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Chapitre 46
Le chant moqueur des oiseaux fut le tout premier son dont Dean prit conscience en se réveillant. Alors qu'il rouvrit lentement les yeux, il perçut le froid humide qui lui piquait les cuisses et chercha en même temps à éloigner son visage des brins d'herbe au parfum salé qui lui chatouillaient la joue. Le simple fait d'essayer de redresser la tête la fit retomber, de violents vertiges venant vaguement lui rappeler par quoi il était passé. Il se contenta d'ouvrir les yeux un peu plus, gêné par la pâle clarté du jour, et discerna les contours de sa main posée près de son front, contre le sol où il gisait à plat ventre.
Il n'eut pas la force d'en faire plus que rester là, hagard, à subir le bruit des volatiles rassemblés à plus ou moins longue distance autour de lui. Il se trouvait dans une forêt ou dans un pré, il n'en savait rien. La végétation au sol, qu'il écrasait de son poids, lui bouchait trop la vue, au demeurant encore bien trouble, pour lui permettre de trancher. Il eut le sentiment de commencer à se rappeler sa chute. Une chute qui avait semblé durer une éternité. Il eut la vague impression d'avoir été précipité dans un tunnel sans fin, fouetté par des vents d'une violence terrible, passant de l'ombre à la lumière, de la chaleur brûlante au froid glacial, sans pouvoir respirer hormis le temps de moments fugaces où une étreinte de nature inconnue était venue lui offrir un peu de protection contre les éléments. Puis, plus rien, jusqu'à son réveil, il y avait un instant, loin de la tempête qui s'était éloignée.
Et d'un seul coup, tout lui revint. Le combat contre Chaos, qu'ils avaient cru réussir à dompter. La grotte lacérée de mille failles qui en avaient déclenché l'effondrement, et par l'une desquelles il avait été englouti. Si c'était bien ce qui s'était passé, s'il avait réellement franchi le seuil entre deux points de l'espace, l'expérience avait été beaucoup plus éprouvante que lors des traversées similaires qu'il avait pu faire par le passé, et il n'avait aucune idée d'où il pouvait bien se trouver désormais. En grimaçant, il força son corps à bouger. Il avait mal partout, mais parvint tout de même à se retourner sur le dos. Le ciel était gris. Un crachin très fin vint lui piqueter le visage et il jeta vers les nuages un regard désemparé. La gorge nouée, il grimaça encore, serra les dents et se redressa dans un grognement jusqu'à prendre une position assise. Le désert n'était plus qu'un souvenir. Sam n'était pas là. Mais il l'appela néanmoins. Sans obtenir d'autre réponse que celle du cri des oiseaux, ou de la brise dans les hautes herbes.
Alors, niant la douleur, il se remit sur ses deux pieds et laissa ses yeux s'imprégner des images que lui renvoya son environnement. Le désert était probablement à des centaines, des milliers de kilomètres de là, si ce n'était davantage. Dean crut d'abord qu'autour de lui s'étendait une plaine mais, quand il balaya la zone triste et morne en tournant lentement sur lui-même, il comprit qu'il se trouvait au beau milieu d'un marais. Le sol spongieux, couvert de salicorne et de carex d'un vert terne, était parsemé de trous d'eau stagnante qui reflétaient la pâleur du ciel autour des nénuphars. Ça et là, poussait un saule ou plus rarement un chêne qui servait de promontoire à diverses espèces d'oiseaux dont beaucoup pataugeaient dans les mares en quête de nourriture, et la brise qui agitait les rideaux de joncs transportait les odeurs moites de la boue et des végétaux qui rendaient invisibles les batraciens dont les coassements composaient un bruit de fond permanent.
Dean, qui se sentit égaré au milieu de nulle part, seul au monde, chercha un repère. Un signe. N'importe quoi qui lui aurait permis de s'orienter ou de déterminer où la faille l'avait transporté. Avait-il quitté l'état ? Le pays ? Le continent ? Il lui fut impossible de le dire. Des paysages âpres et sauvages comme celui-ci, il en avait vu souvent, mais n'en fut pour autant pas mieux capable de déduire ne fût-ce que l'hémisphère où il s'était échoué. Ses vêtements alourdis par l'humidité lui collaient à la peau. Il avait froid. Et partout où il posait les yeux, il n'y avait rien. Rien que le désarroi d'une nature hostile indifférente à son sort. Planté là, sans savoir où aller, il appela encore.
- Sam ! Castiel ! Est-ce qu'il y a quelqu'un !
