui dès son retour du campement. La nouvelle de son rôle à la tête de l'armée commune commençait à se répandre.
-Sire, je vous cherchais justement !
- Est-ce que tout va bien ?
-Eh bien, je voulais vous parler de Dame Viviane…
-Isolons-nous, je dois moi-même vous parler d'un sujet tactique important.
Arthur lui fit un léger signe de tête, l'invitant à le suivre, et ils s'éclipsèrent ensemble.
Quelques instant plus tard, le chevalier découvrait à son tour le nouveau point de rendez-vous du roi, la grotte du Grand Dragon. Une solution qui permettait d'échanger à l'abri des oreilles indiscrètes, moins sûre que la magie de Chris, mais qui ferait l'affaire et éviterait de consumer toute l'énergie du jeune druide.
Le premier moment d'étonnement passé, Léon parut mal à l'aise. Il se mit à parler avec précipitation, ce qui était curieux de sa part :
-Je me suis rendu comme prévu au campement druide avec Viviane, mais leurs anciens nous ont répété qu'une malédiction comme la sienne ne pouvait être brisée que par un baiser d'amour véritable. Ou la mort. Il n'y a vraiment pas d'autre solution.
Arthur grimaça, mais Léon n'avait pas terminé :
-Nous leur avons parlé de nos constatations. Nous leur avons dit qu'elle n'avait pas « d'amour véritable » avant d'être ensorcelée et que, depuis qu'elle est sous l'emprise de cet enchantement, elle ne peut plus tomber amoureuse d'un autre que vous.
-Qu'ont-ils dit ? s'impatienta le roi, agacé de le voir narrer tout le rendez-vous au lieu d'aller droit au but.
En réalité, il avait surtout la sensation de s'éparpiller au détriment de ses véritables missions, ainsi qu'une hâte immense d'en finir avec toutes ses obligations et de renoncer enfin au trône. Il se refusait à abandonner la jeune femme mais il ne pouvait pas y consacrer trop de temps. La bataille à venir comportait trop d'enjeux pour passer au second plan. Ainsi, chaque perte de temps dans son échange avec Léon, aussi minime soit-elle, éveillait en lui un agacement disproportionné. Je veux simplement que tout cela se termine vite, pourquoi vous acharnez-vous tous à faire durer cette torture ?
-Ils ont insisté. Seul un sentiment d'amour présent en elle peut briser cette magie, en prenant le dessus à travers un baiser. Peu importe si cette personne l'aime en retour d'ailleurs, l'important est ce que Viviane ressent.
-Et le bracelet ensorcelé que je lui ai donné ? Ne permet-il pas de partager ses sentiments entre Lancelot et moi de manière à tempérer les deux obsessions ? Pour qu'elles s'annulent l'une l'autre le temps qu'elle tombe amoureuse de quelqu'un ?
-Ils ont… dit que ça ne marchait pas comme ça. Et que le bracelet portait la noirceur de Morgane et ne pouvait rien apporter de bon. Ils l'ont gardé.
-Ils ont gardé le bracelet ?!
-En le prenant, ils ont d'ailleurs semblé surpris. Ils ont déjà été en contact avec Morgane par le passé et, selon leurs dires, sa magie était plus sombre à cette époque-là. Ils soupçonnent que votre sœur ne soit plus aussi habitée par la haine qu'auparavant, ce qui diminuerait la noirceur présente dans les objets qu'elle a jadis enchantés.
Il en eut le souffle coupé.
-A quel… A quel point a-t-elle changé ?
-Assez pour qu'ils le remarquent, mais on est bien loin de celle qu'elle était autrefois. Nous devons nous attendre à la voir combattre aux côtés de Mordred, comme prévu.
Arthur secoua la tête, honteux de ressentir autant de déception pour une cause perdue depuis si longtemps :
-J'imagine qu'elle avait atteint une tel stade de haine qu'il aurait été difficile d'y plonger plus profondément encore. Cela ne pouvait que s'atténuer. Je… Revenons-en à Viviane, s'il vous plaît, je sais que vous ne m'avez pas tout dit.
Léon reprit d'une voix hésitante :
-Nous avons aussi évoqué la présence du roi Alined au château en ce moment. Comme celui-ci est responsable de la situation, j'ai pensé qu'il pourrait nous aider, même si c'est son serviteur Trickler qui a vraiment jeté le sort. Malheureusement, les druides nous ont encore dit que cela ne servirait à rien : une fois l'enchantement mis en place, rien ne peut l'annuler à part…
-L'amour, encore et toujours… Alors ont-ils une solution ou bien doit-on se résoudre à ce que cette pauvre jeune femme vive ainsi le reste de son existence ?
