Chapitre 84

Zhuque restait bien confortablement sur l'épaule de Boya. Le chasseur n'avait pas remis son voile. Il avait conservé ses vêtements féminins parce qu'il n'avait que ça sous la main mais il n'en paraissait pas moins dangereux. Pas avec son troisième œil ouvert, son épée à la taille et sa robe fendue d'un coup de lame sur le côté de la jambe pour pouvoir se battre confortablement s'il le fallait. Il avait aussi son dizi de l'autre côté.
Kuang HuaShi ne lui avait pas apprit à l'utiliser au combat mais comme souvent, le murmure d'une Harmonie était à la frontière de sa conscience, suppliant doucement qu'il l'utilise. Dans ces cas-là, il était davantage l'instrument que le musicien.

Boya doutait d'avoir la chance de pouvoir cogner quelqu'un. Pas avec son armée et Weilan pour le protéger. Utiliser sa musique par contre… Il pouvait le faire même en restant à l'abri.

Malgré son envie d'aller briser des membres et des mâchoires, il avait pitié de son armée et de ses serviteurs. S'il avait ne serait-ce qu'une égratignure, QingMing serait intraitable.

Les enfants avaient finalement été envoyés en catastrophe dans le nord lorsque les troupes de JingYun avait été repérées en approche.

Weilan le força à reculer encore lorsque les portes de l'orphelinat furent ouvertes de force par les hommes de JingYun.

Une partie attaquait avec une rare brutalité pendant que les autres…

Boya eut un petit sourire. Il le voyait pas assez bien pour distinguer les individus d'aussi loin bien sur. Mais il reconnaissait le Qi de son Shifu.

"- OU EST-IL ?"

Pas besoin de faire un effort pour reconnaitre un qi quand il pouvait reconnaitre une voix. Le chef de JingYun lui-même était venu ! Exceptionnel ! L'homme n'avait pas quitté la protection des montagnes de l'Est depuis une éternité. Il était venu pour lui ? Boya ne voyait que ca.

"- Si vous répondez, je cafterai au Seigneur Anbei." Gronda l'assassin juste avant que le chasseur ne réponde à la provocation.

Boya était ennuyé mais obéit.

"- Ou est He Shouyue ?"

"- Le gosse ? il a filé auprès des siens dès qu'ils sont entrés." Le ton de Weilan était écœuré.

Boya se refusait à croire qu'il ait pu le trahir si vite après lui avoir promis quasi allégeance.

"- Ha je crois que tu as été mauvaise langue." Murmura le démon-ratel qui aiguisait ses griffes sur l'encadrement d'une porte.

He Shouyue s'était certes glissé près des chasseurs, mais il avait rejoint Tànli. Le vieux Shifu de Boya paru surpris. A l'écart des troupes déjà en train de se battre, il leva les yeux vers son ancien élève avec stupéfaction, murmura une question à He Shouyue qui répondit en hochant la tête.

Oui, la belle femme qui observait la situation malgré le bandeau sur ses yeux était bel et bien Boya.

Tànli ne chercha pas plus loin, il tira son épée pour l'enfoncer dans le dos d'un autre chasseur qui menaçait un démon. Pour une raison ou une autre, Boya était de leur côté. Il n'y avait plus trop de question à se poser sur la raison de leur présence. JingYun étaient là pour récupérer Boya si possible, le tuer sinon. Ou tout au moins étaient-ce les ordres du chef de secte. C'était quelque chose que Tànli se refusait à faire. Il ne participerait pas à la mise en esclavage de son élève une fois de plus ou pire, son meurtre.

Alors il taillait sa route jusqu'à lui, le reste de son clan derrière lui.

He Shouyue fit signe au vieux chasseur et au reste du clan de le suivre. A force d'observer l'orphelinat, il en connaissait bien la structure. Les autres qui avaient gardé un œil sur les démons de la capitale caché dans la petite maison leur emboitèrent le pas.

"- Boya !"

