Joyau s'était tue deux jours auparavant. Elle avait cessé de pleurnicher sur la nourriture insipide, le froid et l'ennui. Elle ne quittait plus le Rêveur d'une semelle, évitant soigneusement de croiser les regards avides de certains guerriers.
Rory en était reconnaissant. Les fils de Silla mouraient de faim à petit feu. Il ignorait combien de temps encore ils résisteraient à l'appel de la force vitale. Les premiers incidents avaient déjà eu lieu, sous forme de propositions inacceptables. De sous-entendus. Il avait dûment noté les auteurs. Les esprits faibles, susceptibles de craquer en premier. Pour l'instant, la majorité était encore prête à protéger l'enfant. Mais pour combien de temps ?
D'abord ils s'en prendraient à elle, puis à lui, ensuite probablement à Zen'kan, et enfin, ils s'entre-dévoreraient.
Comment garder espoir ? Ils étaient là depuis si longtemps. L'horloge du vaisseau, toujours gardé par les quelques veilleurs dévoués, disait qu'ils étaient là depuis presque cinquante jours. S'il se fiait aux marques qu'il faisait chaque matin dans un des montants de l'abri, ils étaient plus proches des soixante.
Discrètement, il avait préparé un plan de secours. Avec l'enfant, il pouvait survivre des mois, peut-être des années sans mourir de faim. Mais bientôt, les guerriers censés la protéger deviendraient le principal danger. A l'instant où ils découvriraient leur disparition, ils comprendraient, et l'instinct de prédateur prendrait le dessus. Sa seule chance était de prendre assez d'avance pour espérer perdre leur trace.
Il avait récupéré une des haches, suffisamment de fourrures pour fabriquer deux espèces de capes, et enroulé bien au sec dans une petite bâche, plusieurs rechanges pour Joyau et de longues lanières de viande séchée et quelques autres objets qu'il jugeait utiles. Maintenant, tout ce qu'il attendait, c'était la coopération de la météo. L'idéal serait une bonne grosse chute de neige en pleine journée.
Il pourrait prétexter devoir aller relever les pièges et emmener la petite en renfort pour pouvoir prendre plusieurs heures d'avance.
Malheureusement, jusqu'à maintenant, le temps n'avait pas été coopératif.
Lorsque en début de soirée, le vent se leva, Rory décida que ce serait sans doute leur meilleure chance de dissimuler leurs traces.
Le vent forcit rapidement et, prétextant vouloir accompagner Joyau dehors pour le pipi du soir, il l'emmena rapidement, étouffant les protestations de la fillette alors qu'il récupérait son paquetage et filait discrètement entre les troncs.
Il n'osa la lâcher et enlever sa main de sa bouche qu'une centaine de mètres plus loin.
« Qu'est-ce que tu fais, idiot ? Je ne veux pas sortir ! Il fait froid ! Je veux rentrer! »
« Chhhut ! Silence ! On ne peut pas retourner là-bas. C'est dangereux maintenant. On doit partir. »
« Je veux pas ! JE VEUX PAS ! JE VEUX PAS ! » hurla-t-elle, tapant du pied.
Rory s'empressa de la rebaillonner de la main, écoutant avec inquiétude au travers du vent hurlant. Personne ne sembla réagir.
Avec un soupir, il se résigna à une extrémité qui lui répugnait un peu. Mais juste un peu. Mentir.
« Écoute, Joyau. On va aller dans un endroit très chouette, où il fait chaud et où il y a plein de bonnes choses à manger. Mais on doit y aller discrètement, parce que ce n'est pas assez grand pour tout le monde, et que si les autres savent, ils vont prendre toute la place et tout manger. D'accord ? »
La petite sembla réfléchir quelques instants, puis opina, et accepta de grimper sur son dos. Soulagé, Rory se mit en route.
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Zen'kan somnolait, moitié dormant, moitié méditant, avachi dans un coin, tâchant d'ignorer la faim qui brûlaient ses veines.
Il sursauta un peu lorsque le Rêveur le secoua. C'était déjà le matin ?
« Hein ? » baragouina-t-il, constatant, perplexe, que ce n'était pas du tout le cas.
Son aîné l'intima au silence d'une pensée.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? » demanda-t-il par la même voie.
« L'Immature et Joyau ont disparu. »
La nouvelle acheva de le réveiller.
« Quoi ? »
« L'Immature a emmené la larve dehors pour qu'elle se soulage. Mais ils ne sont pas revenus. »
« Elle est peut-être constipée... » suggéra-t-il, tout en cherchant l'esprit de son ami. En vain.
« Non. J'ai été voir dehors. Ils ne sont plus là. »
Zen frissonna alors que le vent glacial secouait leur abri.
« Faut réveiller les autres et aller les chercher.» songea-t-il, tâchant de se redresser.
