Alertés par Lily, James et Sirius avaient porté Mary jusqu'à l'infirmerie ; celle-ci avait repris ses esprits en chemin si bien qu'à son arrivée, elle ne présentait plus aucune séquelle. Faute de pouvoir poser un diagnostic, Madame Pomfresh avait conclu à un malaise, sans doute imputable à une hypoglycémie, car il était presque l'heure du déjeuner. Mademoiselle Macdonald devait faire un effort pour finir son porridge du matin.
« Vous n'y êtes pas, Madame ! l'interrompit Lily dans un rugissement. Mary a été victime d'un maléfice. J'ignore qui de Mulciber, de Rosier ou d'Avery l'a lancé, mais ils étaient de mèche. »
Madame Pomfresh prit un air outré. Se redressant sur la table d'examen, Mary osa alors prononcer le mot « discrimination » : on l'avait traitée de Sang-de-Bourbe et ce n'était pas la première fois. Le maléfice visait à l'intimider. On lui déniait le droit d'étudier à Poudlard.
Lily raconta ensuite comment Mulciber s'en était pris à elle lorsqu'elle avait voulu protéger son amie.
James l'écoutait d'un air stupéfait. Sirius, lui, avait fermé les yeux, visiblement étreint par un sentiment douloureux.
Tout le temps qu'avait duré le récit des deux jeunes femmes, Madame Pomfresh avait serré les lèvres d'un air hostile. Quand elles en eurent fini, elle s'adressa à elles avec une componction feinte :
« Vous portez des accusations d'une extrême gravité. Avez-vous une preuve de ce que vous avancez ? Une trace des sévices que vous affirmez avoir endurés ? Un témoin pour corroborer vos dires ? »
À aucun moment, Lily n'avait mentionné la présence de Severus lors de « l'incident » – c'était par ce mot que Madame Pomfresh désignait son agression. Lily voulait encore lui trouver des excuses.
« Non, concéda Lily après avoir échangé un regard embarrassé avec Mary. Mais…
– Mais ? reprit froidement Madame Pomfresh, en la toisant comme elle l'eût fait d'une criminelle.
– Ils s'arrangent pour que rien ne les accuse, repartit Mary. Ils lancent des sorts informulés, sans baguette, et les blessures qu'ils infligent ne laissent pas de trace.
– Décrédibiliser la parole de leurs victimes, cela fait partie de leur stratégie, renchérit Lily.
– Voyez-vous cela ? » intervint Slughorn, qui devait les écouter depuis plusieurs minutes.
Sans doute le directeur de la maison Serpentard avait-il surpris des éclats de voix en passant devant la porte de l'infirmerie et avait-il jugé bon de laisser traîner une oreille. Les deux jeunes femmes se turent. Slughorn fit rouler son abdomen proéminent vers elles avant de s'écraser sur une chaise paillée qui ploya pitoyablement sous son poids.
« Ne vous est-il pas venu à l'esprit, mesdemoiselles, qu'il puisse s'agir d'une plaisanterie ? poursuivit-il en tirant de sa poche une boîte d'ananas confits, son antidote antistress. Je ne conteste pas le fait que le qualificatif utilisé soit de mauvais goût, mais enfin, de là, à prêter à ces aimables garçons des intentions…
– Une plaisanterie, Monsieur ? s'étrangla Lily, qui semblait faire un immense effort sur elle-même pour rester correcte. Parce que vous trouvez drôle de traiter quelqu'un de « Sang-de-bourbe » ?
– Au second degré, cela ne manque pas de sel, se gaussa Slughorn en croquant une tranche d'ananas. Connaissez-vous l'humour, Mademoiselle Evans ? Vous devriez essayer, cela vous rendrait moins… véhémente.
– C'était du premier degré », lâcha abruptement Sirius.
Même s'il avait pu paraître distrait, l'incisivité de son ton montrait qu'il n'avait pas perdu un mot de la conversation.
« Vous étiez sur les lieux, Monsieur Black ? » ironisa Madame Pomfresh.
Sirius tourna vers elle des yeux étincelants ; il paraissait hors de lui :
« La maison Serpentard est infiltrée par les partisans de Vous-savez-qui, asséna-t-il. Je suis bien placé pour le savoir. Et vous-même, Professeur – il fixait à présent Slughorn – vous ne pouvez l'ignorer.
