Disclaimer : l'univers de Saint Seiya que vous reconnaîtrez aisément appartient à Masami Kurumada. Je ne retire aucun profit de l'utilisation de cette œuvre si ce n'est le plaisir d'écrire et d'être lue.
Note de l'auteur : j'ai un peu mélangé les quatre groupes de personnages, les Chevaliers, les Marinas, les Guerriers Divins et les Spectres. Ne chercher aucune rivalité entre eux si ce n'est autour des tables de poker. Ils vous paraitront parfois OOC, mais à une table de poker personne n'est vraiment lui-même. Je ferai de mon mieux pour limiter le décalage avec ce que nous connaissons. Il y aura également quelques personnages de The Lost Canvas et de Soul of Gold uniquement parce que je ne veux pas créer d'OC si je peux l'éviter. Je leur ai aussi conservé leurs couleurs de cheveux de l'animé. ^^
Il y aura plusieurs couples, mais Shion/Dohko et Kanon/Camus sont les deux principaux.
Dans les dialogues, j'ai tenté de retranscrire notre langage de tous les jours avec des négations absentes et des syllabes avalées, ce qui crée un contraste avec la narration d'un style plus classique. Je trouve que ça donne plus de réalisme à l'histoire et aux personnages. Je vous emmène à la découverte de Marseille et sa région, il y aura donc certains mots et certaines expressions typiques qui seront expliqués en fin de chapitre.
Je ne suis pas une professionnelle du poker aussi si vous constatez des erreurs, n'hésitez pas à m'en faire part afin que je les corrige.
Les flashbacks seront en italiques. S'il y a des conversations téléphoniques dans les dialogues, et il y en aura, le correspondant sera également en italique, mais vous ferez la différence, j'en suis sûre.
Les termes "poker, pokériste, jeu, jouer, joueur, cartes, tournois, tables, Casino, tripots" et quelques autres vont revenir souvent. Ils ne possèdent pas énormément de synonymes, voire même aucun, aussi vous voudrez bien excuser leur répétition inévitable dans le texte.
Les cartes auront une majuscule pour les distinguer du reste de la narration. Par exemple : une paire de Deux. Un Roi. Un Neuf. Le vocabulaire spécifique au poker sera annoté et expliqué à la fin de chaque chapitre lorsque ce sera nécessaire. Les mises à jour ne seront peut-être pas régulières tout simplement parce que j'ai une vie en dehors de l'écriture de fanfictions. Et n'oubliez pas que les commentaires sont la seule manière pour un auteur de savoir ce qui plait ou ne plait pas dans son histoire, que ce soit en reviews ou en MP. Merci de votre compréhension.
Fealina07 : J'étais curieuse de savoir si une histoire dans l'univers du poker pourrait intéresser des lecteurs qui me donneraient leur avis, raison pour laquelle je publie avant d'avoir fini de l'écrire, ce qui n'est pas dans mes habitudes. Il semble que tu aimes et j'en suis vraiment très contente.
Les règles du poker en général et du Texas Holdem en particulier sont assez simples. J'ai mis une note en bas de chaque chapitre pour aider à la compréhension de la hiérarchie des mains. La chance, le hasard et le talent du joueur comptent aussi, mais au final ce sont les statistiques et les probabilités qui gagnent. Si ça t'intéresse, tu trouveras de nombreuses vidéos sur YouTube et les règles pour débuter sur beaucoup de sites dédiés. Le poker est fascinant et entre amis, tu peux passer des soirées mémorables.
Ton commentaire est le tout premier. Tu n'imagines pas à quel point il me fait plaisir. Merci du fond du cœur et j'espère que ça te donnera envie d'apprendre à jouer. Par contre, ça peut effectivement devenir une addiction si on n'y prend pas garde. Les paris sportifs, hippiques, les jeux de grattage... C'est une pathologie reconnue. On croit toujours que la prochaine fois sera la bonne, qu'on va remporter le jackpot monétairement s'entend. C'est la raison pour laquelle il y a des avertissements sur le site de la Française de Jeux pour ne citer qu'elle. L'histoire ne sera pas basée sur cette dépendance, mais je ne pouvais pas la passer sous silence.
Le chapitre suivant est là, j'espère que tu l'apprécieras. Bonne lecture.
Poker
Chapitre 2
Samedi 20 janvier 2029, Marseille, France…
Le sergent Shura Caprico remonta dans le VASV, quitta le stationnement des urgences de la maternité de Beauregard dans le douzième arrondissement de la ville et prit le chemin de la caserne des Marins-Pompiers de Marseille du boulevard de Plombières. Il venait de faire une intervention sur un accident de la route. Ce n'était pas très grave, mais la conductrice était une jeune femme enceinte de sept mois qui allait justement faire sa visite mensuelle quand un crétin lui avait fait un refus de priorité sur un rond-point. Elle n'avait pas pu l'éviter et le choc fut assez rude. Il y avait surtout eu de la tôle froissée. Heureusement qu'il y avait des témoins, le conducteur allait repartir quand un autre véhicule se mit devant lui. Le chauffeur avait eu un excellent réflexe. Avec la voiture de la future maman derrière, il n'y avait plus qu'à attendre les secours et surtout, la police. Moins d'un quart d'heure plus tard, une sirène résonna dans la ville. C'était un son à nul autre pareil qui remontait le moral, qui redonnait de l'espoir et qui semblait dire : " Tenez bon ! On arrive ! Ça va aller !"
Shura s'était immédiatement approché de la conductrice et lui avait parlé pour la rassurer en tout premier lieu, puis il avait posé quelques questions pour évaluer son état. Elle était choquée, elle tremblait un peu, mais n'avait mal nulle part. Il lui passa un collier autour du cou pour bloquer ses cervicales, comme le voulait la procédure et décala le siège vers l'arrière pour permettre un meilleur accès afin de la sortir de sa voiture. Le médecin qui l'accompagnait palpa le ventre, écouta le cœur du bébé et sourit. Tout allait bien. Elle sursauta en sentant un petit coup et elle rit. Mais il fallait être prudent. Le choc avait peut-être provoqué une fissure de la poche des eaux. Avec d'infinies précautions, ils parvinrent à la sortir et à l'allonger sur le brancard. Un peu à l'écart, le chauffeur fautif était en train de s'expliquer avec les agents de la police nationale qui avait entendu le témoignage de celui qui l'avait empêché de partir. De s'enfuir, disons-le clairement. Shura s'approcha et donna les clés du véhicule à l'un des officiers pour qu'ils l'emportent à la fourrière en attendant que la conductrice puisse le récupérer. L'homme n'arrêtait pas de dire qu'il ne l'avait pas vu, mais d'ici à ce qu'il n'ait ni permis ni assurance, il n'y avait pas des kilomètres. Shura prit le volant et se dirigea vers Beauregard qui n'était pas loin.
