Chapitre 79 : La quête
Merlin était toujours assis sur son lit, face à la fenêtre et parfaitement immobile. L'atmosphère qui régnait dans la pénombre et le silence de cette pièce n'avait pas changé. Le roi avança doucement vers lui en retenant son souffle, angoissé à l'idée de révéler sa décision. Après avoir tant attendu, il redoutait le moment où les mots jailliraient de sa bouche. Avoir enfin la possibilité d'en parler après s'être retenu si longtemps lui donnait une impression étrange, comme s'il s'apprêtait à briser une bulle qui n'avait fait que grossir et grossir jusque-là. Tout allait changer. Pour le mieux, bien sûr mais ce serait un choc pour l'un comme pour l'autre. Pour Merlin, ce serait dû à la surprise. Pour Arthur, ce serait autre chose, la sensation de franchir un pont, de briser une barrière et d'entrer dans un monde différent. Ses mains tremblèrent et il faillit faire demi-tour sous l'effet du trac. Il se demanda pourquoi l'idée d'en parler à son ami l'intimidait autant alors qu'il avait évoqué le sujet auprès des autres souverains avec beaucoup moins d'appréhension. Peut-être parce que tout le travail accompli par Merlin aux côtés de Gaïus et d'Emrys serait enfin mis au jour et reconnu après de longues années passées dans la peur constante d'être découvert.
Comme à chacune de ses visites, il se plaça d'abord devant à lui dans l'espoir de croiser son regard. L'expérience s'avérait toujours difficile car ce qu'il observait dans ces moments faisait écho à ce qui le déchirait lui-même de l'intérieur, le mettant face à tout ce qu'il s'efforçait d'ignorer. Pourtant, trouver ce regard qu'il connaissait si bien était aussi ce qui lui permettait de savoir si Merlin était assez présent pour l'entendre. Même si celui-ci ne répondait pas. Lui dire quoi que ce soit sans s'être assuré qu'il était bien à l'écoute serait inutile. Lorsque le roi constatait que son esprit était ailleurs, il pouvait généralement le faire redescendre sur terre en stimulant ses sens d'une manière ou d'une autre : un bruit soudain, un mouvement brusque, une odeur de nourriture, une pression sur l'épaule, etc. Mais au fil des jours, il avait été de plus en plus difficile d'obtenir cet état d'éveil de la part du jeune valet, signe supplémentaire qu'il s'enfonçait toujours plus profondément en lui-même.
Cette fois-ci, Arthur ne parvint tout simplement pas à l'atteindre. Impossible de le retrouver au fond de ces orbites vides, impossible de le ramener à la surface. Il eut beau gesticuler pendant plus d'une heure et recourir à toutes les astuces qui fonctionnaient habituellement, rien n'y fit. Il poussa un grognement, désespéré. Ce n'était pas optionnel, il ne servirait à rien de lui parler sans avoir obtenu son attention au préalable ! Que pouvait-il faire ?
Il s'efforça de garder son calme. Si Merlin est véritablement au plus bas, alors il est normal qu'il soit plus difficile à secouer. Je dois simplement insister, et peut-être me montrer créatif. Il observa son ami de haut en bas, tentant d'évaluer ce qu'il pouvait faire.
-Merlin, dit-il en se plaçant de côté pour mettre ses bras autour de lui et l'aider à se lever. Il faut que tu te mettes debout.
Le jeune homme ne l'entendait pas mais ce n'était pas grave, Arthur cherchait surtout à s'encourager lui-même. Il le poussa aussi fermement que possible sans le blesser, et il l'aida à se redresser. A son grand soulagement, Merlin tenait à peu près seul à la verticale. Au prix de quelques efforts supplémentaires, il se mit à faire quelques pas sous le contrôle du roi, qui ne lui lâchait pas le bras. Il était si insolite de voir qu'un homme dont l'esprit avait quitté les lieux restait malgré tout capable de faire ces mouvements élémentaires. Gaïus et Arthur avaient constaté la même chose lorsqu'ils lui avaient apporté de quoi s'alimenter : il n'avait aucun mal à faire les gestes nécessaires pour amener la cuillère à sa bouche, mâcher sa nourriture, l'avaler. Tout se faisait avec lenteur, par réflexe, sans vie, mais rien n'était oublié. Malheureusement, cette nouvelle position ne suffit pas à l'animer. En se levant, il avait dû ressentir l'effort fourni par ses muscles, la pression de son sang qui circulait dans son corps, certainement quelques douleurs dues son immobilité prolongée, mais rien de tout cela n'avait suffi.
Arthur réfléchit à nouveau. Et s'il le faisait sortir la pièce ?
