Chapitre 91 : Le choc, partie 2 : Les mots et les armes
Au sommet du rempart, Morgane, Mordred, Emrys et Arthur étaient encerclés par les amas de ruines, séparés du reste du monde par ces reliefs et la hauteur de leur position. Seuls quelques nuages tristes surplombaient la scène, uniques témoins du déchirement de quatre anciens amis. Espérant se faire une idée de ce qu'il se passait à l'extérieur, la jeune femme tendit l'oreille et se focalisa sur les voix qu'elle entendait dans le lointain. On s'exclamait, on s'interrogeait, on s'affairait, mais impossible d'en tirer la moindre conclusion.
Frustrée, elle se détacha de ces considérations pour revenir à sa propre situation. Bien que le chemin de ronde soit nettement plus large à l'endroit où ils se trouvaient, les gravats les enfermaient dans un espace saturé par la poussière, rendant l'air particulièrement étouffant. Privée de sa magie, elle se sentit plus vulnérable que jamais dans cette tombe aérienne, piégée avec ses deux plus grands ennemis. Il devenait de plus en plus évident qu'Emrys serait bientôt défait par Mordred, pourtant elle ne pouvait toujours pas s'empêcher de le craindre. Quant au souverain, debout face à elle, digne héritier d'Uther et de la Purge, habituellement si facile à maîtriser pour quelqu'un comme elle, il pouvait à cet instant se révéler dangereux s'il décidait de passer à l'offensive.
Cela n'avait toutefois pas l'air de faire partie de ses priorités, puisqu'il ne faisait pas le moindre pas dans sa direction. Il venait d'interpeller la population alentour par le biais d'un lien télépathique établi par Emrys, et il avait commencé par s'excuser. Cette approche l'avait prise au dépourvu, elle qui pensait simplement qu'il révèlerait sa récente décision d'autoriser la magie. Alors qu'elle s'interrogeait à nouveau sur ce choix, elle vit qu'il s'apprêtait à poursuivre :
-Je connais désormais la vérité ! disait-il d'une voix émue.
Elle frissonna de se voir ainsi fixée du regard avec tant d'intensité, mais se rappela que ce n'était pas à elle qu'il s'adressait. Il semblait voir au-delà de sa personne et c'était au peuple entier qu'il destinait ces paroles. Celles-ci étant transmises à tous ceux qui se trouvaient au château et dans ses environs, elles résonnaient à la fois dans les oreilles de Morgane et dans son esprit, formant un écho singulier qui la mettait mal à l'aise.
-La magie n'a jamais été un art maléfique, poursuivit-il. C'était un mensonge absurde auquel je regrette profondément d'avoir adhéré. Mon souhait le plus cher serait de revenir en arrière mais je sais parfaitement que c'est impossible. Le mal est fait et j'y ai participé.
Ses lèvres tremblèrent mais il se ressaisit en une fraction de seconde :
-Je ne vous ferai pas l'offense de rendre mon éducation responsable de mes actes. C'est en réalité mon propre manque de lucidité qui m'a longtemps empêché de voir ce qui se trouvait sous mes yeux. Je n'ai pas su remettre en question les principes selon lesquels j'ai grandi, j'ai accepté cette folie sans nom. Mais sachez, même si ce n'est qu'une maigre consolation, que c'est maintenant terminé. Je sais que mes croyances étaient fausses, que la magie peut causer le bien comme le mal. Que cela dépend uniquement de celui qui en fait l'usage.
Elle serra les dents, sentant ses yeux s'humidifier. Comment osait-il dire toutes ces choses ?
Dégainant son épée, elle se jeta sur lui et visa son épaule gauche. Plus rapide, il leva sa propre arme pour se protéger, avant de riposter. Elle parvint à le repousser à son tour et enchaîna les tentatives pour le toucher. Elle le détournait ainsi de son discours, même s'il était peu probable qu'il se laisse faire. Il continuerait à parler, elle en était certaine, mais peut-être pourrait-elle le ralentir ou le déconcentrer. Avec un peu de chance, il serait si absorbé par ses explications qu'elle réussirait à contourner sa garde et à le tuer.
Tout en croisant le fer, elle murmurait aussi des sortilèges en continu. Emrys empêchait sa magie de faire effet mais peut-être pourrait-elle le déstabiliser en le forçant sans cesse à la bloquer. De temps en temps, elle s'arrêtait, lui laissant l'impression d'avoir renoncé, avant de reprendre tout à coup lorsque le druide le mettait le plus en difficulté. Le moment venu, l'effet de surprise et le surplus d'informations pourraient bien faire la différence.
