- C'est un peu flou, j'ai le souvenir… D'une forêt, celle dans laquelle je me baladais régulièrement depuis l'arrivée de mon groupe sur cette île. On a sécurisé un certain périmètre, mais on avait l'ambition d'aller plus loin, d'étendre notre territoire pour s'assurer de notre propre sécurité et, à terme… De rebâtir quelque chose, un semblant de civilisation.
Honnêtement, Derek peinait à imaginer un monde dans un chaos aussi total que celui que Thomas lui dépeignait avec peu de mots. C'était un sujet qu'ils avaient déjà abordé, à de rares reprises, mais suffisamment pour que le loup-garou le croie… Et lise entre les lignes. Comme lui, Thomas n'était pas très loquace, mais il s'exprimait tout de même, à sa façon et si bien qu'il était facile de le comprendre.
Puis il y avait son regard, si particulier. Si semblable à celui de Stiles et en même temps si différent… Empreint d'une dureté si intense que Derek peinait à s'y habituer. Il savait que Stiles et Thomas étaient deux personnes différentes et n'en doutait guère. Néanmoins, c'était pourtant le visage de Stiles, qu'il voyait. Si on les regardait de façon objective, ils avaient véritablement les mêmes traits, mais la différence entre leurs deux personnalités était si prononcée qu'il était aisé de savoir qui était qui… Et en même temps, Derek s'y perdait malgré tout. Peut-être parce que Stiles lui manquait, parce qu'ils avaient des points communs… Peut-être aussi parce qu'il avait l'impression que de plus en plus de choses allaient rapprocher les deux clones… A commencer par cette maigreur qui avait commencé à gagner Stiles et dont Derek se souvenait parfaitement. L'épisode du miroir… Il ne l'oublierait jamais.
- Ce jour-là, je n'avais pas l'intention d'aller plus loin que ce qu'on avait déjà borné, j'avais juste envie… De me balader, de m'isoler un peu. J'apprécie la compagnie de mes amis, mais avec le temps, je préfère davantage la tranquillité que peut apporter la solitude. J'ai besoin d'air pur, de marcher dans la nature… Et je sais que j'en ai eu besoin le jour où… Je suis arrivé ici.
Derek hocha la tête, décidant de lui montrer par là le fait qu'il partageait son ressenti. Sur ce point-là, c'était à lui que Thomas ressemblait, et non à Stiles. Derek, partageant une partie de son corps et de son esprit avec un animal, ne pouvait que comprendre son attrait et son besoin de se ressourcer dans un endroit aussi pur et primitif qu'une forêt. A ce sujet, une idée germa dans son esprit – il la valida directement, mais décida de la garder pour lui pour l'instant. Chaque chose en son temps.
- J'ai un trou entre le moment où je me suis enfoncé dans la forêt et… Le moment où je me suis réveillé dans cet hôpital. Je ne me souviens de rien.
- Pas même d'avoir eu mal ? Lui demanda Derek.
La façon dont Thomas secoua doucement la tête de gauche à droite le laissa quelque peu pantois tant elle était… Sincère. Derek ne l'imaginait pas lui mentir, mais il ne doutait pas non plus qu'il se livrerait aussi facilement. Même s'ils partageaient certains traits de caractère, leur rencontre restait récente… Trop pour qu'ils puissent se considérer comme des amis, d'autant plus que chacun continuait de garder certaines distances avec l'autre. Il y avait là un accord tacite, les deux jeunes hommes sachant parfaitement quelles limites ne pas dépasser sans avoir à se concerter au préalable. C'était instinctif et par respect, pour ne pas se mettre mutuellement mas à l'aise, ils ne s'en parlaient pas. Ainsi, leurs échanges et interactions manquaient un peu de naturel et de fluidité, mais cela n'avait pas d'importance, à leurs yeux. Tant qu'ils arrivaient à communiquer, à se comprendre, ça leur allait.
- Tu n'as même pas le moindre souvenir… D'un semblant de douleur ? Demanda à nouveau Derek, en voyant que Thomas tardait à lui répondre.
Le double de Stiles n'hésitait pas sur ses mots, il… Essayait de farfouiller au mieux dans sa mémoire, histoire de ne pas déblatérer la moindre bêtise. Avec Derek, il voulait être honnête, clair et concis, parler sans gêne, sans fioriture, toujours en gardant cette distance qui leur allait bien à tous les deux.