Le chevalier avait l'air plus gêné que jamais :
-Ils ont peut-être une solution.
-Qui est ? dit le roi en se retenant de taper du pied.
-Ils pensent que l'amour véritable de Viviane, si elle en a bien un, ne peut être que vous.
-Quoi ?! dit Arthur en faisant un pas en arrière.
Voilà pourquoi Léon avait mis tant de temps à en venir au fait.
-Cela a du sens quand on y réfléchit, dit celui-ci avec précaution. Elle n'aimait personne auparavant, et aujourd'hui le sort lui interdit de se détacher de son obsession pour en aimer un autre. Il ne reste plus que vous. Vous êtes le seul pour qui elle peut développer un attachement sincère dans un moment comme celui-ci où la magie l'isole du reste du monde. Notre unique espoir est qu'à force de vous regarder, de ne penser qu'à vous et de se renseigner constamment à votre sujet, elle ait fini par tomber amoureuse de vous pour de vrai.
-Quoi ?!
-Si l'on s'intéresse à quelqu'un d'aussi près et durant une période prolongée, une proximité se crée, et éventuellement des sentiments, même s'ils ne sont pas réciproques.
-C'est de la folie.
-Vraiment ?
Léon le dévisageait avec intensité, presque un air de reproche, comme s'il en voulait à Arthur de ne pas accepter ses mots. C'était étonnant venant de lui. Le destin de Dame Viviane le préoccupait assez pour le faire sortir du rôle de chevalier parfait auquel il se conformait depuis si longtemps. C'était normal après tout, il avait passé beaucoup de temps avec elle, et il s'était forcément attaché à la jeune femme.
Si l'on s'intéresse à quelqu'un d'aussi près et durant une période prolongée, une proximité se crée, et éventuellement des sentiments, même s'ils ne sont pas réciproques.
Ah.
-Vous l'aimez, comprit Arthur.
Silence.
-Vous devez l'embrasser, répondit Léon.
Le souverain se prit la tête entre les mains. Quelle bonne idée ! Embrasser celle dont l'un de ses amis était épris. Embrasser une autre femme que la sienne pendant que cette dernière luttait pour sortir du coma. Embrasser la fille de l'un de ses alliés, connu pour ses colères spectaculaires quand on s'approchait de son enfant bien aimée. Tout allait bien se passer !
-Il faut espérer qu'elle ait développé pour vous un amour sincère, sinon elle restera éternellement habitée par cette obsession qui l'empêche de vivre.
Et si c'était vrai, alors ? Si Viviane aimait Arthur ? Une fois redevenue elle-même, elle aurait toujours des sentiments pour lui, et cette fois-ci ils seraient réels. Comment feraient-ils alors ? Le temps permettait d'effacer certaines choses, mais pouvait-on réellement lui faire confiance pour les affaires de cœur ? Quand Gwen et lui s'étaient séparés, il avait continué à l'aimer malgré lui. Alors que se passerait-il pour Viviane ? Et pour ne rien faciliter, Léon se retrouvait pris dans ce triangle ridicule qui n'aurait jamais dû exister. Une anomalie, une absurdité.
Je suis fatigué de tout cela, tellement fatigué.
-Allons-y alors, dit-il.
-Allons-y ?
-Oui, allons trouver Dame Viviane. Je vais le faire, puisqu'il le faut. Mais si je cherchais depuis tout ce temps à la libérer du sortilège, ce n'était pas pour qu'elle en sorte toujours amoureuse de moi. Même si mon baiser fonctionne, cela nous mettra dans une situation où elle n'est plus ensorcelée mais toujours amoureuse !
-Elle ne sera plus prisonnière d'une émotion qui n'est pas la sienne. Les passions non réciproques font partie de la vie.
-Et en quoi cet amour-là peut-il être considéré comme véritable s'il est lui-même né de l'attention toute particulière qu'elle m'a accordée à cause du sort ?
-La réflexion devient presque philosophique. Dans quel contexte les sentiments doivent-ils naître pour être considérés comme véritables ?
Fatigué, c'était bien le mot.
OoOoO
Viviane eut un grand sourire pour eux lorsqu'elle leur ouvrit la porte de ses appartements.
-Léon, Arthur, entrez !
Elle referma derrière eux et ils constatèrent que la servante de la jeune femme n'était pas là.