Quelques minutes plus tôt, lorsque Mordred et la jeune femme étaient arrivés, ils avaient pu voir le roi perché au sommet de sa muraille en compagnie d'Emrys. Elle s'était alors demandé avec amertume comment le fils d'Uther parvenait à réconcilier son rejet de la magie avec l'acceptation de cet homme à ses côtés. Puis, lors de leur bref échange, il avait révélé sa volonté de réautoriser la sorcellerie. C'était donc cela. Ainsi justifiait-il sa décision soudaine d'accepter l'aide d'un sorcier. C'était pratique. Elle avait aussi compris à ce moment-là ce que sous-entendait Guy, ou plutôt Merlin, ou plutôt Emrys, lorsqu'il lui avait dit qu'Arthur pourrait bien la surprendre par ses décisions. La surprendre oui, mais surtout la remplir de colère. Comment osait-il ? Après tout ce temps, après toutes ces opportunités. Après avoir fait tant de mal. Et il proclamait maintenant son point de vue à qui voulait l'entendre, en pleine bataille ! Il avait d'abord tenté de le faire juste avant le début de l'assaut, souhaitant peut-être s'attirer la sympathie du peuple et inciter les hommes de Mordred à déposer les armes, mais à présent que le jeune druide avait lancé l'offensive, bénéficiant de la force magique de toute cette armée, il devenait encore plus important pour Arthur et Emrys de lui faire perdre ses partisans. La question était de savoir s'il y avait un risque que cela fonctionne. Morgane devait-elle s'en préoccuper ? Elle considéra la situation. La simple annonce de son revirement ne suffirait pas. Il faudrait non seulement qu'on le croie mais aussi qu'on soit prêt à lui pardonner. Il devrait longuement s'expliquer s'il espérait avoir le moindre impact. Or Emrys était en bien trop grande difficulté. Il faudrait trop de temps au roi pour délivrer un argumentaire suffisamment percutant pour détourner tous ces gens de leur objectif actuel. A supposer qu'il puisse y arriver, car que pourrait-il raconter pour se justifier ? Pouvait-on vraiment persuader une armée entière, poussée par des décennies de deuil, de terreur et d'humiliation, de faire demi-tour alors qu'elle touchait à son but ? Sans compter tous ceux comme la jeune femme que rien ne pourrait convaincre de renoncer. Il parlerait certainement de ce qui l'avait fait changer d'avis, et il tenterait d'expliquer son comportement des années passées en insistant sur l'influence d'Uther. Il paraissait admettre sa propre responsabilité et ne pas tout reprocher à son père mais, comme l'avait si souvent fait Uther dans sa toute puissante hypocrisie, Arthur ne pourrait pas s'empêcher de se trouver des excuses. Non, décidément, elle ne le croyait pas capable de convaincre qui que ce soit.
Elle se laissa porter par les mouvements de son épée, tentant d'oublier ce qu'elle entendait avec tant de retard de la bouche de son demi-frère. Essayant aussi d'ignorer la brûlure de la trahison de Guy, Merlin et Emrys, qui avaient encore réussi à se jouer d'elle et l'empêchaient d'utiliser sa magie. Et faisant de son mieux pour ne pas penser à sa nouvelle vision du sablier, qui annonçait pour elle l'heure de traverser le voile des morts.
-Alors je m'excuse, répétait Arthur par le biais du canal télépathique. Même si cela ne pourra jamais vous rendre les proches perdus par notre faute. Je m'excuse pour chacun des massacres commis lors de la Purge, cette traque inhumaine conduite par mon propre père et qui a causé la mort de centaines d'hommes, de femmes et d'enfants innocents. Auprès de tous ceux qui ont perdu un être cher et dont la douleur ne pourra jamais s'effacer, je m'excuse d'avoir bêtement exécuté les ordres qu'on me donnait et d'avoir ainsi participé à ce projet qui aujourd'hui me retourne le ventre. De ne pas m'être opposé à Uther quand j'en avais l'occasion. D'avoir été si aveugle si longtemps. D'avoir en partie poursuivi son œuvre lorsque j'ai pris le pouvoir. De ne pas avoir mis fin à la loi condamnant la magie dès l'instant de sa mort. Je m'excuse pour le climat de terreur que nous avons fait régner et qui a fait peser la menace du bûcher sur tous les sorciers encore en vie, forcés de se cacher en permanence. Certains d'entre eux ont vécu cela depuis le jour même de leur naissance, j'en ai conscience et je m'excuse.
De grosses larmes coulaient sur le visage de Morgane, pour la seconde fois de la journée, la énième fois depuis sa rencontre avec Guy, et le souverain l'observait d'un air curieux qui ressemblait fort à de la pitié. Elle voulut le frapper au visage, à l'épaule, au genou, à la hanche, puis encore au visage, mais il se défendit sans qu'elle parvienne réellement à le mettre en difficulté.