– Votre mauvaise foi défie l'entendement ! riposta Slughorn dont la poitrine mamelue s'était soulevée d'indignation. Je conçois que vous ayez du mal à l'admettre, Monsieur Black, mais votre famille défend depuis fort longtemps des thèses proches de celles que promeut aujourd'hui Vous-savez-qui. C'est de notoriété publique ; votre père s'est plusieurs fois répandu dans la presse. »
Sirius semblait au supplice, mais Slughorn continua, avec la fourberie typique de sa maison :
« Je n'aurai pas la cruauté de vous rappeler les liens qui vous unissent à la famille Malefoy, dont le fils a rejoint les rangs des partisans de Vous-savez-qui dès sa sortie de Poudlard. Voyez-vous, je pense qu'au contraire, la fréquentation de ses camarades de Serpentard a longtemps tenu votre frère éloigné de cette influence pernicieuse. »
Pour toute réponse, Sirius réprima un juron.
« Aussi vous serais-je gré de ne pas réitérer ces allégations calomnieuses, intima Slughorn en pointant vers lui un index comminatoire. À moins, bien sûr, que vous souhaitiez qu'il soit mis fin de manière anticipée à votre scolarité à Poudlard. »
La menace était sérieuse. Aussi Sirius garda-t-il un silence boudeur. Slughorn remonta sur ses jambes courtaudes et s'éloigna en claudiquant au bras de Madame Pomfresh. Sans doute filaient-ils droit au bureau du professeur MacGonagall pour se plaindre de l'outrecuidance des trois Gryffondor.
Lily adressa un sourire à Sirius, en guise de remerciement, et Mary sortit de son abattement pour s'écrier :
« Mais pourquoi font-ils comme si cela n'existait pas ?
– Plutôt nier le danger que l'affronter, soupira Sirius. Ce n'est pas la première fois que Slughorn réagit de cette manière. À l'entendre, Tom Jedusor était un garçon adorable, au-dessus de tout soupçon. La vérité, c'est qu'il a toujours fait preuve de complaisance envers la magie noire. Quant à cette bique de Pomfresh, elle se place du côté de l'ordre social.
– J'aurais dû me douter que ce Mulciber était trop séduisant pour être honnête ! explosa Lily, possédée d'une rancœur incontrôlable. N'avez-vous jamais remarqué comme il anticipe les désirs de son interlocuteur ? C'est comme si... s'il les devinait.
– C'est un legilimens, soupira Sirius, don't la bouche charnue avait pris un pli amer. Comme quasiment tous les Mangemorts. Voldemort est un maître en la matière, paraît-il. »
Depuis le paravent auprès duquel il s'était rencogné, James écoutait Sirius en silence. Son ami le sidérait par sa lucidité : son drame familial l'avait fait mûrir de manière accéléré. Où était passé le gamin hâbleur avec lequel il avait fait les 400 coups l'été dernier ? Lui aussi se sentait vieux, soudain. Ils étaient à peine sortis de l'enfance que c'était déjà la fin de l'innocence. Ces querelles d'écoliers n'avaient rien d'anodin : une guerre intestine couvait à Poudlard. Bientôt, chacun d'eux, s'il ne l'avait pas déjà fait, devrait choisir son camp : la pureté ou la diversité. Le monde sorcier serait coupé en deux.
James se ressaisit : Lily s'était plantée en face de lui. Que lui voulait-elle ? se demanda-t-il avec une vague angoisse. Allait-elle le frapper, comme elle semblait toujours vouloir le faire quand elle le croisait ? Mais cette dernière posa une main sur son avant-bras en signe de paix :
« Surveille Severus, lui chuchota-t-elle, visiblement émue.
–Sévère? répéta bêtement James.
– Sans doute as-tu remarqué qu'il exècre son père et, par extension, tout ce qui a trait, de près ou de loin, au monde moldu.
– Je l'ai perçu, mais je n'ai pas compris pourquoi, avoua James, qui n'avait pas oublié la réaction épidermique de Severus lorsqu'il avait évoqué son père. Le sais-tu, toi ?
– Disons que quand son père ne se dispute pas avec sa mère, il se défoule sur lui. Depuis qu'il est enfant, il est sa tête de turc.