Le Rêveur le maintint en place.
« Lâche-moi, ils vont crever dans ce froid ! »
« Arrête, le Nabot ! Arrête ! Réfléchis ! »
« Quoi ? » gronda-t-il, jetant un regard furieux à son aîné qui le maintenait toujours en place.
« Avant de réveiller tout le monde, on doit savoir s'ils ont disparu volontairement ou pas. »
« Quoi ? Pourquoi ils disparaîtrait vol... oh ! »
Le jeune guerrier ne put s'empêcher de jeter un œil au coin dans lequel la Griffe et Grande-gueule était allongés, en demi-stase.
« Tu as compris. » opina le Rêveur.
« Tu veux que je fasse quoi ? »
« Tu connais bien l'Immature et il a confiance en toi. Essaie de le trouver dans l'Esprit. Essaie de savoir ce qu'il se passe. »
Zen opina puis, s'installant un peu plus confortablement, se concentra.
Longtemps, il fouilla l'obscurité de la Toile, cherchant dans les ombres de pensées les traces de son ami. Rory essayait bel et bien de dissimuler sa présence, mais il finit par le trouver.
Lorsqu'il essaya de le contacter, son ami refusa toute tentative, lui laissant juste le vague souvenir d'un regret honteux.
Zen'kan n'essaya pas de le forcer. Il n'essaya pas de le poursuivre, le laissant se fondre dans le néant toujours mouvant de la toile de l'Esprit.
Il n'avait pas oublié comme il s'était senti sur l'île après le typhon. Comme Milena lui avait soudain semblé délicieuse. Comment tout l'amour qu'il avait pour sa mère avait semblé insignifiant face à la Faim. Il n'en était pas encore là, mais les autres... ils s'en approchaient... et Joyau n'était rien pour eux...
Il rouvrit les yeux et hocha imperceptiblement la tête.
Le Rêveur opina et, l'air de rien, retourna à sa place, se rallongeant entre ses frères, aussi immobile et silencieux qu'eux. Mais Zen voyait ses yeux luire dans l'éclat des braseros.
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Rory n'avait pas osé s'arrêter de la nuit. Ce ne fut qu'aux premières lueurs de l'aube qu'il eut l'audace de faire sa première vraie pause, se protégeant du vent mordant sous un amas d'arbres morts.
Sous sa cape de fourrure, il n'avait toujours que son simple uniforme de cuir et de toile, et ses doigts étaient gelés. Un feu aurait été le bienvenu, mais trouver du bois sec prendrait du temps et, ignorant s'ils étaient suivis, il ne voulait pas risquer de se faire repérer.
Joyau semblait concentrée sur l'idée d'un endroit chaud et de bonne nourriture, et n'avait presque pas bronché, somnolant même un peu sur son dos.
Il sortit deux bandes de viande séchée, en tendit une à la petite et se mit à mâchouiller l'autre.
« C'est encore loin ? » demanda-t-elle d'une si petite voix qu'il l'entendit à peine à travers le vent.
« Oui, assez. » mentit-il avec un aplomb dont il ne se pensait pas capable.
« Mais j'ai sommeil... » pleurnicha-t-elle.
« Alors dors. » répondit-il, écartant un pan de sa cape pour qu'elle puisse venir se mettre au chaud dessous.
Lui aussi était épuisé. Il fallait qu'il se repose.
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« Ooooh, l'espèce de petite merde d'Hiigtha'gan ! » cracha la Griffe, ayant fouillé les alentours de l'abri.
En quelques enjambées, il fut sur Zen'kan, qu'il souleva par le col.
« Où sont l'Immature et surtout l'humaine ? » grinça-t-il.
Zen'kan lui offrit un sourire mauvais.
« Pas ici. »
Avec un rugissement furieux, la Griffe le jeta au loin.
Il se réceptionna d'une roulade et se redressa, époussetant la neige collée à son manteau.
Paisible s'approcha de lui, alors que la Griffe et Grande-gueule haranguaient les autres.
« Si tu sais où il est, préviens-le qu'ils viennent pour lui. » nota simplement Paisible.
« Je sais pas où il est. » siffla-t-il.
C'était vrai. Et il n'allait certainement pas le chercher, au risque de le faire repérer par ses frères de sang.
Bientôt, il y eut trois factions. Ceux qui voulaient partir à leur poursuite, récupérer Joyau et s'en nourrir, ceux qui voulaient les retrouver pour les protéger, et ceux qui ne voulaient rien faire et simplement économiser leurs forces en attendant les secours. Ceux-là étaient les plus nombreux.
Les deux autres groupes étaient assez égaux.
Zen'kan ne pouvait que les regarder sans prendre parti. Aucun solution n'était la bonne.