L'écho et le huement des hérons furent les seuls à répondre. Mais Dean refusa de céder à la panique, et en dépit de sa confusion il s'efforça de rassembler ses idées. De fixer ses priorités. Sortir d'ici, d'abord ; retrouver la civilisation. Puis rejoindre les siens, où qu'ils fussent. La civilisation. Soudain lucide, il se rappela que le meilleur lien avec elle, il l'avait dans la poche, et avec une hâte extrême il sortit son téléphone. Devant lequel il resta coi un long moment. L'appareil était inutilisable. Il avait fondu. Littéralement. Totalement ignorant du phénomène qui avait pu produire pareil effet, le chasseur se remémora violemment les sensations de chaleur intense qu'il avait éprouvées après avoir été avalé par la faille, et s'aperçut que sa veste, en particulier, présentait des traces nettes de brûlure, comme s'il avait été frappé par des rais de foudre miniatures. Il se palpa machinalement pour vérifier s'il n'était pas blessé mais conclut qu'il était indemne, hormis quelques ecchymoses. Et sa compréhension des événements n'en fut que plus trouble.
Dean serra ses cheveux courts dans ses poings et tâcha de garder les idées claires. Il n'avait pour l'instant aucun moyen de savoir où il se trouvait ni ce qui s'était exactement passé, mais cela ne signifiait pas qu'il était forcé de rester là. Ses priorités ne changeaient pas : partir d'ici, et rejoindre Sam et Castiel. Dont il s'interdisait de penser qu'ils aient pu être blessés, voire pire. Pour son frère, toutes les options étaient sur la table et il voulait ne garder à l'esprit que les meilleures ; mais pourquoi l'ange ne répondait-il pas à ses appels ? Le combat avait-il si mal tourné ? Le cœur battant, il décida de se mettre en mouvement, et fit quelques pas pour tenter de repérer une voie de passage potentielle entre les mares.
C'est là qu'il la vit. Une forme noire, étalée en travers du sol derrière un ruban de massettes, d'où dépassait une tête inerte couverte de cheveux blonds. Et son estomac lui parut lui remonter dans la gorge quand il reconnut Éros.
L'image du dieu de l'Amour déverrouilla instantanément sa mémoire, et Dean se revit dans le tourbillon où il ne s'était pas débattu seul. Il se rappela cette puissance intense qui les avait tous deux aspirés dans le vortex et, entre stupeur et répulsion, prit un instant pour décider de quelle manière réagir. Son cerveau reptilien lui commanda d'abord de fuir, de rejeter tout contact avec cette engeance qui, viscéralement, le révulsait car plus que jamais synonyme de danger et de souffrance, mais la tentation d'aller constater pourquoi Éros ne bougeait pas, au-delà du potentiel ticket de sortie que le dieu représentait, prédomina. D'un pas leste mais néanmoins prudent, il alla jusqu'à lui pour le découvrir bien mal en point. Étendu sur le dos, le corps de l'Érote, sous ses vêtements par endroits calcinés, à d'autres gelés, présentait de graves brûlures au niveau de la joue, du cou et des mains, et ce que Dean ressentit en comprenant tout à coup à quoi - ou à qui - il devait d'être ressorti du portail sans réelle blessure, lui fut aussi désagréable que si une anguille s'était mise à remonter de travers toute la longueur de ses intestins.
- Hey ! cria-t-il bientôt furieusement, debout au-dessus d'Éros.
Ce dernier n'opposa pas la moindre réaction. Dean jeta un genou à terre qui s'enfonça dans la mousse, et le saisit par le col.
- Hey ! répéta-t-il avec véhémence. Fais pas semblant de dormir, debout, allez !
Il le secoua sans ménagement tout en réalisant l'ampleur de ses blessures. Elles ne ressemblaient pas vraiment à celles de Pothos quand il s'était réfugié au bunker, mais ce fut cet état désespéré qu'elles évoquèrent pourtant à Dean, dont l'insistance finit par porter ses fruits. Éros rouvrit les yeux, dont le bleu extraordinaire avait tellement pâli qu'il en paraissait translucide, et après un instant de flottement où il sembla aussi vulnérable que n'importe quel mourant, il fixa son regard sur le chasseur, qu'il reconnut.
- Winchester, poussa-t-il faiblement dans un souffle apaisé. Tu es sauf... Bien. L'ange sera content.
Il plissa brusquement les paupières et se crispa dans un spasme mutique qui rendit sa souffrance si évidente que Dean serra les dents malgré lui. Il aurait voulu le haïr autant qu'il l'avait haï jusqu'ici, mais pour quelque obscure raison, il n'y parvint pas.