Le nom fit redoubler d'ardeur une partie des chasseurs qui voulaient sa peau.

"- Shifu ! je ne sais pas si nous aurons assez de tasses pour autant de visiteurs." La voix calme et un peu moqueuse de Boya fit hurler de rage le chef de secte.

Bien protégé, trop bien protégé à son gout par ses shishen et Weilan, Boya devait se retenir avec difficulté de bondir au combat. Le besoin de tuer de Weilan près de lui n'aidait pas à ce qu'il garde son calme.

"- Vas-y, Weilan."

"- Anbei Furen…"

"- Zhuque et Si Shuyui sont là pour me protéger."

L'assassin hésita. Son rôle était de protéger Boya mais aussi de lui obéir. Anbei Furen n'était pas une pauvre femme innocente et sans protection.

"- Vas-y. Fais leur comprendre que personne ne pénètre dans un domaine de Anbei Furen sans le payer de sa vie. Et évite mes frères."

Cela suffit pour que l'assassin se rue à l'attaque comme un oiseau de proie au milieu de jeunes poulets aux ailes rognées. Il ne fallut pas longtemps pour que la terreur emplisse les chasseurs devant ce monstre humain au sourire fou qui fondait sur eux sans le moindre signe de crainte ou d'attention pour sa propre vie.

Les soldats de Boya avaient la partie belle eux aussi. Ils n'étaient pas là pour attaquer mais pour défendre. C'était plus facile et moins dangereux.

Les cris de douleurs éclataient de gauche et de droite. Malgré leur supériorité numérique, les chasseurs étaient opposés à une armée déterminée de démons entrainés, pas des démons en furie qui ne voulaient que manger comme ils en avaient l'habitude.

Les chasseurs étaient excellents devant des prédateurs mais ils n'étaient pas des soldats. Ils n'étaient pas habitués à se battre ensemble. Ils ne se faisaient pas confiance les uns les autres. A peine les membres d'un même clan acceptaient-ils de rester à coté d'un de leurs frères. Alors faire front commun dans une attaque synchronisée contre un ennemi commun ? Ca leur était simplement impossible.

Mais le chef de secte ne voyait pas les faiblesses de son temple. Il voyait juste le sourire moqueur de Boya, son regard mort qui le fixait et ses vêtements trop riches qui renvoyaient rudement dans la figure du chef de secte que le chasseur lui avait totalement échappé. Le tout faisait monter une haine viscérale dans la gorge du vieil homme.

Comment Boya osait-il être devenu quelqu'un, lui qui n'était personne ?

L'homme leva son épée pour repousser celle Weilan. L'assassin était exceptionnel, mais il était jeune. Contre un monstre de fourberie comme le chef de JingYun, même s'il ne s'était pas battu depuis longtemps, il ne fit pas longtemps le poids. L'assassin s'écroula avec un cri, la main contre le trou sur son torse.

"- Toi, je vais te crever." Siffla-t-il la bouche pleine de sang lorsqu'une note unique monta d'un dizi.

Le sourire de l'assassin lui revint. Très vite, la douleur s'engourdit pendant que l'hémorragie se ralentissait puis s'arrêtait. L'Harmonie qui venait de lui sauver la vie changea soudain aussi bien de rythme que hauteur. Le son pressé et apaisant était devenu soudain plus bas et martial.

Boya avait faillit se ruer au secours de son garde du corps lorsque le chef de JingYun avait prit le dessus. Sans ses deux shishen pour le retenir, il serait au milieu du carnage. Ses hommes tombaient. Les chasseurs tombaient.

Boya ne pouvait l'accepter. A mesure que sa fureur matinée de désespoir impuissant montait, il sentait une pression dans sa gorge et derrière ses yeux monter tout autant jusqu'à ce qu'il dégaine la seule arme qu'il pouvait utiliser. S'il avait eu son arc et ses flèches….

