L'architecture de la ruche était remarquablement similaire à la ruche-mère. La principale différence était que le gigantesque vaisseau ne servait pas de capitale, et jouait le rôle de base avancée pour les Ouman'shii, en bordure de leur territoire. De fait, il était habité uniquement des soldats et techniciens nécessaires à en assurer le fonctionnement, et d'humains triés sur le volet pour les assister et les nourrir.
Oumana était loin de ce coin reculé de galaxie, et de fait, le seul et incontesté maître à bord était le commandant Bibkal'mar de Silla, seigneur des lieux depuis trois millénaires.
Il avait survécu à l'obsession de beauté de Silla – malgré une énorme balafre sur le crâne – grâce à une détermination absolue et un réseau de contacts tentaculaire dans et hors des territoires de sa reine.
Zen avait entendu dire que plus d'une planète avait été gagnée grâce aux relations du commandant. Il avait aussi entendu dire que ce dernier avait au moins autant d'ennemis que d'amis – ce qu'il voulait bien croire. Sinon, comment justifier qu'un simple commandant de ruche secondaire soit en permanence escorté d'au minimum quatre gardes armés ?
Effectif doublé, puisque avec ses frères, il avait été envoyé en renfort, afin de servir sur la ruche en tant que garde personnelle du commandant.
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Ilinka n'avait littéralement pas levé le petit doigt pour la construction des bains, et pourtant, ils avaient occupé le plus clair de ses journées des dernières semaines. Même sans s'attaquer à l'aspect construction, il y avait une myriade de problèmes à résoudre. Et, étant à l'origine du projet, c'était à elle que tout cela avait incombé.
Mais finalement, ils y étaient !
Ilalym lui avait confectionné pour l'occasion une sublime robe d'un bleu scintillant qui évoquait les reflets d'un lac souterrain, et c'est face à tous les officiers de la ruche qu'elle se retrouva à inaugurer les bains – que les ouvriers du chantier avaient déjà surnommé les bains de la princesse.
C'est donc debout sur une petite estrade apportée pour l'occasion, Rosanna lui ayant « très généreusement » laissé tout l'espace rien que pour elle, se retirant de côté en compagnie de Markus, que la jeune wraith était censée déclamer son discours soigneusement préparé (et totalement oublié) alors qu'elle faisait face à cette petite mer de visages curieux et dédaigneux, prêts tant à la juger qu'à la condamner.
« Bon... bonjour. Merci d'être venus... »
Le regard noir que Delleb lui lança depuis le côté de l'estrade la glaça, et elle se promit de ne plus tourner la tête dans cette direction, se concentrant plutôt sur Rorkalym qui, un peu perdu dans les rangs arrière, lui offrait un sourire d'encouragement.
Elle se racla la gorge, inspira un bon coup, se forçant à détendre épaules et mâchoires, puis elle offrit un sourire aussi chaleureux que possible à ses auditeurs.
« Je disais donc, merci à tous d'être venus. Je sais que pour beaucoup d'entre vous, ce projet est une perte de temps, et une dépense inutile. Mais il me tient à cœur. » expliqua-t-elle, détaillant ceux qui lui faisaient face.
Certains soutirent son regard, d'autres l'évitèrent soigneusement. Elle sourit, posant ses mains sur son cœur. Son discours était déjà parti à vau-l'eau. Autant dire ce qu'elle voulait vraiment dire, même si Delleb allait le détester.
« Je me rends compte, que même si j'ai déjà au moins croisé la plupart d'entre vous, vous êtes peu à me connaître et que je dois vous sembler excentrique. Futile, peut-être même. La vérité, c'est que ma vie sur la ruche est très différente de la vie que j'avais sur Terre. Et pourtant, tant d'efforts sont faits pour que je sois aussi à l'aise que possible... Les plus beaux vêtements (elle fit délicatement voler un pan de sa robe), les meilleurs plats, les bains les plus chauds. Je suis... choyée. Et ce confort, je le dois aux habitants de cette ruche, qui travaillent si dur pour me le fournir. Tant de gens m'offrent chaque jour des choses dont ils ne peuvent rêver pour eux-mêmes, et j'en suis... je vous en suis infiniment reconnaissante. »
Du coin de l'œil, elle vit Zil'reyn venir discrètement se positionner devant Delleb afin de l'empêcher d'avancer dans sa direction. Prenant ça comme un encouragement, elle poursuivit.
