Disclaimer : l'univers de Saint Seiya que vous reconnaîtrez aisément appartient à Masami Kurumada. Je ne retire aucun profit de l'utilisation de cette œuvre si ce n'est le plaisir d'écrire et d'être lue.

Note de l'auteur : j'ai un peu mélangé les quatre groupes de personnages, les Chevaliers, les Marinas, les Guerriers Divins et les Spectres. Ne chercher aucune rivalité entre eux si ce n'est autour des tables de poker. Ils vous paraitront parfois OOC, mais à une table de poker personne n'est vraiment lui-même. Je ferai de mon mieux pour limiter le décalage avec ce que nous connaissons. Il y aura également quelques personnages de The Lost Canvas et de Soul of Gold uniquement parce que je ne veux pas créer d'OC si je peux l'éviter. Je leur ai aussi conservé leurs couleurs de cheveux de l'animé. ^^

Dans les dialogues, j'ai tenté de retranscrire notre langage de tous les jours avec des négations absentes et des syllabes avalées, ce qui crée un contraste avec la narration d'un style plus habituel. Je trouve que ça donne plus de réalisme à l'histoire et aux personnages. Il y aura également certains mots et certaines expressions typiques de Marseille et la région provençale qui seront expliqués en fin de chapitre. Je ne suis pas une professionnelle du poker aussi si vous constatez des erreurs, n'hésitez pas à m'en faire part afin que je corrige.

Les flashbacks seront en italiques. S'il y a des conversations téléphoniques dans les dialogues, et il y en aura, le correspondant sera également en italique, mais vous ferez la différence, j'en suis sûre.

Les termes "poker, pokériste, jeu, jouer, joueur, cartes, tournois, tables, Casino, tripots" et quelques autres vont revenir souvent. Ils ne possèdent pas énormément de synonymes, voire même aucun, aussi vous voudrez bien excuser leur répétition inévitable dans le texte.

Les cartes auront une majuscule pour les distinguer du reste de la narration. Par exemple : une paire de Deux. Un Roi. Un Neuf. Le vocabulaire spécifique au poker sera annoté et expliqué à la fin de chaque chapitre lorsque ce sera nécessaire. Les mises à jour ne seront peut-être pas régulières tout simplement parce que j'ai une vie en dehors de l'écriture de fanfictions. Merci de votre compréhension.


Fealina07 : Coucou ! Merci beaucoup pour ta review. Vivante ? Rien de grave j'espère ! Il faut avouer que Manigoldo a sacrément la classe dans TLC, je te comprends. On ne verra pas trop Shaka, mais un peu quand même autour des tables. Shion et Dohko sont pour moi inséparables. Et pourtant je l'ai fait dans une de mes histoires, j'ai mis Shion avec Kanon et Dohko avec Shiryu. Bref… Leur histoire reviendra tout au long de ce récit. Si ce chapitre t'a fait du bien, j'en suis très contente. Et celui-ci va être un peu plus centré sur certains personnages pour mieux comprendre comment ils en sont arrivés où ils sont. Encore merci pour ta fidélité et ton commentaire. Voici la suite, j'espère qu'elle te plaira. Bonne lecture.


Poker

Chapitre 5

Samedi 10 février 2029, Aix-en-Provence à une trentaine de kilomètres au nord de Marseille, France…

La dernière fois qu'il était entré dans l'établissement, il était avec Mû, son ami. Mais là, il était seul. Il s'était lancé un défi à lui-même. Combien de temps serait-il capable de jouer en faisant une pause toutes les deux heures ? Les tables de cashgame ouvraient à quinze heures jusqu'à quatre heures du matin. Treize heures non-stop avec tout un éventail de mises allant de cent à cinq cents euros à partir d'une certaine heure. Pouvait-il garder sa concentration aussi longtemps ? Quelle était sa limite avant de faire n'importe quoi ? Allait-il être capable de se motiver suffisamment pour y parvenir ? Arriverait-il à jouer pendant plus de treize heures ? Il n'avait encore jamais essayé de se pousser si loin tant physiquement que mentalement. Il avait fait de nombreux tournois où il avait joué dix, parfois douze heures par jour, mais jamais plus. Là, il n'y avait aucun enjeu particulier. Pas d'argent à gagner hormis celui qu'il prendrait à ses adversaires, pas de trophée ni de bracelet. Il voulait savoir si sa capacité de concentration pouvait aller au-delà des temps impartis pendant les grosses compétitions qui avaient des journées de dix heures au minimum, pendant plusieurs jours d'affilés, quand finalement, il n'y avait rien à gagner.

Kanon avait déjà joué dans les plus grands Casinos du monde. Las Vegas, Atlanta, Macao, Monte-Carlo, mais ne disait-on pas qu'on n'est jamais aussi bien que chez soi ? Il habitait à Marseille, mais Aix c'était chez lui. Le Pasino Grand, il le connaissait par cœur. Il y avait fait ses armes lorsqu'il avait eu l'âge d'y entrer. Il y avait surtout remporté de multiples tournois. Il était connu comme le loup blanc. Lorsqu'il arrivait et que les employés le saluaient, ils savaient qu'un certain nombre de joueurs allaient repartir une main devant, une main derrière et avec juste leurs yeux pour pleurer. Mais ça ne les empêchait pas de revenir le jour d'après ou la semaine suivante. Il avait mille euros en liquide sur lui. C'était suffisant. Il se dirigea vers les tables de cashgame ouvertes, s'assit à celle où il y avait encore de la place, changea cent euros en jetons auprès du croupier et il commença à jouer. Il était quinze heures et neuf minutes.

Deux heures plus tard environ, il prit une première pause pendant laquelle, il encaissa ses gains. Plus de deux mille euros. Pas mal pour deux heures de jeu et seulement cent euros au départ. Il prit deux bouteilles d'eau au distributeur, sortit prendre l'air, fit un détour par les toilettes puis retourna s'installer à une autre table pour poursuivre son test. Deux heures de jeu, ce n'était rien pour lui. Leur père les avait initiés au Texas Holdem à lui et son frère alors qu'ils n'avaient que dix ans. Tyndare Gemini était croupier au Casino de Carry-le-Rouet et il savait que tôt ou tard ses fils comprendraient qu'il donnait les cartes sur des tables de poker et qu'ils lui demanderaient de leur apprendre. Il avait préféré anticiper et leur faire entrer dans le crâne que c'était un jeu formidable, mais dangereux et qu'il ne fallait jamais jouer d'argent entre amis. Jamais. Et les jumeaux n'avaient jamais dérogé à ce principe. Aujourd'hui encore, lorsqu'ils jouaient avec des potes, c'était avec des jetons en plastique. Kanon se souvenait de la première fois où il avait franchi la porte du Casino de Carry-le-Rouet. C'était en 2016, son frère et lui venaient d'avoir dix-huit ans…

Ils travaillèrent pour la première fois, comme le font un grand nombre d'adolescents pour se faire de l'argent de poche qu'ils dépenseraient pendant le reste des vacances. Ils furent embauchés au Casino où travaillait leur père. Saga était chargé d'orienter les clients vers les différentes zones de jeux et Kanon servaient les joueurs qui l'appelaient et lui passaient commande d'une boisson ou d'un sandwich. Si les trois premiers jours, ils évoluèrent en binôme avec un employé qui leur expliqua ce qu'ils avaient à faire, ensuite ils se débrouillèrent seuls.