– Mais pourquoi ? murmura James.
– Pourquoi harcelais-tu Severus plus jeune, James? Tu le sais bien. Parce qu'il est faible, parce qu'il n'est pas dans la norme. Si tu l'aimes, protège-le. Moi, je ne peux plus rien faire pour lui. Devant Mulciber et les autres, il m'a parlé comme si j'étais une étrangère. Je sais que c'est parce qu'il a peur que je lui rappelle ses origines. Il veut être comme eux. »
James accusa le coup. Il espérait que Lily se trompait. Mais il ne pouvait pas douter de sa sincérité.
Sirius s'était approché d'eux :
« Tu es en train de sous-entendre qu'il s'est laissé contaminer par leurs idées ?
– Il se cherche un autre destin que celui auquel il se croit promis. Et sa route a croisé celle de Mulciber. »
En dépit de son épouvantable caractère, Lily ne paraissait plus si antipathique à James. Il la trouvait même touchante à tenter de sauver Severus alors qu'elle savait qu'elle n'en tirerait rien en retour. Quel sentiment pouvait bien l'animer ? se demanda James cependant qu'il serrait ses mains dans ses siennes. L'aimait-elle encore un peu ? Agissait-elle en reconnaissance de ce que Severus lui avait appris ? Ou bien y avait-il en elle une forme de bonté qui avait attendu ces tristes évènements pour se révéler ?
Courbant le cou, Severus s'inclina vers l'avant. Mulciber écarta l'encolure de la robe noire qu'il tenait à la main et la lui passa par la tête. Ample et plissée comme une coule monastique, la robe se déroula sans bruit sur le maigre corps de Severus, dévalant jusqu'à ses chevilles. Les manches étaient si longues qu'elles recouvraient ses doigts et si larges qu'elles lui battaient les genoux. Il sentit les mains de Mulciber arranger les plis.
Ils se trouvaient dans la garde-robe des préfets-en-chef. Mulciber avait tiré les rideaux avant d'ouvrir un placard fermé par une clef qu'il était le seul à posséder. Il avait alors décroché une housse d'un portant et en avait tiré un étrange uniforme destiné à donner à Severus une idée de ce qui l'attendait.
Pour parachever la transformation, Mulciber rabattit le capuchon de la robe sur le nez de Severus. Celui-ci essaya de se mouvoir. Mais la robe était lourde, raide, et même un peu râpeuse, écrasant sa poitrine et meurtrissant sa peau là où elle était nue. Quant au capuchon, il réduisait considérablement son champ de vision et étouffait le bruit environnant. Pour tout dire, cette robe lui faisait l'effet d'une prison textile.
« Comment te sens-tu ? lui demanda Mulciber.
– Pas très bien, répondit franchement Severus. Je peux à peine bouger.
– Tu t'y habitueras, le rassura Mulciber en lui caressant furtivement la joue, ce dont Severus s'efforça de faire abstraction. Regarde-toi. »
Il fit pivoter Severus sur ses talons : ce dernier se retrouva face à une psyché, qui lui renvoya l'image d'un spectre. Le capuchon jetait sur son visage une ombre impénétrable. À cette vue, Bellatrix, lovée dans un fauteuil à côté d'eux, laissa échapper un gloussement de satisfaction :
« Ça te va à merveille, mon chéri. On ne te reconnaît plus.
– Est-ce que je devrais tuer ? » demanda Severus à brûle-pourpoint.
Bellatrix soupira d'exaspération. De manière concomitante, un sourire de compassion assouplit le visage de Mulciber. Ils avaient dû se répartir les rôles, songea Severus : lui, le gentil ; elle, la méchante. Quoiqu'à la réflexion… seul Mulciber jouait la comédie ; Bellatrix, elle, ne semblait pas simuler la cruauté qu'elle affichait de toutes ses dents.
« Tu devras seulement être capable de le faire, si nécessaire, répondit Mulciber dans son dos. Bien évidemment, on s'en assurera ; c'est une condition d'éligibilité à la Marque. Tu maîtrises le sortilège de mort, n'est-ce pas ? »
Severus mit un peu de temps à répondre ; il ne pouvait pas nier qu'il en faisait usage dans la maison de ses parents : il exterminait sans aucun scrupule les rats qui osaient gratter à la porte de sa chambre. Mais la pensée de faire mourir un être humain le rebutait profondément.