« Ces bains, c'est une manière de partager un peu de ce confort privilégié dont je bénéficie. »
Elle hésita un instant, face aux traits dubitatifs de nombreux officiers wraiths, puis osa se lancer. « Après tout, être Ouman'shii, n'est-ce pas vouloir une vie meilleure ? »
Laissant le silence porter sa question, elle se tourna vers le serviteur qui, sur le côté de l'estrade, tenait le matériel de démonstration. Sur son invitation, il grimpa à ses côtés.
« Afin que chacun ait la même opportunité d'accéder aux bains, un bon nominatif et non transmissible sera remis à chaque résident de la ruche. Pour l'instant, chaque bon permet une visite de deux heures par mois. Autrement dit, chaque bon est valable quarante cycles. » expliqua-t-elle, alors que le serviteur levait bien haut la plaquette prototype. « Afin de garantir la salubrité des bains, un nettoyage préalable dans les installations prévues à cet effet sera requis avant leur accès. Le personnel des bains se chargera de veiller au respect des consignes et à l'entretien des lieux. » poursuivit-elle, désignant de la main la quinzaine d'humains et les six wraiths employés à cet effet.
Le cuir étant inadapté à l'atmosphère chaude et humide des bains, ils avaient tous reçu une version en tissu léger de l'uniforme. Si les adorateurs étaient là pour l'assistance des usagers et le nettoyage, les six guerriers n'avaient que deux tâches à accomplir : veiller à ce que personne ne se noie, et empêcher quiconque – et en particulier leurs congénères – de s'approprier les bains pour un usage un peu trop personnel.
Tous étaient d'excellents nageurs, ayant suivi avec succès un entraînement au combat en milieu aquatique sur Atlantis et, bien que désarmés, elle ne doutait pas de leur capacité à mener à bien leur mission.
« Mais je vous ai assez fait attendre. Permettez-moi de vous présenter les premiers bains publics récréatifs de la ruche. Kiayoymn de Silla, l'ingénieur qui a brillamment supervisé la construction, va à présent vous faire la visite technique. » conclut-elle, cédant sa place au scientifique qui s'inclina devant elle, faisant danser son bouc emperlé.
« Vous m'honorez, princesse. » nota-t-il alors que, infiniment soulagée, elle se rangeait à côté de sa mère.
L'ingénieur, visiblement ravi de l'attention dont il était sujet, eut un rictus conquérant.
« Le projet de la princesse Ilinka a été une expérience inattendue et stimulante. Beaucoup de difficultés techniques ont dû être surmontées afin que ce lieu de... confort, puisse voir le jour sans péjorer en aucune façon la sécurité ou les performances de la ruche. C'est un grand honneur pour moi d'avoir relevé ce défi avec succès. Si vous voulez bien me suivre, je vais vous en présenter les spécificités. » lança-t-il avec morgue, entraînant à sa suite d'abord les scientifiques intéressés, puis – plus mollement – le reste des invités.
« Très beau discours. Très touchant. » lui murmura Rosanna, lorsqu'ils furent un peu plus au calme.
Ilinka lui offrit un sourire reconnaissant. Elle se sentait vidée et un peu étourdie.
Faisant claquer ses bottes sur le sol froid, Delleb traversa l'estrade.
« Qu'est-ce qui vous a pris ?! » siffla-t-elle. « Pourquoi improviser ? Vous êtes lamentable à ce jeu ! Vous vous êtes ridiculisée devant toute la ruche. Bravo ! Vraiment. »
Ilinka aurait bien voulu répondre, mais une grosse boule dans la gorge l'en empêcha.
Avec un grondement sourd, son père fit un pas en avant, faisant se tendre les deux gardes qui escortaient la régente, tandis que Rosanna grinçait un « Delleb... » sourd d'avertissement.
Ignorant ses parents, l'antique reine se pencha sur elle.
« A quoi sert-il que je gâche mon temps précieux à essayer de vous éduquer si, à la moindre occasion, vous en profitez pour vous vautrer dans votre médio... »
La fin de sa question fut avalée par le claquement sec d'une gifle qui retentit haut et clair, faisant se retourner plusieurs officiers encore coincés dans l'entrée des bains.
Delleb blêmit, puis lentement, une rage froide et meurtrière émanant de chacun de ses pores, se tourna vers Rosanna qui la fixait – pas moins glaciale.