C'est ainsi que Kanon se retrouva à circuler entre les tables de roulette, de black jack, mais surtout de poker. Et lorsque personne ne le sollicitait, il regardait. De tous ses yeux. Le cerveau en mode apprentissage et enregistrement. Il aimait cette ambiance feutrée où l'on entendait inlassablement le bruit des jetons manipulés qui s'entrechoquaient. Certains joueurs partaient, la mine défaite, d'autres sautaient de joie. Puis une main se levait et il se dépêchait vers elle pour prendre la commande. Saga le rejoignit la dernière semaine et ensemble ils s'occupèrent des clients de plus en plus nombreux à mesure que l'été avançait et que les touristes arrivaient sur la Côte Bleue. Ils ne voulaient surtout pas mettre leur père dans l'embarras alors qu'il avait réussi à les faire embaucher.

À la fin du mois, ils se retrouvèrent avec une belle enveloppe dans les mains qui contenait environ mille trois cents euros en liquide. La hauteur du SMIC net plus une petite gratification parce que le directeur de l'époque les avait trouvés efficaces et débrouillards. Avec son argent, Kanon s'acheta un porte-clefs qui représentait un jeton de cent dollars, une bague en acier autour de laquelle étaient gravées les quatre couleurs pique, trèfle, carreau et cœur et qu'il avait mise à l'index gauche, ainsi qu'un t-shirt blanc avec un gros carré d'as devant. Le poker prenait une place de plus en plus grande dans ses loisirs. Et sans qu'il s'en aperçoive, dans ceux de ses amis. Le reste des vacances, ils allèrent à la plage avec leurs copains et jouèrent aux cartes chez les uns ou les autres. Ils gardèrent une partie de cette somme pour passer leur permis de conduire et aux vacances de la Toussaint, ils l'avaient. Bien évidemment, ils fêtèrent ça avec leurs amis lors d'un week-end poker où ils jouèrent de deux heures de l'après-midi jusqu'à quatre heures du matin. Léda avait anticipé et avait sorti des matelas gonflables pour qu'ils puissent tous dormir à la maison avant de repartir chez eux et reprendre les cours le lundi matin.

Tout doucement, cette activité, ce jeu, parce que c'est bien ce qu'est le poker, un jeu, commençait à dessiner le chemin qu'allait prendre leur vie. Avec Saga, ils jouaient tous les jours l'un contre l'autre en tête-à-tête, et avec leurs amis, ils regardaient les parties sur les chaines de télévision qui diffusaient les tournois comme le France Poker Tour ou l'European Poker Tour. Leurs parents gardaient un œil vigilant sur leur activité autour de ce jeu parce qu'ils savaient combien il était facile de se laisser tenter et d'aller toujours plus loin. Tyndare le constatait quotidiennement sur son lieu de travail.

Combien de joueurs avait-il vu claquer un mois de salaire au black jack ou au Poker ? Combien en avait-il vu se faire interdire de Casinos eux-mêmes parce qu'il mettait en danger leur famille en perdant l'argent du ménage aux tables de jeu ? Depuis qu'ils étaient en âge de comprendre, Léda et Tyndare avaient inculqué à leurs fils la crainte de jouer de l'argent réel en particulier entre amis. Pour ne pas perdre une amitié que l'on considérait comme précieuse, mieux valait s'amuser avec des jetons en plastique et c'était tout aussi plaisant de se faire prendre en photo avec un gros tas multicolore devant soi, même s'il ne valait que la matière dont il était fait.

C'était une notion que les jumeaux avaient très bien intégrée. Pourtant, il arriverait un jour ou ils ne pourraient plus respecter cette règle de vie et leurs amis non plus… La preuve, Kanon était devenu joueur professionnel à l'âge de vingt-quatre ans. Il en avait le niveau depuis plusieurs années, mais il avait voulu finir son cursus universitaire avant de se lancer. Il avait fait ces cinq années d'études pour être professeur de mathématiques en collèges ou lycées, mais il n'avait jamais exercé. Et même pendant ce temps, il avait continué à jouer. Prof de math, c'était une roue de secours pour le cas où il ne pourrait plus jouer au poker. Qui sait ce que la vie peut réserver comme surprises ? Il faisait de gros tournois et vivait de ses gains. Aisément. À chaque fois qu'il sortait sa carte bancaire pour les encaisser, il se revoyait en train de demander la sienne à son père pour qu'il dépose dix euros sur un site de poker en ligne. Ça le faisait toujours sourire…

Ils étaient en terminale scientifique avec Saga et ils avaient toujours d'aussi bons résultats scolaires en mathématiques et en sciences. Ils envisageaient déjà des études supérieures dans ces domaines-là, mais ils n'avaient pas encore décidé vers quelle branche s'orienter. Saga était plus tenté par la physique et la chimie et Kanon par les maths, mais à cet âge-là, on change d'avis comme de caleçon, tous les jours. Un soir, Kanon demanda à son père de venir dans sa chambre. Il avait quelque chose d'important à lui dire. Intrigué par l'air sérieux de son fils, Tyndare le rejoignit. Il craignait qu'il ne lui annonce qu'il avait mis une fille en enceinte. Il avait dix-sept ans et ça n'aurait pas étonné Tyndare qu'il ne soit plus innocent.

Tu veux bien qu'on s'fasse un heads-up? lui proposa son fils cadet.

Pourquoi tu me demandes ça comme ça? Tu veux pas qu'on joue tous ensemble?

Si j'gagne, tu m'accorderas une faveur…

Laquelle?

Non, seulement si j'gagne… Si je perds, j'te demanderai rien…. T'acceptes?

Kanon, je peux pas te dire oui sans savoir c'que c'est, protesta Tyndare.