Une fois de retour à la caserne, il avisa l'heure et s'il n'y avait pas d'intervention dans les dix minutes, il pourrait retourner à la maison. Il était huit heures du matin. Sa garde de vingt-quatre heures allait prendre fin et il avait vingt-quatre heures de repos. Pas d'appel, il alla au vestiaire se changer, informa son supérieur qu'il partait et il prit le bus qui allait le laisser devant chez lui. Avant de rentrer, il déplaça sa voiture de son stationnement. À Marseille, il ne fallait pas rester plus de vingt-quatre heures à la même place sinon les services de la fourrière qui sillonnaient inlassablement les rues de la ville, emportaient le véhicule. L'immeuble était ancien, mais correct. Il y louait un T2 au quatrième avec ascenseur qui était bien trop souvent en panne. Il y avait plusieurs personnes âgées dans le bâtiment et Shura avait menacé le syndic d'appeler les autorités compétentes s'il ne faisait rien pour le réparer correctement. Et que ça ne devait pas provoquer une augmentation des charges. Lui, il avait trente-trois ans et les quatre étages à pied étaient un très bon entrainement. Mais il y avait deux autres niveaux encore. Ça lui était arrivé de porter un monsieur qui devait avoir au moins quatre-vingts ans jusqu'au cinquième et il était redescendu récupérer son sac de provisions. Mais depuis qu'il avait parlé au syndic sans se mettre de gant, l'ascenseur fonctionnait à merveille.
Il était célibataire et n'avait pas besoin de beaucoup d'espace. Un salon avec une kitchenette et une chambre, ça lui suffisait amplement. Il était neuf heures du matin. Il prit une douche rapide et se glissa dans son lit pour quelques heures. Six tout au plus pour ne pas trop fausser son horloge interne. Un urgentiste lui avait dit un jour que c'était important pour ne pas perturber ses fonctions physiologiques. Il s'éveilla vers quinze heures trente, reposé. Il mangea un steak haché et deux kiwis. C'était suffisant s'il voulait avoir faim ce soir. Il repensa à sa dernière intervention. Il avait eu envie de frapper le gars qui avait provoqué l'accident en l'entendant raconter qu'il n'avait pas vu la voiture. C'était tellement facile de sortir ça surtout quand on est en tort. Mais les flics ne se laissaient pas avoir aisément par cet argument, heureusement. Pour penser à autre chose, il se demanda s'il allait jouer en ligne ou s'occuper d'abord de son linge qui avait fini de sécher dans la machine. Il regarda cette dernière et sourit. Elle lui faisait de l'œil avec son voyant rouge de fin de cycle qui clignotait. Et pendant qu'il pliait ses chaussettes et ses caleçons, un SMS de Dohko lui remonta le moral. Il se défoulerait en jouant au poker avec ces amis et demain, il ira au club.
Thétis venait de finir son ménage et elle se laissa tomber sur son canapé. Il ne lui restait plus qu'à s'occuper des rideaux, mais elle ferait le week-end prochain. Là, elle n'avait plus envie de bouger. Elle allait enfin pouvoir s'installer devant son ordinateur et jouer en ligne. Son conjoint dormait encore. Il travaillait comme croupier au casino de Carry-le-Rouet et il avait fait la fermeture. C'était dans cet établissement qu'ils s'étaient rencontrés, à l'époque où elle jouait aux machines à sous. Elle était déjà une joueuse en ligne, principalement de freerolls (1), mais elle n'avait jamais osé s'asseoir à une table pour faire une partie en direct. C'était assez intimidant et il fallait vraiment en vouloir pour sauter le pas. Un jeune employé qui prenait sa pause l'avait vu, là, toute seule face à sa machine en train de tirer sur le bras mécanique qui faisait tourner les cylindres. Soudain la sonnerie se déclencha et les pièces tombèrent dans le seau qu'elle plaça comme réceptacle. Il risquait de ne pas être assez grand et un homme très séduisant lui en porta un second. C'était Isaak…
— Merci, lui avait-elle dit avec son plus beau sourire.
— C'est toujours magique ces vieilles machines qui donnent leurs pièces…
— Oui… Je trouve que ça a plus de charme… on a vraiment l'impression d'gagner… Mais il n'y en a vraiment plus beaucoup…
— J'crois qu'le patron garde ces trois-là par nostalgie justement… Vous voulez jouer encore ou bien encaisser? lui demanda-t-il.
— J'crois que j'vais m'arrêter là… répondit-elle, prudente.
— Venez, j'vous emmène à la caisse…
Elle le suivit jusqu'au hall et le vit poser le seau à un guichet.
— Donnez le vôtre aussi… Salut Lyfia, tu t'occupes de la d'moiselle, s'il te plait?
— Isaak? J'savais pas qu'tu travaillais aujourd'hui…
— Tyndare est malade… coliques néphrétiques, je crois…
— Aïe… C'est super douloureux… Mon voisin en fait…
— Alors combien a gagné la d'moiselle? demanda-t-il en regardant Thétis qui lui souriait.
— Alors… Oh… Joli… Presque deux mille euros…
— Tant que ça? s'exclama-t-elle en riant, ne s'attendant pas à une telle somme.
— Espèces, chèque ou carte bancaire? lui demanda l'hôtesse de caisse.
— Oh… euh… carte s'il vous plait…
— Tu t'es inscrit au tournoi d'La Ciotat? demanda la dénommée Lyfia. Moi oui! J'espère atteindre la bulle…
— Trente joueurs sur deux-cent-cinquante seront payés…
— Vous jouez en direct? demanda Thétis, vivement intéressée.