Il paraissait sincère. Il l'était certainement. C'était peut-être cela le pire. Son Altesse venait de se réveiller, c'était merveilleux bien sûr, il fallait se réjouir ! Merveilleux oui, sauf qu'il était trop tard, bien trop tard. Que s'imaginait-il ? Pourquoi n'avait-il pas pu dire toutes ces choses avant ? Si seulement il avait pu avoir cette illumination des années plus tôt, alors qu'elle vivait encore à Camelot, du vivant d'Uther, et surtout avant qu'elle ne découvre ses propres pouvoirs ! Avant qu'elle ne se sente si effrayée, la peur au ventre, terrorisée à l'idée d'être exclue et exécutée si cela venait à se savoir ! Cette époque, à laquelle elle ne songeait plus que pour y puiser le ressentiment qui la guidait, aurait pu être si différente s'il avait compris tout cela plus rapidement. Penser à ce qui aurait pu être la mettait hors d'elle. C'était si injuste. Elle avait tant souffert et, pendant ce temps, il avait vécu dans la plus grande insouciance. Inconscient du mal qu'il perpétuait. Elle seule en avait payé le prix, elle qui s'était trouvée dans la dure réalité. Tout aurait pu être si différent.
Ces dernières semaines s'étaient révélées riches en pleurs, et elle n'en pouvait plus. Chaque interaction semblait se terminer ainsi, la secouant au point de la briser. Lassée, drainée, elle se savait à bout et se donnait corps et âme dans cet affrontement. Poussant un cri sauvage, elle parvint à égratigner l'avant-bras de son ennemi, mais il poursuivait sans flancher :
-J'ai n'ai que récemment compris la terrible erreur que j'avais commise. Peu de temps avant d'être fait prisonnier par Mordred, j'ai appris la vérité sur l'origine de la Purge et j'ai petit à petit pris conscience du fait que ces décennies de chasse aux sorciers reposaient sur une volonté de revanche injustifiée de la part de mon père. Apprendre ses réelles motivations fut un déclic. Cela m'a pris un certain temps pour pleinement l'assimiler mais, une fois cela fait, mon point de vue avait irrémédiablement changé. J'ai constaté à quel point j'avais été aveugle. A quel point j'avais failli. Enfant, j'écoutais cette parole paternelle et royale, et je lui accordais toute ma confiance. S'il me disait que la magie était mauvaise, je ne soupçonnais pas qu'il puisse se tromper. Plus tard, les différentes attaques frappant Camelot semblaient prouver ce que j'avais appris et, borné, je ne comprenais pas que la plupart de ces tentatives étaient des représailles. Pire encore, je restais aveugle aux agissements de l'ange gardien Emrys, alors que j'aurais dû repérer les signes évidents de sa présence constante.
Plus Morgane l'écoutait, et plus elle lui en voulait. Il admettait donc qu'il aurait pu ouvrir les yeux bien avant ! Elle le toucha encore au bras mais sans parvenir à le blesser sérieusement.
Arthur était meilleur qu'elle à l'épée, nettement meilleur même, mais il était désavantagé par l'attention constante qu'il devait porter à son discours pour que celui-ci reste cohérent, clair, authentique. Profitant de cette faiblesse et poussée par un besoin viscéral de lui faire payer son revirement bien trop tardif, elle prenait parfois le dessus sur lui. Il devait alors cesser de parler quelques secondes, le temps de rééquilibrer le combat. Il aurait pu prendre quelques minutes de plus et la neutraliser définitivement mais cela l'aurait écarté plus longtemps de sa mission principale, et il ne paraissait pas prêt à le faire. Lorsqu'il ne la dévisageait pas, les sourcils froncés devant l'image de rage et de douleur qu'elle incarnait, il jetait régulièrement des regards en direction d'Emrys, visiblement inquiet de le voir dans une telle position de faiblesse et animé par le besoin urgent d'affaiblir Mordred.
Le druide, lui, ne montrait d'intérêt que pour son objectif. Attaquant Emrys sans relâche et ne prêtant aucune attention apparente au roi.
-Une multitude de rencontres ont confirmé cette révélation, dit Arthur. J'ai parlé à deux druides, dont un en particulier qui est aujourd'hui mon ami. J'ai parlé à deux dragons. J'ai parlé à une messagère des dieux. J'ai parlé au sorcier de Willowdale. Et bien sûr, j'ai parlé à Emrys. Tous m'ont montré que ceux qui pratiquent la magie sont aussi humains que nous, et qu'ils sont aussi susceptibles d'agir en véritables héros.