« Oui, répondit-il d'une voix presque inaudible, espérant que l'épreuve serait théorique.
– Il faudra vraiment que tu le fasses, le refroidit Bellatrix. Et pas sur un lézard. On te laissera le choix de la victime. Si tu as un compte à régler avec un moldu, un né-moldu ou un traître à son sang, c'est le moment. »
Comme un réflexe, Severus pensa à son père. Puis à Sirius.
« Mais t'inquiète pas, ajouta Bellatrix en passant sa langue sur ses lèvres purpurines. On ne te demandera pas de le faire tous les jours. On ne manque pas de brutes sanguinaires dans nos rangs. Il y a beaucoup moins de cerveaux, hélas.
– Le Seigneur des Ténèbres ne t'enverra pas en première ligne, renchérit Mulciber d'une voix caressante tout en ajustant avec application la robe sur les épaules de Severus. Tu es trop précieux pour qu'il prenne le risque que tu te fasses tuer. Tu seras chargé d'apprendre tes sortilèges aux nôtres et d'en inventer de nouveaux. Grâce à ta maîtrise de l'occlumancie, tu feras aussi un excellent espion. »
Severus tressaillit violemment ; il n'avait parlé qu'à Lily de ses expériences dans le domaine :
« Comment le sais-tu ? demanda-t-il en lançant un regard étonné à Mulciber par-dessus son épaule.
– Parce que j'ai plusieurs fois essayé de pénétrer dans tes pensées, sans y parvenir. Tu ne baisses jamais la garde, même lorsque tu es en colère. Ton esprit est une forteresse inexpugnable. C'est une qualité rarissime. »
Severus ne releva pas. Mulciber ne l'avait évidemment pas choisi par hasard. Cela faisait presque un an, à présent, qu'il tissait sa toile autour de lui, sondant sa personnalité, testant ses capacités. Mais cela ne perturbait pas Severus. Bien au contraire, il se sentait flatté par l'intérêt que Mulciber lui manifestait. Et il ressentait une sorte de griserie à l'entendre évoquer son avenir chez les Mangemorts.
Une autre ombre, toutefois, devait être dissipée.
« Le Seigneur des ténèbres sait-il que… mon père est un Moldu ? »
Le mot « père » lui arracha la langue ; cela faisait si longtemps qu'il ne l'avait pas prononcé. Du reste, il était de moins en moins sûr que cette créature répugnante fût son père ; ils ne se ressemblaient en rien, même pas physiquement.
« Ne te torture avec ça ! ricana Bellatrix, qui s'était levée d'un mouvement brusque, comme mue par un ressort. Le Seigneur des ténèbres lui-même est un Sang-mêlé, orphelin de surcroît. Il suffira de renier ton père. Ou mieux : de le tuer, comme Lui l'a fait. »
Voldemort était comme lui, se répétait intérieurement Severus. Et tout le monde le craignait.
« Le seul ascendant qui compte, mon petit Severus, c'est ta mère, reprit Bellatrix d'une voix sifflante en s'approchant de lui. Les témoignages s'accordent pour dire qu'elle promettait beaucoup du temps de sa scolarité. Malheureusement, elle était singulièrement dénuée d'ambition. D'où le fait qu'elle vive désormais comme une vulgaire Cracmol. C'est une Prince, n'est-ce pas ? Cette lignée n'est pas des plus prestigieuses, mais jusqu'à la mésalliance que nous savons, elle était pure.
– On a soudoyé un officier d'état-civil du Ministère pour qu'il nous sorte ta généalogie sur dix générations, expliqua Mulciber, qui s'était enfin décidé à lâcher les épaules de Severus. Ce point ne devrait pas poser problème.
– En revanche, s'agissant du chapitre « loyauté », ça risque fort de coincer, grimaça Bellatrix. Il va te falloir faire du tri dans tes fréquentations, si tu vois ce que je veux dire. Que tu forniques avec des garçons, passe encore, cette abomination existe aussi chez nous ; mais certainement pas avec un Gryffondor connu pour être l'ami intime d'un traître à son sang. »
Severus eut l'impression que son cœur se craquelait dans sa poitrine. Il aurait dû s'en douter. James était le prix à payer.