« Rosanna Gady... »
« Delleb. »
Les deux reines s'affrontèrent du regard, dans un silence de plomb qui s'éternisait, alors que de plus en plus de monde faisait demi-tour, curieux de la scène.
C'était censé être une inauguration. Un moment joyeux ! Une fête ! Ilinka eut envie de pleurer. De s'enfuir et de se rouler en boule sous sa couette pour sangloter tout son content. Elle avait travaillé tellement dur pour ça. S'était tellement stressée pour le discours et tout le reste.
Le souffle court, elle s'approcha des deux belligérantes.
« S'il vous plaît, arrêtez... (Sa voix était à peine un filet. Juste un pauvre murmure, inaudible dans le silence étouffant.) Je vous en prie, ne vous disputez pas... » poursuivit-elle, à peine plus fort.
Elle aurait pu être invisible, ça aurait été pareil.
C'était injuste ! Pour elle, et plus encore pour tous les invités. Ils ne méritaient pas d'assister à un ridicule crêpage de chignons !
Brusquement, comme un ressort se détendant, son désespoir devint humiliation, son humiliation, aigreur et son aigreur, juste colère.
« Vous allez arrêter votre cirque ! Toutes les deux ! » cracha-t-elle, peinant à se contrôler assez pour ne pas hurler. « Vous êtes ridicules ! (Elle se tourna vers Delleb.) Vous n'arrêtez pas de me bassiner avec la dignité et tout le bataclan, mais vous vous êtes vue ? Y a quoi de digne à venir pourrir les gens à la moindre occasion ?! Vous n'avez jamais appris à garder deux secondes votre avis pour vous ?! »
Avant que l'ancienne reine ait pu répliquer, elle se retourna vers sa mère.
« Et toi, tu pouvais pas attendre genre cinq minutes ? T'étais obligée de lui coller une baffe devant tout le monde ? Pourquoi ? Pourquoi maintenant ?! » cracha-t-elle, gesticulant dans sa colère.
L'artiste allait répondre, mais une fois encore, Ilinka ne lui en laissa pas le luxe.
« Me parle pas de respect ou je sais pas quoi ! Le respect, le vrai, c'est que toutes les deux, vous l'auriez fermée le temps de l'inauguration et ENSUITE, vous auriez craché votre venin ! » siffla-t-elle, les désignant tour à tour.
Du coin de l'œil, elle vit la foule toujours plus grande d'officiers qui revenaient assister au spectacle, tout en restant à distance prudente, empêchant sa colère de retomber. C'était à cause des deux teignes qu'elle était obligée de s'afficher ainsi !
Au moins, les deux reines eurent le bon sens de ne pas répondre, se contentant d'une expression neutre.
Inspirant à fond pour essayer de se calmer, Ilinka se massa les tempes.
« C'est bon ? On peut reprendre la visite sans plus de drama ?! » grinça-t-elle.
« Il n'y aura pas plus de « drama », Ilinka Lanthian-Gady. Je vais retourner en salle du trône, superviser les opérations routinières. » grinça Delleb, faisant demi-tour avec superbe, suivie de son commandant et de ses gardes – tous visiblement soulagés que les choses en restent là.
Soudain vidée, elle se tourna vers sa mère, qui se contenta d'un petit hochement de tête.
Avec un grincement, la jeune femelle se retourna vers la petite foule qui s'empressa de se prendre de passion pour les bains et leurs installations techniques.
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« C'est toi, la larve que Venn'kan a prise comme apprenti ? » s'enquit un guerrier massif.
Zen'kan releva le nez de la montagne de cuirs qu'il était censé lustrer en punition d'un acte mineur d'insubordination.
« Qui ? »
Le guerrier secoua la tête avec dégoût.
« Venn'kan... Je crois qu'il se fait appeler Markus maintenant... Tssshhh. »
« Ah, ouais... j'étais son apprenti. En quelque sorte... »
Le guerrier le détailla, lui faisant signe de se relever. Posant sa brosse à lustrer, il obéit. Le grand mâle eut un rauquement dépréciateur.
« Déjà que tu n'es pas avantagé physiquement... ce taré ne t'a certainement pas servi en faisant ça. »
Il n'avait pas le droit de répondre au guerrier, même si ce n'était pas l'envie qui manquait et, se mordant la langue, il se contenta de le fixer aussi froidement que possible.