- Pas de ça, hein ? lui lança-t-il en un farouche avertissement tout en tirant assez fort sur son col pour le redresser. Tu tourneras de l'œil plus tard, il faut qu'on retourne dans la grotte et en vitesse.
- Je n'irai nulle part, déplora Éros au bout d'un instant, la voix chancelante et les paupières lourdes. Je n'en ai plus la force.
- Des conneries, oui ! s'emporta Dean sous le coup de la peur. Mon frère est resté là-bas, comme les tiens ! On doit y retourner !
Le dieu essaya de secouer la tête et se crispa à nouveau. Dean, démuni, le lâcha, mais en accompagnant son mouvement.
- On peut pas rester ici, prononça-t-il comme une supplique qu'il s'adressait avant tout à lui-même. Je sais même pas où on est, bordel... Sammy...
Il eut envie de hurler, de pleurer et de cogner et se laissa tomber sur les fesses, sans plus savoir quoi faire. Un instant durant, il parut baisser les bras, puis son instinct de survie reprit le dessus et en se penchant sur Éros, à peine conscient, il le secoua de plus belle.
- Non, non, hey, pas question ! T'entends ? Je te laisserai pas t'en tirer en crevant là pour avoir tes deux enfoirés de frangins sur le dos ! Remue-toi, bon sang ! Debout !
L'Érote n'était plus qu'un poids mort que Dean, conscient de la futilité de son geste, n'eut pas la force de relever. Le dieu chercha son regard et, quand il le croisa, le chasseur s'immobilisa lentement, frappé par cette expression dans les yeux de son opposant qui lui fit inexplicablement perdre en fureur ce qu'il gagna en acceptation.
- Je ne peux plus t'aider, Dean Winchester... Quitte cet endroit et pars retrouver ton frère. Assure-toi... Assure-toi que Chaos est vaincu. Assure-toi que tout cela... n'a pas été vain.
Éros hoqueta, comme si même le seul réflexe de la respiration exigeait plus qu'il ne pouvait donner. Dean, qui le regardait partir, détesta de ne pouvoir rester insensible à sa détresse et grimaça de révolte.
- Pourquoi tu m'as sauvé ? s'indigna-t-il. Tu m'as protégé, dans la faille... Pourquoi ?!
- Parce que sinon, tu n'aurais pas survécu, répondit simplement le dieu de l'Amour, les yeux clos et un mince sourire au coin des lèvres. Je ne sais pas jusqu'où le pouvoir de Chaos nous a entraînés, mais au moins es-tu vivant. C'est le moins que nous te devions.
Les yeux de Dean, écarquillés, tremblaient au-dessus du visage d'Éros. Son cœur était le siège d'un tel déferlement d'émotions contraires, ou tout bonnement indéchiffrables, qu'il resta stoïque et muet, les traits glacés.
- Si nous avons réussi à le stopper, tint à poursuivre Costume Noir, c'est en partie grâce à ton frère et toi. C'est une bonne chose, que vous ayez été là. Sache-le.
- On l'a fait ? interrogea-t-il avec une fermeté vacillante. On l'a vraiment renvoyé dans son trou ?
- Je l'espère. Je suis trop faible pour sentir quoi que ce soit, mais au moins aurons-nous tout tenté. Je m'éteins sans regret, avec la satisfaction d'avoir réparé un peu des torts que j'ai causés en livrant ce combat absurde.
Dean sentit se nouer son estomac. Il en voulut mortellement à Éros d'être là, inutile, résigné à disparaître. Il lui en voulut de l'avoir protégé et, ce faisant, de ne pas lui avoir donné un motif de plus de le haïr. Sauf si c'était exactement ce qu'il avait fait. Le chasseur n'en savait plus rien.
- Bats-toi, espèce de lâche ! cria-t-il d'une fureur dont il ne comprenait pas la moitié des motifs. Tu vas rester là à attendre de crever ? C'est tout ce que t'as trouvé ?!
Le regard éteint, Éros n'y voyait plus rien. La vie était en train de le quitter, et Dean pouvait la voir s'échapper de lui comme le fluide d'une outre percée.
- Ok, grommela-t-il en se mettant à trembler. Ok, tu me laisses pas le choix, tête de noeud. Mais, je te préviens : si ça marche...
Il n'acheva pas sa phrase, qu'il avait lancée sur un ton menaçant. Il ne repensa qu'à Sam, au bunker, lorsqu'il avait décidé de sauver Pothos. Le lien avec Éros était sans doute moins fort, mais c'était un Érote, qui profitait lui aussi des effets du Toucher Divin. Alors Dean enferma la tête du dieu entre ses mains avec autant d'allant que s'il empoignait un récipient brûlant, les aplatit sur son crâne, et conjura :
- Allez, enfoiré ! Guéris !