Mais bien sûr, le Roi Arthur, l'ami du monde magique !
En périphérie de son champ de vision, elle vit que Mordred venait d'emprisonner Emrys au sein d'une tornade. L'enceinte quasi close dans laquelle ils se trouvaient tous les quatre était parcourue de violents vents contraires. Le druide faisait parfois preuve de tant de violence qu'elle s'en trouvait clouée sur place, perdant le fil de son propre combat et ne pouvant qu'observer ce qu'il infligeait à leur ennemi. Il avait beaucoup changé. Il était passé de l'enfant vulnérable à un jeune homme presque adulte, compétent et décidé mais aussi terriblement amer. Il l'avait soutenue lorsqu'elle s'était écroulée face aux révélations de Merlin, mais elle percevait aussi de la distance dans son comportement. Une intense concentration nourrie par un désir de vengeance. Un détachement vis-à-vis non seulement du monde réel mais aussi des gens qui l'entouraient. Son champ de vision n'avait de place que pour ses ennemis. Elle voyait bien qu'Emrys et Arthur collaboraient étroitement dans cet affrontement, alors même que Mordred et elle œuvraient séparément. Le druide s'était entouré d'alliés mais, fondamentalement, il avançait seul. Elle se retrouvait en lui, et cela la touchait plus qu'elle ne l'aurait cru. Elle n'était pas sûre de lui souhaiter une telle condition, un tel destin. Après toutes ces années, l'instinct maternel né de leur première rencontre reprenait le dessus et elle ressentait le besoin de le protéger.
-Pour ceux d'entre vous qui en douteraient, disait le roi sans faiblir, il vous suffit de voir Emrys à mes côtés, qui œuvre dans l'ombre depuis des années pour protéger Camelot et son peuple. Il a pour cela mon éternelle reconnaissance, car rien n'est plus important à mes yeux que les habitants de ce royaume.
Oui, Emrys, si noble dans ses mensonges perpétuels.
Et dire qu'il s'était vu comme un sauveur pour Morgane, s'imaginant la détourner de son désir de vengeance ! Voilà bien une idée ridicule à laquelle il avait heureusement fini par renoncer. Ne t'inquiète pas, avait-il dit dans la forêt, c'est terminé, j'abandonne. Je n'essaierai plus de te sauver, c'est fini. Parfait, qu'il s'en aille. Qu'espérait-il lui communiquer en lui disant cela ? Qu'elle ne s'était pas montrée à la hauteur de toutes les chances qu'il lui aurait prétendument données ? Que son choix l'avait déçu ? Qu'il s'était attendu à ce qu'elle fasse mieux ? Mais pour qui se prenait-il !
Plusieurs dizaines de secondes s'écoulaient sans qu'il montre le moindre signe qu'il émergerait bientôt de la tornade. Le tourbillon s'accélérait tandis que les enfants d'Uther s'affrontaient sans relâche. Elle pensa au fait que c'était son ancien ami Guy qui se trouvait pris dans cet étau, et l'idée ne lui procura aucun plaisir. Il l'avait pourtant trahie, et elle le haïssait pour cela. Elle pensa aussi au fait que c'était Merlin, le confident d'une époque révolue et un autre proche qui l'avait poignardée dans le dos, mais là non plus elle ne ressentait aucune satisfaction.
Imperturbable, Arthur continuait de parler d'un ton étonnamment calme, le ton d'un homme conscient des enjeux de la situation :
-Ces dernières semaines ont aussi été l'occasion d'une multitude d'évènements qui ont contribué à forger mon nouveau point de vue. Parler aux druides et aux diverses personnes que j'ai rencontrées, ouvrir les yeux sur l'influence d'Emrys dans ma vie, être durement confronté à mes erreurs par Mordred, et comprendre ainsi que je n'étais pas l'homme bon et juste que j'avais toujours essayé d'incarner. Surmonter le choc de ces prises de conscience fut une épreuve, bien que celle-ci reste infime à côté de ce que la communauté magique a dû subir. Alors, j'ai annoncé mon changement de perspective aux autres souverains, et j'ai commencé à préparer la suite.
Trop tard, trop tard, trop tard ! Tout venait simplement trop tard. Non, Arthur n'était pas un homme bon et juste, il était temps qu'il s'en aperçoive !
Le fait qu'il l'admette si clairement l'avait malgré tout prise par surprise. Alors, il en était capable. Tout aurait pu être si différent s'il s'était réveillé plus tôt. Les larmes de la jeune femme troublaient son champ de vision, et elle cligna des yeux pour les chasser.