C'est vraiment pas grand–chose, t'inquiète pas…

Bon, répondit son père après quelques secondes de réflexion et rassuré qu'il ne s'agisse pas de la future paternité de son garçon. Mais c'est surtout parce que tu titilles ma curiosité… Stack de cinq cents avec des blinds de cinq et dix…

OK…

Tyndare n'était pas un débutant au poker. Loin de là. Il affrontait ses amis dans un club et voyait tous les jours des types accomplir des coups incroyables. Et depuis une vingtaine d'années. Plus d'une fois, il avait été tenté de passer du côté des joueurs, mais s'il avait fait ça, sa femme l'aurait quitté avec les enfants. Léda travaillait dans une banque et elle aussi avait vu à plusieurs reprises des clients perdre beaucoup d'argent, allant jusqu'à faire des prêts pour continuer à jouer dans l'espoir de se renflouer. Ça pouvait marcher, mais c'était très rare. Son père se demandait ce que cachait la requête de Kanon. Le seul moyen de le savoir, c'était de jouer contre lui. Il savait que son fils était très bon, mais lui avait l'expérience en jeu réel dans son club et au Casino.

Je complète à dix, déclara Tyndare qui était petite blind. J'ouvre?

Non, je relance de cinquante…

Suivi…

Et le croupier retourna les trois premières cartes, le flop qui découvrit un As de pique, un Valet de cœur et un Valet de carreau. C'était à lui de parler.

Dix.

Tes dix plus cinquante, fit Kanon en mettant son jeton sur le drap du lit.

Suivi… Le turn…

La quatrième carte fut un Neuf de trèfle et malgré son expérience et tous ses efforts, Tyndare n'arrivait pas à lire son fils. Son visage ne bougeait pas et il ne parvenait pas à faire une lecture de son jeu. Que pouvait-il bien avoir pour relancer comme ça? Un jeu max? Ou bien il bluffait. Ctait certainement ça. Il devait bluffer pour que son père se couche et qu'il gagne la partie et la faveur.

Cent, fit-il en espérant voir une réaction chez Kanon.

Suivi, déclara celui-ci d'une voix totalement neutre.

La dernière, la river… Tapis! lança Tyndare en découvrant un Sept de cœur.

Suivi…

Les deux joueurs abattirent leurs cartes. Tyndare avait un As et une dame ce qui lui donnait deux paires, as et valets. Mais Kanon avait un As et un Valet dans les mains ce qui lui faisait un full aux valets par les as.

J'ai gagné, sourit-il en regardant son père.

T'as flopé le full! s'exclama le croupier. T'as eu d'la chance… T'as bien géré tes relances… J'ai rien vu venir… J'aurais dû m'douter que t'avais du jeu quand t'as fait ta relance pré-flop, mais après j'ai cru que tu bluffais pour que j'me couche et obtenir ta faveur…

Alors? Tu m'l'accordes?

Qu'est-ce que c'est?

Est-ce que tu m'accordes cette faveur? insista le jeune homme toujours aussi sérieux.

D'accord…

J'ai besoin de dix euros...

Dix euros? Et tu peux pas simplement nous demander à ta mère ou moi? stonna Tyndare.

C'est pas d'un billet dont j'ai besoin, mais de ta carte bleue…

Pour quoi faire?

Je voudrais m'inscrire sur un site de poker en ligne et jouer d'l'argent… Les mises sont minimes, ça commence à un et deux centimes. Avec dix euros, j'ai de quoi voir venir…

Kanon, soupira son père, qu'est-ce que je vous répète à toi et ton frère depuis que vous êtes petits?

Jouer de l'argent c'est pas bien, je sais. Mais là, c'est différent…

En quoi?

Je sais jouer… J'suis un bon joueur… Je fais un carton sur les sites de jetons gratuits… Y a même des joueurs qui quittent le salon quand j'entre… J'ai du mal à trouver des adversaires en ligne sur du fictif. Alors j'me suis dit que je pourrais passer à la vitesse supérieure… Mais pour ça, je devais te convaincre…

Voilà c'qu'on va faire, reprit son père après plusieurs secondes de silence. D'abord, je vais en discuter avec ta mère… Patiente un mois... À chaque fois que tes amis viendront jouer à la maison, je jouerai avec vous… Avec mon ancienneté, mon patron me donne tous mes dimanches maintenant… Je verrai comment tu te débrouilles et on en reparlera. D'accord? Et tu m'fourniras tes accès à ce site pour que je puisse voir tout c'que tu fais…

D'accord… Et si j'venais au club avec toi? Je pourrais jouer contre tes copains, des adversaires que j'connais pas et en réel…

Pourquoi pas… On verra... Allez! C'est l'heure de dormir… Bonne nuit, chéri…

Bonne nuit papa…

En se pelotonnant sous sa couette, Kanon avait le sourire. Il ne s'en était pas si mal sorti finalement. Et cette nuit-là, il rêva de parties de poker dans les plus prestigieux Casinos de la planète…

Ces dix euros étaient symboliques pour lui. Il aimait à penser que c'était grâce à eux qu'aujourd'hui il était devenu un professionnel. Et qu'il avait la confiance de ses parents. Pour rien au monde, il ne voulait les décevoir, leur faire regretter de lui avoir donné ces dix euros qu'il avait tant fait fructifier depuis.

Il adorait ça. Le poker le fascinait, c'était au-delà de la passion. Spéculer sur le jeu de l'adversaire, deviner au plus juste pourquoi il avait relancé ce tirage, pourquoi cette somme. Et ce geste, était-ce parce qu'il avait un bon jeu ou bien le contraire ? Avec les cartes communes et la mise qu'il avait faite, qu'est-ce que ça ouvrait comme possibilités ? Quelles étaient les statistiques de trouver sa couleur alors qu'il avait déjà quatre trèfles hauteur as ? Une chance sur trois au turn. Une sur cinq à la river. Il fallait être bon et rapide en calcul mental et en probabilités parce qu'on n'avait pas des heures pour prendre une décision, quelle qu'elle soit. En tournoi les joueurs avaient au moins une minute au plus haut niveau de la compétition, mais parfois, ils prenaient plus de temps. Pour ne pas qu'ils abusent, un chronomètre était en place sur la table et manipulé par le croupier. Ils avaient en outre des cartes extra-time qui valaient trente secondes aussi pour rallonger leur temps de réflexion, mais chacun d'eux n'en avait que quatre et il fallait donc bien les gérer. Kanon l'avait fait des centaines de fois à travers le monde entier, il connaissait bien le principe.

Ce défi qu'il s'était lancé, c'était également pour voir s'il était capable de prendre une partie au sérieux alors que les enjeux étaient si faibles. Des stacks de cinq cents euros avec des blinds de cinq et dix ça paraissait dérisoire quand il avait joué des mises de plusieurs centaines de milliers de dollars à Las Vegas ou Macao avec un titre de champion à la clé. Là, il testait sa faculté à rester concentrer sur plus de dix heures de jeu en prévision du France Poker Tour of Ten Cities où il avait bien l'intention d'aller jusqu'au bout et le remporter. C'était un titre qui manquait à son palmarès. Il devait donc se préparer. Mentalement d'abord avec beaucoup de méditation, mais aussi physiquement. Il courait tous les jours entre cinq et huit kilomètres et s'entrainait dur au dojo. Il mangeait aussi équilibré que possible pour profiter de tous les nutriments de son alimentation. Il ne prenait aucun complément, ses analyses de sang étaient exemplaires et son médecin de famille était le premier ravi de voir que son patient était en si bonne forme. Il s'astreignait à une certaine discipline pour mettre toutes les chances de son côté. Il voulait ce titre.