Le mâle continua à le détailler avec attention, au point où cela devenait gênant. Lourdement, Zen'kan se rassit.
« À moins que vous ailliez quelque chose d'autre à me demander, je vais me remettre au travail. » grinça-t-il, récupérant sa brosse et le manteau qu'il avait commencé à nettoyer.
Le guerrier le toisa encore quelques instants, puis tendit une main griffue.
« Donne-moi l'autre brosse. » exigea-t-il.
Un peu surpris, il obéit, et le mâle se laissa tomber sur le banc à côté de lui puis, attrapant une paire de bottes, se mit à les frotter avec entrain.
Qu'est-ce qu'il fabriquait ?! Zen'kan le fixa, essayant de percer ses intentions. En vain. Le guerrier termina sa paire de bottes, et lui sourit.
« Ne me regarde pas comme ça, minus. Je te donne un coup de main, sinon tu y seras encore au prochain cycle ! »
« Pourquoi m'aider ? » gronda-t-il en retour, méfiant.
Au moins une demi-douzaine de scénarios lui venaient en tête, et aucun ne lui plaisait. Le guerrier eut un rire semblable à un aboiement.
« Venn'kan... enfin, Markus... est un de mes frères de couvée. C'est une brute et un déviant mais... il est droit... à sa manière. » expliqua ce dernier.
Zen devina qu'il avait sans doute plus à en dire, mais il ne chercha pas à le savoir.
« Au fait, je m'appelle Sol'kan de Silla. » se présenta-t-il, lui transmettant la chaleur des derniers rayons du soleil, un son qui lui évoquait tant le bruit des vagues ou du vent dans les arbres que celui d'une ventilation de vaisseau, et une sensation chaude et rassurante qu'il ne parvint pas exactement à cerner. « Et toi ? »
« Zen'kan Giacometti. » répondit-il, en même temps que son nom télépathique.
Le guerrier le fixa avec curiosité. « Zen'kan... Giacometti... Pas de Silla ? » demanda-t-il.
Le jeune opina.
« Silla est peut-être ma génitrice, mais c'est Milena ma mère. Milena Giacometti. »
Sol'kan rit.
« Le dernier fils de Silla, et tu ne portes même pas son nom... D'ailleurs, Zen'kan est un nom wraith. Qui t'a appelé comme ça ? Venn'kan ? »
« Non, c'est mon frère, Tom. »
« Ah ! Lui ! » Il rit encore de bon cœur. « Silla s'étranglerait de rage si elle savait que ses deux plus jeunes fils survivants ne portent même pas son nom ! »
Sol'kan secoua la tête, un rictus narquois aux lèvres.
« Elle s'étranglerait de rage pour beaucoup de choses... » poursuivit-il, attrapant une nouvelle paire de bottes qu'il se mit à lustrer.
Zen opina sobrement, reprenant également son travail. Ils travaillèrent ainsi en silence pendant un moment.
« N'as-tu pas de questions à me poser, Zen'kan Giacometti ? » demanda finalement Sol'kan.
Un instant, le jeune mâle se figea, réfléchissant. Quelles questions était-il censé poser ? Quelque chose lui avait-il échappé ? Que lui voulait-il exactement ?
« Heu... non... ? »
Son aîné eut un sourire en coin.
« Un vrai guerrier ! Ça fait son devoir, et ça ne se pose pas de question. C'est bien, ça ! »
Ça aurait pu être une insulte, mais ce n'était pas pensé comme tel.
« Je devrais me poser des questions ? » demanda quand même Zen.
« Non, tu n'es pas obligé. Mais je sais que personne n'est très enclin à parler du passé. Il y a ceux qui regrettent Silla, et ceux qui rêvent de l'oublier... Toi et l'autre larve... ton frère... vous avez été arrachés à votre ruche. A votre sang. (Voyant qu'il allait protester, le guerrier eut un geste apaisant.) Je sais que ç'a été pour le mieux, et que ni toi, ni ce Tom ne seriez encore en vie si les atlantes ne s'en étaient pas mêlé... Mais même si les actes de cette femelle ont été motivés par la bonté et la générosité, tu n'en restes pas moins orphelin de ruche... tout comme ce Tom... »
« J'ai pas besoin d'une ruche, j'ai une famille ! » cracha-t-il, frottant furieusement le manteau, au point d'écraser les poils de la brosse dessus.
