Disclaimer : l'univers de Saint Seiya que vous reconnaîtrez aisément appartient à Masami Kurumada. Je ne retire aucun profit de l'utilisation de cette œuvre si ce n'est le plaisir d'écrire et d'être lue.
Note de l'auteur : j'ai un peu mélangé les quatre groupes de personnages, les Chevaliers, les Marinas, les Guerriers Divins et les Spectres. Ne chercher aucune rivalité entre eux si ce n'est autour des tables de poker. Ils vous paraitront parfois OOC, mais à une table de poker personne n'est vraiment lui-même. Je ferai de mon mieux pour limiter le décalage avec ce que nous connaissons. Il y aura également quelques personnages de The Lost Canvas et de Soul of Gold uniquement parce que je ne veux pas créer d'OC si je peux l'éviter. Je leur ai aussi conservé leurs couleurs de cheveux de l'animé. ^^
Dans les dialogues, j'ai tenté de retranscrire notre langage de tous les jours avec des négations absentes et des syllabes avalées, ce qui crée un contraste avec la narration d'un style plus habituel. Je trouve que ça donne plus de réalisme à l'histoire et aux personnages. Il y aura également certains mots et certaines expressions typiques de Marseille et la région provençale qui seront expliqués en fin de chapitre. Je ne suis pas une professionnelle du poker aussi si vous constatez des erreurs, n'hésitez pas à m'en faire part afin que je corrige.
Les flashbacks seront en italiques. S'il y a des conversations téléphoniques dans les dialogues, et il y en aura, le correspondant sera également en italique, mais vous ferez la différence, j'en suis sûre.
Les termes "poker, pokériste, jeu, jouer, joueur, cartes, tournois, tables, Casino, tripots" et quelques autres vont revenir souvent. Ils ne possèdent pas énormément de synonymes, voire même aucun, aussi vous voudrez bien excuser leur répétition inévitable dans le texte.
Les cartes auront une majuscule pour les distinguer du reste de la narration. Par exemple : une paire de Deux. Un Roi. Un Neuf. Le vocabulaire spécifique au poker sera annoté et expliqué à la fin de chaque chapitre lorsque ce sera nécessaire. Les mises à jour ne seront peut-être pas régulières tout simplement parce que j'ai une vie en dehors de l'écriture de fanfictions. Merci de votre compréhension et bonne lecture.
Fealina07 : Coucou ! Je vais bien merci. Toi ça à l'air d'aller impeccable ! Une quinte flush c'est rare, j'espère qu'elle t'a laissé un bon souvenir. Ça me fait plaisir si tu t'amuses. Nouveaux persos… Shaka ? Ikki ? Mû ? Kanon ? Kassa ? Non, pas Kassa. Je crois que personne ne l'aime à lui. En même temps c'est fait pour, il en faut bien qu'on aime détester. Si c'est Shaka, on ne va pas trop le voir, mais un peu quand même. Pareil pour Mû. Maintenant si c'est Kanon, tu es ma nouvelle meilleure amie ! XDD J'en suis encore à mettre les choses en place donc tous les personnages ne sont pas encore là.
Je suis très contente que cette histoire te plaise et merci beaucoup pour ta review. Voici le suivant, bonne lecture.
Poker
Chapitre 4
Samedi 3 février 2029, Carry-le-Rouet à une trentaine de kilomètres à l'ouest de Marseille, France…
— Je suis excitée et anxieuse, fit Thétis en descendant de la voiture de Dohko.
— Ça va aller, la rassura Marine en passant son bras autour des épaules de son amie.
— J'vais rester au loin et observer, lui dit le psychiatre. Si ça va pas, tu sors de la table et tu m'rejoins, c'est tout…
— Mais toi tu veux pas jouer ?
— T'inquiète… Ce s'ra pour une autre fois, lui sourit le thérapeute plutôt fier d'être accompagné par deux si séduisantes jeunes femmes.
— Tu vas sûrement voir Issak, fit l'infirmière pour l'encourager.
— J'aurai aimé faire mes premiers pas en live avec lui, leur confia la jolie secrétaire, mais les salariés n'ont pas le droit de jouer dans leur Casino ni même dans le groupe qui les emploie. Ils doivent jouer dans un autre…
— Comme ça, y sont pas accusés de tricher… Heureusement qu'on a deux Partouche et un Barrière dans le coin… (1)
La saison balnéaire était encore loin, mais l'établissement était déjà bien fréquenté par les gens de la région. C'était vendredi et si les touristes étaient encore très rares, les joueurs du coin profitaient que le Casino soit en bord de mer pour respirer un peu l'air marin malgré le froid. Après un repas au restaurant sur le port, ils tentaient de faire fructifier les quelques euros qu'ils leur restaient dans l'espoir avant tout de ne pas les perdre. Et ça marchait pour certains. Thétis, Marine et Dohko entrèrent dans le hall et se dirigèrent vers les caisses. Soudain la secrétaire accéléra le pas.
— Lyfia ! fit-elle en agitant la main.
— Thétis ! Salut ! Ça fait longtemps ! Comment tu vas ?
— Bien et toi ?
— J'viens d'commencer, j'fais la fermeture… Alors ? Tu t'lances ? Ça y est ?
— Oui… Enfin… J'suis venue avec des amis qui vont m'tenir la main, plaisanta Thétis.
— Tu verras, ça va bien s'passer… Combien de jetons tu veux ?
— Cent euros pour démarrer… Et toi Marine ?
— Pareil… Dohko ?
— J'regarde pour l'instant, j'suis votre bouée d'sauvetage, tu t'rappelles…, sourit le thérapeute.
— C'est possible d'être à la même table ? demanda l'infirmière.
— J'vais vous arranger ça… Voilà… la six… C'est une dix places, mais il n'y a que cinq joueurs… avec vous ça f'ra sept… Isaak est à la neuf… Amusez-vous bien…
— Merci Lyfia… M'en veux pas si j'te prends ton argent… dit-elle à Marine avec un petit air désolée.
— Du Tout ! Avec l'argent que je te prendrai, j'te ferai un cadeau, plaisanta l'infirmière.
— Mais… Ce sera mon fric !
