La faim, c'était ça. Plus qu'une pensée obsédante : un besoin vital. Une pulsion. Comme si un trou noir vorace s'était ouvert en lui, et aspirait tout. Ses pensées, ses émotions, sa force. Tout.
Même le monde environnant. Il percevait tout avec plus d'acuité. Surtout ce qu'il n'aurait pas voulu percevoir. Milena lui avait fait un don. Juste un mince filet d'énergie. Ça avait davantage aiguisé sa faim qu'autre chose. Et maintenant, malgré la pluie, les éclairs, le vent, il entendait chacun de ses battements de cœur, chacun de ses soupirs. Il pouvait presque visualiser la force vitale coulant dans les veines de sa mère. Cette énergie pleine d'amour et d'inquiétude maternelle avait comme un goût de reviens-y.
Est-ce que Milena pouvait le rassasier ? Malgré tout son caractère, elle n'était pas bien grande. Sans doute que non. Alors ensuite, qui choisir ?
Pas Selk'ym. Le vieux machin était au bout du rouleau. Et coincé comme il l'était, il devait pas être bien bon. Mais Rory... ou Ilinka. Ilinka devait être délicieuse. Comme une savoureuse confiserie au miel.
Mais à quoi il pensait ?! Qu'est-ce qui lui prenait ?! Il se secoua, ignorant la crispation douloureuse de ses muscles affamés. Quitte à devoir en arriver à de telles extrémités, ce serait sur les naufragés, pas sur sa famille !
« Zen, tout va bien ? » demanda Ilinka, le fixant avec inquiétude.
Il gronda.
« Nan. J'ai la dalle. »
Elle recula, effrayée.
Tant mieux. Il était dangereux. Il était vraiment dangereux en cet instant. Il eut envie de pleurer. Mais n'en eut pas la force.
Avec un soupir, il leva le visage au ciel, laissant la pluie effacer ses pensées.
Qu'avait-il fait pour mériter ça ?!
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« Papa ! Maman ! »
Elle sauta au cou de son père qui la serra contre elle, bien qu'elle fut trempée comme une soupe.
Il pleuvait toujours, mais le vent était tombé et les éclairs se faisaient lointains.
« Ma petite reine, tu vas bien ? » s'enquit-il télépathiquement.
Rien que des bleus et des bosses. Elle opina. Sa mère la serra aussi contre elle.
« Ma chérie. Je me suis fait un sang d'encre. Désolée de ne pas avoir pu venir plus tôt. »
« Vous êtes là maintenant. »
« Oui. Et on a amené du matériel de premier secours. » répondit l'artiste plus fort pour que tous l'entendent. « J'ai besoin d'aide pour décharger. Le bateau de secours devrait être là dans dix heures environ. »
« Dès que vous avez déchargé, j'évacue ces deux-là. » statua Markus, qui avait examiné rapidement Selk'ym et Zen'kan.
« Je viens avec. » répliqua Milena sur un ton sec.
Ils opinèrent, et en moins de dix minutes, le matériel était déchargé, et le Jumper toujours invisible s'envolait.
Les mains sur les hanches, Rosanna qui était restée, désigna les différents sacs et caisses.
« Là, c'est la trousse de secours. Ici, des rations. Là, les couvertures de survie, des chaufferettes chimiques, et enfin ici, c'est les bâches pour faire des abris. Rory, tu vas m'aider à administrer les premiers soins. Ilinka, trouve-toi un ou deux naufragés en état de t'aider et monte les abris. OK ? »
Ils opinèrent, ramassant le matériel à ramener de l'autre côté de la petite île.
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« Hé ben, t'as une sale tête. » nota la femme avec un petit sourire compatissant.
Il grommela évasivement.
Le major Strauss tendit ses mains, paume vers le haut.
« Allez, en avant. »
Il opina, inspirant à fond. Déjà que normalement ce n'était pas facile d'ouvrir ses schiitars sans sortir les crochets, alors là !
Elle sentait tellement bon ! Une odeur de sueur, d'adrénaline et de poudre. Une odeur de guerrier. De combattant. Farouche et puissante. Il déglutit. Tellement bon qu'il en bavait.
Ses mains tremblaient. De stress, d'appréhension, d'envie. Dans son dos, Markus émit un grondement sourd, à peine audible. - Je te surveille. Ne fais pas de connerie. - Autant un avertissement qu'une réassurance.
Il tendit les mains. Les petits filaments dorés, visibles au travers de l'hologramme, effleurèrent les paumes de la femme qui lui offrit un sourire rassurant et ferma les yeux. Un instant plus tard, il sentit l'énergie affluer doucement comme un ruisselet s'écoulant sur les lèvres d'un assoiffé.