Sol'kan le détailla quelques instants, puis reprit son propre brossage, terminant sa paire de bottes avant de les poser soigneusement à côté des précédentes.
« Arrête-toi un instant. Je veux te montrer quelque chose. »
Hargneusement, Zen'kan obéit.
Relevant ses longs cheveux, le guerrier dévoila sa nuque et la naissance des protubérances osseuses vertébrales. Suivant du doigt ses vertèbres, il décompta les vertèbres cervicales jusqu'à la première protubérance.
« Une, deux, trois, quatre... Tu peux vérifier sur toi. Tu as quatre vertèbres internes, et pas trois, comme tous les autres wraiths. »
Perplexe, Zen'kan se tâta la nuque. Une, deux, trois, quatre. Sol'kan avait raison, au moins sur ce point.
« Les autres wraiths ? » demanda-t-il.
« Ceux qui ne sont pas des descendants de Silla. C'est une de nos... nombreuses particularités... Que tu le veuilles ou non, tu es un fils de Silla. Et tu as une ruche et des frères, mais cela t'a été volé. Venn'kan est aussi un fils de Silla, mais c'est un traqueur. Un criminel, qui n'a pas sa place au sein de la ruche. »
« Il s'appelle Markus et je vous interdis de parler de lui comme ça ! » siffla Zen, furieux de voir son oncle insulté ainsi à tout bout de champ.
Sol'kan eut un geste apaisant.
« Ce n'est pas une insulte, je te le promets. C'est simplement un constat. Mon frère a toujours été un solitaire. Même quand nous étions des larves, il peinait à s'intégrer. Et il a tué son maître à peine devenu adulte. Il est devenu un paria. Je n'arrive même pas à imaginer comment il a pu survivre tout seul, là-dehors pendant tous ces siècles... » expliqua le guerrier, une tristesse amère sourdant un instant de son esprit avant qu'il ne le ferme. « C'était, et c'est probablement toujours le plus puissant de la couvée. Il aurait été un guerrier formidable... »
Cette fois, Sol'kan ne tenta pas de dissimuler son regret.
« C'est un guerrier formidable. » répliqua Zen, un peu plus sèchement que nécessaire.
« Je le suppose, s'il a su, malgré ses crimes, s'attirer les faveurs de celle qui a remplacé Silla. »
« Rosanna ? »
« Oui, cette humaine... » siffla le guerrier.
« Vous l'aimez pas. » nota le jeune mâle. « Pourtant, j'ai pas l'impression que vous êtes de ceux qui regrettent Silla... »
Sol'kan grogna.
« Oh, je ne regrette pas Silla un seul instant... »
« Alors, c'est quoi votre problème avec Rosanna ? C'est qu'elle est humaine ? »
Découvrant les dents en un rictus mauvais, le guerrier feula.
« Non. »
« Alors c'est quoi le prob... ? Ooooh... »
Non, ce n'était pas possible ? Cette aigreur... Le guerrier ne pouvait pas être jaloux ?! Si ?
La réaction de ce dernier, qui se redressa, piquant un fard et jetant d'un geste sec la brosse, lui répondit.
« Non ?! Vous êtes jaloux de Rosanna parce qu'elle est mariée à Markus ?! » augura-t-il.
Le guerrier feula, lui tournant le dos, mais ne tenta pas de partir.
« C'est pour ça que vous l'appelez tout le temps Venn'kan, même si c'est plus son nom. Parce que l'appeler Markus, c'est aussi reconnaître le nom télépathique qu'elle lui a donné ! »
« Silence ! Ne parle pas de ce que tu ne comprends pas ! Venn'kan est mon frère ! Il nous protégeait, moi et les autres... On était tous ensemble. Unis, quoi qu'il arrive. Et quand Silla est morte, il aurait dû pouvoir revenir. Mais cette humaine... elle l'a... volé à sa ruche... Elle nous l'a volé... à nous tous. »
La rage dans sa voix avait laissé la place à une profonde tristesse.
Zen'kan hésita un moment. Il n'était pas la bonne personne pour ce genre de chose.
« Est-ce qu'il le sait ? »
« Qui ? »
« Markus. Est-ce qu'il sait ce que vous ressentez pour lui ? »
Le guerrier se figea, semblant perdu.