En regardant autour de lui, il voyait des inconnus qui étaient là pour essayer de se faire quelques euros de plus. Avaient-ils seulement conscience des risques qu'ils prenaient ? Ils pouvaient tout perdre sur une mauvaise décision. Une seule. Ou face à un joueur impitoyable qui se fout complètement de ruiner son adversaire. Kanon était de ceux-là. Il comprenait l'attrait que pouvait exercer ce jeu avec la perspective de remporter des sommes étourdissantes, mais il fallait être prêt à voir les jetons de son stack aller grossir celui d'un autre. C'était une sorte de petite mort pour le perdant qui allait renaitre le lendemain et recommencer. Il y avait ceux qui n'étaient attirés que par l'appât du gain sans vraiment savoir jouer. Ils venaient parce qu'ils avaient quelques euros à risquer, persuadés que ça se passait de la même façon que leurs parties entre amis et qu'ils allaient facilement toucher quelques mains, comme à la maison. C'était bien souvent ces personnes qui repartaient le regard et le porte-monnaie vides. Ils ne comprenaient pas comment ils avaient pu perdre. Ils avaient juste rencontré un professionnel ou un excellent amateur qui s'était régalé à leur montrer que le poker au Casino était à des années-lumière des soirées entre copains où on met en jeu une bouteille de whisky ou de champagne.

Au Casino, c'était des milliers d'euros qui changeaient de mains en l'espace de quelques secondes. Kanon avait fait des tournois où il s'agissait de centaines de milliers d'euros ou de dollars qui tournoyaient d'un stack à l'autre. Les sommes gagnées ou perdues étaient vertigineuses. Mais à ce niveau, il n'y avait bien souvent plus que des professionnels. Un amateur serait rarement arrivé jusque-là sans avoir des compétences solides et des connaissances sérieuses du jeu, de ses statistiques, de ses probabilités et de ses subtilités. Mais ce n'était pas impossible. Il faut une heure pour apprendre le poker, mais des années pour en maitriser toute la finesse et la profondeur. Kanon y jouait depuis plus de vingt-cinq ans et il avait conscience de ne pas avoir fait le tour de ce jeu de cartes. Un simple de jeu de cartes tout bête dont les règles s'étaient affinées avec le temps et qui fascinait plus de cent cinquante millions de personnes à travers le monde. Une industrie qui brassait des milliards de dollars chaque année. Las Vegas, à elle seule, avait généré près de dix milliards de dollars l'année précédente (1).

Il jouait depuis près de six heures maintenant et il allait bientôt faire une nouvelle pause. À sa table s'assit un homme au teint blafard, d'une laideur repoussante. Kanon le reconnut immédiatement. Kassa Lyumnades s'était volontairement installé là, il savait qui il était. Il n'avait jamais eu l'occasion de l'affronter, voilà qui allait être intéressant. Il posa ses jetons et attendit que la main en cours se termine pour entrer dans la partie. Les blinds (2) n'étaient pas très élevées, tout juste cinquante et cent euros. Lyumnades avait évalué le stack de Kanon d'un simple coup d'œil habitué et celui-ci songea à l'encaisser pour ne pas effrayer des joueurs moins expérimentés. Ce qu'il fit à la fin de la main remportée par un homme assis deux places avant lui. Il déposa pas moins de sept mille cinq cents euros sur son compte au Casino et il changea cinq cents euros cette fois-ci. Lyumnades était un client sérieux, il fallait qu'il ait les moyens de le suivre. Il évita de rentrer dans les mêmes mains que lui et pris des jetons aux autres joueurs. C'était une stratégie comme une autre.

Le donneur mélangea à nouveau les cartes et les distribua. Kanon était au bouton, la meilleure place puisqu'il était le dernier à parler. Ça lui permettait de voir ce que les autres joueurs allaient faire et d'adapter sa tactique en fonction de ses cartes. Lyumnades était à la troisième place après la grosse blind et lui à la huitième. Tous les joueurs engagèrent à hauteur de la grosse blind, signe que, soit ils avaient du jeu et peut-être même une main forte avec une paire servie par exemple, un jeu pas trop mauvais qui pouvait être amélioré avec le flop comme un flush draw, deux cartes à la couleur ou un tirage quinte, deux cartes qui se suivent. Ils pouvaient également ne rien avoir et essayaient de préparer un bluff. Quand Kanon regarda ses cartes, il resta de marbre. La force de l'habitude le préserva de ne pas s'emballer devant la magnifique paire d'As que le donneur lui avait si involontairement distribué. Il fit mine de réfléchir quelques secondes et misa lui aussi cent euros.

Le croupier ouvrit le flop. Un Deux, un Quatre et un Dix de couleurs différentes. Pas terrible. Pour l'instant, il avait la meilleure main sauf si un autre joueur avait lui aussi une paire servie qui pouvait lui faire un brelan avec une des cartes du flop. C'était à la petite blind de parler et le jeune homme qui ne devait pas avoir plus vingt ans fit une mise de cent euros. Kanon et Lyumnades calculèrent qu'il avait au mieux une paire et qu'il venait de toucher son brelan et peut-être même un brelan de Dix. Mais il serait plus réaliste de penser qu'il avait trouvé deux paires. La grosse blind suivit, les deux joueurs d'après se couchèrent. Lyumnades fit une relance à trois cents euros. Avec mille trois cents euros, le pot commençait à être intéressant. C'était presque un mois de salaire au SMIC. Kanon suivit la relance de Lyumnades. Voilà. Un SMIC net (3). Ces gestes étaient précis, calmes, son visage impassible. Il sentit le regard du Portugais sur lui, mais sa concentration lui permettait d'être serein.