— Ça nous arrive, mais pas dans le Casino où on travaille, c'est interdit…, lui expliqua Isaak.
— Et vous faites quoi ici?
— Croupier aux tables de poker…
— Moi je joue en ligne… j'ai pas encore osé jouer en direct dans un Casino…
— Faut un début à tout…, rétorqua Lyfia. Commencez par du cashgame comme ça vous pouvez quitter la table quand vous voulez si vous n'êtes pas à l'aise…
— Elle a raison, c'est un bon moyen pour s'habituer… mais ne l'faites que si vous vous sentez assez confiante sinon vous n'vous amuserez pas…
— Eh bien… merci pour vos conseils, fit-elle en retirant sa carte du terminal. J'vais me renseigner… Bonne fin d'soirée…
Elle retourna au Casino à trois reprises dans la semaine, mais Isaak était aux tables de poker. Il la vit de loin et lui fit un petit signe de la tête à chaque fois. Le week-end suivant, elle se rendit à La Ciotat pour regarder le tournoi qui avait commencé à dix heures du matin. Il était plus de seize heures et la bulle avait été crevée. Lyfia et Isaak faisaient partie des joueurs qui seraient payés. La jeune caissière fut éliminée vers dix-sept heures trente et fut remboursée du double du montant de son inscription. Isaak était toujours en lice. Les deux jeunes femmes s'assirent ensemble au bar d'où elles pouvaient voir la salle. Elles discutèrent de tout et de rien et Lyfia lui confia qu'Isaak n'avait pas arrêté de lui parler de" la fille de la machine à sous". Thétis sourit et baissa la tête un peu gênée. Peut-être que Lyfia trouvait Isaak à son gout et voilà qu'elle devenait sa rivale? Situation très inconfortable s'il en était.
— Tenter votre chance… Il vous plait, non? lui dit-elle avec un adorable sourire, c'est un gars génial… Moi j'ai mis la barre trop haut…
— Comment ça?
— J'suis amoureuse de mon patron, le directeur du Casino… Enfin, directeur adjoint… Monsieur Jamir, soupira-t-elle les yeux rêveurs. Il est trop craquant…
— Y a plus que douze joueurs…, observa Thétis.
— La table finale se joue à six…
— Il se lève… Il est à tapis… Oh non! Il a perdu…
— Douzième sur deux-cent-cinquante, c'est fantastique! s'écria Lyfia en se précipitant vers d'Isaak qui venait vers elles.
— Félicitations! Vous êtes un super joueur! le complimenta Thétis.
— Vous êtes venue? C'est gentil…
— J'avais envie de savoir à quoi ressemblait l'ambiance d'un tournoi, mentit-elle alors qu'elle était prête à attendre le temps qu'il aurait fallu pour lui parler à nouveau.
— J'vais encaisser mon gain et après on peut aller boire un coup en bord de mer… Il fait une journée superbe…
— Moi, j'vais vous laisser… J'arrive plus à penser clairement… On s'voit au boulot Isaak… Ciao Thétis…
— Salut…
— Alors vous vous appelez Thétis, sourit-il… C'est très joli comme prénom… Vous m'attendez-là, j'en ai pas pour longtemps…
Ils marchèrent sur le port et s'installèrent à la terrasse d'un bar. Ils sirotèrent une boisson, bavardèrent de plein de choses, firent doucement connaissance, parlant de tout et de rien, de leurs métiers respectifs, un peu de leur famille, mais surtout de leur passion pour le poker, puis il fallut songer à rentrer sur Marseille. Avec le passage à l'heure d'été, il faisait jour plus tard et les routes étaient davantage chargées les week-ends par les promeneurs qui gagnaient le littoral pour profiter de quelques heures au soleil et regarder la mer. Ils récupèrent leur voiture, mais avant de se quitter, Isaak l'embrassa. Elle se sentit fondre entre ses bras. Ils échangèrent leurs numéros de portable et dix mois après, ils emménageaient ensemble…
Elle soupira en repensant à tous ces moments. Déjà trois ans… Et que du bonheur. Mais elle n'avait toujours pas joué en direct. Elle en avait très envie, de plus en plus, mais elle craignait de ne pas être à la hauteur. Elle avait rencontré Milo avant Isaak en allant s'acheter un téléphone dans la boutique où il travaillait. Ils avaient un peu discuté et s'étaient découvert le poker comme point commun. Elle avait trouvé le jeune homme à son goût, mais il lui avait fait comprendre que la gent féminine n'était pas son genre. Ils étaient restés en contact et par la suite, elle avait fait la connaissance de Gabriel, son meilleur ami. Elle était entrée dans le cercle privé de Dohko par le plus grand des hasards, quand celui-ci était venu acheter un bar dans la société où elle travaillait pour changer le sien qui ne fonctionnait plus. Isaak venait également jouer de temps en temps chez lui avec Thétis, mais il était moins disponible à cause de ses horaires un peu fous. Il sortit enfin du lit et s'assit dans le canapé. Il avait les cheveux hirsutes et n'était pas encore tout à fait réveillé.
— Ça va mon cœur ? lui demanda-t-elle. Tu veux un café ?
— Même trois… J'ai fait un rêve trop bizarre…
— C'était quoi ?
— J'm'en rappelle pas…
— Tiens… À quelle heure tu commences ?
— Dix-sept heures jusqu'à minuit…
— Regarde… Marine vient de m'envoyer un message…, dit-elle en lui montrant le SMS.
— Soirée thérapeutique ? Qu'est-ce qui z'ont encore inventés ?
— Attends, j'demande… Le week-end prochain, y a un tournoi à Bandol… J'crois qu'Marine y va…
— Tu veux t'inscrire ?