Les premières notes quittèrent son dizi lorsque He Shouyue tomba au sol avec une épée dans la cuisse et que son Shifu lâcha un cri de douleur avec une flèche dans l'omoplate. On lui avait tiré dans le dos et il ne tournait pas le dos à des démons.

Comme souvent, l'instinct prit le dessus. Kuang HuaShi aurait sa peau quand il serait au courant. Encore une fois, l'Harmonie utilisait Boya.

Les hommes d'Anbei Furen se redressèrent. Sa musique s'enroulait autour d'eux, elle appuyait sur les plaies, elle soutenait un os cassé, elle engourdissait les blessures, elle balayait la fatigue. L'Harmonie était basse, trop basse pour une musique sortie d'un dizi. Mais Boya jouait.

Les yeux clos derrière son bandeau, son troisième œil largement ouvert, brillant bleu sans se fixer sur aucun visage, Anbei Furen projetait son qi dans son Harmonie pour protéger et soutenir ses hommes.

Le combat changea presque immédiatement de visage. Si la lutte avait été plus ou moins égale jusque-là, surtout grâce à la supériorité numérique des chasseurs, ils reculèrent presque aussitôt.

Les démons étaient galvanisés par l'Harmonie de Boya. Leur Anbei Furen était derrière eux. Il les protégeait. Il était avec eux et luttait à leurs coté au point que les armes des misérables chasseurs n'étaient rien de plus que des piqures d'insecte pour eux.

Tànli et ses hommes avaient réussit à s'approcher de Boya malgré leurs blessures. He Shouyue boitait très bas. Sans l'aide d'un de ses nouveaux frères pour l'attraper par le col, le remettre debout et le trainer avec lui, il serait mort. Tànli pissait le sang mais n'était pas en danger de mort. Il avait enfoncé sa dague dans la gorge du chasseur qui avait tenté de profiter de la situation pour le tuer au bénéfice de son propre clan.

Tànli repoussa brutalement une flèche avec son épée avant qu'elle ne touche Boya.
Les deux shishen étaient prêt à se faire trouer la peau pour leur maitre mais ils étaient soulagés de ne pas avoir à le faire.

"- Boya."

Mais Boya jouait toujours. Son harmonie était de plus en plus basse au point de résonner dans les tripes de ses hommes et de liquéfier celle des chasseurs.

Les démons se regroupèrent autour de leur Furen avec leurs morts et leurs blessés.

Le chef de JingYun, un sourire fou aux lèvres, leva son épée pour lancer un dernier assaut.

"- SA MAJESTE L'EMPEREUR !"

Un flottement se fit parmi les combattants alors que les gardes impériaux entraient au petit trot par la porte défoncée et se mettaient en position pour menacer tout le monde dans un bel ensemble. Un troupeau de fonctionnaires entra puis l'Empereur, tout digne dans sa soie or et rouge.

Les dernières notes de l'Harmonie se dissipèrent alors que le chef de JingYun éructait encore quelques insultes.

"- Puis-je savoir ce qui se passe ici ? et pourquoi on est venu m'annoncer qu'une guerre avait lieu dans les rues de MA capitale entre JingYun et une maison de civil ?"

L'Empereur était encore solide pour son âge. Solide et impressionnant pour le commun du mortel. Pour les hommes de Boya, il était juste un steak potentiel.
Pour les hommes de JingYun, un problème récurrent.

"- LUI ! C'EST LUI !" Hurlait le chef de JingYun en menaçant Boya de son arme.

Boya le toisait avec calme.

"- Lui qui ?"

"- YUAN BOYA ! C'EST LUI "

Un frisson de crainte passa dans le dos de l'Empereur. La vie de son petit fils était dans la balance !

"- Ne vous ais-je pas ordonné d'oublier cet homme ?"

"- IL EST ICI ! J'AI LE DROIT ! IL EST A MOI !"

Boya renifla avec hauteur. Zhuque s'était reposé sur son épaule.