Les enjeux n'étaient pas énormes pour les deux professionnels. Ils paraissaient juste s'amuser. Certes avec sérieux, mais c'était surtout une prise de renseignements mutuels. Ils commençaient à établir une carte d'identité du joueur. Sa façon de jouer en fonction de la place qu'il occupe à la table par exemple. Suivant la main que l'on a, on ne la jouera pas de la même façon en étant le premier à parler sans savoir ce que vont faire les autres, que si on est le dernier en ayant vu les décisions de tous. Le croupier retourna la quatrième carte. Un As. Lyumnades ne regardait aucun autre joueur. Ses yeux étaient braqués sur Kanon qu'il considérait comme le plus dangereux à la table. Et il ne récolta aucune donnée. Il n'arrivait pas à le lire. La petite blind poursuivit sa mise avec deux cents euros, mais c'était un mauvais calcul s'il voulait représenter une paire d'As. Il aurait dû miser davantage pour être crédible. Kassa attendit quelques secondes et jeta cinq cents euros de jetons sur le tapis. Pour Kanon s'était évident qu'il voulait faire croire qu'il avait un tirage quinte ou qu'il l'avait touché. As, Deux et Quatre, peut-être avait-il un Trois et un Cinq dans les mains. Si c'était le cas, il aurait fait une relance plus haute au tour précédent ce qui conforta Kanon qu'il avait toujours la meilleure main. Mais un Trois et un Cinq, statistiquement, ça n'avait aucun potentiel gagnant. C'était deux cartes à jeter sans hésiter. Sauf s'il y avait un tirage improbable.

La petite blind devait mettre trois cents euros de plus pour égaler les cinq cents euros des deux professionnels. Il réfléchit longuement. Kanon fut ravi de voir que malgré son jeune âge, il ne se précipitait pas. C'était peut-être un joueur Internet qui venait de temps à autre en Casino. Il décida de se coucher et c'était à Lyumnades de parler. Il misa mille euros dans l'espoir de faire coucher Kanon qui envoya son tapis. Il abattit ses cartes comme le veut le règlement quand un joueur mise tous ses jetons. Kassa dévoila une paire de Dix et fit la grimace devant les deux As de Kanon. Ils avaient tous les deux un brelan. Kanon avait plus de chance de remporter ce pot sauf si la dernière carte était un dix, ce qui donnait un carré à Kassa. Et c'est un Deux qui fut retourné. Kanon rafla le pot avec un full aux as par les deux et il doubla son stack. Il encaissa son gain et prit sa pause.

— Vous auriez pu prendre le pot plus tôt, fit une voix avec un fort accent portugais.

— Je voulais le faire grimper, répondit Kanon d'une voix neutre avec un visage fermé.

— Kassa Lyumnades, se présenta le joueur.

— Kanon Gemini…

— Vous êtes là pour le Ten Cities ?

— Bonne fin de journée, monsieur Lyumnades…

Kanon tourna les talons et alla acheter deux bouteilles d'eau au distributeur avant de passer aux toilettes et de retourner s'asseoir à une autre table où il n'y avait plus qu'une seule place. Ainsi il ne prenait pas le risque de voir Lyumnades s'incruster. Kassa se sentit vexé d'être ainsi éconduit alors qu'il souhaitait simplement parler. Non, faux, il voulait en savoir plus sur cet homme qui venait de le soulager de cinq cents euros. Il avait eu du mal à le lire. Il n'avait repéré aucun tell. Peut-être que le faible enjeu y était pour quelque chose. Il connaissait le palmarès de Gemini et il en était presque jaloux. Il avait gagné les plus prestigieux tournois autour du monde. C'était un professionnel rigoureux, sérieux et dangereux qu'il ne fallait surtout pas sous-estimer. Il avait remporté une table finale à Macao avec un semi-bluff monumental qui avait tourné en sa faveur. Il était également chanceux.

Après être encore passé à la caisse et s'être vu attribué une nouvelle table, Kanon souriait. Il n'avait pas envie de parler, il voulait rester concentrer. Il en avait encore pour plusieurs heures de jeu et pour l'instant, il n'avait que très peu perdu de mains par rapport à toutes celles qu'ils avaient gagnées. Il se sentait bien dans sa tête et dans son corps. Sa préparation physique était efficace. Il ne ressentait pas de gêne ni de courbature, aucune douleur indue par la position assise si ce n'est peut-être au niveau des épaules, mais en tournoi, il y avait toujours des masseuses pour soulager les joueurs. Il n'avait pas de maux de tête qui pouvaient nuire à sa concentration. Le rituel qu'il avait établi, encaisser son gain, prendre l'air, acheter deux bouteilles d'eau et aller aux toilettes lui permettait de se recentrer, de se focaliser sur son objectif : tester sa capacité à rester concentrer sur une très longue période et sans enjeu. Et pour l'instant, il était satisfait. Du coin de l'œil, il entraperçut une silhouette pour le moins étrange dans cette foule. Des cheveux blonds lumineux comme un soleil d'été, une démarche aérienne, Shaka Virgo était arrivé et il savait que c'était pour le Ten Cities. Son compagnon aussi était là pour ça, Ikki Phénix. À ne pas sous-estimer, mais Kanon ne le craignait pas. Il recommença à jouer puis à vingt heures, lorsque l'autre salle ouvrit ses portes, il s'installa à des tables ou les mises étaient nettement plus hautes. C'était du no limit avec des blinds plus élevées. Les relances pouvaient atteindre des sommes impressionnantes.

Alors qu'il se dirigeait vers l'accueil pour toucher encore ce qu'il avait remporté, il passa à côté d'une table où il y avait quatre joueurs. Les derniers pour la soirée et ils devaient être en train de jouer leur ultime main de la journée. Il croisa un regard si glacial qu'un violent frisson dévala son échine. Mais arrivé au creux de ses reins, il irradia en vagues brulantes dans tout son corps. Cet homme était un professionnel sans aucun doute. Il s'arrêta et observa la partie quelques minutes. Le joueur remporta le pot et Kanon se dirigea vers les caisses.

Après presque quatorze heures de jeu, il fut crédité de son gain pour la dernière fois de la journée. En tout, il avait gagné plus de vingt mille euros. Son buy-in pour le Ten Cities était largement payé et il savait maintenant qu'il était capable de rester concentré de très longues heures. Plus que dans les tournois habituels qu'il avait disputés jusqu'à présent. Tant d'heures aux tables, ça restait exceptionnel Mais il ne fallait pas oublier que pour le tournoi, ce serait beaucoup plus fatigant. Ils allaient jouer de midi à vingt-trois heures au minimum jusqu'à atteindre la bulle, ce qui pouvait prendre deux ou trois jours, peut-être quatre, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que cent joueurs susceptibles de se retrouver au Casino suivant dans une nouvelle ville. Donc sa performance était à relativiser. Mais il était confiant. Et prudent. L'esprit complètement vidé, il préféra appeler un Uber pour rentrer chez ses parents. Sa voiture, il la récupèrera demain…


Gabriel et Milo avaient joué longtemps. Ils étaient arrivés vers vingt-trois heures et comme les choses se passaient bien, ils avaient décidé de faire la fermeture. Ce n'était pas souvent qu'ils restaient aussi tard, mais de temps à autre, ils aimaient bien. Et alors qu'il ne s'y attendait pas du tout, Milo reconnut Devil Sirena, l'homme qui avait accompagné un ami qui avait acheté un Samsung dans sa boutique. Il le salua et du coup, il s'assit à sa table avec Gabriel. Le joueur se nommait Sorrento Sirena d'où son pseudo en ligne et son ami qui l'accompagnait, Sylphide. Les noms de famille n'étaient pas importants. La convivialité primait et tout le monde ou presque s'appelait par son prénom. Ils jouèrent quelques mains, plaisantèrent tout en faisant connaissance, mettant un peu d'ambiance à la table où se trouvaient trois autres joueurs. L'un d'eux avait un stack conséquent, mais impossible de dire s'il avait gagné ses jetons ou s'il les avait achetés. Malheureusement pour lui, en quatre mains, Milo et Gabriel le soulagèrent de la moitié. Sorrento et Sylphide échangèrent un bref regard qui voulait dire "ils sont bons !"