— Non, j'arrive toujours pas à jouer en direct avec des inconnus… Quelque part, ma crainte me protège un peu d'la dépendance…
— Mouais… mais même sur le Net tu peux t'faire piéger aussi…
— Ah… Ils ont trouvé quelqu'un addict et vont lui montrer qu'on peut jouer aussi pour le plaisir et pas qu'pour l'argent…
— Du Dohko tout craché… Vas-y… comme ça tu seras pas toute seule à la maison ce soir…
— J'ai vraiment envie d'essayer en live, tu sais… Je devrais suivre le conseil que Lyfia et toi m'avez donné quand on s'est rencontré…
— Le cashgame ? Tu prends juste du liquide, ni chéquier ni carte bancaire comme ça t'es certaine de pas être tentée… Et si tu perds, tu rentres… Si tu gagnes, utilise seulement la somme que t'avais au départ… le reste c'est ton bénéfice…
— Je sais tout ça, mon cœur… C'est c'que j'vais faire… Faut que j'me lance, j'ai trop envie… Et j'vais aussi chez Dohko… Tu veux autre chose ?
— Vous mademoiselle Coral, si on a le temps… Et je suis très en forme…
— C'est même pas quatorze heures… on a largement le temps… murmura-t-elle en s'asseyant sur ses cuisses pour l'embrasser…
Tout en étant concentré sur son travail, Angelo réfléchissait. Il penchait de plus en plus pour un signe du destin. Pourquoi ce couple se serait-il trouvé sur sa route ? Pourquoi s'était-il arrêté devant l'entrée de leur immeuble ? Rien n'arrivait jamais par hasard. Comme cette femme allongée sur le plateau en inox. Son dossier disait qu'elle avait soixante-dix ans. Un cancer des poumons qui s'était répandu dans tout son corps. Est-ce qu'elle fumait ? À en juger par le tartre jauni de sa dentition, c'était fort probable. Un fumeur sur deux développera une maladie, ou plusieurs, liées au tabac. Un sur deux. Ça passe ou ça casse. Comme un coin flip (2) au poker.
Et lui ? Quelles étaient ses chances de s'en sortir ? Il le voulait bien sûr. Mais le souhaitait-il assez fort ? Saura-t-il résister à l'envie de se faire quelques dizaines ou centaines d'euros dans un tripot ? Peut-être après tout, si Marine et Dohko l'épaulaient comme ils l'avaient dit. Pourquoi ne pas essayer ? Pourquoi ne pas leur faire confiance et tenter le coup ? Pourquoi refuser une main tendue pour vous aider quand vous êtes dans la merde ? Il n'avait rien à perdre ou presque, et tout à gagner. Tout à ses réflexions et son travail, il ne vit pas le temps passer. Il termina de s'occuper du dernier corps et le remit dans le box réfrigéré. Il était presque l'heure.
— Angelo, c'est bon ? fit un homme en passant la tête par la porte entrebâillée.
— Ouais… j'ai fini…
— Parfait… Les familles de ces trois personnes seront présentes demain pour les voir dans les salons…
— C'est tout bon Charon, t'inquiète pas…
— Le motard, t'as pu faire quelque chose ?
— Le jeune type ? Ah, lui… J'ai fait tout c'que j'ai pu, mais c'est pas terrible…, soupira Angelo en secouant la tête. Il a glissé sur le bitume, une partie du visage est brulée et il a presque plus de nez… Y portait pas son casque… J'crois pas qu'la famille devrait l'voir… Il vaut mieux qu'elle garde en souvenir une belle image de lui plutôt qu'celle-là… J'ai pas réussi à reconstruire suffisamment et à camoufler les blessures… Ça se voit malgré tout… Tu veux regarder ?
— Non, j'te fais confiance… J'essaierai d'leur faire comprendre quand ils viendront… Allez, on y va… Markino et Zelos sont arrivés, ils vont prendre la relève…
— J'ai fait au mieux, s'ils veulent vraiment le voir…
— J'm'en doute…
En regagnant le domicile de Marine et Dohko, Angelo réfléchissait toujours. Mais la balance penchait de plus en plus vers eux. Ils lui avaient offert leur aide sans rien demander en contrepartie. Quand on sait ce que coûtent les séances avec un psy… Il frappa le volant et poussa un long soupir en gonflant les joues. Il avait pris sa décision. Il allait tenter le coup avec eux. Sa situation ne pouvait pas être pire, ou peu s'en faut. Avec ces deux-là, il avait tout à gagner en faisant un effort. Il se gara dans la rue, pas très loin de l'entrée et attrapa les deux sacs qui étaient restés dans le coffre. Une chance qu'elle n'ait pas été fracturée. Il avait oublié qu'il y avait son ordinateur dans l'un d'eux. Il s'apprêtait à sonner à la porte lorsqu'il entendit des voix à l'intérieur. Des rires. On était samedi, ses hôtes avaient peut-être une soirée prévue depuis longtemps. Bon, tant pis, il se fera tout petit pour ne pas les déranger. Il appuya sur le bouton et Marine lui ouvrit quelques secondes plus tard. Il était un peu plus de dix-neuf heures trente.
— Salut ! sourit-elle. T'as pris tes sacs, super ! On va les mettre dans la chambre de Shiryu, viens…
— Shiryu ? C'est qui ?
— Le petit frère de Dohko… Il est ophtalmo et il a son appart maintenant…
— Ophtalmo ? Pas mal… Vous avez des invités, j'veux pas vous déranger…
— Ah, mais pas question, répondit-elle en ouvrant la fenêtre pour aérer la pièce tout en laissant les volets clos. Cette soirée est pour toi…
— Hein ? Comment ça ?
— Soirée P&P ! (Prononcer Pi n'Pi) Pizza et poker ! Ça te dit ? Oh désolée, j't'ai tutoyé…
— C'est pas grave…
— Va prendre une douche si tu veux et tu nous rejoins au salon… Tu rangeras tes affaires demain…
— Ok… Merci…
Marine retourna auprès de ses invités et discuta un moment avec eux quand la sonnette retentit. Le livreur de pizza ne regretta pas d'avoir fait cette course vu le pourboire que la jeune femme lui laissa. Elle apporta le tout à la cuisine et Thétis l'y retrouva.
— Je vais t'aider à couper tout ça, dit-elle. On les garde dans les boites ou bien tu les mets des assiettes ?
— Merci… Euh… Regarde dans c'placard, y en a en carton… On va pas s'emmerder ce soir…
— J'adore faire la vaisselle avec un sac poubelle !