Ce n'est que quand le Rêveur tenta d'empêcher physiquement Grande-gueule de partir et que ce dernier répliqua d'un coup de pied en plein ventre, lançant une bagarre rangée, qu'il choisit son camp. Il ne voulait pas tuer les guerriers, mais il n'avait aucun problème à leur faire mal. Même très mal, vu leurs intentions envers son meilleur ami.
Le combat ne dura pas bien longtemps, et ils furent rapidement séparés par le camp des neutres, qui les forcèrent à retourner à l'intérieur de l'abri, asseyant de force les uns d'un côté et les autres de l'autre.
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Ravalant un juron, Rory s'appuya lourdement contre un tronc, afin de reprendre un peu son souffle.
Il reconnaissait cet affleurement rocheux. Dans le blizzard, il avait tourné en rond !
Alors qu'il pensait marcher à peu près en ligne droite, il avait décrit une vaste boucle, et était à présent à moins d'un kilomètre de l'abri.
Inspirant à fond, il se força au calme. La priorité était de remettre de la distance, et tout de suite ! Rajustant Joyau sur son dos, il se remit en route.
« Merde ! »
Zen'kan s'était assoupi sans s'en rendre compte, et la Griffe en avait profité pour filer en compagnie de deux de ses frères. Plus question de rester à ne rien faire !
Se redressant, il secoua le Rêveur, Paisible et tous ceux qui avaient démontré une volonté de protéger Rory et la petite. Ils devaient les aider, et vite !
Comprenant ce qu'il comptait faire, Grande-gueule et quelques autres firent mine de s'interposer.
Zen'kan marcha droit sur son aîné qui lui bloquait la sortie, le défiant du regard, et il rugit. Un grondement sourd et puissant, de bête fauve. Un défi.
Cette fois, il tuerait, si nécessaire.
Grande-gueule sembla hésiter un instant puis, baissant un peu la tête, fit un pas en arrière, fidèle à son surnom. Zen'kan le dépassa sans un regard. Ce n'était pas lui son objectif.
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« Là ! »
L'avertissement de l'enfant lui donna juste le temps de se jeter à plat ventre derrière un maigre buisson, alors que – presque invisibles dans la neige soulevée par le vent – trois silhouettes sombres passaient à quelques mètres à peine d'eux.
Rorkalym sentit son cœur s'emballer, alors qu'une terreur sourde s'emparait de lui. Il savait qu'il ne faisait pas le poids face aux guerriers – et cette fois, ce n'était pas un exercice.
Un instant, il envisagea de lâchement abandonner la petite. Mais jamais il n'aurait pu se le pardonner, et ça n'aurait rien réglé. Ils viendraient forcément ensuite pour lui.
D'un doigt sur les lèvres, il intima le silence à Joyau puis, à moitié courbé, se redressa et partit en courant dans la direction opposée.
Ils devaient fuir !
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Impossible de suivre la moindre trace dans ce blizzard !
Il ne pouvait pas traquer la Griffe et les autres, mais eux ne pouvaient pas faire de même avec Rory et Joyau. Et ces derniers avaient une nuit d'avance. Ils devaient être loin à présent.
Tout ce que Zen'kan avait à faire, c'était de retarder suffisamment les poursuivants pour qu'ils ne puissent plus espérer retrouver leurs proies.
Mais pour ça, il fallait déjà leur remettre la main dessus.
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Lorsque Rory comprit ce qu'il se passait, il était trop tard.
Il s'était fait avoir, et s'était laissé rabattre comme un simple gibier jusqu'aux rives du marais à l'est du campement.
Son dernier espoir était de trouver une suffisamment bonne cachette pour que les chasseurs leur passent à côté sans les voir.
Encore fallait-il trouver une telle cachette ! Aucun trou, aucun buisson n'était suffisamment épais pour cela.
Ignorant Joyau qui lui tapotait l'épaule, il bondit d'un tronc à un autre, tâchant de rester à couvert.
Pourtant, lorsqu'elle lui tira violemment une mèche de cheveux, lui arrachant presque une exclamation de douleur, il dut bien lui prêter attention.
« Ça suffit. Arrête ! Ça devient trop dangereux. » lui ordonna-t-elle.
Il obéit. Non parce qu'elle lui avait donné un ordre, ce qu'elle avait passé son temps à le faire, ni parce qu'il pensait que ce soit une bonne idée. Bien au contraire !
Il obéit à cause de sa voix dont toute intonation enfantine avait disparu. Une voix habituée à ordonner et commander. Une voix de celles auquel il était génétiquement programmé pour obéir.
Joyau sauta agilement de son dos et, farfouillant dans son col, finit par en extraire un collier aux formes organiques, dont elle enfonça la gemme qui en ornait le centre. Gemme qui se mit à pulser doucement d'une lumière orange.
« Qu'est-ce... ? »
« Balise d'urgence. » répondit l'humaine qui, les yeux plissées, scrutait le ciel.