Les trois joueurs finirent par quitter la table et ils se retrouvèrent tous les quatre. Quel que soit l'enjeu, Gabriel jouait toujours pour gagner. Et une fois encore, il remporta plusieurs mains et même un bluff. Il avait doublé son tapis et il était temps de rentrer, le Casino allait fermer. Et c'est là qu'il le vit. Il connaissait Kanon Gemini de réputation et parce que sa tête apparaissait régulièrement dans la presse spécialisée du poker. Mais il ne s'attendait pas à le croiser au Pasino Grand. Il le trouvait déjà très bel homme, mais là, en vrai, en chair et en os c'était carrément une autre dimension tant il était craquant. Il accrocha son regard et fut comme aspiré dans le tourbillon vert de ses prunelles. Il y vit une passion flamboyante. Celle du poker. Lui d'ordinaire si maitre de ses émotions, sentit une brulure dans tout son corps. Il ne s'y attendait pas du tout, il n'était pas préparé à voir cet homme de ses propres yeux. Il comprit qu'il observait leur partie et essaya bien de se refocaliser dessus, mais ce fut difficile. Kanon finit par s'éloigner et Gabriel retrouva sa sérénité. Voilà bien un moment qu'il n'était pas près d'oublier. Et il était certain qu'il le croiserait à nouveau. Il était impatient. Il voulait le revoir et peut-être même lui parler, faire sa connaissance. C'était un des joueurs qu'il admirait le plus et lorsqu'une occasion pareille se présentait, il ne fallait pas la laisser passer.

Les quatre hommes arrêtèrent de jouer est le croupier dut leur en être reconnaissant. Lui aussi avait envie de rentrer chez lui. Ils allèrent récupérer leurs gains et Milo donna son numéro de téléphone à Sorrento en lui proposant de passer à la boutique quand il le pourrait à partir de quatorze heures. Sylphide avait deviné que Gabriel était un professionnel et il comprit pourquoi, il avait eu du mal à lui prendre quelques jetons. Mais c'était de bonne guerre. Un pro joue à longueur de temps par rapport à un amateur qui, bien souvent, exerce à côté un métier à temps partiel comme Milo ou à plein temps comme Marine. Son temps de loisirs à consacrer au poker est donc réduit d'autant. Pourtant, certains amateurs parvenaient à vivre de leurs gains. Ils se séparèrent sur le parking, ravis d'avoir fait de nouvelles connaissances en particulier Milo qui n'arrêtait pas de sourire.

— Y t'as vraiment tapé dans l'œil, le taquina Gabriel en démarrant sa voiture.

— Quoi ! Arrête, il est mignon, non ?

— C'est vrai… Attention qu'il t'utilise pas pour lui payer quelques jetons…

— C'est du cynisme ou j'm'y connais pas… Tu crois que tout le monde conspire pour arnaquer son voisin ? Et si y m'fait un coup pareil, j'l'attends à la sortie d'son lycée et j'défonce sa bagnole avec sa gueule !

— Toujours dans la démesure, sourit Gabriel.

— Tu t'es fait un beau cadeau pour ton anniv, hein ?

— Ouais… C'est pas mal…

— Plus de douze mille euros c'est plus que pas mal… On le fêtera plus tard avec les autres…

— On verra…

Une chanson de Coldplay à la radio lui remit en mémoire les débuts de Milo au poker quand il allait dormir chez lui sous prétexte qu'ils avaient un devoir à faire ensemble. Ça lui donnait l'occasion d'échapper à son père pendant quelques heures. Il lui apprenait à jouer et ils passèrent des soirées mémorables. Que de chemin parcouru depuis cette époque d'insouciance ! Ou presque. Le père de Milo était un expert en toxicologie et il avait mal encaissé que son fils veuille faire de la psychologie. Milo avait des capacités intellectuelles qui lui auraient permis de faire de grandes choses dans ce domaine. Mais en plus il avait abandonné la psycho pour travailler à temps partiel dans une boutique de téléphonie mobile afin d'avoir plus de temps pour jouer au poker. Cardia Antarès avait bien failli en manger les scorpions dont il utilisait le venin pour ses recherches. Depuis, les deux hommes s'étaient réconciliés, heureusement, et le fils vivait très bien de ses revenus du jeu. Ce que lui n'avait jamais fait avec le sien. Il leur avait fait vivre un véritable enfer à lui, à sa tante Natassia et à son cousin Hyoga. Des souvenirs bien amers…

Dégel Versal avait gagné une jolie somme à la table de cashgame clandestine qui était à quelques rues de chez lui. Il marchait tout en caressant l'épaisse laisse de billets qu'il avait dans la poche. Il monta les escaliers jusqu'au troisième étage et pénétra dans son appartement où il vivait avec son fils, sa sœur et son neveu. La mère de Gabriel était partie un beau jour, sans rien dire, alors qu'il n'avait que quelques semaines. Il n'avait jamais pu savoir pourquoi, Dégel ne lui en avait jamais parlé. Le père de Hyoga était décédé avant sa naissance sur un chantier où il était tombé d'un échafaudage et sa mère était allée vivre avec son frère ainé. Les deux garçons occupaient la plus grande chambre, Natassia la seconde et son frère dormait sur le canapé qui avait été changé à plusieurs reprises parce qu'il finissait par devenir inconfortable. Déjà que Dégel était difficile à vivre, si en plus il dormait mal, c'était pire. Natassia travaillait à mi-temps comme hôtesse de caisse dans un petit supermarché tandis que son frère chargeait et déchargeait des camions dans un entrepôt alimentaire. Malheureusement, les deux salaires ne suffisaient pas pour payer le loyer d'un appartement plus grand. Et même quand elle faisait des heures supplémentaires, c'était compliqué pour joindre les deux bouts. Les fins de mois étaient souvent difficiles en particulier quand Dégel perdait la presque totalité de sa paye au poker.