C'était délicieux. Plus, il en voulait plus ! Tellement plus ! Il gémit. Quelle torture ! C'était bon. Tellement bon. Et il en avait besoin. Tellement besoin !
Avant qu'il ne commence même à être rassasié, la source se tarit. Avec un grincement avide, il regarda la femme reculer alors que, d'une poigne absolue, son oncle le maintenait en place.
Pourquoi si vite ? Si tôt ? Elle allait très bien ! Elle pouvait lui en donner encore un peu !
« Pardonnez-le, Major Strauss. Il ne se contrôle encore pas très bien. » siffla son oncle, ses griffes s'enfonçant douloureusement dans son épaule.
« Tout va bien. Prend soin de toi, Zen'kan. Je vous laisse. A la prochaine ! » lança la femme, visiblement mal à l'aise, alors qu'elle retournait à son convoi arrêté dans la rue voisine.
Il gronda. Comment pouvait-il prendre soin de lui si on l'empêchait de se nourrir ?!
« J'ai encore faim. » siffla-t-il, se dégageant de la prise de son oncle.
« Je sais. » répliqua ce dernier, le poussant en direction du Jumper occulté.
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« Bateau en vue ! Bateau en vue ! » beugla Rorkalym.
Se redressant, Ilinka fixa la direction qu'il pointait. Et effectivement, scintillant à l'horizon, une coque blanche faisait route vers eux.
Rosanna dégaina la radio qu'elle avait emportée avec elle.
« Ici Rosanna Gady sur l'île Marianna. Du bateau, est-ce que vous nous recevez ? »
« Ici le Sea Dreamer. On vous reçoit cinq sur cinq. Comment allez-vous ? »
« Ça va. On a des blessés, mais aucun cas critique. Vingt-sept naufragés, originaires de Tuvalu, de ce que j'ai compris. Avez-vous quelqu'un susceptible de parler leur langue à bord ? »
« Je me renseigne. Restez en ligne, Mme Gady. On vous recontacte bientôt. »
« Bien reçu. »
« Alors ? » demanda Ilinka.
« Les secours sont arrivés. » répondit sa mère avec un sourire soulagé.
Et deux heures plus tard, deux zodiacs accostaient effectivement sur la plage, les marins distribuant des gilets de sauvetage aux naufragés avant de les embarquer par petits groupes pour les ramener à bord.
« Réunissez tout ce qui reste en un seul endroit, on viendra le récupérer plus tard. » leur lança l'artiste.
Ils obéirent, et une fois les derniers naufragés embarqués, ils passèrent aussi un gilet et grimpèrent à bord d'un zodiac.
Le Sea Dreamer était un assez grand bateau. Mi-yacht, mi-bateau de pêche, c'était le fleuron de la flotte scientifique de Blue Motion.
Un homme gigantesque, à la peau cuivrée, vêtu d'une tunique bariolée et qui supervisait le débarquement des clandestins, les avisant, s'approcha.
« Rosanna Gady, bienvenue à bord du Sea Dreamer. » lança-t-il dans un anglais accentué.
« Capitaine, merci d'être venu nous chercher. On aurait été dans un fameux pétrin sans vous ! »
L'homme sourit, s'inclinant un peu, une main sur le cœur.
« C'est toujours un honneur d'aider mon prochain. »
Rosanna se tourna vers elle et Rorkalym, leur faisant signe d'approcher.
« Voici Ilinka, ma fille, et Rorkalym Lanthian, un ami. » les présenta-t-elle rapidement.
Le sourire de l'homme s'élargit encore, et il s'inclina plus bas encore.
« Par Tuim, c'est un honneur pour moi de vous rencontrer, princesse !»
Rosanna sourit.
« Et voici le capitaine Fir'roz de Grinna, qui a eu l'extrême gentillesse de détourner son bateau de sa route pour nous venir en aide. »
« Vous êtes Grinnaldien ? » demanda Rorkalym, perplexe.
« Absolument. Vous semblez surpris. » nota l'homme, amusé.
« Plutôt, oui... » répliqua l'adolescent.
« Il n'y a pas que les Terriens qui bénéficient des voyages de l'Utopia pour aller apprendre sur d'autres mondes. » intervint Rosanna.
« Quoi ? » bafouilla-t-elle à son tour.
« L'océanographie, comme tant d'autres sciences, n'existe pas en tant que telle dans Pégase. Le capitaine Fir'roz, fait partie des scientifiques venus se former ici. » précisa l'artiste.