Deux heures s'écoulèrent, Peut-être trois, au cours desquelles Dean resta là, auprès d'Éros qui devint de plus en plus froid et inerte. Assis par-terre à quelques mètres, adossé à une souche morte couverte de mousse, l'aîné des Winchester versait un regard vide sur son ennemi ; s'il l'était encore. S'il l'avait jamais été. Il n'éprouvait aucune peine mais, se sentait anesthésié. Tout paraissait différent, même si ce « tout », il ne pouvait le définir. Quand le bruit des oiseaux se fit plus fort et qu'une lueur du soleil couchant, qui réussit à percer les nuages bas, vint frapper l'éclat de la conque que Himéros lui avait remis, il réalisa que c'était autour du cou d'Éros, qu'il brillait. Dean ne se rappela même pas à quel moment il le lui avait passé, pensant peut-être que la fraction du pouvoir qui y était contenu saurait le ramener d'entre les morts, ce que lui-même n'avait pas su faire. Cela ne s'était pas produit, et parce qu'il n'y avait plus rien à faire, il finit par se lever et partir.
Juste après avoir pris quelques minutes pour rendre au corps meurtri du dieu de l'Amour, qu'il abandonna là, le plus de dignité possible.
Il laissa derrière lui Éros, ce qu'il lui devait, son ignorance de l'endroit où le vortex les avait menés, et se mit a marcher d'un pas leste, décidé à avancer le plus possible avant d'être plongé dans la nuit noire. Plus le jour déclina, et plus le marais s'emplit de sons différents, troquant le cri des oiseaux contre une dominance de coassements et de bruits d'insectes qui lui parurent donner vie à une atmosphère digne du purgatoire. Il rejeta ces pensées. Retrouver son frère, par n'importe quel moyen, était son unique objectif, mais son incapacité à entrevoir la manière dont il allait procéder était un poids bien lourd à porter.
Il avait dû parcourir entre deux et trois kilomètres au moment où le jour se déroba tout à fait. Nul abri à la ronde. Juste la grise obscurité d'un ciel bouché et les ombres noires de la végétation autour de lui, devenue dangereuse, où pullulait une vie insoupçonnée. D'une poche, il sortit sa lampe torche, dont il avait pu confirmer un peu plus tôt qu'elle au moins, était intacte. Les arbres semblaient ici plus nombreux, et les mares d'eau stagnante moins présentes. Mais il allait devoir s'arrêter car dans le noir quasi complet, poursuivre sa route sur un terrain tel que celui-ci était inenvisageable. En faisant encore quelques pas, il éclaira les environs en quête d'un recoin pas trop exposé où il pourrait risquer de perdre quelques heures, qui n'avaient jamais été si précieuses. Mais qui savait quels types de dangers recelait cet endroit inconnu ? Buissons, fourrés et orties semblaient avoir trouvé un terrain favorable aux abords d'un mur d'arbres très hauts et étroits qui poussaient en rang serré le long de ce qui ressemblait à un talus. La mort dans l'âme, Dean opta pour s'y constituer un camp de fortune, fou de n'avoir pas le moindre repère.
C'est alors qu'il capta un bruit singulier, tout sauf naturel, un vrombissement qui lui fut si familier qu'il n'en cru d'abord pas ses oreilles. Jusqu'à l'entendre de plus en plus clairement et voir à travers le feuillage, encore assez loin sur sa gauche, en surplomb, deux cercles de lumière jaune qui allèrent en grossissant.
- HEY ! hurla-t-il sans réfléchir, son sang ne faisant qu'un tour. HEY, ICI !
Torche au poing, il courut comme jamais il ne l'avait fait, enjamba un parterre de plantes noueuses, rejoignit le talus en se cramponnant aux fougères et l'escalada à toute vitesse alors que le bruit du moteur, à présent parfaitement clair, composa la plus belle musique que Dean ait jamais entendue. En parvenant au sommet de la butte, il eut la stupeur d'émerger entre deux arbres au beau milieu d'une petite route et n'eut que le temps de se tourner vers les phares du véhicule auprès duquel il se signala en agitant largement les bras. La camionnette freina sec, et sa conductrice braqua des yeux exorbités sur celui qui abattit les deux mains sur le capot avant de venir la rejoindre à la portière.
- Bon dieu, merci ! loua Dean dont la joie de croiser l'un de ses semblables fut incalculable. Merci ! Si vous saviez ce que je suis content de vous voir, vous... comprenez ce que je dis ?