Il devenait imprévisible et violent et bien souvent sa sœur devait s'interposer entre lui et les garçons. Elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour les protéger, pour qu'ils puissent apprendre et s'en sortir à l'école. Pour elle, c'était le plus important. Elle voulait plus que tout qu'ils fassent des études et exercent un métier qui leur offrirait de meilleurs salaires pour qu'ils vivent plus aisément et qu'ils se libèrent de son frère. La maladie l'emporta alors que les enfants n'avaient que dix et treize ans. Dégel devint ingérable. D'un accord tacite Gabriel et Hyoga se partagèrent les tâches ménagères comme ils le pouvaient et leur père – après tout c'était le rôle qu'il avait bien mal joué auprès de Hyoga – mettait quand même la main à la pâte. Malgré tout, il continuait à jouer. Quand il revenait les poches pleines, il était moins froid, moins taciturne, le frigo était rempli et il apprenait aux garçons à jouer au poker. Et ils adoraient ça. Dans ces moments-là, ils avaient l'air d'une famille heureuse, pas riche, mais heureuse. Par contre, lorsqu'il perdait, qu'il rentrait avec sa tête des mauvais jours, Gabriel et Hyoga se faisaient tous petits. Le dîner se passait en silence ou presque. Il leur demandait comment ça se passait au collège et au lycée et si par malheur l'un d'eux ramenait une mauvaise note, les coups pleuvaient. Et comme ils se protégeaient l'un l'autre, ils morflaient tous les deux. Malgré les aides sociales, la situation financière était catastrophique. Jamais Dégel n'aurait imaginé que c'était à cause de lui que ses fils étudiaient dans la peur. Et contre toute attente, ils se débrouillaient bien. Ils avaient compris depuis longtemps que c'était la seule façon de s'en sortir, d'avoir des diplômes qui leur ouvriraient des portes pour échapper à Dégel. Ils se soutenaient, Gabriel aidait Hyoga dans certaines matières, puisqu'il avait toujours eu des moyennes élevées dans toutes les disciplines sauf en histoire. Il n'aimait pas retenir les dates.

Il eut dix-huit ans en février et passa son bac en juin. Il trouva un petit travail d'été pour juillet et août. Il s'était ouvert un compte bancaire avec l'aide de son père puisqu'il avait eu besoin d'un justificatif de domicile. La banque lui offrit cent euros, mais quelques jours plus tard, il était retourné voir le responsable clientèle pour résilier la procuration. Il ne fallait pas que son père puisse se servir de son salaire pour aller jouer au poker. Sauf que Dégel était loin d'être idiot. Il s'aperçut rapidement qu'il n'avait plus accès au compte de son fils sur l'espace perso du site de la banque. Il entra dans une telle fureur qu'il dévasta l'appartement. Le lendemain, Hyoga faisait sa rentrée en seconde et trois semaines plus tard, Gabriel commençait ses études à la fac de lettres d'Aix-en-Provence. Étant donné sa situation familiale, une bourse lui avait été accordée ainsi qu'une chambre en cité U. Il emporta autant d'affaires qu'il put, mais le plus dur fut de laisser Hyoga seul aux mains de son père.

Un soir, l'adolescent qui venait d'avoir dix-sept ans, se retrouva aux urgences avec un bras cassé et des hématomes. Il avait tellement crié de douleur que les voisins avaient appelé la police. Ce n'était pas la première fois que des cris et des hurlements venant de chez eux s'entendaient dans l'immeuble. Immédiatement les services sociaux furent avertis et Hyoga fut évalué par un interne en psychiatrie, un certain Dohko Libra dont le petit frère Shiryu était dans la même classe. Après le témoignage de Gabriel, Dégel se vit retirer la garde de son neveu. Aussitôt, Dohko se proposa comme famille d'accueil, ce qui lui fut accordé dans un délai record bien qu'il soit célibataire. Depuis, les cousins Versal avaient pu avoir une vie plus paisible pour poursuivre leurs études. Gabriel téléphonait parfois à son père, mais les conversations étaient très courtes. Il sut qu'il avait déménagé dans un studio. Il avait vendu tout ce qu'il ne pouvait pas emporter et il avait monté un dossier de surendettement auprès de la Banque de France. Quant à son neveu, il ne lui adressa plus jamais la parole…

Gabriel avait obtenu sa licence pour enseigner en collèges et lycées, mais il n'avait jamais exercé le métier de professeur de français. Il était devenu un joueur de poker professionnel et son cousin était moniteur de plongée sous-marine au Centre International de Plongée à Marseille. Natassia pouvait être fière d'eux où qu'elle soit. Hyoga avait vécu chez les Libra jusqu'à ce que les garçons intègrent les cités U, un peu avant que Marine n'entre dans la vie de Dohko.

Un sourire nostalgique flotta un instant sur la bouche de Gabriel tandis qu'il manœuvrait pour se garer dans le parking en sous-sol de son immeuble après avoir laissé Milo chez lui. Il gagna son appartement et se coucha dès qu'il fut déshabillé. Ces quelques heures de jeu lui avaient fait du bien. En arrivant tard au Pasino, il y avait moins de monde et Gabriel se sentait plus à l'aise. Il ne craignait plus de sortir de chez lui, mais la foule le stressait encore un peu. Et comme il avait terriblement envie de jouer en live, il avait demandé à Milo de l'accompagner. Et quelle bonne idée il avait eue ! Son ami avait rencontré un probable futur ex petit-ami, parce qu'il ne voyait pas du tout Milo avec ce prof de musique et lui il avait eu la chance incroyable de croiser Kanon Gemini, le joueur qu'il admirait tant. Il aimerait pouvoir lui parler un jour et qu'il lui raconte comment il avait commencé avec le poker. Quelle était son histoire pour être devenu d'abord professionnel, bien qu'il se doutât qu'ils devaient avoir peu ou prou le même parcours, mais surtout comment il avait su s'imposer comme un très grand joueur aux quatre coins du monde ?

Ça pouvait faire rêver de jeunes débutants, mais ce n'était pas à la portée de tout le monde. Le parcours de Kanon était une longue suite d'heures de travail derrière son écran d'ordinateur, de parties live dans des Casinos, une discipline de l'esprit pour ne pas se laisser écharper psychologiquement par des pertes, des bad beats (4) et partir en tilt (5). Se protéger de tels déboires, ça s'apprenait et avec les années et l'expérience, le joueur pouvait y parvenir. Mais il n'était jamais à l'abri d'une perte de contrôle. Il y avait tellement de données à prendre en compte. D'abord l'enjeu, bien sûr, la somme que le vainqueur allait empocher. Plus elle était élevée, plus les joueurs étaient nerveux. L'ambiance à la table. Était-elle lourde, personne ne parlait ou détendue et les joueurs plaisantaient entre eux ? Combien de mains avaient-elles été perdues avant celle de trop qui faisait voler en éclat ce contrôle sur les émotions ? Combien de mains avaient été jetées parce qu'elles n'avaient aucun potentiel et donc le joueur ne pouvait entrer dans aucun coup ? Il attendait, là, assis, il voyait les autres s'amuser, il était impatient avec une envie de jouer qui le consumait de l'intérieur, mais il savait qu'il ne pouvait pas faire n'importe quoi. Sauf que la patience avait des limites et qu'une fois atteintes, on prenait des risques, on prenait trop de risques et le pire c'était que les autres joueurs le voyaient, le ressentaient et ils n'allaient pas se gêner pour exploiter cette démonstration de faiblesse.