« J'ai… j'ai besoin de réfléchir…, bafouilla-t-il en esquivant le regard redoutable de Bellatrix, qui semblait vouloir faire effraction dans sa tête.
– Alors réfléchis bien, mon amour », rétorqua cette dernière de sa voix grave, aussi sensuelle que menaçante, tandis qu'elle quittait la pièce de sa démarche chaloupée.
La pièce était étroite, l'atmosphère étouffante. Muciber fit le tour de Severus, se plaça face à lui et, à nouveau, posa ses mains sur ses épaules, mais cette-fois-ci, il n'avait pas l'excuse de la robe à ajuster. Ils étaient seuls, tous les deux, dans une des parties les plus reculées du château, et il n'y avait plus qu'une dizaine de centimètres entre eux. Severus se sentait pris comme un volatile dans la glu : jamais la couleur subtile et changeante des yeux de son camarade ne l'avait autant captivé. Mulciber était définitivement le plus beau garçon que la terre eût porté.
« Ce n'est pas une décision à prendre à la légère, chuchota Mulciber en faisant glisser ses mains le long des bras de Severus, qui essayait vainement de lui cacher sa nervosité. Mais tu n'as pas à avoir peur. Tu seras très bien accueilli. Le Seigneur des Ténèbres a de grands projets. Il saura récompenser les meilleurs éléments. Ton ascension sera rapide. »
Mulciber releva le capuchon pour découvrir le visage de Severus, puis il pencha la tête de côté. Sa bouche humide se rapprochait dangereusement. Severus n'eut pas le réflexe de le repousser. Mulciber avait l'art d'escamoter la contrainte : avec lui, rien ne semblait forcé. Il embrassa Severus dans le cou, puis au coin des lèvres. Ces baisers, quoique volés, étaient si réconfortants que Severus se persuada de les avoir, à son insu, un peu voulus. En attendant, son cœur battait à tout rompre. Il revoyait Mulciber adolescent, nu, de dos, dans le vestiaire, en train d'enfiler sa chaussette.
Le temps se suspendit. Avec une habilité de prestidigitateur, Mulciber avait débarrassé Severus de l'uniforme des Mangemorts. Celui-ci gisait désormais en travers du fauteuil ; bien qu'il fût vide, il portait encore l'empreinte du corps de Severus, à la manière de l'exuvie que laissent derrière eux certains reptiles. Les mains de Mulciber, endurcies par les exercices physiques auquel il s'astreignait chaque jour, se promenaient sur les flancs et le dos de Severus, qui continuait de le laisser faire, se sentant comme une argile qu'on façonne.
Mulciber l'embrassait doucement, l'enveloppait de ses caresses, dénouait les tensions de son corps souffrant. Severus avait l'impression que plus rien ne pouvait lui arriver. Il finit par s'abandonner contre sa cuisse. Mulciber le prit par la nuque pour l'empêcher de reculer alors qu'il faisait pénétrer sa langue dans sa bouche. Plus rien ne les séparait, si ce n'étaient le dernier rempart que formaient leurs vêtements, à travers lequel Severus mesurait l'excitation croissante de Mulciber. Il était effaré par la violence de son propre désir : il rêvait que son camarade le prenne sur l'épaisse moquette, en le maintenant par le cou pour l'empêcher de bouger ; peut-être pourrait-il même l'étrangler, jusqu'à l'amener à la lisière de l'inconscience.
Mais lorsque Mulciber entreprit de défaire la ceinture de Severus, ce dernier rouvrit brusquement les yeux. Dans quel panneau était-il en train de tomber ? Mulciber ne ressentait évidemment rien pour lui ; il lui donnait ce qu'il attendait : du plaisir et de la douleur. Severus était en colère contre lui-même : son inextinguible appétit de sexe lui avait encore perdre la tête ; il avait un problème avec ça, depuis toujours, il le savait, cela finirait par le perdre ; il devait résister. Il aimait James. Ces fantasmes n'étaient pas les siens.
Il s'extirpa sans ménagement de l'étreinte de son camarade de maison, qui le regarda avec l'air de ne pas comprendre. Leurs hautes silhouettes se reflétaient dans le miroir derrière eux et Severus se rendit compte qu'ils faisaient exactement la même taille, même si leur corpulence les faisait paraître très dissemblables. Sans doute était-ce son propre habit de Mangemort que Mulciber venait de lui faire essayer.