Emrys repoussait la tornade qui l'étouffait, et celle-ci sembla s'élargir, puis éclater. L'énorme bourrasque causée par ce mouvement balaya les alentours, fauchant brutalement Morgane et Arthur qui furent projetés contre les piles de gravats qui les encerclaient. Celles-ci se trouvèrent poussées vers l'extérieur et s'écroulèrent partiellement, permettant aux combattants de voir une plus grande portion du ciel nuageux sans pour autant les délivrer de leur prison.
La jeune femme se retrouva sur le dos, sonnée. Chacun de ses membres lui faisait mal. Son bras gauche avait heurté les pierres et était certainement couvert de contusions, bien qu'il ne soit ni cassé ni tordu. Lorsque Mordred lui avait intimé de garder pour elle l'identité du sorcier, cela l'avait bien sûr frustrée, mais elle comprenait à présent combien il avait eu raison. Un Emrys en pleine possession de ses pouvoirs, et donc capable de démonstrations de force plus impressionnantes encore que celle-ci, était la chose la plus terrifiante qu'on puisse imaginer. Or, si Mordred disait vrai, cela viendrait lorsque les derniers murs de son secret tomberaient. Le jeune druide était plus puissant pour l'instant, mais uniquement parce qu'il cumulait l'énergie magique de l'ensemble de ses partisans. Emrys était seul !
Elle cracha les épaisses particules de poussière qu'elle avait avalées et étouffa un sanglot, se sentant terriblement proche de la mort face à une force qui pouvait la projeter à terre si violemment. Mordred l'emporterait peut-être mais elle avait le pressentiment que cela ne se ferait pas avant qu'elle soit elle-même tuée. Elle fut prise d'une douloureuse quinte de toux et, plus fragile que jamais, pensa malgré elle à sa vision. L'Île des Bénis, le sablier vide qui s'était manifesté dans son esprit et celui d'Emrys quelques instants plus tôt. Comment oublier ce danger qui planait sur eux depuis plusieurs semaines et qui l'avertissait depuis le début d'un évènement à venir ? Le moment était-il arrivé ? Allait-elle perdre la vie d'ici quelques instants ? De la main de sa perte ? Ne serait-elle qu'un dommage collatéral du combat de titans qui se déroulait à côté d'elle ? Sa vision du voile était-elle une simple métaphore du trépas, ou bien le traverserait-elle vraiment ?
Du coin de l'œil, elle avisa le jeune sorcier. Le visage pâle et défait, celui-ci n'était plus que l'ombre de lui-même. Ayant renoncé à se mettre debout, il semblait à peine capable de se maintenir à genoux, comme sur le point de basculer à tout instant. Si proche de la mort, se répéta-t-elle. Face à une force qui pouvait la projeter à terre si violemment… Elle se demanda si Emrys ressentait la même chose face à ce Mordred qui ne pouvait que l'écraser. Ce qu'il réussissait à faire pour lui résister était phénoménal, mais tôt ou tard, le druide l'emporterait. Le plan d'Arthur ne pourrait jamais porter ses fruits à temps, à supposer qu'il ait une chance de fonctionner.
Toussant et les genoux tremblants, le roi se raclait pourtant la gorge :
-La vérité est que j'aurais dû comprendre tout cela bien plus tôt. Connaître l'origine de la Purge, ou l'existence d'Emrys, n'auraient pas dû être nécessaires pour faire basculer mon opinion, j'aurais dû m'en rendre compte bien avant. Pour cela, je vous renouvelle mes excuses. Et je vous promets que tout sera fait pour réparer les injustices faites aux sorciers.
Alors lui-même savait pertinemment qu'il était trop tard.
Morgane se releva en même temps que lui. Continuait-il dans l'espoir vain de reprendre le dessus ? Ou celui de sauver Emrys ? Ou persistait-il parce qu'il croyait en ses paroles et se faisait un devoir de les livrer au peuple. C'était probablement un mélange de tout cela, mais cela ne changeait rien. Ses péchés n'étaient plus rattrapables : il fallait le faire tomber.
-Si vous ne l'avez pas déjà compris par ce discours, dit-il tandis qu'elle ramassait son arme et bondissait à nouveau sur lui, la première étape est bien sûr de réautoriser la magie, non seulement dans ce royaume mais aussi dans ceux qui l'entourent. Nous levons l'interdiction. Les sorciers peuvent pratiquer leur art comme ils le souhaitent, tant qu'ils respectent les autres lois et ne causent pas de tort à autrui. Comme n'importe quel citoyen. La chasse aux sorciers prend fin. Ils ne seront plus traqués pour ce qu'ils sont, ils n'auront plus besoin de se cacher, et plus aucun d'entre eux ne sera condamné à mort pour simple usage de la sorcellerie.