« Attends, attends, attends, je croyais que tout devait passer le brigadier Schmidt ! »
« Non, uniquement si cela concerne les wraiths ou d'autres espèces non humaines. Nous n'avons pas d'accords particuliers concernant les humains extraterrestres, alors, grâce au consortium, ils peuvent venir acquérir des connaissances ici, sur Terre. Et pas forcément qu'en Suisse. »
« Donc tout cet équipage... ?! » demanda-t-elle, estomaquée.
Le capitaine rit.
« Non, il n'y a que moi, et deux de mes collègues. Le reste de l'équipage est terrien. Après, je ne sais pas si vous voulez compter le Dr Youroy, qui a fait deux ans sur Oumana pour y étudier les coraux. »
« Wow... » murmura-t-elle.
Elle avait toujours cru qu'ils n'étaient que cinq aliens sur terre. Elle se sentit bête.
Qu'il était naïf de croire que l'Utopia faisait tous ces allers-retours sans rentabiliser chaque voyage au maximum !
« Et vous, vous êtes là depuis combien de temps ? » demanda Rorkalym.
« Moi ? Oh, bientôt neuf ans. Je pense faire encore une ou deux campagnes et rentrer. Ce beau bébé va me manquer. Mais après tout, si nous sommes partis, n'est-ce pas seulement pour mieux revenir ? » demanda-t-il avec malice.
Ils étaient partis pour seulement mieux revenir. C'était malheureusement vrai. Il en avait toujours été ainsi. La Terre n'était qu'une étape. Un sanctuaire, et un lieu d'apprentissage. Rien d'autre.
C'était elle, l'idiote qui en avait fait sa maison.
« Je vais vous montrer votre cabine. Reposez-vous, vous en avez bien besoin. » lança le capitaine, leur faisant signe de les suivre.
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Au quatrième donneur, il eut enfin l'impression que le trou noir qui s'était ouvert en lui perdait un peu de sa puissance.
L'homme, un ami de Dampa Kang, se retira avec une petite courbette polie, alors qu'une femme, une autre rebelle tibétaine, prenait sa place devant lui.
Il soupira : c'était donc ça, la vie de wraith ouman'shii ? Un défilé constant de donneurs anonymes, innombrables et individuellement insignifiants ?
Une valse sans fin de mains pour ne pas mourir de faim ?
Brusquement, il se sentit jaloux de son frère et de son oncle. Ils avaient des hystars qui les dispensaient de ce cirque. Quel privilège !
Il se força à sourire, malgré tout. Il devait être reconnaissant. Grâce à tous ces gens et à leur générosité, il n'aurait pas à tuer pour se sustenter. Et ça, c'était un beau cadeau !
Son don achevé, la femme se retira.
Dampa les raccompagna jusqu'au Jumper, les chargeant de transmettre ses salutations aux autres. Le vaisseau redécolla incognito.
« On va où maintenant ? »
« Voir l'adelphie (1) de Rosanna. » répondit son oncle.
« En Suisse ? »
« Oui, mais pas près de la maison. »
« Ce salaud court toujours ? »
Son oncle siffla.
« Je l'ignore. Pour son bien, il vaudrait mieux que ce ne soit plus le cas. »
« De toute manière, la priorité, c'est de t'alimenter. » intervint Milena.
Ils opinèrent.
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Ilinka avait pris une douche, enfilé les vêtements propres qu'on leur prêtait, et s'était effondrée sur la première couchette venue.
Elle avait été réveillée quelques heures plus tard par un toc-toc à la porte.
C'était le colossal capitaine, courbé pour ne pas se cogner la tête, qui les invitait à partager sa table pour le dîner. Invitation que Rosanna accepta volontiers.
Le repas était simple mais succulent. Poisson au four et légumes rôtis, suivi d'une crème vanille.
Le mess se voulait avant tout pratique, mais était décoré chaotiquement de photos de l'équipage, de dessins des enfants de ce dernier, et de quelques guirlandes en papier crépon tantôt de Noël ou pour un anniversaire.
Le capitaine attendit qu'ils eussent mangé au moins la moitié de leur assiette avant de chercher à faire plus que la conversation.
« Un de mes matelots est originaire de la même région que nos passagers. Comme vous le soupçonniez, ce sont tous des migrants clandestins. Ce sont littéralement des familles entières qui ont fui dans l'espoir d'un avenir meilleur. Ils ne laissent rien ni personne au pays, et ne désirent pas y revenir. » lança-t-il de but en blanc.
« Oh. Heu... est-ce que... » bafouilla-t-elle.