« Je... ne sais pas. »
« Markus a toujours eu beaucoup de secrets... et vous dites vrai. En devenant traqueur, même s'il travaillait pour la ruche, il n'en faisait pas partie. Et je crois qu'il a été très, très seul pendant très, très longtemps. Mais une chose dont je suis sûr, c'est que Rosanna lui a rien volé du tout. Tout comme Milena ne nous a rien volé, ni à moi, ni à Tom. Je me suis jamais senti seul, ou abandonné, ou mal aimé. Parce qu'une famille ou une ruche, c'est pareil au final. »
Sol'kan s'était à moitié retourné, le fixant sous l'ombre de ses longues mèches.
« Ce que Silla a volé à Markus, Rosanna le lui a rendu, en quelque sorte. »
Le guerrier opina.
« Je la déteste quand même. »
Zen'kan haussa les épaules.
« On peut pas aimer tout le monde... »
Un vague grognement lui répondit. Alors qu'il se tenait comme ça, dans les ombres, grincheux et réticent, la ressemblance de Sol'kan avec son oncle était saisissante.
Zen'kan sourit.
« Vous savez, Markus a toujours beaucoup insisté sur mes origines. Sur le fait que je suis un fils de Silla, comme lui. Comme Tom. Et que ce lien, il est important, malgré tout. Qu'on est une famille. Et que c'est important. Genre, vraiment important. Et je veux vous remercier. Vous êtes le premier depuis que je suis revenu dans Pégase, à me le dire aussi. Vous êtes le premier à me dire, « Tu fais partie de la famille, regarde, on a les mêmes vertèbres bizarres ! » (Il pouffa) Je sais qu'en tant que wraith je suis pas censé le dire, mais... merci. »
Le guerrier lui fit lentement face, une immense tristesse sourdant de tout son être.
« Ne me remercie pas. Je pleure un frère de couvée perdu, mais toujours vivant, alors que toi, tu les as tous perdus, à tout jamais. Tu n'as pas pu connaître le bonheur de t'endormir avec tes frères, en sentant leur chaleur. Tu n'as pu partager tes pensées de chaque instant avec eux. Tu étais seul, avec juste Venn... Markus pour te guider... Si quelqu'un a le droit d'être en colère, c'est bien toi. »
Zen'kan secoua la tête.
« Je ne suis pas en colère. Je ne me souviens pas de mes frères de couvée. Les seuls souvenirs que j'ai d'eux, ce ne sont pas les miens... et ils sont horribles. Mais j'ai Tom, et Rory, et Lili. J'ai pas grandi tout seul. Quand on était petits, on s'empilait devant la télé, et on s'endormait comme ça. Et on discutait toute la journée, pendant les cours... ça me manque, c'est vrai. Mais même si on passe plus autant de temps ensemble et que tout est plus compliqué maintenant... rien n'a vraiment changé entre nous. Je vais pas pleurer des gens dont je me souviens pas, quand je les ai, eux. »
« Tellement jeune... et déjà tellement sage... »
« Hey ! Je suis pas sage du tout ! »
« Savoir apprécier ce que l'on a et ne pas regretter ce que l'on n'a pas, c'est de la sagesse. »
Zen'kan ricana, flatté.
« Tu n'as pas parlé de tes frères aînés... la dernière couvée de Silla. » nota Sol'kan avec un froncement d'arcade sourcilière.
« Ah... eux... On se tolère, on dira. »
« Mmmh. »
Zen haussa les épaules.
« Eux, c'est des frères de couvée, justement. Ils sont ensemble tout le temps depuis leur naissance. J'fais pas le poids... »
« Mais ce sont tes frères de sang. Ils se devraient au moins de respecter ça. C'est l'essence d'une ruche. »
« Bah... En vrai.. .J'crois qu'eux et moi, on est pas si différents. Moi, j'ai grandi sur Terre, et eux, ils ont été oubliés dans le couvain. Dans un cas comme dans l'autre... on a pas appris à faire partie de la ruche, je suppose. » expliqua-t-il avec un haussement d'épaules.
Sol'kan opina pensivement.
« Il est peut-être temps que ça change alors.. » nota-t-il, revenant s'asseoir pour poursuivre la corvée de nettoyage qui n'était pas la sienne.
Incertain du sens à donner à ces mots, Zen'kan l'imita en silence. Ce n'était pas en discutant que les choses allaient se faire !