Essuyant ses yeux mouillés du dos de la main, elle reprit aussi sa litanie de sortilèges, qui avait été interrompue lors de sa chute.
Mordred avait repris son assaut. Emrys peinait à rester conscient, uniquement maintenu en vie par sa magie. Cela ne l'empêchait pas de continuer à bloquer les tentatives de la jeune femme, mais se rendait-il vraiment compte de ce qu'il faisait ? Quelque chose en lui avait pris le dessus et agissait de son propre chef, lui permettant de survivre encore quelques minutes avant l'inévitable.
Elle frappait Arthur, encore et encore, mais celui-ci la repoussait continuellement, sans jamais dévier de son discours et sans trébucher sur ses mots. Chaque nouvelle phrase qu'il osait prononcer la faisait un peu plus trembler de rage. Avait-il réellement le culot de se comporter ainsi ? Ces sorciers qui souffraient depuis des décennies étaient-ils censés renoncer alors qu'ils étaient sur le point de se libérer de leur tyran ? Faire demi-tour, rentrer chez eux ? Devait-on s'attendrir devant le pauvre Arthur qui n'avait pas mesuré la portée de ses actes ? Fallait-il soudain tout lui pardonner parce qu'il réautorisait aujourd'hui la magie ? Hors de question.
-Le sorciers sont libres ! répétait-il d'une voix forte, jetant des regards de plus en plus fréquents en direction d'Emrys. Ce ne sont pas des paroles en l'air, c'est une conversation que j'ai eue avec mes collègues souverains. Les druides savent aussi ce que je souhaite faire et peuvent témoigner de ma sincérité, puisqu'ils sont aujourd'hui à nos côtés pour nous apporter leur aide lors de cette bataille. Une aide pacifique, pour prendre soin des blessés des deux camps, mais aussi une aide plus concrète, pour ceux d'entre eux qui n'y verraient pas de contradiction avec les valeurs qu'ils incarnent.
A peine avait-il prononcé ces mots qu'une puissante force télépathique pénétra l'esprit de Morgane. Elle vit qu'Arthur, Emrys et Mordred la percevaient aussi, et devina que toutes les personnes des environs étaient touchées. Leur affrontement se suspendit. C'était un corps de plusieurs individus qui avaient uni leurs forces pour projeter ainsi leurs pensées et temporairement interrompre le discours du roi.
Les druides.
-Arthur dit vrai, transmit l'un d'entre eux. Nous ne souhaitons pas tous participer à cette bataille de la même façon, tiraillés entre notre refus de semer la destruction et la peur des conséquences qu'aurait notre inaction, mais nous regrettons tous ce qu'est devenu Mordred. Il était pourtant l'un des nôtres il y a quelques années. Cette attaque n'est pas une bonne idée, et nous ne souhaitons pas qu'il prenne le pouvoir. Nous savons aussi qu'Arthur n'a plus la même opinion de ceux qui pratiquent la magie, et nous avons constaté sa sincérité de nos propres yeux. Nous admirons sa capacité à remettre en question tout ce qu'il pensait être vrai, ainsi que l'abnégation dont il fait preuve. Il s'agit là d'un homme capable de reconnaître ses erreurs par amour pour son peuple, en sachant que cela l'expose à une montagne de culpabilité et de honte. Nous connaissons le duo qu'il forme avec Emrys, le lien légendaire qui les unit. La prophétie qui annonce depuis si longtemps qu'ils ramèneront la magie et apporteront une ère de paix à Albion. Aujourd'hui, l'art qui fait notre nature profonde a retrouvé sa place dans notre société et nous croyons plus que jamais à l'avènement d'un monde meilleur.
Ils ne s'engageaient peut-être pas complètement dans la bataille mais ils participaient à la protection d'Arthur ! Pour Morgane qui avait autrefois trouvé refuge dans l'un de leurs camps, c'était un choc et une blessure. Ils avaient certes manifesté leur soutien à Aithusa et Emrys quelques semaines plus tôt, mais là c'était autre chose. Cela allait bien au-delà. Peut-être l'ami druide mentionné par le roi quelques instants plus tôt avait-il joué un rôle dans la décision de sa communauté.
Les paroles que venait de prononcer ce druide seraient l'argument qui aurait le plus d'impact sur les partisans de Mordred et le peuple de manière générale. Les mots d'Arthur ne pouvaient avoir de poids que s'ils étaient crus, si on les reconnaissait comme vrais, et ils n'auraient pas pu l'être sans la confirmation des druides. Voir cette communauté reconnaître l'authenticité de la démarche d'Arthur, prouvant ainsi qu'il ne mentait pas, donnait une valeur incroyable à son discours. Son parcours difficile pour en arriver là, sa repentance, sa décision de réparer le mal qu'il avait fait. Il admettait l'entièreté de sa responsabilité et offrait la solution à laquelle tout le monde aspirait.