— C'est ça qui est drôle…
Tout en se dirigeant vers leur tables, Thétis expliqua à ses amis comment elle avait fait la connaissance de Lyfia. S'ils savaient comment elle avait rencontré son compagnon, elle n'avait jamais parlé de la jeune femme. Elles s'étaient revues à plusieurs reprises lorsqu'elle avait accompagné ou récupéré Isaak après le boulot à l'époque où ils n'avaient qu'une seule voiture. Par la suite, ils avaient acheté une moto de petite cylindrée qu'Isaak utilisait pour se rendre au Casino.
Les deux jeunes femmes firent un léger signe de la tête à Isaak qui leur sourit et revint à ses cartes. Elles présentèrent leur pièce d'identité, saluèrent les joueurs et s'installèrent. Elles sortirent les jetons de leur boite et les placèrent sur la table. La main fut remportée par le joueur à la gauche de Marine. Le croupier rassembla les jetons pour les diriger vers le gagnant puis récupéra les cartes pour les mélanger et les distribuer à nouveau pour une nouvelle partie. La jeune femme était la première à parler et ouvrit une main sans potentiel qu'elle jeta immédiatement. Thétis était de grosse blind avec un Valet de cœur et un As de trèfle. Plusieurs joueurs misèrent pour entrer dans la main et le croupier dévoila un flop rainbow (2). Un Dix, un Quatre et un Roi. Ça n'avait rien d'extraordinaire sauf pour Thétis qui avait un tirage quinte ventrale puisqu'il ne lui manquait que la Dame si elle sortait au turn ou à la river (3). Trois joueurs se couchèrent (4) et il ne restait que Thétis, une femme d'un certain âge et un homme dans la cinquantaine. C'était à lui de parler donc soit il checkait (5), soit il misait, soit il se couchait à son tour.
Thétis ne bronchait pas. Elle était nerveuse et craignait que cela ne se voit. Mais un rapide coup d'œil à Marine qui souriait, la rassura. Pour elle, ça voulait dire qu'elle avait la bonne attitude. L'homme misa une dizaine d'euros avec ses jetons, juste de quoi appâter, dire qu'il avait du jeu, mais qui pouvait s'améliorer si le tirage était favorable. La femme se coucha et Thétis inspira profondément pour calmer les battements de son cœur. C'était une première pour elle. Ce n'était plus ses amis qu'elle avait en face, mais un illustre inconnu. Malgré tout, ce qu'elle savait pouvait lui servir. L'homme semblait avoir un tic à la paupière gauche, ça ne pouvait pas être considéré comme un tell. Elle manipulait ses jetons pour occuper ses doigts pendant qu'elle revoyait ses probabilités sachant qu'elle avait une chance sur trois de trouver sa dame. Et cette chance, allait-elle sourire à la débutante qu'elle était ? Elle décida de suivre la mise et vit le froncement de sourcils du joueur. Le croupier dévoila le turn, un Six.
Son cœur se calma. La carte ne changeait rien pour elle, mais peut-être pour son adversaire. Après quelques secondes le joueur misa une quinzaine d'euros, un peu plus que la première fois. Thétis prit le temps de réfléchir, de passer en revue tout ce qu'elle connaissait en matière de statistiques et là, elle avait une chance sur cinq environ de toucher sa quinte, de voir cette Dame qui lui manquait. Une chance sur cinq à la river. La prudence et le froncement de sourcils de son adversaire lui imposèrent de se contenter de suivre la mise et d'attendre la dernière carte, la river. Quelques secondes de patience et le croupier retourna une Dame de pique ! La chance du débutant venait de lui sourire. Ce que son adversaire pouvait avoir de mieux était un brelan s'il avait une paire servie alors qu'elle avait une quinte. Elle était certaine d'avoir la meilleure main. L'homme misa trente euros et Thétis envoya son tapis.
Elle était sûr d'elle. Elle sentit le regard de son adversaire qui tentait de la lire, de voir s'il pouvait déceler quelque chose qu'il lui indiquerait qu'elle bluffait ou qu'elle avait du jeu. Les secondes s'égrainaient, ça devenait difficile pour la jeune femme qui ne quittait pas le tapis des yeux, qui se concentrait pour ne rien laisser paraître. Elle respirait le plus calmement possible, mais elle avait la bouche terriblement sèche. Elle comprenait mieux pourquoi elle voyait toujours les joueurs avec une boisson. Même quand elle jouait chez Dohko, il y avait toujours des bouteilles d'eau et elle en aurait bien eu besoin. Son adversaire jeta ses cartes et Thétis remporta le pot. Elle se retint de montrer sa joie trop ouvertement, ce n'était pas de bon ton. Si un joueur venait de gagner, un autre venait de perdre, il ne fallait pas l'oublier et ne pas retourner le couteau dans la plaie. La débutante en cashgame live venait de doubler son stack.
De son côté, Dohko avait suivi cette première main avec un grand intérêt et eut un petit rire en voyant Thétis ramasser le pot. Il savait qu'elle en été capable. Il s'assit au bar et commanda un jus de fruits. Il observait la salle, entendant le bruit de fond des jetons et des discussions entre joueurs. Dans une autre pièce, il y avait les indétrônables machines à sous qui ne donnaient pas souvent leur trésor, mais parfois ça arrivait et alors on entendait la sirène de la machine et les rires des gagnants. Mais au final, le Casino était toujours le grand vainqueur. Il avisa une entrée barrée d'un cordon de velours rouge qui en interdisait l'entrée. La salle n'ouvrirait qu'à vingt heures et contenait les tables de blackjack, de baccarat, de roulette et davantage de tables de poker dont les enjeux étaient beaucoup plus élevés, un minimum de mille euros pour jouer. Son regard errait sans but précis sur tout ce monde et revenait souvent vers Marine et Thétis. D'un coup d'œil, il vit qu'elles avaient augmenté leur stack et il fut content. Soudain il se figea telle une statue de marbre. Il venait d'apercevoir une chose dont il avait perdu l'espoir de la revoir un jour. Enfin peut-être pas totalement, mais ni aujourd'hui ni ici.