-Je crois que vous savez pourquoi je suis ici, dit le roi.
-Alors je serai bientôt libre.
J'aimerais en être sûr mais…
-Si vous avez effectivement développé pour moi de véritables sentiments, comme l'espèrent les druides.
-Et pensez-vous que ce soit le cas ?
Honnêtement, il n'y croyait pas. Il la regardait, il voyait comment elle se comportait avec lui, se passant la main dans les cheveux comme une enfant timide, les yeux écarquillés d'admiration, et il avait la conviction profonde que ce n'était pas de l'amour. Que la solution proposée par les druides n'était pas la bonne. Pourtant, il se devait d'essayer.
-Je l'ignore, répondit-il.
-Hum, dit le Seigneur Léon, je vais vous laisser un peu d'intimité. Je vous attends dehors.
C'est à ce moment-là qu'Arthur la vit.
Cette lueur dans le regard de Viviane. Cette douleur.
-Attendez ! dit le souverain en se tournant vers Léon puis vers elle à nouveau.
C'était impossible, et pourtant…
-Attendez, s'il vous plaît. Ce n'est pas comme cela que les choses doivent se passer.
Petit à petit, il parvenait à reconstituer le tableau dans son entièreté. Après quelques secondes de silence durant lesquelles il s'assura que sa compréhension de la situation était complète, il reprit la parole.
-Viviane, vous avez évolué de manière incroyable ces dernières années, je crois que nous l'avons un peu vite oublié. Lors de votre dernier séjour à Camelot, vous étiez si dominée par l'influence du sort que vous n'arriviez pas à vous contrôler. Pourtant, lorsque vous êtes revenue récemment, les choses étaient bien différentes, vous aviez magnifiquement dompté cette magie qui tentait de vous consumer. Vous étiez maîtresse de vos actes, même si les sentiments étaient toujours là.
Il les regarda avec un air entendu avant de se rendre compte qu'aucun d'eux ne voyait où il voulait en venir. Il se fixa sur elle, s'exprimant à présent d'une voix plus bienveillante :
-Après plusieurs jours passés à vos côtés, Léon a constaté que vous restiez incapable d'ouvrir votre cœur à un autre, et c'était toujours vrai au moment où il m'en a parlé. Toutefois, il y a une chose à laquelle il n'a pas pensé, et c'est votre capacité à progresser encore après ce constat. Est-ce que vous saisissez ? A l'heure actuelle, il n'est plus vrai ! Vous n'avez pas mis fin aux sentiments mais vous avez jugulé l'obsession pour qu'elle ne prenne plus toute la place dans votre esprit. Le bracelet vous y a peut-être aidée mais je pense surtout que cela s'est joué au moment où vous avez admis que votre passion pour moi n'était pas réelle et quand vous avez décidé de vous-même que vous ne vouliez plus vivre ainsi. Cela a été un déclic, et à partir de là vous n'étiez plus aussi prisonnière de vos chaînes.
Il regarda une dernière fois Viviane puis Léon, bouche bée, avant de reculer vers la porte :
-Je vais vous laisser un peu d'intimité, je vous attends dehors.
Ce fut à ces mots que la jeune femme inspira bruyamment, saisissant enfin ce qu'il proposait.
Qui il proposait.
Il sortit et referma doucement derrière lui, soulagé. C'était de cette façon que les choses devaient se dérouler. La solution des druides pouvait sembler logique mais elle se basait sur ce qu'on leur avait indiqué de l'état d'esprit de Viviane, son incapacité supposée à tomber amoureuse de quelqu'un d'autre sous l'emprise du sortilège. Mais la jeune femme avait du caractère et elle combattait cette magie depuis des années. Elle avait réussi à créer pour elle-même les conditions de sa libération.
Léon avait les bras croisés et observait Viviane, la tête légèrement inclinée sur le côté.
-Ai-je bien compris ce qu'il vient de nous dire ? demanda la jeune femme, tout aussi perplexe. Je suis amoureuse de vous ?
C'était ce qu'avait l'air de penser Arthur. Cela ne signifiait pas pour autant que c'était la vérité. Mieux valait ne pas prendre ses désirs pour des réalités.
Mais Viviane le dévisageait comme si elle le voyait pour la première fois, l'ombre d'un sourire aux coins des lèvres, et il prit conscience de ce qu'avait vu le roi. Un lien s'était bien tissé entre eux, et il n'était pas le seul à le ressentir.
