Il avait demandé à sa mère et à son oncle de ne surtout pas organiser de fête ou toute autre connerie du genre. Demander qu'ils n'en parlent pas aux autres aurait été naïf au mieux, mais il n'était pas nécessaire d'en faire tout un foin. Fondamentalement, ce n'était pas une bonne nouvelle.

Markus l'avait en un sens rassuré : il n'y avait rien de spécial à fêter. C'était dans l'ordre des choses que ses schiitars s'ouvrent.

Assis dans l'obscurité paisible de sa chambre aux volets à demi tirés, Zen'kan détaillait ses paumes. Il était impressionnant de voir combien il était facile de faire jaillir les crochets emplis d'enzyme d'un simple mouvement du poignet.

Il se sentait étourdi. Comme détaché de la réalité. Presque comme s'il avait bu.

Il avait grandi en sachant qu'un jour, ça arriverait. Depuis tout petit, on lui avait appris. Ce qu'il était, et ce que cela impliquait.

Mais ça avait toujours semblé très flou. Lointain. Abstrait.

Et soudain, il y était.

Il était un wraith adulte. Capable de tuer par simple imposition des mains.

Difficile de discerner ses sentiments sur le sujet.

Une chose était certaine. Tout le monde, et lui le premier, avait été surpris que ce ne soit pas Rorkalym à qui cela arrive.

Il était l'aîné, après tout. D'après ce qu'on leur avait dit, les schiitars s'ouvraient autour des vingt ans. Certains étaient, à l'instar de Tom, précoces, et d'autres prenaient un peu plus de temps.

Et pourtant, malgré ses vingt-et-un ans, Rory n'avait toujours que deux fentes gonflées, mais parfaitement closes au creux des paumes.

Pour la première fois de sa vie, il était le précurseur.

Il avait toujours été au mieux deuxième, au pire dernier. Second enfant de Milena, dernier fils de Silla, seul à ne pas terminer l'école obligatoire, bon dernier en termes de réussite académique, etc. La liste était longue.

Et là, soudain, il était le premier. Ce serait lui qui pourrait aider ses amis quand leur tour viendrait. Lui qui pourrait les conseiller.

C'était réjouissant.

Sur une note rassurante – à défaut d'être joyeuse –, Markus l'avait tranquillisé. Il allait devoir apprendre à se nourrir par don d'énergie, mais son système digestif ne s'atrophierait pas avant plusieurs mois voire années, et contrairement à la coutume wraith, personne n'allait le forcer à abandonner la nourriture solide maintenant que ses schiitars étaient ouverts.

« Zen ? » hurla Milena depuis l'entrée.

« Ouais ? »

« Viens m'aider ! »

Avec un grincement, il se releva, récupérant son collier abandonné sur le bureau.

Sur le comptoir de la cuisine, un grand sac de courses attendait d'être vidé. La porte d'entrée ouverte lui donna un indice sur le chemin à suivre, et il ne tarda pas à rejoindre l'ancienne soldate devant le coffre de sa voiture, débordant de victuailles.

« M'man, t'as prévu de nourrir toute une armée ? » s'enquit-il.

« Non. Juste toi. »

« M'man... » soupira-t-il.

Il savait très bien pourquoi elle faisait ça. Mais comment lui expliquer que ce n'était pas nécessaire ?

Faute de réponse, il ramassa deux sacs pour les ramener à l'intérieur.

.