— Isaak travaille ?
— Oui… jusqu'à minuit…
— Il en fait beaucoup, non ?
— Manque de personnel… Le salaire est en conséquence, mais j'vois bien qu'il est crevé…
— Faudrait pas qui fasse une connerie à une table…
— Non, c'est clair et j'lui ai dit… Il a dit qu'son patron en avait conscience et qu'ils allaient embaucher deux autres croupiers au poker et au blackjack…
— Ouais, mais ils disent pas quand…
— De toute façon s'il est trop fatigué, il se met quinze jours en maladie, c'est tout… Je prends celle-là…
— J'arrive avec l'autre…
Les deux jeunes femmes discutèrent et plaisantèrent tout en découpant les pizzas. Thétis en emporta une avec une pile d'assiettes et fut accueillie avec des acclamations.
— Enfin ! On a faim !
— Milo, t'as toujours faim ! Shura, attrape les assiettes et pose-les sur la table, s'te plait…
— Oui m'dame… Dohko est pas rentré ?
— Y va pas tarder, répondit Marine en arrivant avec un autre carton. Y m'a envoyer un SMS y a deux minutes…
— Marine, j'crois qu'votre invité est un peu gêné, sourit Milo.
— Angelo, viens que j'te présente tout le monde… Voilà Milo Antarès, joueur en ligne et direct… Thétis Coral, joueuse en ligne également, Shura Caprico, il joue des tournois en fictif en ligne de temps en temps, du freeroll (2) aussi et il anime un club de poker pendant son temps libre… Il initie des jeunes et des moins jeunes… Gabriel Versal, lui c'est un professionnel. Il fait beaucoup d'tournois et vit d'ses gains… Les amis, voici Angelo Di Molina…
— Yo, fit Milo. Alors, y parait que t'es accro ?
— Hein… Euh…
— Angelo, ils connaissent ton histoire et ils sont là pour t'aider…
— Mais… mais comment ! Pourquoi tu déranges tes amis pour moi ?
— Angelo, fit Thétis en lui prenant le bras pour l'emmener s'asseoir sur le canapé. Si ça nous dérangeait, on s'rait pas là, sourit-elle en lui mettant une assiette dans les mains avec un morceau de pizza dedans. Alors tu manges, tu bois, tu discutes et après, on va jouer…
Les autres s'étaient installés autour de la table basse pour manger quand Dohko fit son entrée.
— Salut tout le monde ! Vous êtes tous là ! Génial ! J'vais prendre une douche et j'arrive ! lança-t-il à la cantonade.
— Vous vous connaissez tous depuis longtemps ? demanda Angelo en mordant dans sa pizza.
— Gabriel et moi depuis qu'on est gamin, expliqua Milo. On a fait nos premiers pas au poker, on avait quoi… dix ou onze ans ? C'est lui qui m'a appris d'ailleurs… J'ai fait mes trois ans de psycho à la fac et j'ai rencontré Dohko qui est spécialisé dans les addictions, mais j'ai arrêté… J'ai découvert le holdem en ligne y a presque douze ans et ma foi, ça se passe bien… À côté, j'travaille à temps partiel dans une boutique de téléphonie mobile ce qui me laisse du temps pour jouer… Poursuivre des études, c'était pas vraiment pour moi…
— J'ai failli très mal tourner, avoua Shura. J'me suis fait interdire de casino après avoir perdu quatre fois mon salaire et j'ai pas pu payer mon loyer pendant plusieurs mois… j'ai trop insisté, je croyais que j'allais m'refaire… Et soudain, j'ai eu la certitude que ça finirait mal… J'suis marin-pompier, j'connais pas mal de médecins et on discute souvent avec eux quand on amène des gens aux urgences… C'est comme ça, en parlant, qu'y en a un qui m'a donné les coordonnées de Dohko qui m'a aidé à m'en sortir… On est devenu ami et j'arrive à m'gérer, à résister à l'envie qui est parfois très forte… Encore quelques semaines et je pourrai retourner au Casino… La tentation j'l'élimine au club et sur les sites où tu mets pas d'argent… Voir les gens apprendre à jouer, progresser et y prendre du plaisir, c'est génial… Et toi ?
— J'suis… j'suis thanatopracteur…
— Thana quoi ? s'écria Milo.
— Thanatopracteur… Je m'occupe des corps des défunts pour qu'ils soient présentables aux familles au funérarium…
— Oh con ! (3) Ça doit pas être facile…, murmura Thétis.
— Non en effet… Mais avec le temps et l'expérience, on apprend à s'blinder… Et toi ?
— J'ai fait la connaissance de Milo en achetant un téléphone dans la boutique où y travaille… On a un peu parlé et on s'est aperçu qu'on aimait le poker… J'ai rencontré Gabriel un peu plus tard…
— Moi j'ai découvert le poker très jeune comme Milo l'a dit…, expliqua Gabriel à son tour. Mon père y jouait et toute sa paye y passait… Quand il perdait, il passait ses nerfs sur sa sœur, son fils et moi… Quand il était dans un bon jour, il nous apprenait avec mon cousin Hyoga…
— T'aurais pu être dégouté du jeu à cause de son attitude… observa justement Angelo.
— Mouais… Sauf que non… Aussi curieux que ça paraisse… Plus tard, on a découvert le poker en ligne avec Milo… J'ai fait des études de lettres classique et moderne pour être prof… Quelques jours avant la rentrée où je devais commencer dans un lycée, j'étais à la caisse dans un petit supermarché quand y a eu un braquage… Les gars ont tiré en l'air, une balle a ricoché et je l'ai prise dans l'épaule… J'ai développé un syndrome d'ochlophobie et un peu d'agoraphobie, la peur de la foule et la peur de sortir de chez moi… Je connaissais Dohko depuis longtemps et il a été mon thérapeute… il venait à la maison… J'ai parfois encore un peu de mal quand il y a trop de monde, mais ça va beaucoup mieux… En parlant pendant les séances, on a découvert qu'on aimait le poker tous les deux et y m'a conseillé d'jouer en ligne et d'essayer le cashgame dans les Casinos si mon niveau était assez bon. J'ai progressé et maintenant j'fais des tournois et j'vis d'mes gains…
— Faut jouer souvent non ? demanda encore Angelo.