Il s'inclina sommairement devant l'Empereur. Pas assez bas pour le respect qu'il aurait du avoir pour lui ce qui fit gronder les fonctionnaires.

"- Majesté. Je suis Anbei Furen. Anciennement Yuan Boya de JingYun effectivement. Avant d'être vendu dans le nord et d'avoir racheté ma liberté."

"- IL L'AVOUE ! C'EST UN ESCLAVE !" Continuait à éructer le chef de secte jusqu'à ce qu'un de ses hommes lui balance un coup de pommeau de son arme sur le crâne.

Le froncement de sourcil de l'Empereur était plus inquiétant que l'idée de devoir payer soi-même les frais médicaux du vieil imbécile qui semblait perdu dans sa rage.

Le chef de secte grogna. Il ne s'effondra pas mais fut au moins assez sonné pour se taire.

"- Anbei Furen, je suis navré de cette situation." Son petit fils… il pensait à son petit fils. "Je vais faire envoyer des hommes pour que ce bâtiment soit réparé."

"- C'est très aimable, Majesté. Je serais désolé que cet orphelinat soit incapable de s'occuper de ses petites charges."

"- Un orph…. CHEF DE SECTE ! QUELLE EST CETTE PLAISANTERIE ?

Avec la quantité d'homme en armes, il avait pensé à un simple domaine noble. Pas un orphelinat ! Si JingYun s'en prenait à ceux qui s'occupaient des plus faibles maintenant, ça devenait n'importe quoi."

Tànli se faufila à la place du chef de secte qui tentait encore de récupérer son audition malgré ses tempes bourdonnantes.

"- Majesté, si je puis me permettre, La haine de cet…" Il n'eut pas besoin de décrire ce qu'il pensait de son chef de secte. "Pour Yuan Boya est assez délirante. Tout ca parce qu'il a quitté JingYun et fait un bon mariage."

Ha oui, il y avait ca aussi. La gorge de l'Empereur s'assécha. Anbei Furen hein… Alors il avait bien comprit. Il était l'épouse du Seigneur Démon du Nord ? Comment !?

"- J'ai décidé de profité de ma bonne fortune pour rendre à la Capitale ce qu'elle m'avait donné." Que cela était ironique. "J'ai été un orphelin, comme tous les enfants ou presque qui rejoignent JingYun. M'occuper de ces malheureux était une évidence." Insista Boya.

Dans ses robes féminines, il aurait pu être grotesque. Pourtant, il était juste fascinant et d'une dignité remarquable qui n'avait rien à voir avec sa mise et tout avec son nouveau statut autant qu'une nouvelle confiance en lui-même qu'il n'avait jamais espéré avoir avant.

"- La Capitale et l'Empire vous en remercie, Anbei Furen." L'Empereur devait, sinon apaiser l'homme, au moins se débrouiller pour ne pas le mettre en colère.

Pour la première fois depuis longtemps, c'était l'Empereur qui n'était pas en haut de la chaine alimentaire.

Sur un signe de Sa Majesté, plusieurs fonctionnaires avaient filés pour trouver les artisans et ouvriers nécessaires aux réparations.

Les hommes de Boya se soignaient comme ils le pouvaient. Il leur aurait fallu des guérisseurs mais tant que la situation serait aussi tendue…

"- Mes hommes auraient besoin de soins, Majesté. Si vous permettez…"

"- Ce sont des démons !" le sifflement entre les chasseurs étaient outrés.

Des démons oui. Mais des démons qu'il aurait été affreusement dangereux d'achever.
L'Empereur était dans une situation qui lui échappait totalement. Eussent été des humains qu'il les aurait fait achever. Là… Entre la menace sur son petit fils et le spectre d'un Seigneur Démon surpuissant, l'Empereur se révélait prudemment couard. Il fallait savoir choisir ses combats. Ici, il ne voyait pas une guerre qu'il lui soit possible de gagner.