Il était impressionnant de voir combien, en six semaines, Elisabeth Weir avait été capable de faire évoluer Tania. Il n'y avait pas de miracle, et la jeune femme jurait toujours autant, mais elle avait renoncé à ses jugements à l'emporte-pièce et à son rejet sans nuance de tout ce qu'elle jugeait différent d'elle et de sa condition.
Si au début de leur stage, aucune de ses interventions n'était pertinente, un véritable point d'orgue avait été atteint la semaine précédente, lorsqu'elle avait suggéré que Weir, en quête de soutien politico-économique pour son projet alternatif de barrage géant à la frontière indo-chinoise, fasse croire à un riche magnat financier que l'idée d'investir dans le projet ne venait pas d'elle, mais de lui et lui seul.
Il s'agissait de manipulation pure et simple, mais Weir avait jugé sa suggestion recevable, et le reste de la réunion avait consisté en un brainstorming géant pour trouver comment faire.
A la fin, quand il était devenu évident qu'ils avaient épuisé leur stock d'idées et que la diplomate avait renvoyé son cabinet de travail pour un repos mérité, elle avait pris Ilinka à part.
« Richards n'est pas né de la dernière pluie, et il sait très bien quand quelqu'un essaie de le manipuler ou pas. (La femme avait soupiré, mal à l'aise.) Le convaincre que c'est son idée est sans aucun doute le meilleur plan... Mais, ça va être difficile à réaliser... »
« Vous voulez savoir si je pourrais m'en charger, c'est ça ? » avait deviné l'adolescente.
Weir eut une grimace pincée.
« Je sais de quoi les... gens comme toi... sont capables... Mais je ne peux pas te demander une chose pareille... Tu es si jeune... et c'est difficile et... »
« Je veux bien essayer. Je peux rien vous garantir, j'ai pas vraiment l'habitude de faire ce genre de chose, et encore moins sans contact, mais je veux bien essayer. Ce serait une bonne action, non ? »
La diplomate eut un immense sourire soulagé.
« Oui ! Absolument ! Le convaincre de financer ce projet serait une très, très bonne action ! »
Elle avait opiné, malgré un vague sentiment d'avoir été poussée à le faire.
Weir avait dû déployer des trésors de patience et de diplomatie pour obtenir un rendez-vous avec Richards avant la fin de leur stage.
Le plan était simple. Lorsque l'homme viendrait la saluer en lui serrant la main, elle essaierait d'implanter un concept simple dans sa tête. « Elisabeth Weir a de bonnes idées, il faut l'écouter. »
Ensuite, si possible, elle devrait essayer d'établir un autre contact, sous un quelconque prétexte, pour renforcer la suggestion, et enfin terminer le tout par un ultime passage lors des adieux.
Ilinka avait eu peur que la diplomate ne lui demande de contraindre l'homme à lui obéir. Mais ce n'était pas le cas. Elle voulait juste qu'elle murmure à son subconscient. Ce qui était beaucoup plus facile – et infiniment plus moral.
Habillée de sa plus élégante tenue – une robe de cocktail bleue – elle attendait, tâchant de ne pas trop gigoter. Elle était censée n'être qu'une stagiaire qui, au mieux, irait passer commande au bar...
La salle privative et luxueuse du bar-lounge avait une ambiance aussi intimiste que décadente.
Weir feignait de siroter un verre d'un excellent vin blanc, assise bien droite dans un extravaguant fauteuil nacre et or alors que, debout en retrait au côté de Tania, elle attendait en compagnie de Caroline, l'assistante de cabinet de Weir.
Enfin, après une petite éternité, la porte s'ouvrit sur un employé du bar, précédant un investisseur ventripotent en costard de luxe, suivi d'un secrétaire à la carrure aussi carrée que sa mallette.
« Dr Weir ! Quel plaisir de vous voir ! » Salua Richards, avec un grand geste aimable, auquel la diplomate répondit en se levant pour venir le saluer.
« M. Richards. Merci d'avoir fait escale à New York pour venir me voir. »
« Ahah... Quand Joe m'a dit qu'un rond-de-cuir des Nations Unies avait tenté de me joindre par absolument tous les moyens possibles et imaginables, j'ai été bien tenté de lui dire de vous envoyer paître. Vous n'avez pas idée de combien de personnes viennent me demander un petit milliard contre la faim dans le monde, et un autre demi-milliard pour les lépreux, ou les pandas, ou que sais-je. Cet argent, je l'ai gagné à la sueur de mon front ! Si je l'investis, j'exige qu'il me rapporte des bénéfices à hauteur de sa valeur ! Mais j'avoue que votre persévérance m'a rendu curieux. Je suis étonné de n'avoir pas encore reçu de pigeon voyageur de votre part ! » lança-t-il sur un ton enjoué.
Sentant Tania se tendre à côté d'elle, Ilinka lui prit la main et la serra fort. Tant pour lui intimer le silence que pour lui donner l'opportunité de se défouler télépathiquement et donc en silence.
Au lieu de la bordée d'injures attendue, elle n'eut droit qu'à une pensée acérée.
« Fais-lui cracher son pognon ! »
Elle opina insensiblement. Malgré toute sa jovialité, Richards lui était profondément antipathique.
Weir, dont l'expression aimable n'avait pas diminué, lui serra chaleureusement la main, avant de les désigner toutes deux d'un geste large.
« M. Richards, laissez-moi vous présenter mes deux stagiaires. Tania Ngeze. »
Tania s'avança, tachant de placarder sur ses lèvres un sourire aimable, qui se révéla plutôt féroce.
« En voilà une demoiselle qui a de la poigne ! » ricana l'homme d'affaires en lui serrant la main.
« Et voici Ilinka Lanthian-Gady » poursuivit Weir en la désignant à son tour.
Elle s'avança, et prit la grosse main chaude et un peu moite qui lui était tendue.
« Mademoiselle... Si vous voulez faire un stage en finance avec moi quand vous en aurez fini avec de la politique barbante, ce serait avec plaisir... » plaisanta-t-il alors que, le regard un peu flou, elle se concentrait pour atteindre son esprit.
Richards avait des défenses mentales, mais pas au bon endroit.
Il savait à quoi s'attendre avec Weir. Il accueillait chaque mot qu'elle prononçait avec autant de méfiance que s'il s'agissait de pierres à retourner dans le désert. Comme si chaque mot que prononçait la diplomate dissimulait un serpent venimeux.
Il ne s'attendait en revanche pas un seul instant à ce que quelqu'un entre dans sa tête, littéralement.
Elle n'eut aucune peine à atteindre son subconscient et à y planter une graine. « Ce que Weir va me présenter m'apportera beaucoup de bénéfices ! »
Le regard de Richards se perdit un instant dans le vague, alors que sa poignée de main se faisait un peu molle, puis il secoua la tête, lâcha sa main, et se retourna en souriant vers la diplomate.
« Alors, à quoi en étions-nous ? »
Weir lança à Ilinka un bref regard, auquel celle-ci répondit d'un discret hochement de tête. La diplomate sourit plus largement.
« Asseyez-vous donc, on ne va pas discuter debout ! »