Cette longue chevelure d'un vert anis devait certainement faire ressortir deux magnifiques yeux fuchsia aussi lumineux que dans son souvenir. Mais était-ce vraiment lui ? Il n'avait rencontré personne d'autre avec une telle couleur. La silhouette était presque identique, élégante, racée. La démarche était souple et tout le monde se retournait sur le passage de cette personne tant elle était charismatique. Dohko expira fortement. Il était resté en apnée tout au long de son observation, complètement stupéfait de retrouver cet homme ici. Il n'était pas du tout préparé à ce qu'il ressentait et qu'il avait du mal à canaliser. Le comble pour un thérapeute qui apprend tous les jours à ses patients à se contrôler. L'homme disparut derrière une porte marquée "Réservé au personnel". Qu'allait-il faire là ? Il plongea dans son verre et une foule de souvenirs lui revinrent en mémoire. Des souvenirs vieux de plus de quinze ans…
La salle était bien éclairée. Même s'il s'agissait d'un tripot clandestin, les choses étaient bien faites. Il y avait trois tables dans l'appartement et on ne pouvait y entrer que si on avait été recommandé par quelqu'un et que l'on connaissait le mot de passe. Il y avait un caissier, un videur et trois croupiers. Les gars qui étaient là jouaient des sommes parfois énormes, mais la mesure était de mise. Le responsable de la salle ne voulait pas de problème. Dohko s'était acquitté de son droit d'entrée et alla s'asseoir à la place qui lui avait été indiquée. Il y avait six joueurs, il serait le septième. Il s'installa, garda ses lunettes sur le nez et entra dans la partie. Il gagna quatre mains et en perdit une. Ses études en psychologie et en psychiatrie l'aidaient beaucoup dès lors qu'il fallait décrypter le langage corporel. Un dernier joueur vient s'asseoir. Il était grand, élégant, terriblement séduisant. Dohko ôta ses lunettes d'un geste lent pour mieux le voir. Ses cheveux vert anis faisaient ressortir le fuchsia lumineux de ses prunelles. Jamais il n'avait vu un homme aussi sexy. Vêtu d'un jeans et d'une simple chemise violette sur un t-shirt noir, il avait un incroyable charisme. Lorsqu'il accrocha son regard, Dohko eut l'impression d'être un papillon épinglé sur une plaque de liège.
Les heures passèrent et tous les deux avaient bien augmenté leur tas de jetons. Pourtant, quelque chose avait changé durant cette partie. C'était subtil, et les autres joueurs n'avaient rien remarqué. Ils s'observaient non plus pour lire l'adversaire, mais parce que ce qu'ils voyaient leur plaisait. Ils se draguaient seulement par des œillades et quelques attitudes. Un regard doux, des doigts qui caressent les jetons plutôt que de les manipuler d'un geste nerveux ou impatient. Des sourires à peine esquissés, des temps de réflexion qui n'en étaient pas vraiment et qui servaient à plonger dans les yeux de l'autre pour s'y noyer. Aurait-on pu nommer cela un coup de foudre? Ça y ressemblait.
Ils ne se connaissaient pas, ils se voyaient pour la première fois et Dohko avait déjà le désir fou de découvrir cet homme, de l'entendre prononcer des mots autres que ceux du poker. Il souhaitait qu'il lui parle de la pluie et du beau temps, du dernier film qu'il avait vu au cinéma, du travail qu'il faisait. Il voulait tout savoir de lui. Mais il avait surtout l'irrépressible envie d'appréhender la douceur de sa bouche, la force de ses bras, la tendresse de ses gestes. Assis à cette table, il ne voyait plus rien que les images que cet homme faisait naitre dans son esprit simplement en le regardant. Il en ressentit même une certaine fermeté en bas de son ventre qui se tordait de désir. Jamais il n'avait éprouvé cela, il était impuissant à l'expliquer. Il venait de commencer ses études en psychologie et psychiatrie, mais il était encore incapable d'analyser un tel phénomène. Peut-être devrait-il poser la question à l'un de ses professeurs en privé?
Dohko avait fini par arrêter de jouer, estimant qu'il avait bien rentabilisé sa soirée. Il alla vers une table qui servait de bar et demanda un jus de fruits. Il continua d'observer cet homme qui quitta la partie à son tour et alla encaisser ses gains. Et là, surprise, il se dirigea vers le bar pour commander une boisson également sans perdre Dohko des yeux. Ils étaient comme deux aimants qui ne peuvent rien faire d'autre que s'attirer inexorablement.
— J'm'appelle Shion…
— Dohko…
— Tu viens souvent ici?
— Première fois dans cette salle…
— On a d'la chance alors…
— Pourquoi?
— Moi aussi, c'est la première fois qu'je viens…
— Tu vas où d'habitude?
— Le Panier…
— Le fleuriste?
— C'est ça…
— J'y suis aller qu'deux ou trois fois… sinon j'vais dans l'sixième arrondissement…
— J'connais pas trop par là-bas…
— J'peux t'montrer une salle ou deux…
— Y a un hôtel Ibis dans l'coin? J'connais pas du tout l'quartier…
— Ouais… à quelques rues d'ici…
— Tu peux m'faire un plan? J'ai réservé, mais je sais pas du tout où c'est… Et j'ai plus d'batterie pour le GPS…
— J't'accompagne si tu veux… c'est pas loin…
— J'veux bien… c'est sympa…
Ils quittèrent la salle après avoir salué le responsable et prirent la direction de cet hôtel Ibis, non loin de la Gare Saint-Charles. Il était tout juste une heure du matin. Durant toute cette discussion qui aurait paru anodine à n'importe qui, ils n'avaient cessé de se raconter plein de choses seulement avec leurs yeux. Elles étaient intenses, délicates, intimes. Au cours du trajet jusqu'à l'hôtel, ils ne dirent presque rien. Il faisait nuit et peut-être que le manque de lumière ne leur permettait pas de poursuivre leur conversation visuelle. Dohko aurait aimé que ce moment de s'arrête jamais pourtant au coin de la rue, la destination était là. Shion récupéra sa clé à la réception et revint vers lui.