Il l'entraîna avec lui et l'emmena jusqu'à la porte, qu'il ouvrit assez lentement pour faire durer son grincement plusieurs secondes. Aucune réaction. Une fois à l'extérieur, il lui fit faire le tour des appartements de Gaïus en ne quittant pas son visage des yeux. Toujours rien. Il recommença encore et encore, s'arrêtant parfois pour dire quelques mots ou lui mettre une tape dans le dos. Une nouvelle heure s'écoula, et la frustration ainsi que la peur grandissaient petit à petit en lui.
-Partons nous promener, proposa-t-il d'une voix mal assurée.
Quand son ami serait capable de l'entendre, le jeune roi le verrait tout de suite. Il fallait simplement prendre le temps d'y arriver, même si cela devait durer toute la journée.
Ensemble, ils sortirent des appartements de Gaïus et cheminèrent doucement vers la sortie du château. Quelques passants leur jetèrent des regards curieux mais il les ignora, se concentrant sur son valet et guettant le moment où son expression changerait. Après plusieurs tours de la cour et presque deux heures d'efforts supplémentaires, toujours sans obtenir la moindre réaction, il décida de seller un cheval et de l'y asseoir. Le roi tirait l'animal à l'aide d'une corde, ce qui leur permettait d'aller nettement plus vite qu'avant. Ils traversèrent la cour, puis la ville basse, et ils continuèrent leur route vers la forêt. Peut-être le défilement du paysage le réveillerait-il ? Le fait de se trouver en hauteur ? Le mouvement du cheval qui le secouait ?
Seuls sous les arbres, ils avançaient accompagnés des bruits de la nature, et le soleil poursuivait sa course dans le ciel. Il prit garde à ne pas trop s'éloigner du château, sans pour autant mettre un terme à leur promenade. Petit à petit, son impatience et sa crainte laissèrent place à une attitude plus calme. J'attendrai aussi longtemps qu'il le faudra. La faim et le froid commencèrent à se faire sentir, mais aussi la fatigue. Ils avaient déambulé ainsi tout l'après-midi et la nuit était sur le point de tomber. Mais tous ces désagréments atténuaient temporairement sa peine, reportant son attention sur les sensations de son corps au lieu de le laisser se morfondre et se concentrer sur ce qu'il se passait dans sa tête. Si tout cela avait un effet sur lui, alors qu'il était loin d'être aussi éloigné du monde réel, alors cela fonctionnerait aussi sur Merlin.
-Faisons une pause.
Il attacha le cheval et fit descendre son cavalier pour l'installer au pied d'un tronc. Puis il ramassa un peu de bois et alluma un feu, autour duquel il prit aussi place.
-Quitte à regarder dans le vide, autant le faire dans un cadre plus sympathique que ta chambre à Camelot.
Il continuait à scruter son visage en l'observant à travers les flammes.
La situation était si familière. Ils étaient seuls tous les deux, en pleine forêt, à la tombée de la nuit, autour d'un feu qui crépitait, et un cheval à leurs côtés. C'était un moment qu'ils avaient vécu des dizaines de fois lors de leurs quêtes et aventures diverses, même si cela ne s'était pas produit depuis longtemps.
Et il vit ce qu'il attendait. Une étincelle dans l'œil de Merlin, peut-être apparue devant la familiarité de cette scène qui faisait appel à tous leurs sens et qui les replongeait dans un souvenir.
-Heureux de te revoir, dit Arthur.
Il n'y eut pas de réponse, mais il n'en espérait pas tant.
-Je dois te révéler quelque chose. C'est une décision que j'ai prise il y a déjà un certain temps mais dont je ne pouvais pas te parler avant aujourd'hui.
Il inspira et se pencha en avant. Les flammes lui touchaient presque le visage.
-C'est à propos de la magie. J'ai fait d'importantes découvertes ces derniers jours, sur mon père, sur les sorciers, sur beaucoup de sujets auxquels je n'avais jamais prêté attention avant.
C'est le moment.
-Je vais mettre fin au bannissement de la magie. C'était une loi injuste, née de l'égoïsme de mon père et que je n'aurais pas dû continuer à appliquer après sa mort. Je n'aurais même jamais dû la respecter. Je veux que les sorciers, les druides et toutes les créatures magiques puissent enfin vivre normalement, sans être persécutés.
La tension dans ses membres se relâcha et il observa la réaction de Merlin avec attention. Celui-ci avait levé la tête, puis très légèrement baissé les yeux et… rien de plus. Arthur attendit encore quelques minutes mais cela ne fit aucune différence. Il patienta encore mais le regard de son ami se perdit dans le lointain, et il sut que ce dernier ne l'entendait plus. La nouvelle n'avait eu aucun effet. Pourtant, Merlin l'avait écouté et compris, le roi en était sûr.
Il baissa la tête. Au fond de lui, il savait bien pourquoi cela avait échoué.
Note : Merci à Sapindetin, naomithib13 et Gwenetsi pour vos reviews !