Le poker c'était amusant, c'était sympa. Mais dès qu'il y avait de l'argent en jeu, le poker c'était impitoyable. Et même cruel. On n'avait plus aucun ami, que des adversaires, presque des ennemis, qu'il fallait écraser avant qu'ils ne vous écrasent. Et les joueurs adoraient se mettre en danger comme ça parce que ça les passionnait et que ça les excitait. Parce qu'ils étaient accros à l'adrénaline qui leur brulait les veines dans ces moments-là. Certains avaient les moyens financiers de le faire comme Kanon ou Gabriel, Kassa ou Shaka. Mais d'autres n'avaient pas du tout conscience que s'ils allaient trop loin, ils pouvaient perdre boulot, voiture, maison, conjoint et enfants. Le contrôle et la pondération sont deux des clés de la réussite. Il faut un esprit fort et un cœur encore plus fort pour se protéger et protéger ceux qu'on aime. Mais la chance est là aussi. On dit qu'elle sourit aux audacieux. Peut-être, mais pas à ceux qui comptent trop sur elle comme Angelo. Elle lui a fait comprendre qu'il devait d'abord compter sur lui-même et d'une façon assez douloureuse. Il n'avait pas su laisser passer l'orage et il n'avait ni parapluie ni imperméable. Tous les cas sont différents. Les raisons qui les avaient amenées au poker étaient nombreuses et très diverses. Si on voulait s'amuser, il fallait être capable de rester le plus longtemps possible à la table. Et dès que ça commençait à déraper, il fallait savoir jeter ses cartes et attendre la main suivante. Ce qu'Angelo n'avait pas su faire. Il avait joué la main de trop.

Ça arrivait aussi aux meilleurs de prendre une mauvaise décision. La prudence devait rester de mise. Perdre quelques milliers d'euros pour certains, ce n'était pas la même chose que perdre sa voiture ou sa maison pour d'autres. Il fallait avoir les moyens de perdre… Et ce n'était qu'en gagnant qu'on les obtenait…

À suivre…


(1) Soit en 2028 puisque cette histoire se déroule en 2029. Ce chiffre est une pure spéculation de ma part sachant qu'en 2021, les Casinos de cette ville ont généré sept milliards de dollars sur l'année. J'imagine qu'une inflation est logique, étant donné que la vie devient plus chère d'une année sur l'autre avec une forte augmentation du jeu en ligne puisqu'on était en pleine période de covid et que les gens jouaient de chez eux sur les plateformes Internet des Casinos.

(2) Mises obligatoires. La grosse blind est le double de la petite blind. Cela constitue le pot de départ. Elles se déplacent dans le sens horaire et tous les joueurs seront "de blind" chacun leur tour. En cashgame, elles n'augmentent pas. Si vous êtes à une table où les blinds sont de 5 et 10 euros, elles le resteront de l'ouverture à la fermeture du Casino. Mais il existe des tables aux blinds plus élevés qui ne bougent pas elles non plus. Elles peuvent être de 500 et 1000 euros et ces tables concernent des joueurs plus aguerris. Bien souvent elles n'ouvrent que plus tard dans la soirée et attirent de joueurs plus aisés.

(3) Le SMIC net en 2023 est de 1383,20 € net pour un temps plein. En 2029, j'espère qu'il aura augmenté de façon décente pour atteindre au moins 1600,00 €.

(4) Bad Beat = Avoir une main forte et être battu par une main encore plus forte.

(5) Tilt = le joueur ne contrôle plus ses émotions ni sa façon de jouer. Il n'arrive plus à réfléchir calmement et rationnellement. Ce qui peut arriver après une bad beat en particulier dans des parties à forts enjeux. Il peut se mettre à faire n'importe quoi et perdre encore plus de jetons.


Au Poker les quatre couleurs ne sont pas le rouge et le noir, mais

PIQUE, CARREAU, TREFLE et CŒUR.

En anglais, puisque c'est la langue du poker ce sont, dans le même ordre :

SPADES, DIAMONDS, CLUBS, HEARTS.

Hiérarchie des mains de la plus faible à l'imbattable

— Une CARTE HAUTE = si aucun joueur n'arrive à former ne serait-ce qu'une paire avec les cartes dévoilées sur le tapis et les siennes, celui qui à la carte la plus élevée remporte le pot. S'ils sont plusieurs, le pot est partagé.

— Une PAIRE = deux cartes de même valeur. Par exemple 2 DAMES.

— Un BRELAN = trois cartes de même valeur. Par exemple 3 HUIT

— Une QUINTE = cinq cartes qui se suivent de couleurs différentes. Par exemple 5D 6C 7H 8D9S toutes couleurs confondues.

— Une COULEUR = cinq cartes qui ne se suivent pas, mais de la même couleur. Par exemple 7 – VALET – 10 – 2 – DAME toutes à COEUR. La couleur avec la hauteur la plus élevée remporte le pot.

— Un FULLHOUSE ou FULL en abrégé = Un BRELAN associé à une PAIRE. Par exemple un FULL aux HUIT par les VALET c'est un brelan de HUIT et une paire de VALETS. Il faut associer les cartes servies au joueur avec celles découvertes sur le tapis.

— Un CARRE = quatre cartes de la même valeur. Par exemple le plus beau 4 AS. Mais 4 DEUX peuvent aussi très bien faire l'affaire et gagner le pot. Le carré est une combinaison très forte quelle que soit sa hauteur.

— Une QUINTE FLUSH ou QUINTE à la COULEUR = 5 cartes qui se suivent de la même couleur. Par exemple 8 – 9 – 10 – VALET – DAME à CARREAU

— Une QUINTE FLUSH ROYALE = 5 cartes qui se suivent de la même couleur hauteur AS. Par exemple 10 – VALET – DAME – ROI – AS à PIQUE. Elle est appelée royale parce qu'elle est hauteur AS. C'est LA combinaison imbattable au poker. Statistiquement, il existe 1 chance sur 30 000 de l'obtenir, mais qui sait… La chance peut avoir envie de vous faire un magnifique sourire.

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