— J'peux t'offrir un truc à boire pour te remercier? Un café, une bière…
Plus cliché que ça, tu meurs! Mais Dohko n'hésita pas une seule microseconde avant d'accepter. Avec l'éclairage des couloirs, ils avaient repris leur conversation sans mot. La tension était à couper au couteau entre eux. Une tension sexuelle si intense qu'à peine dans l'ascenseur, à l'abri des regards indiscrets, ils se sautèrent littéralement dessus sans se concerter. C'était si évident pour eux que ça ne pouvait pas se terminer autrement qu'ils ne prient même pas le temps d'arriver jusqu'à la chambre que déjà ils étaient torse nu. Lorsque les portes s'ouvrirent, ils ramassèrent leurs vêtements et jetèrent un œil dans le couloir pour voir s'ils étaient seuls. Mais à plus de deux heures du matin, il y avait peu de chance qu'ils croisent un client de l'hôtel. Shion ouvrit la porte de sa chambre et sitôt refermée, ils s'enlacèrent comme des affamés. Ils se retrouvèrent nus en moins de temps qu'il ne fallut pour le dire et la chambre se mit à résonner d'une mélodie propre à un concerto charnel. Ils ne prononçaient aucun mot, ou très peu. Ils parlaient le langage des corps qui s'étreignent, des peaux qui s'effleurent l'une l'autre avec force et douceur. Leurs soupirs cadencés par leurs gémissements intensifiaient leur désir qu'ils ne pouvaient plus contrôler. Ils ne cherchaient même pas à le faire.
Shion referma ses cuisses par réflexe quand Dohko l'enveloppa d'abord de ses lèvres puis de sa gorge. Il haletait, gémissait, crochetait ses doigts dans les cheveux châtains qu'ils voyaient se mouvoir en bas de son ventre, mais il ne voulait pas en rester là, il ne tiendrait pas longtemps tant son désir était violent. Il le stoppa pour lui prodiguer la même caresse. Ils se retrouvèrent à l'envers, l'un sur l'autre, à se dévorer et se serrer jusqu'à en avoir mal aux bras. Dohko fut le premier à jouir avec une telle force qu'il mordit l'oreiller pour ne pas être entendu dans tout l'hôtel. Shion se redressa et lui montra un préservatif. Il hocha la tête et il se tourna sur le ventre en relevant un genou.
— Viens…, souffla-t-il avec un regard brulant qui raidit les reins de Shion qui commençait lui aussi à se demander ce qu'il lui arrivait avec cet homme rencontré à peine trois heures plus tôt dans un tripot clandestin.
Avec une infinie douceur, déposant baisers et petites morsures sur le dos et les épaules de son amant, il investit ce corps qui s'offrait à lui en toute confiance, sans hésitation. Ses premiers mouvements furent lents et précautionneux, mais à mesure que le plaisir grandissait, que les gémissements se transformaient en râles et en exhortation, il augmenta la cadence de ses hanches, mais pas très longtemps. Dohko se dégagea et le renversa pour le chevaucher comme s'il voulait dompter un cheval sauvage. Il voulait la rudesse, il désirait le plaisir, il appelait la folie, il souhaitait un souvenir impérissable de chaque seconde de cette nuit. Son amant se crispa et son cri se perdit sur les lèvres qui s'écrasèrent sur les siennes. Dohko s'assit sur la poitrine de Shion qui écarta les lèvres en une invitation muette pour qu'il s'assouvisse une nouvelle fois. Ce qu'il fit en s'appuyant contre le mur à la tête du lit pour garder son équilibre.
Plus calmement, avec davantage de tendresse, il offrit à nouveau l'hospitalité de sa bouche puis il explora tous les replis secrets et sensibles, insistant sur l'intimité qui se contractait et se détendait comme une supplication à la posséder. Ce qu'il fit après s'être couvert. Ce corps à corps fut plus langoureux. Ils étaient plus à la recherche du plaisir durable, qu'à celle d'une étreinte rapide et brutale à l'image du désir qu'ils avaient fait naitre simplement en se regardant depuis cette partie de poker. Ils faisaient durer les choses, ils voulaient que cette mélodie charnelle soit plus tendre et surtout sans fausse note. Mais Shion en voulait davantage et Dohko lui offrit toutes les forces qu'il lui restait pour les emmener tous les deux vers les plus hauts sommets du plaisir des corps qui s'entrechoquent, se perdent et se retrouvent pour une révolution des sens.
Lorsque Dohko se réveilla, il était seul. Rien ne laisser penser qu'il avait passé la nuit à faire l'amour avec un quasi-inconnu. Il songea qu'il était allé prendre le petit déjeuner et qu'il allait revenir. En repensant à ce qu'il avait vécu, son ventre se tordit de désir et il se leva pour prendre une douche fraiche et calmer l'ardeur qu'il sentait courir à nouveau dans ses veines. Comme son compagnon n'était toujours pas là, il s'habilla et descendit à la réception. Shion avait quitté l'hôtel sans même lui laisser un message ni un moyen de le joindre. Dohko eut l'impression que le monde s'écroulait autour de lui. Il quitta l'établissement et marcha longtemps. Il descendit à pieds jusqu'au Vieux-Port. On était en septembre et les matinées étaient douces. Les pêcheurs venaient de rentrer et montaient leurs étals pour vendre leurs poissons. Dohko les regarda faire un moment en cachant des larmes qu'il ne comprenait pas derrière ses lunettes de soleil. Pleurait-il parce qu'il avait l'impression de s'être fait avoir ? Ou pleurait-il sur ce qu'il avait perdu? Ce Shion dont il ne connaissait ni le nom de famille ni ce qu'il faisait comme métier ni d'où il était... Il savait que c'était un excellent joueur de poker et un amant merveilleux. Il était séduisant, charismatique et terriblement sexy. Cet homme lui avait fait entrevoir le paradis avant de le plonger dans les abimes les plus profonds de la tristesse et il ne savait rien de plus. Il avait marqué son corps et son cœur au fer rouge. Une brûlure qui ne disparaitra jamais…
Et seize ans plus tard, ce même homme venait de disparaitre derrière une porte réservée au personnel du Casino. Il travaillait peut-être ici. Pourtant, il était venu à plusieurs reprises avec Marine, Milo ou Gabriel et jamais, il ne l'avait vu. Que devait-il faire ? Aller frapper en espérant que ce soit lui qui lui ouvre ? Rester là, au bar et veiller sur les deux jeunes femmes qui s'en sortait plutôt bien d'après ce qu'il pouvait constater ? Comme des années plus tôt, il éprouvait l'irrésistible envie de le voir, de simplement croiser son regard sans savoir ce qu'il allait bien pouvoir lui raconter. Allait-il lui donner une explication à son départ sans n'avoir rien dit ? Avait-il seulement une excuse pour son attitude ? Peut-être avait-il simplement passé un bon moment et il ne voulait pas s'encombrer de quelqu'un qu'il avait senti prompt à s'attacher ? Dohko regardait le fond de son verre comme si la vérité universelle s'y trouvait. Il ne savait pas quoi faire. Il était incapable de rationaliser ce qu'il ressentait, comme cette nuit-là.