— J'fais du cashgame dans les établissements d'la région tous les jours ou presque et j'fais régulièrement des tournois… Cet après-midi j'étais au Pasino Grand d'Aix… C'est une bonne thérapie de voir beaucoup de personnes dans un même espace… Surtout que c'est ultra sécurisé… J'aime encore plus le poker que d'rester enfermé devant mon pc… Le jeu en live c'est c'que je préfère et de loin…
— Et t'as pris combien aujourd'hui ? murmura Milo pour le taquiner.
— Suffisamment…, grinça le professionnel qui n'aimait pas répondre à se genre de questions parce que ça ne regardait personne de savoir ce qu'il gagnait en si peu de temps alors que ces amis avaient tous un métier beaucoup plus contraignant que le sien.
— Et moi, reprit Thétis, je suis secrétaire-comptable dans une société de froid industriel et je joue en ligne comme Milo… Mais j'ai très envie d'essayer le direct… J'ai rencontré Dohko quand il est venu acheter son bar là où je travaille parce que le sien ne fonctionnait plus et en discutant, on a découvert qu'on était des joueurs de poker… Et mon copain est croupier au Casino de Carry-le-Rouet… Tu connais ?
— Oui… J'y suis déjà allé, opina Angelo.
— Me voilà ! Vous m'avez laissé d'la pizza j'espère ! s'écria Dohko en se précipitant sur un morceau.
— Il en reste encore dans la cuisine, espèce de goinfre ! le chambra Marine.
— Comment ça goinfre ? Attends ! J'ai passé un après-midi de fada (4) ! Le gars que j'devais évaluer a pas arrêté de s'contredire, de faire le malade mental avant d'revenir à une attitude sérieuse et responsable… C'était pas facile et l'enquêteur s'en est bien aperçu…
— Et ta conclusion ? demanda Thétis.
— Il est sain d'esprit… C'est un bluffeur… Je pense qu'il a juste pété un plomb pour une raison qui veut pas dévoiler… J'crois qu'c'est la clé du problème… Il sera examiné par un autre psy à ma demande… Bon. Assez parlé de ce malade… Angelo, t'as pris ta décision ?
— Ben quand j'vois tout c'que vous faites pour moi, j'peux pas refuser… Toute la journée, j'ai réfléchi et j'me suis convaincu qu'la meilleure chose pour moi, c'est d'miser sur vous…
— On a tous des parcours différents, reprit le psychiatre, et le poker est très important pour nous, comme pour toi… On est tous en mesure de t'aider à te gérer…
— Je l'ai installé dans la chambre de Shiryu, précisa Marine en posa sa main sur l'épaule de son colocataire.
— Parfait ! En rev'nant, j'ai pris une tarte aux fraises et deux bouteilles de champagne pour fêter la bonne décision d'Angelo.
— Et si j'avais décidé l'contraire ?
— Ben, on les aurait bues quand même !
Tout le monde éclata de rire. La tarte était délicieuse et fut rapidement dévorée tout comme les bouteilles qui furent vite vidées. Marine sortit un pack d'eau qu'elle plaça dans l'angle du mur du fond.
— Les mecs, c'est l'heure de jouer ! déclara Dohko.
— Les mecs ? Et nous on est des ficus ? le chambra Marine.
Dohko lui envoya un baiser de loin avec son plus beau sourire et entraina ses invités derrière lui vers une porte à double battant qu'il ouvrit en grand. Et là, devant les yeux ébahis d'Angelo, une pièce visiblement réservée au jeu se dévoila. Il s'agissait du salon de l'appartement contigu que Dohko avait également acheté et dont il avait fait percer la cloison de séparation. Toute la décoration avait le poker pour motif. La table bien sûr qui pouvait accueillir dix joueurs, les deux lustres suspendus au-dessus, les tableaux sur les murs en lambris de couleur acajou, les appliques. Même la façade du bar avait quatre grandes plaques de verre feuilleté rétroéclairé habillées des quatre as et l'assise des tabourets était un jeton. Jusqu'aux dalles qui recouvraient le sol et qui étaient ornées de cartes à jouer. Seuls les fauteuils n'avaient aucun motif. La baie vitrée laissait entrer généreusement la lumière dans la journée et s'ouvrait sur une partie de l'avenue du Prado et la statue de David et plus loin, la mer. Mais comme il faisait presque nuit, Dohko ferma les volets roulants et tira les rideaux.
L'éclairage était diffus, très doux et la musique d'ambiance à peine audible et nullement gênante dans la pièce insonorisée comme toutes les chambres. Il y avait une odeur d'encens très agréable et un léger courant d'air probablement dû à la climatisation. Angelo commençait à se demander combien tout cela avait bien pu coûter. Sans parler du luxe du reste de l'appartement. Le loyer devait être exorbitant. Marine découpa le pack d'eau et plaça une bouteille à côté de chaque siège puis alla en chercher une septième.
— Le premier qui perd fera le croupier pour les autres, lança Thétis en souriant.
— Comme d'habitude, ma jolie, rétorqua Milo en l'enlaçant pour lui déposer un baiser sur le front.
— Bien ! Aller ! Tout le monde s'assoit…
Le psy disparut derrière le bar pour en revenir avec une mallette de jetons et un râteau qu'il mit sur la table. Angelo regarda les personnes qui l'entouraient et se dit qu'il aurait pu tomber plus mal. Dohko en avait aidé plusieurs à se sortir de l'addiction du jeu et ça avait marché. Même Gabriel dont le problème n'avait rien à voir avec une quelconque dépendance au jeu. Peut-être que sa chance était en train de tourner et que sa bonne étoile avait décidé d'arrêter de lui faire la gueule. Il prit donc la ferme résolution de lui faire confiance et de remettre, pour un temps, son avenir entre ses mains avant d'en reprendre le contrôle. Il récupéra ses jetons et observa Dohko mélanger les cartes. Un vrai pro ! Et la partie commença.