"- Mes guérisseurs sauront soigner au moins les blessures physiques." Proposa l'Empereur qui réalisa soudain ce qui le dérangeait si fort face à Boya.

Son regard.
Ce bandeau aveugle surmonté d'une œil unique comme seul les plus puissants bouddha en avaient. Un œil unique bleu, vertical, qui ne se figeait sur rien mais vous transperçait d'une acuité d'arme.

Un bouddha protégé par des démons.

Impossible.
Et pourtant…

Encore une fois, l'Empereur était secoué dans ses certitudes.

"- Ce serait un honneur, Majesté. Merci."

Sur un signe de leur Empereur, une partie des gardes se précipita malgré leur répugnance pour aider les démons à porter leurs camarades tombés ou blessé jusqu'au Palais pour s'occuper d'eux. La petit cour réduite se replia elle aussi vers le Palais, les membres de JingYun sur leurs talons. Le petit domaine restait ouvert aux quatre vents, juste protégé par quelques gardes impériaux, dans l'attente de ceux qui viendraient réparer.

Tànli eut un sourire en coin pour son ancien élève. Boya avait toujours été un déplorable politicien et voila qu'il jouait à armes égales avec l'Empereur, tout auréolé de son statut d'Anbei Furen. Il soufflait le chaud et le froid avec un calme tranquille qui avait quelque chose de perturbant.

Ou était passé le feu de son élève ? Il était trop calme. C'était louche. Pendant un instant, Tànli craint que son séjour dans le nord ait finalement tué l'énergie qu'il y avait en lui que même la perte de sa vue n'avait pu réellement tuer.

Ho, Boya avait faillit en finir lui-même, mais pas par défiance, pour cracher une dernière fois sur les pieds de la secte qui lui avait si peu donné et tellement prit.
Mais là ?

Tànli peinait à comprendre que Boya ait simplement… grandit. Les restes de l'adolescent rebelle qui n'avait que sa rage pour survivre au monde avait à présent une famille, une maison, tout ce qu'il lui fallait pour assouvir la fureur qui était la sienne depuis si longtemps.

Boya n'avait plus de raison de rester la boule de rage qu'il était depuis son enfance. Pas alors qu'il avait tout ce qu'il avait secrètement espéré.

Le malaise de l'Empereur allait croissant.

Boya était de sa famille. Il le savait.

Il l'avait oublié, avait voulu l'oublier. Mais il le savait. Le jeune homme était un cousin qui avait autant de légitimité sur le trône que son petit fils ou presque. Heureusement pour lui, une multitudes de détails le rendait inéligible au poste. A moins qu'il ne le prenne lui-même.

"- Weilan."

Un tout jeune homme se matérialisa près de son maitre (sa maitresse ? Les vêtements de Boya aussi perturbaient l'Empereur)

"- Anbei Furen ?"

"- Comment vont tes blessures ?"

"- Rien qu'un peu de baume ne puisse guérir."

"- Les pertes ?"

Le visage un peu fou se renfrogna durement;

"- Plusieurs morts."

Boya hocha la tête, les mâchoires serrées. Un frisson d'angoisse passa dans le ventre de l'Empereur lorsque l'œil unique bleu se posa sur lui. Il se sentait soudain bien fragile et bien jeune alors que son cousin était un gamin devant lui.
Vraiment l'Empereur avait du mal à gérer la situation.

"- Nous devrons discuter réparation, Majesté. Les familles de mes hommes exigerons de savoir pourquoi leurs pères, frères, sœurs et mères sont morts sans provocation aucune.

"- Sans provocation ?! Ce sont des démons !" Ne put retenir plus longtemps un des ministres qui s'était de long temps allié à JingYun et en récupérait des pots de vin assez conséquents.

Le regard bleu glacé changea de cible pour fixer l'idiot qui venait de l'ouvrir.

Zhuque ouvrit son bec pour réclamer de rage. Une boule de feu éclata juste aux pieds de l'impudent qui tomba par terre en hurlant.