Sauf qu'aujourd'hui, il avait les connaissances et l'expérience. Alors ? Avait-il un semblant d'embryon d'explication ? Son savoir en matière de psychologie lui permettait-il de comprendre ses réactions ? De les analyser ? Avec objectivité ? Bien sûr que non ! Il s'agissait de Shion. Et parce que c'était lui, il ne parvenait plus à penser avec clarté. Seize ans… Seize longues années et il en était au même point. Aussi bouleversé qu'à l'époque. Il n'avait fait que jeter un voile bien fin sur ses sentiments. Trop fin. Les souvenirs affleuraient toujours sous la surface, prêts à ressurgir. Que disait Jacques Brel déjà ? "On a vu souvent rejaillir le feu de l'ancien volcan qu'on croyait trop vieux". (5) Là, le volcan était peut-être ancien, mais certainement pas trop vieux. Il était jeune et plein d'ardeur et une image, aussi furtive qu'elle fût, avait suffi à réveiller des émotions et des sentiments qui étaient seulement endormis d'un sommeil très léger.
Il fut sorti de ses réflexions par Marine et Thétis qui venaient vers lui en riant. Elles semblaient satisfaites de leur soirée. Elles encadrèrent Dohko et commandèrent des boissons à leur tour. Marine avait triplé son stack et Thétis l'avait multiplié par quatre. Pour une première en live, ça ne pouvait qu'encourager la jeune femme à réitérer l'expérience, mais toujours avec circonspection en gardant à l'esprit que l'addiction était un loup vorace et dangereux qui les guettait au coin du bois pour les dévorer sans pitié tel l'agneau de la fable de La Fontaine.
Il avait fait un demi-tour sur place et s'était dirigé vers une porte réservée au personnel. Il n'avait pas rêvé, il l'avait reconnu. Mais il devait en avoir le cœur net. Il se rendit au central de télésurveillance et demanda au technicien un zoom sur le bar. Non… pas d'erreur, c'était bien lui. C'était bien cet homme rencontré seize ans plus tôt et avec qui il avait passé une nuit inoubliable.
— Un problème avec ce joueur, monsieur Jamir ? demanda l'homme assis devant une dizaine d'écrans.
— Non, aucun Astérion… ce n'est pas un joueur… juste quelqu'un que j'ai pas vu depuis très longtemps…
Il s'enferma dans son bureau et afficha l'écran de l'une des caméras du bar sur son ordinateur, celle qui était pile sur Dohko et ses deux amies. Il regarda de longues minutes ce visage sorti d'une autre époque, presque d'un autre siècle. Il n'avait rien oublié de leur rencontre. De l'instant où il avait croisé son regard dans ce tripot au moment où il avait quitté cette chambre de l'hôtel Ibis sur la pointe des pieds. Aujourd'hui encore il se demandait pourquoi il ne lui avait pas laisser son téléphone ? Pourquoi ne lui avait-il pas posé plus de questions sur qui il était, ce qu'il faisait ? Pourquoi… Après toutes ces années, il se sentait encore coupable d'être parti comme ça, sans un mot. Il crispa la main sur sa chemise au niveau du cœur parce qu'il lui semblait qu'un étau le compressait et l'empêchait de battre correctement. Dohko était encore plus beau que dans ses souvenirs. La maturité lui avait conféré un charme animal que Shion percevait même à travers l'écran. Il s'était bonifié avec l'âge, comme le bon vin. S'il s'était écouté, il serait allé le voir pour lui expliquer son comportement de l'époque. Il lui aurait présenté ses plus sincères excuses et ensuite il l'aurait entraîné dans un coin sombre pour une étreinte aussi rapide qu'intense à l'instar des sensations qui déferlaient en lui comme un raz de marée.
Les sentiments qu'il avait éprouvés, qu'il n'avait jamais oubliés et qui lui brûlaient toujours les veines, l'obligeaient à respirer calmement pour contrôler les battements de son cœur. Pouvait-on être toujours aussi troublé par quelqu'un que l'on a vu qu'une seule fois, quelques heures, seize ans plus tôt ? Il le vit se diriger vers la sortie avec les deux jeunes femmes qui l'accompagnait et quitter le Casino. Shion sentit sa gorge se serrer parce qu'il ignorait s'il allait revenir, s'il allait avoir la chance de le voir à nouveau et de lui parler. Et peut-être même prendrait-il un magistral uppercut dans la mâchoire bien mérité. Mais ça, il l'avait déjà accepté. Ce sera sa punition pour avoir si mal agi. Rencontrer quelqu'un, l'amener dans sa chambre, faire l'amour avec lui toute la nuit et disparaitre à l'aurore comme la brume matinale qui s'estompe avec le levé du soleil. C'était vraiment une attitude minable. Et pendant toutes ces années, sa culpabilité était revenue le tarauder de temps en temps et plus le temps passait, plus il la sentait s'alourdir. Le destin lui offrait peut-être là l'occasion de mettre les choses à plat, de s'expliquer, de lui dire qu'il ne s'attendait pas à le rencontrer, et encore moins à ce qu'il avait éprouvé et pourquoi il avait dû partir comme un voleur. Il se mit à sourire parce qu'il venait d'avoir une idée. Elle n'était pas tout à fait légale, mais il n'avait rien à perdre à essayer.
— Shion? Pourquoi tu m'appelles à une heure pareille! fit une voix rocailleuse à l'autre bout du fil.
— Salut Mani… J'te dérange ? Tu dormais ?
— Non… j'étais juste en train d'regarder l'EPT de Berlin (6) en direct…
— Y z'en sont où ?
— Troisième jour et la bulle est pas crevée mais ça devrait pas tarder… Qu'est-ce qui s'passe?