Elle sentit à cet instant que le vent s'apprêtait à tourner. Pour ne pas commencer à s'interroger sur le bien-fondé de leur assaut, il fallait faire partie de ceux qui avaient le plus souffert. De ceux, comme Morgane, pour qui l'époque d'un possible pardon avait pris fin il y a bien longtemps.
Ou faire partie de ces mercenaires que le jeune druide avait payés et qui ne se battaient que pour toucher la somme qu'on leur avait promise.
Elle croisa le regard de Mordred et y lut un léger trouble : certains de ses partisans avaient dû cesser de lui transmettre leur magie. Un petit nombre, d'après l'expression de son visage, mais elle ne pouvait pas précisément le quantifier.
Cela n'avait pas vraiment d'importance. Emrys était à bout de force et il ne tiendrait plus très longtemps, même face à un Mordred affaibli. Le druide le savait forcément, lui qui se montrait si concentré et qui ignorait royalement Arthur. Et leurs deux ennemis le savaient aussi.
Elle s'attarda quelques secondes sur le corps recroquevillé du sorcier, qui se protégeait à l'aide d'un nouveau bouclier. Le sort avait perdu de sa superbe. La bulle était bien plus petite et ses parois grésillaient sous les attaques incessantes. Arthur et elle restèrent quelques secondes en arrêt devant ce spectacle, l'un avec un air d'impuissance évident et l'autre se demandant pourquoi tout cela lui donnait la nausée.
-Aux hommes et aux femmes qui constituent l'armée de Mordred, reprit le roi malgré tout, je sais bien ce que vous devez penser.
Morgane remarqua que le lien télépathique qui transmettait le discours d'Arthur n'était plus le même. Ce n'était plus le sorcier qui le relayait mais les druides, du moins certains d'entre eux. Peut-être ces derniers appuyaient-ils aussi Emrys en lui transmettant leur magie ou leur énergie. Cela expliquait comment il parvenait encore à tenir !
-Vous devez penser que je mens, que j'essaie de vous manipuler pour que vous renonciez à la bataille. Que je ne fais cela que pour me protéger. C'est une réaction logique, et je serai donc parfaitement honnête avec vous. Ce discours a bien pour but de vous faire renoncer au combat, mais ce n'est pas seulement pour me défendre. Malgré mes terribles erreurs, j'ai toujours voulu le bien de mon peuple, et c'est encore ce que je souhaite aujourd'hui. Pensez-vous vraiment que Mordred sera un bon dirigeant ? Partagez-vous son point de vue sur la nécessité de s'en prendre à nos villages et ceux des royaumes voisins ? Souhaitez-vous réellement à la tête de Camelot un homme rongé par la rancœur et le désir de vengeance ? N'avons-nous pas suffisamment vu ce que cela pouvait donner avec mon père ?
Mordred n'était rien de plus qu'un enfant en colère. Comme elle-même l'avait été.
Cette idée l'interpella. N'était-elle plus comme lui à l'heure actuelle ? Ce qu'il avait fait dans les villages allait trop loin à ses yeux, mais cela n'aurait pas préoccupé la jeune femme quelques semaines plus tôt. Avait-elle réellement changé, comme l'avait insinué Merlin ? Et cela pouvait-il vraiment avoir un lien avec le bracelet de Morgause, qu'elle avait cessé de porter ?
Morgane frappa encore le souverain, mettant toute son énergie dans ce coup. Elle parvint à lui infliger une large blessure à la cuisse, qui le fit tituber quelques secondes avant de se ressaisir.
-Je vous demande donc aujourd'hui de choisir, enchaîna Arthur en posant sur Morgane un regard fatigué mais ferme. Souhaitez-vous réellement voir Mordred prendre le pouvoir ? Sachez que, si vous renoncez au combat, je ne m'imposerai pas comme le roi par défaut. Vous aurez la liberté de choisir si vous souhaitez me garder au pouvoir. Les sorciers qui ont combattu pour Mordred pourront s'allier aux sorciers combattant contre lui et forger ensemble un sortilège qui permettra à la population entière de ce royaume de donner son avis sur la question, tout en m'obligeant à me plier à la décision rendue quelle qu'elle soit. Je ne sais pas bien comment fonctionnerait un tel sort, n'ayant que peu de connaissances en la matière, mais je suis certain que vous pourrez mettre cela en place. Si vous ne me croyez pas, si vous pensez que je me soustrairai à cette promesse dès la fin des combats, je propose de vous faire dès maintenant un serment solennel qui me liera par magie à ma promesse et m'empêchera d'y manquer. Je sais qu'un tel sort est possible car les druides l'ont déjà utilisé sous mes yeux. Lancez dans ce canal télépathique un sortilège qui m'obligera à respecter tout ce que je promets. Les druides ici présents pourront vérifier que votre sort est bien ce qu'il est censé être, et je ferai alors mon serment.