-Il a raison, murmura-t-elle en faisant écho à ses pensées. J'aurais dû m'en rendre compte plus tôt.
Elle fit un pas en avant :
-Pouvez-vous simplement me dire une chose ?
Il fronça les sourcils, troublé.
-J'ai besoin de connaître la vérité, dit-elle en se glissant près de lui. Est-ce que tout ceci est réciproque ?
Il ne l'avait jamais vue si ouvertement vulnérable. Et jamais à quelques centimètres de lui. Il hocha lentement la tête et vit son sourire s'élargir en retour.
-Vous êtes vraiment trop grand pour moi, dit-elle en levant les yeux. Même avec les talons que je porte. Les dieux n'ont pas pensé à cela quand ils nous ont assemblés.
L'espace d'un instant, le Seigneur Léon laissa ses émotions le guider.
Il posa délicatement sa main sur le bras la jeune femme, la voyant suivre le mouvement du regard, et il se pencha vers elle. Ce baiser devait accomplir quelque chose mais il ne se rappelait plus quoi exactement. Ils s'embrassèrent d'abord avec douceur, mais il la sentit bientôt se presser contre lui. Il l'enveloppa de ses bras.
Lorsqu'ils se séparèrent enfin, les joues de Viviane avaient rougi :
-Peut-être que le service de Camelot ne laisse pas tant à désirer que cela, marmonna-t-elle d'un air perdu.
Mais ses yeux s'écarquillèrent soudain :
-Est-ce que tout va bien ? demanda-t-il.
-Ca a fonctionné, dit-elle avec un soulagement palpable. Ca a fonctionné !
Emu, il prit sa main dans les siennes.
-Alors vous êtes libre, Ma Dame.
Elle se figea brusquement, traversée par une pensée soudaine qui semblait la terrifier.
-Attendez un peu que mon père apprenne ce qu'il vient de se passer, vous verrez alors si je suis libre…
Arthur faisait les cent pas devant les appartements de Viviane lorsque celle-ci en jaillit pour se précipiter vers lui.
-Ca a fonctionné ! s'exclama-t-elle en le serrant contre elle sans retenue.
Léon apparut à son tour, moins démonstratif et visiblement embarrassé.
-Vous aviez raison, dit-il sans croiser son regard.
L'ancien Arthur aurait probablement éclaté d'un rire franc devant ce spectacle.
-Vous savez quoi ? dit-elle. Je me demande si les druides ne nous ont pas menti volontairement.
Arthur et Léon s'étranglèrent :
-Mais pourquoi donc ? dit le souverain, tout en prenant conscience qu'elle avait sûrement raison.
-Pour créer une situation aberrante qui nous confronterait tous les trois à la vérité de manière indiscutable.
Léon secoua la tête :
-Ne voyons pas des machinations partout, il ont simplement dû m'accorder trop de crédit lorsque je leur ai expliqué que vous étiez trop accrochée à votre passion pour le roi.
-Si vous le dîtes, lâcha-t-elle avec une incrédulité évidente.
-Les druides sont effectivement capables de décrypter les gens de bien des manières, dit Arthur. Peut-être ont-ils vu en vous ce que vous n'aviez vous-même pas encore remarqué.
Le chevalier semblait personnellement offensé.
-Sire, dit-il après s'être efforcé de retrouver sa sérénité habituelle, vous souhaitiez me parler de quelque chose si je ne me trompe pas…
-Absolument.
Ils prirent congé de la jeune femme avec maladresse, avant de reprendre la direction de la grotte. Ils allaient enfin pouvoir avancer dans la préparation de la confrontation avec Mordred. Un pas de plus. Au bout du tunnel, le repos. Plus de Roi Arthur.
Juste Arthur le Déchu.
Mais avant même qu'ils atteignent la sortie du château, un garde les interpella de loin, avec autant de déférence qu'il le pouvait étant donné l'effort qu'il fournissait en même temps pour les rejoindre rapidement.
Arthur retint un soupir en attendant la nouvelle qu'on allait lui annoncer. Excellente, à n'en pas douter !
Note : C'était un plaisir d'arriver doucement jusque-là dans le parcours de Viviane, même si bien sûr c'était prévisible depuis le début ! Un peu comme une de ces comédies romantiques dont on connaît déjà la fin dès les premières minutes. ) Je ne sais pas si ça plaira à tout le monde, j'imagine que certaines personnes ne seront pas fan d'un « dénouement » comme celui-là, enfin on verra bien. ) Merci à Gwenetsi pour ses reviews des trois chapitres précédents !