— Je sais pas comment te dire ça alors je vais être direct… J'ai besoin qu't'identifies quelqu'un et que tu me donnes ses coordonnées… Tu peux faire ça avec tes moyens, non ?
— Dis-m'en plus, ou c'est un non catégorique…
— C'est personnel et même… privé… Y a longtemps, j'ai rencontré un mec, on a passé la nuit ensemble, mais j'suis parti comme un voleur pendant qu'il dormait, sans rien lui dire… J'connais même pas son nom de famille, juste son prénom, Dohko. Il était au Casino ce soir, les caméras l'ont filmées… J'ai une photo… J'te l'envoie…
— Tu l'as reconnu après tout ce temps?
— J'risque pas d'l'oublier…, murmura Shion d'un ton mélancolique.
— Tu crois qu'il était là pour toi, ce soir?
— Non, pas du tout… Il était avec deux filles, elles ont joué et ils sont partis… Y m'a pas vu…
— Pourquoi tu veux le retrouver?
— Parce que j'ai jamais pu m'le sortir d'la tête… Mani… le simple fait de l'avoir seulement entraperçu et je… je ressens la même chose qu'y a seize ans… Je suis… tout retourné… J'aimerais avoir l'opportunité de m'excuser…
— Et plus si affinité, hein…, ricana son interlocuteur.
— Je risque plutôt un bon coup d'boule… Tu crois qu'tu peux m'trouver son nom et peut-être son adresse, ou seulement son téléphone… Si j'peux déjà lui parler… ou lui envoyer un message…
— J'ai la photo… j'vais voir c'que j'peux faire, mais t'attends pas à des miracles…
— Merci, t'es un pote…
— J't'ai rien promis…
— Je sais… Eh Manigoldo ! Si tu m'le retrouves, j't'offre tes jetons la prochaine fois qu'tu passes à Carry…
— Hé hé… tu sais comment me motiver toi…, rit franchement son ami. J'fais au plus vite et j't tiens au courant…
— Ok… Merci…
Thétis remercia chaleureusement ses amis et rentra chez elle. Isaak ne serait pas là avant plusieurs heures et elle avait hâte de lui raconter cette première expérience en direct. De toute façon, elle était si excitée qu'elle ne pourrait pas dormir même si son homme revenait à six heures du matin. Marine avait bien vu que Dohko était anormalement silencieux. Elle fit comme si de rien n'était, mais lorsqu'il sortit de la douche, elle l'interpella.
— Tu veux en parler ?
— Parler ? De quoi ?
— De ce qui tu te perturbes au point d'être muet…
— Ça s'voit tant qu'ça ? répondit-il, un peu contrit.
— J'te connais… Raconte…
— C'est vieux… ça r'monte à plus d'quinze ans…
— Hmm… pourtant on dirait que c'était hier, vu ta tête…
— C'est presque ça…
Il lui fit le récit de sa rencontre avec Shion, de ces heures intenses autant pendant la partie qu'après à l'hôtel. Elle sentit à sa voix qu'il était exalté par ses souvenirs. Il ne devait même pas avoir conscience qu'il souriait en lui racontant tout ça. Il avait les yeux vagues, plongés dans sa mémoire qui lui passait en boucle ces heures si merveilleuses. Ses mains ne cessaient de remuer dans tous les sens pour appuyer un mot, ou une phrase. Il avait, de temps à autre, un petit rire à l'évocation d'un geste, ou d'un regard échangé tellement lourd de signification que les paroles étaient devenues inutiles.
— Tu sais que j'te considère comme quelqu'un de très intelligent, commença la jeune femme, mais parfois tu es très bête…, lui envoya-t-elle avec son plus beau sourire.
— Ben… Pourquoi tu dis ça ?
— Voilà qui c'est ton Shion ! dit-elle en tournant vers lui son ordinateur qu'elle avait allumé pendant qu'il lui racontait son histoire.
— Directeur adjoint du Casino de Carry ? s'exclama Dohko qui n'en croyait pas ses yeux. Mais comment…
— T'as dit qu'il était entré là où c'était marqué "personnel", j'en ai déduit qu'il y travaillait peut-être… Et là, c'est le staff de l'établissement… Y a même le prénom de Lyfia, la copine à Thétis…
— Y a pas sa photo, on peut pas être sûr, murmura le psychiatre dont l'excitation avait encore augmenté, mais qui essayait quand même de rester serein.
— Y a que les prénoms par sécurité, mais Shion c'est pas très courant… c'est japonais… Et le type que t'as vu lui ressemble comme deux gouttes d'eau, non ?
— C'est juste… t'as raison… Merde… j'sais pas quoi faire… j'm'attendais pas…
— Prends l'temps d'réfléchir… laisse passer la semaine et samedi tu retournes à Carry et tu joues… … C'est le tournoi à Bandol, mais je pense pas aller jusqu'à la table finale… J'viendrai avec toi si tu veux… Et on prendra nos deux voitures pour le cas où on rentrerait pas ensemble…
Dohko la regarda longuement, avec une infinie tendresse dans les yeux. Il avait dû faire quelque chose de vraiment bien dans une autre vie pour mériter une amie comme elle. Marine le comprenait, elle le soutenait, elle était sa confidente, un peu son garde-fou comme il était le sien. Elle l'empêchait de se lancer dans des histoires de cœur qui ne l'aurait menées nulle part. Oh il ne rencontrait pas quelqu'un d'intéressant suivant ses propres critères tous les jours non plus, mais les quelques relations qu'il avait eues n'avaient pas tellement duré dans le temps et elle avait toujours été la première à le lui faire remarquer. Par contre là, elle voyait bien à son attitude que ce Shion, c'était différent. Il en parlait comme si tout ceci avait eu lieu la veille tant les détails qu'il lui avait donnés étaient précis. Surtout sur la partie de poker parce que le reste de la nuit aurait été par trop intime.
— T'as raison… finit-il par dire. Qu'est-ce que je ferais sans toi ?
— Des conneries plus grosses de que toi… Et la réciproque est vraie… On se protège mutuellement de notre impulsivité…, rétorqua-t-elle doctement.
— C'est vrai… On va se coucher ?
— Je dors déjà…, fit-elle en lui donnant un baiser sur la joue.