L'air abasourdi, la jeune femme vissa sur lui un regard sidéré au-dessus de la vitre entrouverte et répondit machinalement :
- Heu... Oui...
Les yeux de Dean s'illuminèrent d'un soulagement indescriptible et il décrivit même un pas de danse en sautant sur place tant son bonheur fut immense.
- Oh ! Oh, merci, Jack ! Je... Je suis toujours en Amérique, alors, c'est bien vrai ?
La jolie blonde, très jeune, le fixa bouche bée pendant un temps qui parut interminable au chasseur. Et soudain, la fourgonnette chargée de légumes démarra en trombe.
- HEEEEY ! vociféra Dean, horrifié. Nan, attendez !
Il se mit à courir derrière le véhicule qu'il vit s'éloigner mètre après mètre, en appelant la conductrice de toutes les façons possibles mais elle le planta, et il ne put que la regarder disparaître dans le noir de la nuit. Défait, il emplit ses poumons d'air et mugit alors :
- Connasse !
Il n'eut plus qu'à repartir, mais au moins avait-il une idée moins floue d'où il se trouvait et une direction à suivre sur une route sèche. Sûr à présent d'être proche de la civilisation, et chez lui, Sam lui sembla tout près. Ce fut éreinté mais presque ému aux larmes qu'après plus d'une heure à trotter à la seule lumière de sa lampe, sans croiser personne, il atteignit ainsi la ville, dont le premier édifice fut un troquet aux néons défaillants au détour d'un bosquet. Ce fut comme si Dean n'avait jamais rien vu de plus beau. Fourbu et frigorifié, il alla droit vers l'entrée en jetant un œil aux plaques minéralogiques du pickup et du break garés devant, releva un ou deux autres indices visuels qui le confortèrent dans l'idée du coin des États-Unis où il avait atterri, et pénétra à la volée dans l'établissement au style un peu vieillot qui diffusait un blues éculé. Il y flottait une irrésistible odeur de café chaud et de gaufres qui fit saliver l'aîné des Winchester, mais il ne chercha ni à se restaurer, ni à se faire confirmer la localité.
- Est-ce que je peux téléphoner ? lança-t-il essoufflé à la serveuse, une sexagénaire bien en chair qui, derrière son comptoir, le mira d'un air suspicieux.
L'œil en biais, elle désigna une cabine, juste de l'autre côté de la vitre, à l'extérieur. Dean ressortit si sec. Par bonheur, il lui restait quelques pièces qui traînaient au fond d'une poche et, le cœur cognant si fort qu'il eut la sensation d'être proche du malaise, il décrocha le combiné pour composer le numéro de son frère. Jamais, de toute sa vie, le temps ne lui avait paru passer si lentement.
- Oui... ?
Dean crut défaillir.
- S... Sam ?! beugla-t-il dans le téléphone d'une voix brisée d'émotion. Bon dieu, Sammy ! T'es vivant, Dieu merci ! Sam ! Sam, t'es où, est-ce que tu vas bien ?!
Un crépitement dans le combiné le força à le reculer de son oreille et le souffle rauque que fit entendre son frère lui fit craindre qu'il fût blessé.
- Sammy ! Réponds-moi, est-ce que ça va !
- Qui... Qui est-ce...?
De toutes les réponses auxquelles il aurait pu s'attendre, celle-ci était bien la dernière.
- Sam, c'est moi ! Dean ! Je... Je me suis retrouvé catapulté au Texas, mais je vais bien, t'inquiète pas ! Bon dieu, j'ai eu tellement peur que tu t'en sortes pas, si tu savais à quel point je suis soulagé ! Où tu es ? Ça va ? Toujours à Black Rock ?... Allô...? Sam ?
La communication avait été coupée. Dean continua de prononcer le nom de son frère comme s'il pouvait l'entendre puis relança l'appel. Mais il n'obtint que la messagerie.
- Sammy, commença-t-il en sentant son angoisse crever le plafond. Sam, si tu es sain et sauf, et j'espère que tu l'es, bon sang... Rentre au bunker, si tu peux. Cass me répond pas, j'espère qu'il va bien et que vous êtes ensemble, mais si tu peux pas rentrer, reste où tu es ! T'entends ? Si je me goure pas, je pense pouvoir être à Lebanon d'ici demain, si je trouve une bagnole. Sitôt rentré et si t'es pas là, je me démerde pour te rejoindre alors bouge pas ! Attends-moi, d'accord ? Tu pourras pas me joindre, mon téléphone a grillé, mais j'arrive. J'arrive, Sammy !... Tiens bon. Je t'aime, frangin.