Mais ce qu'Angelo ignorait, c'est que l'un des invités était là pour l'évaluer. Il fallait tester son niveau avant de lui parler des parties en freerolls. Et qui mieux qu'un professionnel du poker pour ça. Gabriel ne le lâcha pas des yeux et analysait son style de jeu. Était-il un joueur serré qui choisissait ses mains de départ avec rigueur ou plutôt large qui allait souvent voir le flop ? Connaissait-il bien les statistiques ou jouait-il un peu au hasard ? Quant à ses tells (5), avec Dohko, ils étaient à même de les repérer rapidement avec une précision assez correcte. Se grattait-il le nez s'il avait une bonne main ? Son regard changeait-il d'expression quand il en avait une mauvaise ? Bien sûr, il ne fallait pas oublier qu'il n'y avait aucun challenge dans cette partie. Seuls, la décontraction et le plaisir étaient de mise. Tous ces indices étaient donc à relativiser. Le comportement pouvait se modifier en fonction des enjeux.
Dohko lui avait proposé son aide et il ne faisait pas les choses à moitié. Il avait immédiatement senti que cet homme presque évanoui devant chez lui avait, certes, un problème, mais un de ceux qu'il était capable de traiter. Son instinct le lui avait soufflé dans le creux de l'oreille. Il s'était spécialisé dans la dépendance aux jeux. Aussi bien tout ce qui se jouait en Casino que sur Internet ou ceux de la Française des jeux, les tickets de grattages ou le loto. Les paris hippiques et sportifs pouvaient également être considérés comme addictifs. Bien sûr, il fallait que Marine soit d'accord, mais il savait comment lui présenter ses arguments et il la connaissait bien. Elle avait un cœur énorme sinon, elle n'exercerait pas le métier d'infirmière dans un service d'oncologie. Et il n'aurait pas beaucoup à insister puisqu'elle l'avait d'elle-même installé dans la chambre de son frère.
Thétis fut la première à sortir de la partie. Elle envoya son tapis avec un brelan de valets qui se heurta à une couleur de Marine. Ensuite ce fut Shura puis Angelo. Marine perdit à son tour puis Dohko. Il ne restait que Gabriel et Milo, mais c'était loin d'être équilibré. Le professionnel avait beaucoup plus de jetons que son adversaire. Malgré ses tentatives et une bonne lecture du jeu, Milo termina second. Il était tout juste une heure du matin, et tout le monde fut d'accord pour faire une seconde partie. Les bouteilles d'eau étaient à moitié vides et une petite pause fut la bienvenue pour satisfaire un besoin naturel ou grignoter un morceau de pizza. Cette fois-ci, Angelo était dans le tiercé final avec Gabriel et Thétis qui finirent en tête à tête avec encore une victoire du pro.
— J'veux plus jouer contre toi ! s'exclama la jeune femme blonde. C'est impossible de gagner !
— J'suis pas invincible, pourtant… Dohko m'a déjà battu et Milo aussi…
— Peut-être, intervint Marine en souriant, mais tu remportes quatre-vingt-dix pour cent des parties qu'on fait…
— Et ce soir, c'est cent pour cent…, renchérit Milo. Et si tu faisais simplement croupier de temps en temps pour nous laisser une chance ? le taquina-t-il avec un clin d'œil.
— Pourquoi tu joues pas en live ? demanda Angelo à Thétis qui avait dit plus tôt qu'elle avait envie de se lancer. C'est pourtant ce que tu fais ici, non ?
— Y a pas d'enjeu ici, pas d'argent…, lui expliqua-t-elle. Le cashgame c'est un autre monde pour moi… J'ai peur d'avoir trop de tells (4) visibles et d'être lu trop facilement… mais j'en ai tellement envie…
— J'te confirme que t'as des tells, lui dit Gabriel, mais on en a tous et ça se gère…
— Dit celui qui ressemble à un glacier sibérien, rétorqua-t-elle en riant.
— Ça s'apprend et ça s'travaille, fit Dohko à son tour qui était bien au fait du langage corporel inconscient.
Il accrocha le regard de Gabriel et lui fit signe de le rejoindre dans un coin du salon.
— Alors ? fit le psy.
— Il a beaucoup de potentiel… Quelques tells qui peuvent s'atténuer avec de l'entrainement… Il connait bien les statistiques et les probabilités de bases, mais il compte trop sur la chance… Parfois il joue des mains qu'il devrait jeter ou le contraire…
— J'en suis arrivé aux mêmes conclusions… Si on veut qu'il fasse des freerolls pour constituer sa bankroll, tu penses que son niveau est suffisant ?
— Peut-être, mais quelques leçons de stratégie lui seraient très profitables…
— T'es prêt à m'aider ?
— Toujours, tu l'sais…
— Ok… On verra comment on s'organise…
— Pour l'instant j'crois qu'on devrait tous aller se coucher…
— Non, sans blague ! sourit Dohko. Il est quand même presque quatre heures… Bon les enfants… Vous savez que j'vous adore, mais j'crois qu'il est l'heure d'aller dormir…
Après s'être fait un peu chambrer par ses amis, Dohko retrouva le calme de son appartement avec Marine et Angelo qui avaient rangé la salle de poker.
— Demain, y fera jour, fit-il en s'étirant et en bâillant. Je commence à me faire vieux pour les nuits blanches à une table de poker…
— On dort demain, dit Marine. Aucune importance…
— J'avoue que j'ai du mal à réfléchir, là, fit Angelo en terminant d'aider Marine à débarrasser la table basse.