« Est-ce que tout le monde a survécu ? » reformula sa mère, qui avait compris ce qu'elle voulait dire.
Le capitaine fit la moue.
« Non. Un vieil homme est mort avant la tempête et son corps est passé par-dessus bord quand elle a commencé. Ils ont perdu un jeune enfant quand ils se sont écrasés contre les rochers, son père s'est noyé en essayant de le sauver et une femme a disparu, ils ne savent pas quand. »
« Mais c'est horrible ! » murmura-t-elle choquée.
« C'est la mer. » nota le capitaine avec philosophie.
« Ils essayaient juste d'avoir une vie meilleure ! Personne ne devrait mourir parce qu'il veut une vie meilleure ! » s'offusqua-t-elle.
L'homme la fixa avec intensité, puis il sourit.
« Puisse la grande Tuim m'entendre, et puissiez-vous princesse, garder cette bonté en vous pour toujours. »
Le silence revint, seulement interrompu par les bruits des couverts de ceux qui avaient continué à manger. Finalement, le capitaine le brisa à nouveau.
« Mme Gady, j'ai une proposition que j'aimerais faire à mes invités, mais j'aimerais vous la soumettre auparavant. »
« Je vous écoute. »
« Ces gens n'ont nulle part où aller et rien qui les retienne. Si je les remets aux gardes-côtes, ils seront renvoyés à leur misère. Tant que le Sea Dreamer reste dans les eaux internationales, personne ne peut les forcer à rien, ils sont en sécurité, et si je ne m'abuse, l'Utopia ne devrait plus guère tarder. Pensez-vous que je devrais leur proposer de nous rejoindre ? »
Rosanna prit le temps de réfléchir.
« C'est une idée. Mais il faut qu'ils puissent accepter en toute connaissance de cause. Sans risquer de transmettre des informations critiques s'ils refusent. »
« Je doute qu'ils refusent. » nota le capitaine.
« Mais ils doivent pouvoir le faire. »
« En effet. »
« Vous voulez leur dire quoi, au juste ? Est-ce que vous voulez venir dans l'espace, dans une galaxie pleine de vampires mangeurs de vie qui risquent de vous tuer, plutôt que de rentrer chez vous ? » intervint Ilinka.
Comment pouvait-on offrir un tel choix à des gens désespérés, qui accepteraient car inconscients de ce pour quoi ils signaient ?!
Sa mère hocha la tête négativement.
« Plutôt quelque chose comme : « Nous pouvons vous offrir une nationalité, un emploi, une maison, l'accès à des soins et à une éducation, dans un pays prospère mais actuellement en guerre. Et une fois que ce sera fait, vous ne pourrez pas revenir chez vous, ni même contacter des proches qui seraient restés au pays. »
« Maman, t'es sérieuse?! »
« Oui. Absolument. »
« Mais ils vont dire oui ! Parce qu'ils ont peur, et qu'ils sont perdus ! C'est injuste ! »
Rosanna soupira.
« Écoute mon cœur, j'aimerais pouvoir leur offrir tout ça, sur Terre, bien en sécurité. Mais ce n'est pas le cas. Soit ils deviennent Ouman'shiis, et on peut leur offrir tout ça dans Pégase, soit le Sea Dreamer les ramène à terre, et ils repartent sur les îles Tuvalu. »
« Et, princesse, la Terre est un monde comme les autres, avec ses merveilles et ses horreurs. Les Terriens jouissent d'une prospérité inégalable, mais au prix des pires atrocités. » intervint le capitaine. « Tout n'est pas rouge ou bleu. Je ne connais pas tous les mondes de l'univers. Mais je sais que Grinna et Oumana sont des endroits beaux et paisibles, et qu'ils valent bien mieux que les trois quarts des nations de cette planète. Et que ce ne sont pas les seuls mondes dans ce cas. »
Elle opina. Tout ça lui paraissait atrocement mal, mais c'était un fait : elle n'avait aucun souvenir de Pégase et ne pouvait juger que de ce qu'on lui en avait raconté.
Et si les naufragés avaient le choix, vraiment le choix, alors sans doute était-ce acceptable ?
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Avec un grand soupir content, il baissa les mains. Enfin, il n'avait plus faim ! Quel bonheur !
Il remercia l'homme grisonnant, qui le salua de son épais accent fribourgeois et se tourna vers son oncle et sa mère.
« Et maintenant ? »
« Allons voir à quoi le brigadier Schmidt en est. » statua le traqueur.
Il opina.
(1) Adelphie : ensemble de frères et sœurs (contrairement à fratrie ou sororité, qui impliquent seulement respectivement des hommes ou des femmes).