Morgane s'était figée. Était-il vraiment prêt à renoncer au trône, l'héritage auquel il était promis depuis sa naissance, pour réparer ses erreurs ? Voyant qu'elle restait immobile, Arthur ne fit pas de geste pour continuer le combat et il la laissa garder ses distances quelques instants.
-Je vous laisse quelques instants pour y réfléchir, dit-il, je sais que cela doit être difficile à entendre après tant d'années à me voir suivre la voie d'Uther. Sachez toutefois que, si la décision finale du peuple est de me garder au pouvoir, ce ne sera pas pris comme un plébiscite. Beaucoup de mesures devront être mises en place pour réparer tout le mal qui a été fait au cours des dernières décennies, et je me tiendrai prêt à écouter toutes vos propositions. Bien sûr, ces mesures ne pourront pas vous rendre ceux que vous avez perdus, ni vous guérir de ces années de douleur et de peur, mais j'espère grâce à elles vous offrir un avenir plus heureux.
Morgane restait immobile. Si elle-même était frappée par ces paroles, elle ne doutait pas que le reste des hommes de Mordred le soit aussi. Toutefois, une simple promesse n'était pas suffisante. Le plus gros d'entre eux ne renoncerait que si Arthur se soumettait au serment magique qu'il proposait de faire. Mais il n'accepterait jamais, ce n'était que des paroles qu'il ne s'attendait pas réellement à devoir appliquer, n'est-ce pas ?
-Une autre question que vous vous posez peut-être, c'est pourquoi maintenant. Pourquoi ai-je attendu le moment de cette attaque pour vous révéler ma décision ? Pourquoi ne pas en avoir parlé plus tôt ? Là aussi, je serai transparent. Il y a deux raisons à cela. La première est liée à une mission que m'avait confiée la dragonne Aithusa lorsque j'ai eu la chance d'échanger avec elle. Ses capacités de perception de l'avenir lui ont permis de comprendre qu'Emrys serait en danger si j'en parlais trop tôt, alors j'ai suivi son injonction. La seconde raison est plus stratégique. Je craignais, en m'exprimant trop tôt, que l'armée de Mordred commence à se déliter avant même d'avoir atteint Camelot. Cela aurait eu pour conséquence de le faire renoncer à l'assaut et prendre le temps de mieux s'y préparer, lui donnant ainsi de meilleures chances de succès. Je ne saurais insister suffisamment sur la menace que représenterait sa victoire. Observez ses méthodes, observez son état d'esprit, et dites-moi si vous souhaitez le voir diriger ce royaume. Adhérez-vous réellement à son projet consistant à obliger la quasi-totalité du peuple à pratiquer la magie ? Applaudissez-vous sa façon de punir des villageois qu'il sait être innocents dans le simple but de transmettre un message ?
La jeune femme se demanda s'il disait vrai concernant ses raisons de garder le secret, mais ce n'était pas ce qui la travaillait le plus à ce moment précis. Ce qui occupait véritablement ses pensées était la proposition de promesse appuyée par la magie. Celle-ci tournait en rond dans son esprit sans qu'elle puisse pleinement la comprendre. Était-il réellement prêt à se soumettre au choix du peuple. A mettre en jeu sa couronne ? Non, c'était impossible, il s'agissait forcément d'un mensonge. Il devait espérer que l'armée le croie sur parole et qu'elle n'exige pas le serment. Elle réfléchit. S'il raisonnait vraiment ainsi, c'était risqué. Il suffisait qu'un seul partisan de Mordred propose de lancer ce sort pour exposer la tromperie. A moins que…
Oui, elle voyait une autre possibilité. Si un sorcier allié à Mordred lançait ce sort, Arthur y serait uniquement soumis tant que le sorcier continuerait à le maintenir. Si ce dernier était tué, le roi serait libéré de son serment.
Elle serra le poing sur son épée et la pointa à nouveau vers Arthur. Elle voyait clair dans son jeu, et ce serait aussi le cas de l'armée de Mordred.
A côté d'eux, le bouclier d'Emrys commença à se fissurer sous la pression d'un nouveau torrent de flammes. D'ici une poignée de secondes, il se briserait.
Note : Merci à Nio et Gwenetsi pour vos reviews du chapitre précédent !