— C'est l'adrénaline qui s'en va et on a l'coup d'barre, déclara doctement le psy. Tu vois ? Ça veut dire que tu t'es pris au jeu et y avait pas d'argent à la clé… Allez ! Bonne nuit tout le monde…
— Bonne nuit…
— À demain… Enfin… À tout à l'heure…
Angelo se glissa dans le lit plus confortable que le canapé et repensa à cette soirée. Il avait adoré. Il s'était senti intégré au groupe comme jamais ça ne lui était arrivé avec les amis de son ex. Avec eux, il avait toujours eu l'impression d'être la cinquième roue du carrosse, celui qu'on accepte parce que c'est le copain de leur copine, mais qui ne fait pas vraiment du cercle et qu'on essaie encore de comprendre comment elle a pu tomber amoureuse d'un croque-mort. Comment parler avec un type qui voit des cadavres à longueur de journée ? C'est bizarre, non, de faire ce genre de métier ? De l'avoir choisi si jeune ? Mais personne ne lui avait demandé pourquoi il avait décidé d'exercer la thanatopraxie. Les amis de Dohko non plus ne lui avait pas posé la question. Mais ils venaient à peine de le rencontrer et il savait au fond de lui qu'ils finiraient par s'enquérir des raisons de sa décision. Par curiosité bien sûr, mais surtout pour apprendre à mieux le connaitre et par là, l'intégrer davantage à leur petit groupe.
Il ne s'était pas senti jugé, mais accepté. Certains avaient eu un problème identique au sien sauf Milo et Thétis. Marine et Shura avait eu besoin de Dohko à cause de leur dépendance et Gabriel pour une phobie. Mais ce qui les liait les uns aux autres, c'était avant tout le respect et la compréhension. Et bien sûr, le poker. Ce jeu de cartes si fascinant et excitant. Si dangereux aussi quand l'argent s'en mêle. Ou plutôt quand le joueur y mêle l'argent. La bonne fortune, ça va, ça vient. Aujourd'hui elle vous sourit de toutes ses dents et vous êtes heureux comme un poisson dans l'eau. Demain elle vous mord sauvagement avec ces mêmes dents et vous dévalez tout schuss les neuf cercles de l'enfer.
À mesure qu'il sombrait dans les bras de Morphée, Angelo se disait qu'il avait pris la bonne décision. Pour les rembourser de leur gentillesse, même s'ils ne voulaient pas en entendre parler, il se fit la promesse de tout faire pour s'en sortir, pour qu'ils soient fiers de lui, de ses efforts, afin qu'ils n'aient pas la désagréable impression d'avoir tendu la main à un ingrat. De plus, il avait le désir de progresser. Il savait qu'il était loin des compétences de Gabriel ou de celles de Dohko, mais s'il pouvait se considérer comme un amateur de très bon niveau, ça ne lui déplairait pas d'apprendre davantage. Pour l'instant, il fallait qu'il gère cette irrépressible soif de jouer dès qu'il avait un peu d'argent comme s'il lui brûlait les doigts. Ça allait être dur, il commençait tout juste à en prendre conscience. Mais il en avait envie et il allait tout faire pour tenir cette promesse faite à lui-même…
À suivre…
Le terme "direct" ou "en live "que je vais souvent employer signifie jouer au Casino, en vrai de vrai face à des adversaires bien réels.
Le terme "online" ou "en ligne" signifie jouer sur Internet.
Le terme "Casino" où l'on joue au poker, entre autres jeux, aura une majuscule pour le différencier du casino où on fait les courses pour manger. ^^
(1) Freeroll = Tournoi de poker en ligne gratuit. Certains freerolls qualifient à des tournois payants, d'autres rapportent directement de l'argent sous réserve de bonnes performances.
(2) Coin flip = Littéralement chiquenaude sur une pièce (un pile ou face, quoi…). Une confrontation de deux joueurs à tapis ou chacun a environ 50 % de chance de gagner (généralement, entre 45 et 55 %).
(3) Oh con ! = Expression qui marque l'étonnement et se retrouve souvent en début de phrase dans la région marseillaise.
(4) Fada = Expression provençale qui veut dire fou.
(5) Tell ou tells = Comportements, réactions et attitudes incontrôlées et involontaires d'un joueur en fonction des cartes qu'ils reçoit ou en cours de partie suivant les cartes dévoilées, les mises, les relances et la hauteur du pot. Petits indices comportementaux qui en disent très long sur vous et votre jeu à vos adversaires. Ça fait partie du langage corporel inconscient, mais avec des efforts, de l'entrainement et surtout une prise de conscience, certains peuvent être contrôlés ou même éliminés.
Au Poker les quatre couleurs sont PIQUE, CARREAU, TREFLE et CŒUR et non pas rouge et noir. ^^ En anglais, puisque c'est la langue du poker c'est, dans le même ordre : SPADES, DIAMONDS, CLUBS, HEARTS.
Hiérarchie des mains
— Une CARTE HAUTE = si aucun joueur n'arrive à former ne serait-ce qu'une paire avec les cartes dévoilées sur le tapis, celui qui à la carte la plus élevée remporte le pot.
— Une PAIRE = deux cartes de même valeur. Par exemple 2 DAMES.
— Un BRELAN = trois cartes de même valeur. Par exemple 3 HUIT
— Une QUINTE = cinq cartes qui se suivent de couleurs différentes. Par exemple 5D– 6C – 7H– 8D – 9S toutes couleurs confondues.
— Une COULEUR = cinq cartes qui ne se suivent pas, mais de la même couleur. Par exemple 7 – VALET – 10 – 2 – DAME toutes à COEUR. La couleur avec la hauteur la plus élevée remporte le pot.
— Un FULLHOUSE ou FULL en abrégé = Un BRELAN associé à une PAIRE. Par exemple un FULL aux HUIT par les VALET c'est un brelan de HUIT et une paire de VALETS. Il faut associer les cartes servies au joueur avec celles découvertes sur le tapis.
— Un CARRE = quatre cartes de la même valeur. Par exemple le plus beau 4 AS. Mais 4 DEUX peuvent aussi très bien faire l'affaire et gagner le pot. Le carré est une combinaison très forte quelle que soit sa hauteur.
— Une QUINTE FLUSH ou QUINTE à la COULEUR = 5 cartes qui se suivent de la même couleur. Par exemple 8 – 9 – 10 – VALET – DAME à CARREAU
— Une QUINTE FLUSH ROYALE = 5 cartes qui se suivent de la même couleur hauteur AS. Par exemple 10 – VALET – DAME – ROI – AS à PIQUE. Elle est appelée royale parce qu'elle est hauteur AS. C'est LA combinaison imbattable au poker. Statistiquement, il existe 1 chance sur 30 000 de l'obtenir, mais qui sait… La chance peut avoir envie de vous faire un magnifique sourire.