Dohko eut un peu de mal à s'endormir. Il se repassait en boucle cette nuit qu'il avait passé avec Shion et les souvenirs qu'il avait de ce soir au Casino. Cette chevelure à nulle autre pareille, cette prestance au milieu de cette foule, cette démarche élégante et très masculine. Il parvint à s'endormir d'un sommeil agité, peuplé de rêves ou passé et présent se mêlaient sans aucune signification. Il rêva qu'ils faisaient l'amour sur une table de poker dans un tripot. Même un spécialiste des rêves aurait eu du mal à l'expliquer celui-là… Ou peut-être pas…
Lundi 5 Février 2029, Casino Barrière, Carry-le-Rouet…
Alors qu'il se garait sur la place de parking qui lui était réservée, Shion aperçut son ami Manigoldo, le détective privé qui semblait l'attendre, nonchalamment appuyé contre la portière de sa voiture.
— Salut Mani ! Ça va ?
— Ouais et toi ?
— J'ai l'impression que t'as d'bonnes nouvelles pour moi, fit Shion en lui faisant la bise.
— Possible…
— Viens, j't'offre un café…
Ils pénétrèrent dans le Casino par l'entrée du personnel et allèrent directement dans le bureau du directeur adjoint.
— Ton patron est jamais là…
— Rarement… Il est friqué comme pas permis et il s'occupe de sa Fondation pour venir en aide aux orphelins dans l'monde entier… Il a acheté le groupe Barrière (7) y a quelques années parce qu'il en avait envie à l'époque et il m'a confié ce Casino…
— Philanthrope…
— En quelque sorte… Sucre ?
— Non, merci…
— Alors ? Si t'es là, c'est pas pour rien, sinon tu m'aurais téléphoné…
— Figure-toi que j'ai pas eu à chercher longtemps… Mon logiciel de reconnaissance faciale m'a sorti le nom de Dohko Libra… Il est psychiatre et consultant pour la police.
— Consultant ?
— Il est spécialisé dans les addictions aux jeux et parfois il est sollicité pour des évaluations psychologiques de mecs complètement tordus qui ont été arrêtés…
— Un psychiatre ? Quand j'l'ai rencontré, j'me souviens vaguement qu'il avait dit qu'il faisait des études de psycho…
— C'est une discipline très vaste…
— Mouais… je sais… Donc c'est un type bien finalement…
— Tout à fait… Voilà son téléphone… Si on te demande…
— … j'l'ai trouvé dans la rue… Tu veux un autre café ?
— Non, merci, faut qu'j'y aille, j'ai du boulot…
— T'as pas l'air emballé…
— Une planque… c'est chiant… Bon j'y vais… Et tu m'dois des jetons gratuits, n'oublies pas…
— J'te l'ai promis… la prochaine fois qu'tu viens, j'te les paye…
— Si tu pouvais faire en sorte que j'gagne un peu, ce s'rait chouette aussi…
— Ah ça mon pote, ça dépend d'toi… J'influence pas le tirage des cartes…
— Bon aller…
— Merci infiniment Mani… t'as pas idée de c'que ça représente pour moi…
— Tu m'racont'ras à l'occasion…
Le détective privé quitta le bureau et Shion retourna la petite carte laissée par son ami. Il vit un numéro à dix chiffres qui commençait par zéro et sept. S'il avait changé de téléphone, Dohko avait conservé le même numéro depuis au moins dix ans. Si la police le sollicitait, c'est qu'il devait être compétent. On était samedi et normalement il ne devrait pas travailler. Il mourrait d'envie de l'appeler, mais non seulement il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il allait lui dire, mais l'heure de relever son adjoint arrivait et il ne voulait pas se hâter pour bien faire les choses et mettre toutes les chances de son côté. En tant que joueur de poker émérite, il savait parfaitement que la précipitation était une très mauvaise conseillère. C'est vrai qu'il était pressé à l'époque, qu'il avait eu un train à prendre, mais lui laisser un mot avec son téléphone ne l'aurait pas mis en retard. Aujourd'hui encore, après toutes ces années, il ignorait pourquoi il ne l'avait pas fait.
Peut-être avait-il craint que cette relation ne devienne trop sérieuse trop vite ? Il n'était pas prêt à assumer la violence de ses sentiments, la rapidité avec laquelle ils avaient explosé l'avait effrayé. Pourtant, il ne s'était pas passé un jour sans qu'il ne le regrette. Il n'avait pas non plus fait beaucoup de recherches pour le retrouver. Il n'avait que son prénom et de toute manière, il était sur Paris. Comment auraient-ils pu se revoir ? En auraient-ils eu le temps ? L'envie ? Rien ne disait que Dohko avait développé le même genre de sentiments que lui. Si vite. En l'espace de seulement quelques heures. À chaque fois qu'il s'était senti un peu trop stressé par ses études, il repensait à cette soirée, à cette nuit et il s'apaisait. Ce n'était pourtant pas le genre de souvenirs à calmer. L'excitation du poker, et celle de leurs deux corps qui s'enlacent et se mêlent auraient plutôt eu tendance à faire bouillir son sang dans ses veines, mais non. Parce que c'était un merveilleux souvenir, de magnifiques instants forts et doux à la fois et pour lesquels il avait une tendresse infinie.
Mais que voulait-il en réalité ? Le revoir sur l'écran de surveillance du Casino l'avait profondément bouleversé, il ne s'y attendait pas du tout. Et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, il avait demandé à son ami policier de le retrouver grâce à une image tirée de l'enregistrement. Pourquoi une telle précipitation ? La réponse était toute simple. Il désirait reprendre là où ils en étaient restés. Le revoir, lui parler, était en train de devenir une obsession. Que fallait-il penser alors de ce qu'il avait éprouvé à l'époque ? Il se souvenait des regards échangés pendant la partie de cashgame, de leur première conversation avant de quitter la salle et comment ils s'étaient sautés dessus dans l'ascenseur. Leur désir était identique, fort et impérieux. Rien d'autre ne comptait que son assouvissement. S'il se concentrait, il arrivait à percevoir encore les effluves de sa peau et de son eau de toilette. Après tout ce temps, il s'en rappelait parfaitement tout comme le son de sa voix lorsqu'il avait gémi de plaisir entre ses bras.