Il raccrocha lentement, avec un sentiment d'atroce abandon, pour ne pas couper trop vite le fil qui le reliait à son cadet. Mais, même s'il avait le cœur gros, il était à présent sûr que son frère était vivant. Au pire était-il légèrement blessé, et son téléphone hors réseau ; voire vide. Il s'en convainquit, et retourna sans délai à l'intérieur du bar où il se fit remettre une carte routière qu'il étala entre une énorme tasse de café et une part de tarte. Son estimation du temps nécessaire pour rentrer chez lui, depuis ce coin du sud-est du Texas où il s'était matérialisé, s'avéra juste, mais aux conditions qu'il avait fixées. Il lui fallait avant toute chose trouver un moyen de locomotion, mais les maigres dollars qu'il avait en poche n'étaient pas son meilleur atout.
Heureusement, Ruth, la serveuse, lui fut d'un précieux secours une fois qu'elle comprit que l'homme au physique avenant et au charme indéniable assis à sa table ne représentait aucun danger. Son air angoissé fit fondre le cœur de la plantureuse employée, à qui il confia son désarroi après un « accident » et son besoin urgent de rentrer au Kansas pour retrouver son frère. Elle lui apprit que l'aéroport était plutôt loin et les lignes d'autobus aux abonnés absents, mais lui parla de son beau-frère, Kenny. L'agriculteur avait des céréales à livrer à Dallas tôt le lendemain, et avait prévu de rouler de nuit. Dean, touché, ne se fit pas prier pour accepter le coup de fil que Ruth passa à Kenny, et au prix de quelques centaines de mètres à pied pour rejoindre le domicile de ce dernier, le chasseur trouva son transport.
Ils arrivèrent à Dallas le lendemain, alors que le jour n'était pas encore levé. Pendant le trajet, Dean avait surtout dormi d'un demi-sommeil, empli de rêves agités, et le réveil fut moralement éprouvant. Par reconnaissance envers son chauffeur, il se proposa de l'aider à décharger sa marchandise mais, Kenny le vit tellement se ronger les sangs qu'il le chassa, l'encourageant à reprendre la route sans délai. C'est ce que fit le frère de Sam, en usant ses derniers dollars dans l'achat d'un billet de car à destination de Wichita. Sam qui resta injoignable, à chaque fois que Dean réussit à emprunter un téléphone pour tenter de le contacter. Il en fut de même pour Castiel, définitivement sourd à ses suppliques. Et, au cours du trajet qu'il passa à se traîner sur une route qui n'en finissait pas, l'angoisse lui fit imaginer le pire en étirant les heures comme des jours.
Alors, parvenu à l'Air Capital, comme on surnommait la ville, il décida que perdre une minute de plus à rester dans l'incertitude ou loin de son frère dont il était de plus en plus convaincu qu'il avait besoin de son aide, devenait inacceptable. Et, devant la pompe d'une station service, il vola une voiture qu'il lança sur les chapeaux de roue vers Lebanon, priant pour esquiver les véhicules de police.
Dans son malheur, il eut au moins cette chance, et en fin d'après-midi, sous un ciel gris, il fut rentré chez lui. Le cœur battant avec une violence extrême, oubliant déjà ce périple qu'il laissait derrière lui, il échoua la voiture sur le bas-côté plus qu'il ne la gara, puis, les jambes flageolantes, se précipita vers l'entrée du bunker où l'espoir infini d'y retrouver Sam et la terreur absolue de constater son absence, le soumirent littéralement à la torture. Il se jeta sur la porte blindée qui tourna lourdement sur ses gonds, appelant déjà son frère de toutes ses forces ; puis pénétra dans le bunker, qui parut n'avoir qu'attendu leur retour, en s'époumonant à héler Sam tout en traversant la passerelle métallique qui surplombait la salle de contrôle. Mais Sam ne répondit pas. Sans se décourager malgré ses jambes qui menaçaient de se dérober sous lui, Dean dévala les escaliers en appelant encore, appel qu'il réitéra une fois parvenu en bas, et en s'engouffrant dans la bibliothèque il cria le nom de son cadet une fois de plus.
Mais Sam ne lui répondit jamais.