"- Zhuque, enfin. Un peu de calme." Gronda gentiment Boya tout en caressant le bréchet de son shishen.

L'Empereur se mis a transpirer à grosses gouttes. Zhuque ? LE Zhuque ? Et il servait Anbei Furen ?

Le pauvre homme fut tenté de faire écarteler son ministre juste parce qu'il l'avait ouvert. Pas de bol, il était déjà cuit. Au sens propre.

"- Ce sont des démons effectivement. Et alors ? Cela signifie-t-il que le Seigneur Anbei devrait faire mettre à mort tous les humains de son Domaine ?"

La réponse laissa un silence malaisant derrière elle. Que répondre à ca ?

Il y avait trop d'inconnues, trop de non dit, trop de silences et de secrets.

L'Empereur n'était pas assez stupide pour croire que tous les démons étaient justes des monstres écumants. Il en avait la preuve la plus manifeste devant lui avec cette petit armée parfaitement aux ordres. Leurs vêtements étaient encore plus riches et fonctionnels que ceux de sa propre armée. Leurs armes étaient de meilleure qualité.

L'Empereur invita Boya à monter dans sa voiture avec lui pour le trajet jusqu'au Palais mais Boya refusa. Il n'allait pas se faire trimbaler alors que ses hommes, même les blessés, devaient marcher.

"- Mais si vous me permettez, je peux nous épargner la balade."

Il ouvrit un portail pour la cours intérieure du palais. Il le connaissait intimement pour y avoir de nombreuses fois rendu son office. D'ailleurs, il l'avait si bien fait que le portail ouvert l'était juste devant le palais de l'est, résidence personnelle du Premier Prince.

L'Empereur resta stupéfait mais accepta le raccourcit. Il l'emprunta le premier avec ses hommes, puis ceux de Boya et enfin JingYun.
On avait finit par assommer pour de bon le chef de secte pour qu'il la boucle avant de tous les faire tuer. Ca ne durerait qu'un temps mais…

Les guérisseurs impériaux se précipitèrent pour prendre en charge les blessés.

Tànli gronda après le pauvre homme très occupé à enlever la flèche qu'il avait toujours dans le dos puis désinfecter et panser la plaie. Il allait se dépêcher oui ? Dès qu'on le laissa se lever, il se précipita auprès de Boya.

Anbei Furen restait digne avec Zhuque sur l'épaule, ainsi que son second shishen, un démon animal près de lui, au chevet d'un homme très pale qui jurait avec une telle inventivité que même les gardes étaient tout pale.

Très mal à l'aise, l'Empereur ne savait pas quoi faire de ce cousin qu'il aurait préféré savoir mort par défaut mais ne pouvait se permettre de voir avec la moindre égratignure.

"- Weilan ?"

"- Ca va aller Anbei Furen." Il était surtout vexé d'avoir sous estimé le chef de JingYun, suffisamment pour s'être fait amoché. Sans l'Harmonie de son maitre, il serait probablement mort.

Vraiment, il était vexé comme un rat.

Boya refusa de quitter son chevet jusqu'à ce qu'il soit soigné proprement puis fit le tour de tous ses hommes. Il resta les lèvres pincées et le front barré d'une profonde ride verticale devant les corps des quelques soldats qui avaient succombés pour le protéger.

Ils n'auraient jamais du être attaqués. Ils n'auraient jamais du mourir pour lui.

Sa colère était si palpable que Tànli eut un mouvement de recul lorsque Boya finit par se redresser et que son troisième œil croisa son regard.

Le qi qui l'entourait était extrêmement différent de celui qu'avait Boya avant. Plus dense, plus profond, plus violent aussi… plus animal… et tellement plus sûr de lui-même…

"- …Boya ?"

"- Shifu. Comment vont vos blessures ?"

"- Des égratignures." Un peu plus que ca, mais il survivrait.