Rory l'imita, sans pouvoir s'empêcher de surveiller aussi leurs alentours, alors que le vent devenait tempétueux et tourbillonnant.
Il repéra avec horreur une silhouette prédatrice qui fonçait droit sur eux depuis la gauche.
Malgré ses droits gourds, Rory dégaina son arme. Pas de temps de viser !
Il s'empêtra dans sa cape alors qu'il tentait d'aligner le guerrier qui les chargeaient avec son blaster.
« Viens ! » hurla Joyau, le tirant avec une force surprenante en direction de l'étang gelé.
Déséquilibré, le jeune wraith suivit pour ne pas tomber, son arme échappant à ses doigts gelés sans qu'il puisse rien y faire.
Il s'était attendu à se retrouver à glisser sur de la glace, mais à la place, tomba genoux en avant sur la surface métallique et familière d'une rampe de Jumper.
« Allez, debout ! » l'invectiva l'humaine, le forçant à se relever et à avancer, alors que le petit vaisseau redécollait.
« Que... Qu'est-ce... que... »
« Calme-toi. Tiens. Assieds-toi là et mange. » lui ordonna l'adoratrice, lui fourrant une barre énergétique dans la main.
Il obéit, trop sonné par le déroulement des événements pour faire autrement, alors qu'avec toute l'autorité d'un soldat en opération, la gamine capricieuse qu'il avait passé des semaines à protéger se faufilait entre la demi-douzaine de soldats humains Ouman'shiis massée dans le petit vaisseau invisible, pour rejoindre le cockpit.
« Vous êtes les secours ? Les autres, faut les aider ! » grelotta-t-il, la différence de température et le reflux du stress le prenant en défaut.
Un des soldats lui tendit une couverture de survie et l'aida à s'enrouler dedans, lui murmurant des paroles d'apaisement qu'il n'écouta pas.
Bientôt, Joyau revenait.
« Les autres, faut les aider ! » supplia-t-il.
« T'en fais pas. Les secours pour eux seront bientôt là. »
« Mais... mais... »
« Écoute : ça, c'est juste l'équipe d'intervention d'urgence. Que des humains, pour éviter la détection télépathique. Le capitaine laissera jamais ses hommes aller sans renfort au contact de cinquante wraiths à moitié fous de faim. Une escouade de secours wraith sera bientôt là. Tout sera fini avant que t'aies le temps de dire ouf. OK ? » déclara-t-elle d'un ton aussi rassurant qu'autoritaire.
« Vous... vous êtes qui ? » bafouilla-t-il.
« Je suis Joyau, fille de Précieuse, descendante de Trésor. Mais tu ne poses pas la bonne question, jeune mâle. »
« C'est quoi la bonne question ? »
« Quel âge j'ai. »
« Vous avez quel âge ? »
« Deux-cent trente-sept ans et quelques mois. »
« Qu... quoi ? » bafouilla-t-il.
Il devait avoir mal entendu. C'était impossible. Les dons de vie rajeunissaient les humains, mais seulement jusqu'au pic de leur maturité physiologique – à savoir alentour des vingt, vingt-cinq ans, au maximum.
La femme sourit.
« Mon seigneur m'a fait des dons de vie, mais ce n'est pas à lui que je dois mon visage. Un jour, j'ai arrêté de grandir, et j'ai toujours gardé cette apparence. C'est pour cela que je suis la servante préférée de mon maître. Il a toujours aimé les enfants, mais ils ne le restent jamais longtemps. Mais moi, je suis sa petite fille adorée depuis plus deux siècles ! » déclara-t-elle fièrement.
Joyau était une femme dans un corps d'enfant – et tout cet enfer n'était qu'un horrible, terrible exercice.
Rorkalym se mit à rire, d'un rire hoquetant et plein de larmes.
Tout avait été prévu, bien sûr ! Ils n'étaient jamais censés arriver sur Jimma, et jamais Rosanna n'aurait laissé une véritable enfant échouer dans un tel enfer. Alors elle avait trouvé sans doute la seule femme pouvant sans peine passer pour une gosse dans ce coin de la galaxie. Tout était prévu !
Toutes leurs souffrances avaient été observées. Ils étaient surveillés, étudiés, alors qu'ils pensaient mourir à petit feu de faim et de froid.
Il eut envie de hurler. De casser des choses. De pleurer. C'était cruel. Tellement cruel.
Il fut interrompu dans ses pensées par l'éclat de dizaines de consciences rejoignant l'Esprit, puis par un immense hurlement commun de soulagement.
Les secours étaient là. Ils étaient sauvés.
Il se laissa emporter par cet élan simple et sincère de joie.
Ils ne savaient pas encore. Les fils de Silla étaient juste heureux d'être sauvés.
C'était bon de ne pas penser plus loin.