Dean avait tant redouté cet instant en espérant qu'il resterait pure hypothèse, qu'il mit un certain temps à intégrer que le bunker était vide. Mais l'était-il ? Avant de se rendre à cette évidence et de conclure que son frère était toujours coincé dans le désert - peut-être mort, pensée qu'il repoussa immédiatement - et de s'en remettre à l'Enfer puisque le Ciel n'écoutait plus, il comptait bien le chercher encore jusque dans les moindres recoins. La gorge nouée, il faillit se précipiter vers la chambre de Sam, quand il aperçut un de leurs vieux téléphones sur le coin d'une table. Voyant là le moyen de contacter son cadet où qu'il fût, il se saisit de l'appareil comme un mort de soif d'une gourde d'eau, l'activa, et composa aussitôt le numéro de Sam. En entendant sonner, et non pas la bascule automatique sur la messagerie, cette fois, son cœur manqua un battement. Il supplia son frère de décrocher, et fonça vers sa chambre. Il déboula dans le couloir tandis que la tonalité persistait à retentir en boucle à son oreille, et son désespoir alla croissant en sentant que personne ne décocherait.
Mais une musique familière commença alors à monter jusqu'à lui. D'abord en un vague bruit de fond, puis plus forte, plus nette, à mesure qu'il se rapprochait de la chambre de son frère. Et quand il reconnut formellement la sonnerie du téléphone de ce dernier, l'espérance folle qu'en fin de compte, Sam soit bien là, lui rendit vie. Il n'eut pas besoin d'arriver à sa porte car tout à coup, les longues jambes de son cadet apparurent au détour du couloir et il fut là, à quelques mètres, une chemise rouge sur le dos. Dean, qui crut rêver, vit sa peur s'évanouir comme par magie, et en s'arrêtant face à l'image providentielle de son frère qui semblait indemne, il cria :
- Sam !
Il se précipita vers lui, un sourire de pur soulagement aux lèvres.
- Reste où tu es ! hurla sauvagement le puiné.
Son bras se leva d'un coup sec et il pointa le revolver sur Dean, qui se figea net. Le téléphone cessa de jouer sa musique.
- S...Sam ? bredouilla l'aîné complètement désarçonné, les yeux écarquillés.
Il eut besoin d'une seconde pour se convaincre qu'il n'avait pas rêvé et que c'était bien son frère, en face de lui. Il crut qu'il visait quelqu'un d'autre et tourna un instant la tête sans voir personne, s'imagina alors à une blague douteuse tout en sachant bien qu'il n'y avait aucune chance pour cela, et demeura prostré, totalement abasourdi.
- Sammy ? s'étrangla-t-il en voyant son regard inhumain derrière l'arme qu'il pointait sur lui. Mais... qu'est-ce qui se passe...?
- La ferme ! tonna Sam dans un cri qui explosa comme un hurlement de douleur. Fais un pas de plus et je te descends !
Les yeux de Dean prirent l'aspect de deux billes de verre inerte et glacé. Il avait cru que retrouver son frère mettrait un terme à ses angoisses, mais avait à présent l'impression de basculer en plein cauchemar.
- Baisse-moi ce flingue ! se révolta-t-il avec la peur chevillée au corps. Qu'est-ce qui te prend, tu pètes une vrille, ou quoi ?! C'est moi, Dean ! Ton frère ! T'es aveugle ?!
- Mon frère est mort, espèce d'enfoiré ! vomit Sam avec fureur en serrant son arme si fort que Dean crut vraiment qu'il allait faire feu. T'as dix secondes pour me dire ce que t'es !
L'aîné des deux hommes eut la sensation que les murs du couloir se mirent à tanguer et que le sol se déroba sous ses pieds. La panique recomposa ses traits en une grimace épouvantée et, tandis qu'un froid atroce vint lui geler l'échine, il essaya éperdument de donner un sens à ce qu'il était en train de vivre. Derrière l'extrême agressivité de Sam, il chercha le moindre signe d'une explication, un indice quelconque, quand en boomerang, lui revinrent ces mots qu'il l'avait entendu prononcer : mon frère est mort. Était-ce bien ce que Sam venait de dire ? Dean s'enfonça dans la confusion, incapable de comprendre comment son cadet pouvait tenir des propos aussi incohérents alors qu'il se tenait juste devant lui. Dean se demanda si l'un d'eux n'était pas devenu fou ; à moins qu'il ne fût en train de rêver, peut-être toujours inconscient dans le marais ou ailleurs. Craignant que son passage dans la faille qui avait coûté la vie à Éros n'ait été plus lourd de conséquences qu'il l'avait pensé, il sonda le regard assassin, presque inhumain de son frère, qui lui glaça le sang. C'était à peine s'il reconnaissait Sam, et à force de le dévisager avec effarement il remarqua soudain l'anomalie. Flagrante.
- Mais qu'est-ce que...