- Rien ne me vient, finit-il par avouer. Je ne saurais pas te dire, pour l'instant. Il me manque… Des choses. Je ne peux rien affirmer.
Et le pire, c'est qu'il avait l'air désolé – il l'était. Oui, il l'était parce qu'il voulait aider, permettre le retour de Stiles dans ce monde qui était le sien. La souffrance de Derek, il la voyait tout autant qu'il la sentait : et si l'homme ne disait pas grand-chose à ce sujet, le peu qu'il lui avait confié et qu'il avait laissé voir malgré lui était suffisant pour que Thomas comprenne… Qu'il fallait que tout rentre dans l'ordre, que chacun retrouve sa place.
Une lueur étrange passa dans les prunelles claires de Derek.
- Je ne te demande pas ça pour rien, lui apprit ce dernier. On t'a fait passer des radios à l'hôpital.
Thomas choisit de ne rien dire, attendant la suite. Disons qu'il commençait tout juste à entrevoir où Derek voulait en venir, sans en être toutefois certain. Si se confier restait inédit pour lui car ce n'était pas là une chose qu'il avait l'habitude de faire, il avait l'impression que son hôte vivait la même situation. En outre, prévoir sa réponse lui paraissait quelque peu ardu tant elle pouvait être multiple – sans sortir toutefois d'une certaine thématique.
- Tes os… Montraient le signe d'une cassure et pourtant, ils étaient soudés. Comme si tous tes os avaient été brisés récemment, mais que… Je ne sais pas. Je ne sais pas comment je pourrais t'expliquer ça, soupira Derek en faisant un geste brouillon de la main.
Il peinait à trouver ses mots, à visualiser la manière dont il pourrait expliciter la chose. Mais ce n'était pas la peine, Thomas avait compris… Sans comprendre. En somme, il voyait ce que Derek cherchait à lui dire, sans que cela fasse véritablement sens. Comment pourrait-il en être autrement ?
- Si tu avais eu mal pendant ton… Arrivée, finit par reprendre Derek, peut-être que ç'aurait pu expliquer ces… Anomalies au niveau de tes os. D'un autre côté, on aurait une idée… De la façon dont l'a probablement vécu Stiles, puisque vous avez vraisemblablement… Echangé vos places.
Derek camouflait sa préoccupation derrière un pronom à valeur impersonnelle, histoire de ne pas se mettre en avant plus que nécessaire. S'il lui avait d'ores et déjà avoué à demi-mot son attachement envers l'hyperactif, il semblait avoir quelques difficultés à l'accepter pleinement. Il s'agissait d'une chose que Thomas comprenait même si malgré sa méfiance passée… Il avait tendance à se relâcher de ce côté-là. Sans prononcer le nom de celui qui hantait aussi bien son cœur que ses souvenirs, Thomas pensait à lui. Et une réflexion toute particulière le poussait à essayer de ne pas faire durer cette situation. Plus vite elle serait réglée, plus vite il serait soulagé.
Il voulait garantir à Derek ce à quoi lui n'avait pas droit… Et cette idée passait largement au-dessus de sa culpabilité quant au fait qu'il avait involontairement pris la place de Stiles dans ce monde des plus calmes.
- Je ne sais pas, je n'ai… Rien ne me vient, répéta-t-il, l'air profondément troublé.
Mais Thomas devait se rendre à l'évidence : son désir seul d'arranger les choses ne suffirait pas à débloquer la situation. Sans souvenir, sans flash, sans idée de génie… Il resterait ici et Stiles, dans son monde à lui. Néanmoins, l'idée que son arrivée ici se soit passée de façon si violente et barbare… Le fit se questionner sérieusement sur la façon dont il l'avait vécue. Avait-il senti quelque chose ? S'était-il évanoui à cause de la douleur, ou n'en avait-il pas eu le temps ?
Derek soupira et posa une main sur son épaule, dans un geste qui se voulait réconfortant… Mais la façon dont il avait baissé les yeux était transparente quant à son ressenti actuel.
- Ne te prends pas la tête, ce n'est pas grave, finit-il par lâcher.
Pourtant, Thomas savait que si, ça l'était… Car chaque seconde qui s'écoulait faisait davantage planer sur Stiles une menace dont Derek n'avait pas idée de l'ampleur.