.
Selk'ym n'avait rien dit. Il n'avait eu l'air ni surpris, ni déçu. Le second point ne l'étonnait guère.
Son père n'avait jamais caché son dégoût de cet aspect de la physiologie
wraith. Qu'ils subsistent au détriment de l'existence d'autrui allait à l'encontre de toutes les croyances de l'ancien moine.
Il acceptait que son fils soit ainsi, de la même manière qu'un végétarien accepterait qu'un tigre soit carnivore. Avec résignation.
Et il lui avait transmis sa foi et sa philosophie.
Fort heureusement, Rorykalym n'était pas un tigre. Un jour, il devrait se nourrir d'énergie vitale, mais il ne serait pas forcé de le faire au détriment d'autrui.
D'aussi loin qu'il se souvienne, on lui avait toujours confié le rôle du grand frère. De l'aîné, responsable et bienveillant. Il appréciait ce rôle, et c'était avec joie qu'il accompagnait ses cadets sur des chemins qu'il avait déjà parcourus un peu plus tôt. Tous les signes semblaient indiquer qu'une fois encore, il devancerait ses amis. Et pourtant, non.
Depuis plus de trois ans, ses
schiitars montraient des signes de maturation. Une maturation lente. Il s'était habitué aux petits désagréments. Démangeaisons et picotements. Mais ce n'était pas agréable pour autant.
Une part de lui ne pouvait s'empêcher de jalouser Zen'kan. Tout avait été tellement rapide pour lui ! De quoi se plaignait-il ?!
Une autre part, qu'il parvenait généralement à ignorer, s'inquiétait. S'il n'était pas capable d'aider ses cadets, devenu inutile, n'allaient-ils pas le rejeter ?
Enfin, une dernière part, engraissées de tous les secrets et les non-dits entourant les trop vagues souvenirs de sa vie d'avant, se posait des questions.
Etait-il... cassé ? Défaillant ? Etait-ce pour ça qu'on l'avait amené dans ce laboratoire ? Parce qu'il était taré ? Déficient ? Un exemplaire raté à étudier pour ne pas répéter la même erreur ?
Il n'avait pas de réponses à apporter à ses interrogations, et poser des questions était inutile. Il n'y aurait pas de réponse. Du moins, rien de satisfaisant. Demander ne ferait qu'inquiéter ses proches.
Le silence était la seule solution. Se tourmenter était donc inutile. Fermement, il reprit le contrôle de ses émotions. Enfouissant ses inquiétudes loin, sous la sérénité des mouvements méditatifs mille fois répétés.