Il fronça les sourcils et, totalement déboussolé, détailla le visage de son frère en sentant la tête lui tourner. Une question, tout à coup, s'imposa à lui en le terrifiant : combien de temps s'était-il écoulé depuis leur combat contre Chaos ? Jusqu'ici convaincu que sa matérialisation au Texas avait été instantanée après avoir été aspiré dans la faille, il n'en fut subitement plus aussi sûr. Car, scrutant son frère comme une bête curieuse, il ne s'expliqua pas dans ce cas cette barbe d'au moins quinze jours qui lui tapissait les joues.
- Que... Combien de temps j'ai passé dans ce tunnel avec Éros ? se murmura-t-il horrifié.
Ce fut la seule explication que son esprit dévasté fut capable d'envisager à ce moment précis. La seule. Et, pour confirmer cette hypothèse selon laquelle, en disparaissant dans la fracture, il n'avait pas seulement traversé l'espace, il se toucha le visage en quête d'une barbe dont il n'aurait jusqu'ici pas remarqué la présence. Il n'en trouva aucune, et le vertige qui l'assaillit répondit directement à l'incompréhension abyssale qui s'empara de lui. Parce que cela lui fut vital, il chercha aussitôt une justification à ce phénomène ; supposant que le temps ne s'était arrêté que pour lui, le temps de la traversée. Et se rappelant le téléphone qu'il broyait dans sa main, il y vérifia la date affichée, qui fut comme une gifle en pleine face.
Car un seul jour s'était écoulé. Celui qu'il lui avait fallu pour rentrer.
- Qu'est-ce qui se passe, bon dieu, gémit-il affreusement démuni. Sammy... Sammy, je...
- LA FERME ! éructa-t-il en avançant arme au poing, tremblant comme s'il était prêt à s'effondrer à tout instant.
- Je t'en prie, écoute-moi ! J'y comprends plus rien, je sais pas ce qui se passe mais y'a quelque chose qui cloche !
Il reçut alors un autre coup de massue en remarquant que la barbe de Sam n'était pas le seul détail qui le distinguait de son aspect de la veille. Le puiné avait les cheveux plus longs, et apparaissait amaigri. Il avait visiblement perdu au moins quatre ou cinq kilos.
Comment une telle chose avait-elle pu se produire en moins de vingt-quatre heures ?
La réponse, l'implacable évidence, s'imposa alors d'elle-même par l'entremise d'un élément extérieur qui surgit soudain sous la forme la plus inattendue : une grosse boule de poils clairs qui se faufila entre les jambes de Sam et qui se précipita vers Dean en jappant de joie. Avant que le cadet ait pu le retenir, l'animal sauta sur les jambes du premier-né, lui faisant la fête, et Dean, assommé, réalisa que cette singularité-là, ne pouvait tendre de concert avec les autres que dans une seule et unique direction.
- Miracle ? expira-t-il d'une voix ébahie. Qu'est-ce que tu fais là, mon vieux ?
Il le comprit brusquement, et le choc fut tel qu'il lui coupa les jambes. Il s'accroupit pour étreindre tendrement son chien qui ne l'était pas alors que Sam, constatant que tous deux s'étaient reconnus et retrouvés, vit son attitude changer du tout au tout. Son hostilité aveugle et sa méfiance disparurent, et en quelques instants lui montèrent des larmes impossibles à réprimer alors que son cœur enfla tant qu'il lui parut emplir à lui seul sa cage thoracique. Incrédule, Sam, qui se sentit vidé de toutes ses forces, laissa pendre son bras pour lâcher son arme devenue bien trop lourde, et en arrêtant un regard bouleversé sur son frère qu'il parut enfin identifier comme tel, il murmura d'une voix brisée :
- D... Dean...?
Ce dernier releva la tête et en plongeant dans ses yeux verts, Sam n'eut soudain plus de doute. Suffoquant dans un sanglot et la gorge broyée par l'émotion qui le submergea, il avança en titubant et, après un temps incertain, se jeta sur son frère pour le serrer dans ses bras en pleurant comme un enfant. Dean se laissa faire et lui rendit son étreinte mais, amorphe, il sembla éteint.
- Dean ! hoqueta Sam en pleurant au creux de son épaule. Dis-moi que t'es vraiment revenu, dis-moi que je rêve pas !
L'aîné des Winchester resta muet. Il ne put se résoudre à mentir. Sam croyait l'avoir retrouvé mais c'était faux. Dean, anéanti, l'avait compris. Compris qu'il n'était pas parvenu à rentrer chez lui. Compris aussi que Chaos ne l'avait pas seulement projeté à travers l'espace. Qu'il l'avait conduit à franchir une autre limite. Mais une limite qui n'était pas la barrière du temps.
Une limite qui, en réalité, était celle de la frontière entre les univers.