L'empereur continuait à poireauter et passait d'un pied sur l'autre, mal à l'aise. Un conseiller trotta jusqu'à l'Empereur pour le prévenir que des rafraichissements les attendaient à l'intérieur puis alla inviter Boya à rejoindre sa Majesté.

Anbei Furen accepta, non sans être collé à la culotte par une partie de ses protecteurs. Les autres suivirent aussi mais restèrent à l'extérieur à fixer les gardes impériaux dans le blanc de l'œil. Les pauvres humains étaient affreusement incommodés devant cette masse de démons aussi bien dressés qu'eux.

Les maitres de JingYun faisaient presque taches au milieu. Le chef de secte, ses plus proches conseillers ainsi que Tànli, He Shouyue et quelques un de ses maitres avaient suivit Boya à l'intérieur.

Le chef de secte avait finit par reprendre conscience mais semblait déterminé à obtenir gain de cause. S'il n'avait pour l'instant rien dit, c'était uniquement parce que ses hommes lui balançaient un énorme coup de coude dans les cotes dès qu'il faisait mine de l'ouvrir.

Boya s'assit tranquillement sur le siège qu'on lui présenta.

L'Empereur le traitait comme un égal ou presque. Bien lui en prenait, c'était le cas !

Zhuque s'installa dans son giron tout en caquetant de satisfaction. De la fumée sortait par petites bouffées de son bec. Il ne quittait jamais l'Empereur des yeux. Il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre qu'il n'aurait aucun complexe à cramer le particulier s'il avait l'idée saugrenue de mettre son humain en danger. Qu'était un Empereur pour un Zhuque ? Pas grand-chose de plus qu'un bao de légumes trop cuit.

Weilan s'assit par terre, aux pieds de Boya, les mains sur ses armes, protecteur.

Tànli se savait pas trop où se mettre. La situation était malaisante.

"- Que comptez vous faire pour régler cette situation, Majesté ?"

Boya jeta un regard noir de son œil unique vers le chef de JingYun que des gardes avaient forcés à genoux devant eux. Un fantôme de migraine colonisait lentement les tempes de Boya. Il n'utilisait jamais son troisième œil de manière aussi extensive. Son qi diminuait lentement. Il n'en était pas particulièrement inquiet. Il n'était pas seul. Il ne serait plus jamais seul.

"- J'ai déjà plus d'une fois ordonné à cet imbécile de cesser sa vendetta. Il semble incapable de comprendre mes ordres." Si l'agacement était certain dans la voix de l'Empereur, la colère et la peur étaient juste derrière.

Tànli cherchait à attirer l'attention de Boya mais ce fut celle de Weilan qu'il obtint.

"- Anbei Furen. Le vieux cabossé à quelque chose à dire."

Boya dut retenir un éclat de rire explosif. Le vieux cabossé hein ?

"- Shifu ?"

"- Si je puis me permettre, Majesté, Bo… Anbei Furen, il appartient à JingYun de faire son propre ménage."

"- Sans guère d'effet jusqu'à présent." Railla l'Empereur.

"- Loin de moi l'idée de manquer de respect à sa Majesté." Insista Tànli. "Mais une action de sa Majesté directement envers JingYun serait un précédent problématique."

L'Empereur le savait mais là ? Il avait déjà été plus que raisonnable de ne pas tous les faire exécuter d'un coup. Une secte de protection des humains qui attaquaient des humains ? D'accord, les enfants étaient pris en charge par des démons. Mais à l'arrivée, tout était géré par un humain. Que Anbei Furen soit un ancien de JingYun, qu'il est été un esclave, qu'il soit marié à un démon n'avait que peu d'importance dans les méandres particuliers de la politique et de l'aveuglement sélectif qui permettait à un empire de la taille du leur de survivre sans trop de dommage. JingYun ne pouvait tuer des humains pour son compte. Ce qu'ils faisaient à l'intérieur de leurs propres murs n'étaient ni de sa responsabilité, ni de sa connaissance publique. L'Empereur pouvait donc jeter un voile pudique sur les massacres internes et la cruauté ordinaire qu'était JingYun. Ca marchait comme ça depuis des siècles.