.

« Maman ?! »
Rosanna eut un petit sourire mal à l'aise.
« Bonjour, ma chérie. Comment tu vas ? »
« Qu'est-ce que tu fous là ?! » s'étrangla-t-elle, désignant d'un grand geste le hall principal du siège des Nations Unies.
« Je venais voir Elisabeth. »
Pourquoi sa mère était-elle venue ? En Jumper vraisemblablement, en plus ! Seule une urgence pouvait avoir justifié un tel déplacement.
« Heu... Y'a un problème ? » demanda-t-elle, s'approchant.
« Non. Je cherche quelqu'un, et j'espérais qu'elle puisse me renseigner. »
« Tu pouvais pas juste passer un coup de fil ? »
Le rictus de Rosanna lui répondit. Evidemment que non !
Ilinka soupira.
« Elle est en entretien avec le vice-président, mais elle devrait bientôt avoir fini. On doit être au bar du Plaza Hotel dans une heure et demie pour un rendez-vous avec M. Richards » expliqua-t-elle.
Sa mère hocha la tête comme si elle avait tout compris.
« Alors, je vais l'attendre ici. Raconte-moi ce séjour new-yorkais. »
Avec un grincement de dents, elle obéit.
Presque vingt minutes plus tard, le Dr Weir les rejoignait, bientôt suivie de Caroline et de Tania, cette dernière dissimulant mal sa surprise de découvrir sa mère.
« Caroline, mesdemoiselles, je vous laisse partir devant, je vous rejoins de suite » indiqua la diplomate.
L'assistante les poussa fermement vers les ascenseurs menant au parking souterrain. Ilinka n'opposa guère de résistance. Elle était trop occupée pour cela. Plongée dans la toile de l'Esprit, elle profita de cette tendance paternelle de Markus d'avoir toujours une petite part de sa conscience tournée vers elle, pour s'infiltrer dans sa tête.
Comme prévu, il suivait la discussion au travers du Lien.
« ...Déployée en Syrie. Mais c'était il y a huit ans. Je n'en sais pas plus, navré, Mme Gady. »
« Ne vous en faites pas. Vous m'apprenez déjà quelque chose. »
« J'aimerais pouvoir vous donner des nouvelles plus fraîches... Je peux me renseigner si vous voulez ? »
L'esprit de sa mère scintilla de soulagement.
« Oui, avec plaisir ! »
« Mais, si je puis me permettre, pourquoi la cherchez-vous ? »
« Hum... Elle a des compétences utiles... »
Elisabeth sourit, hochant la tête d'un air entendu.
Le silence retomba, quelques instants.
« Je ne vais pas vous retenir davantage. Merci encore, Dr Weir. »
« Mais c'est avec plaisir, Mme Gady. Pendant que j'y pense, avez-vous essayé de contacter d'anciens membres de son unité ? Il me semble que vous étiez en contact avec M. Kang... »
Rosanna sourit, surprise.
« Comment le savez-vous ? » demanda-t-elle, n'essayant même pas de nier.
Elisabeth eut un petit rire indulgent.

« Mme Gady, c'est mon travail, d'enquêter sur les manquements aux droits humains. Les prisons chinoises pour opposants politiques sont constamment dans notre collimateur. »
Rosanna pouffa à son tour.

« Évidemment. Je suppose que les rapports officiels sont assez lacunaires. »
« Terriblement. »
Sa mère hocha la tête avec connivence.
« Merci. »
« Avec plaisir. »
Tania lui avait littéralement tenu la main, espérant un contact télépathique qu'elle lui accorda enfin.
« Putain, elle fout quoi là, ta daronne ? »
« Elle cherche quelqu'un. Je ne sais pas pourquoi. »
« Meeerde... et elle est arrivée ici comment ? »
Elle se contenta de hausser les épaules.