Il passa une main nerveuse devant ses yeux et expira longuement. Ces chiffres sur cette carte le narguaient, il les voyait presque faire une petite danse provocante comme pour le mettre au défi de les taper sur son téléphone. Ça le rendait fou. Il prit son portable, chercha le clavier tactile et son adjoint entra dans son bureau.
— Vous êtes là ? Bonjour Shion…
— Salut Kylian… Tout va bien ?
— Très bien… Il y a plus de monde dans la ville et donc dans le Casino… Peut-être les vacances d'hiver avec leur contingent de personnes en congés qui recherchent la mer…
— Bientôt les estivants débarqueront également…
— C'est ça… J'ai clôturé ma session, on doit juste faire la passation…
— Alors on y va… Tape ton code…
— OK… je valide et… hop !
— À mon tour… Me voilà le seul maitre à bord… Tu vas faire quoi cet après-midi ?
— Je file à Aix… À force de les voir jouer, j'ai envie de m'amuser moi aussi…
— T'as bien raison, mais reste mesuré, OK ?
— On est bien placé pour savoir qui faut pas tomber dans le piège…
— C'est vrai… Amuse-toi bien Kiki, et plume un peu la concurrence ! plaisanta Shion.
— Merci… à demain…, le salua le jeune homme avant de quitter la pièce.
Il se leva, enfila sa panoplie de directeur du Casino, aimable, poli, avenant et accrocha son plus beau sourire. Il fallait bien ça pour inciter les clients à jouer et à laisser leur argent dans les machines ou sur les tables. Il fallait les persuader que la persévérance serait payante et qu'il ne fallait pas abandonner, mais qu'il fallait être prudent et ne pas non plus s'obstiner. Persévérance et acharnement ne veulent pas dire la même chose. Il quitta son bureau et commença par vérifier la sécurité et le poste central de télésurveillance puis il entra dans l'arène. Il fit le tour de l'accueil pour saluer les employés, puis il se dirigea vers le bar et les machines à sous en serrant la main de quelques habitués qui venaient presque tous les jours. Il termina par les tables de cashgame. Les autres tables ne seraient accessibles qu'à vingt heures. Les montants investis par les joueurs étaient nettement plus élevés et ces jeux, comme la roulette, le baccarat ou le blackjack, ouvraient grandes leurs mâchoires le soir et jusqu'au bout de la nuit pour dévorer des sommes astronomiques. Combien de joueurs Shion avait-il vus se ruiner en tentant le coup de trop ? Il en avait vu aussi repartir avec un joli magot, beaucoup plus rarement, mais au final, le Casino restait le grand gagnant…
À suivre…
(1) Les salariés d'un Casino n'ont pas le droit de jouer dans l'établissement qui les emploie ni dans le groupe auquel appartient le Casino. Si vous travaillez au Pasino Grand d'Aix-en-Provence qui appartient au groupe Partouche, vous ne pouvez jouer dans aucun établissement appartenant au groupe. Vous devez donc aller jouer chez la concurrence comme le groupe Barrière par exemple ou des établissements indépendants. Je n'ai malheureusement pas trouvé plus de renseignements ni d'article de loi qui précisent ce fait. Si un lecteur a des informations, je suis preneuse.
(2) Flop rainbow = les trois premières cartes communes faces ouvertes sur le tapis sont de trois couleurs différentes par exemple pique, trèfle et carreau.
(3) Turn = quatrième carte face ouverte.
River = cinquième carte face ouverte.
(4) Se coucher ou folder = jeter ses cartes et renoncer aux jetons misés car le joueur estime que sa main n'a aucun potentiel.
(5) Parole de la chanson "Ne me quittes pas" chanté par Jacques Brel
(6) EPT = European Poker Tour. Tournois à forts enjeux qui se déroulent dans différentes villes d'Europe comme Barcelone, Londres, Madrid, Malte, Monte Carlo, Paris, Berlin…
(7) Pure invention de ma part même si l'histoire se déroule en 2029…
Au Poker, les quatre couleurs ne sont pas le rouge et le noir, mais
PIQUE, CARREAU, TREFLE et CŒUR.
En anglais, puisque c'est la langue du poker ce sont, dans le même ordre
SPADES, DIAMONDS, CLUBS et HEARTS.
Hiérarchie des mains de la plus faible à l'imbattable
— Une CARTE HAUTE = si aucun joueur n'arrive à former ne serait-ce qu'une paire avec les cartes dévoilées sur le tapis et les siennes, celui qui à la carte la plus élevée remporte le pot. S'ils sont plusieurs, le pot est partagé.
— Une PAIRE = deux cartes de même valeur. Par exemple 2 DAMES.
— Un BRELAN = trois cartes de même valeur. Par exemple 3 HUIT
— Une QUINTE = cinq cartes qui se suivent de couleurs différentes. Par exemple 5D– 6C – 7H– 8D – 9S toutes couleurs confondues.
— Une COULEUR = cinq cartes qui ne se suivent pas, mais de la même couleur. Par exemple 7 – VALET – 10 – 2 – DAME toutes à COEUR. La couleur avec la hauteur la plus élevée remporte le pot.
— Un FULLHOUSE ou FULL en abrégé = Un BRELAN associé à une PAIRE. Par exemple un FULL aux HUIT par les VALET c'est un brelan de HUIT et une paire de VALETS. Il faut associer les cartes servies au joueur avec celles découvertes sur le tapis.
— Un CARRE = quatre cartes de la même valeur. Par exemple le plus beau 4 AS. Mais 4 DEUX peuvent aussi très bien faire l'affaire et gagner le pot. Le carré est une combinaison très forte quelle que soit sa hauteur.
— Une QUINTE FLUSH ou QUINTE à la COULEUR = 5 cartes qui se suivent de la même couleur. Par exemple 8 – 9 – 10 – VALET – DAME à CARREAU
— Une QUINTE FLUSH ROYALE = 5 cartes qui se suivent de la même couleur hauteur AS. Par exemple 10 – VALET – DAME – ROI – AS à PIQUE. Elle est appelée royale parce qu'elle est hauteur AS. C'est LA combinaison imbattable au poker. Statistiquement, il existe 1 chance sur 30 000 de l'obtenir, mais qui sait… La chance peut avoir envie de vous faire un magnifique sourire.
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