"- Que proposez vous ?"

"- De remplacer le Chef de secte actuel, bien sur. Par quelqu'un qui sera plus à même d'écouter les… suggestions de sa Majesté." Théoriquement, même si JingYun protégeait Capitale, Empereur et Famille Impériale, Sa Majesté n'avait pas le droit de donner des ordres directs au temple.

L'Empereur n'était pas chaud. L'indépendance de JingYun n'avait pas été un élément positif de la vie de la Capitale depuis bien des siècles. Il aurait largement préféré voir des hommes à lui à la tête de cette pétaudière. Malheureusement… il n'avait personne capable de contrôler des cultivateurs. Pas même l'un de ses fils.

L'Empereur haïssait ces personnages qui se croyaient supérieurs aux simples gens. Et qui l'étaient, malheureusement. Il jeta un regard emplis de dégout vers Boya. Lui aussi était dans le même panier. Pire, il avait décidé de rejoindre les ennemis naturels des humains. S'il avait put, l'Empereur l'aurait abandonné sans le moindre remord à JingYun simplement pour ca. Un humain qui se commettait avec des démons. Cette mésalliance était pire encore parce que le sang impérial qui coulait dans les veines de Boya aurait pu le mettre sur le trône. S'il avait un jour des enfants avec son démon, ils auraient une réelle légitimité à réclamer l'Empire.

Un frisson d'angoisse remonta dans le dos de l'Empereur.

Tànli lança un coup d'œil inquiet vers son shidi. Le calme tranquille de Boya était usant pour les nerfs. Jamais encore le vieux chasseur n'avait vu son élève aussi posé. C'était comme si plus rien ne pouvait l'affecter. Comme si des années de méditation jusque là sans résultat s'étaient enfin réveillées pour réussir à apaiser la fureur qui avait toujours brulé au fond du jeune homme
Mais le brasier était toujours là. Il était simplement strictement contrôlé et plus dangereux que jamais.

"- Majesté." S'agaça soudain Boya. "Vous savez comme moi que cette situation se règlera diplomatiquement avec quelques cadeaux, un peu d'or, de grand discours et des promesses oubliées dès que prononcées." Ha, finalement, pas si posé que ca, le Boya. C'était presque rassurant pour Tànli. "JingYun doit rester indépendant et vous le savez aussi. Votre désapprobation de la situation est maintenant connue de tous. Les maitres et anciens encore en vie se mettront d'accord pour déposer celui là." Boya eut un geste aussi vague qu'insultant pour le chef de secte. "Peut-être finira-t-il même en esclavage lui-même, incapable de rembourser la dette que représenterons les indemnités que JingYun va devoir payer. Après tout, c'est de sa faute. Pas celle de ceux qui n'ont eut d'autre choix que de la suivre." Tànli faillit ricaner. Boya donnait simplement ses ordres. "Ils décideront de leur nouveau chef comme des grands. Et des réformes à faire en interne pour qu'une situation similaire ne se représente pas."

L'Empereur s'était renfrogné mais… C'était ainsi que ca se terminerait, oui. Pas le choix.

"- La véritable question est : comment allez vous éviter une guerre ?"

Une guerre ? Cette fois l'Empereur était perdu. Une guerre contre qui ?

"- MAJESTE ! UNE ARMEE EST APPARUE DE NULLE PART DEVANT LA CAPITALE !" Le messager qui venait de se précipiter à l'intérieur était blême.

"- QUOI ?"

"- Des démons majesté ! Des milliers de démons !"

Boya porta sa tasse à ses lèvres.

"- Mon mari à quelques petits problèmes de taille, que voulez vous. Il faut toujours qu'il en fasse trop. Et c'est un grand nerveux aigri et agressif."

Intérieurement il couinait comme une groupie. Son renard était venu le chercher !