« Tu ne veux pas de moi ? se plaignit Mulciber.
– C'est que… », balbutia Severus.
Severus pouvait-il lui avouer que, tout attiré qu'il fût, il se méfiait de lui comme de la peste ?
« Vous vous êtes promis fidélité ? repartit Mulciber avec un haussement de sourcil, comme s'il jugeait cette hypothèse ridicule.
– No-on… », hésita Severus.
James et lui ne s'étaient jamais rien juré. Pour autant, Severus ne s'imaginait pas le tromper. De toute manière, comment aurait-il pu être infidèle ? IIs passaient presque tout leur temps libre ensemble. James était si possessif. Un soir, il avait fait une scène à Severus parce que celui-ci avait refusé de lui donner le nom de ses anciens amants. Et lorsque Severus avait dû déclarer forfait pour le reste de la saison de Quidditch, il n'avait pas caché son soulagement : il ne supportait pas qu'il soit si proche de son capitaine. Cela avait fait rire Severus. S'il avait su...
« Qu'est-ce qui te retient ? insista Mulciber en attrapant ses poignets. Ne va pas me raconter que je ne te plais pas, je ne te croirais pas. Je n'ai pas besoin d'entrer dans ton esprit pour interpréter tes regards… Tu perds ton temps avec lui, Severus. Ton destin t'attend. Parmi nous, tu n'auras plus de nom, plus de visage, rien ne viendra te rappeler ton passé. Tu deviendras ce que tu as toujours voulu être : invulnérable.
– Lâche-moi », gémit Severus, qui ne sentait plus ses mains.
Mulciber s'exécuta. Severus se massa les poignets ; sa peau le brûlait là où les doigts de son camarade avaient exercé leur pression.
« Je ne veux rien de cet ordre avec toi, parvint-il à articuler. Et j'ai encore besoin de réfléchir.
– Très bien, répondit Mulciber d'une voix neutre. Mais ne temporise pas trop. Le Seigneur des ténèbres juge défavorablement ceux qui le font attendre. Il faudrait que tu me donnes ta réponse avant… la fin de la semaine. »
Mulciber rangea l'uniforme dans le placard. Ils regagnèrent leur salle commune. Et chacun fit comme s'il ne s'était rien passé.
James faisait les cents pas devant le hangar, tapant de temps à autre ses pieds gourds sur le sol gelé. Que pouvait bien encore fabriquer l'insaisissable Severus ? Certes, la ponctualité n'avait jamais été son fort, il aimait se faire désirer, mais là... il dépassait les bornes ! Cela faisait plus d'une heure que James l'attendait dans le froid mordant de février ! Pourtant, de tous les sentiments qui se pressaient en cet instant dans son cœur, ce n'était pas la colère qui l'emportait, mais l'inquiétude. James savait que Severus lui avait menti sur son emploi du temps de la journée. Et lors du dîner, il avait vu Mulciber laisser traîner sa main sur l'avant-bras de Severus, comme s'il cherchait à le séduire. James avait failli se lever et faire un esclandre.
Une longue silhouette surgit à l'autre bout du parc. James se sentit revivre. Il reconnaissait Severus rien qu'au bruit qu'il faisait en marchant. Une fois à sa hauteur, le Serpentard lui adressa une esquisse de sourire avec ses dents inégales, mais il ne s'excusa pas ; il était trop orgueilleux pour ça. Son nez immense était rougi par le froid, sa coiffure encore plus négligée que d'habitude, ses lèvres toutes gercées. Mais James n'en avait cure. Il le happa par la taille et l'attira contre lui. Alors qu'il enfouissait sa tête dans le creux de son épaule, il sentit comme une odeur de soufre se dégager de lui. Il commit alors la maladresse de lui demander :
« Qu'est-ce que tu fichais ? »
Il ne s'attendait pas à obtenir une réponse ; Severus ne se montrait jamais loquace sur les causes de ses retards, ni, de manière générale, sur les occupations auxquelles il se livrait en son absence. Sirius affirmait, sur la foi de la carte du Maraudeur, que Severus déambulait la nuit dans Poudlard. De son côté, Lily lui avait raconté que Severus expérimentait des sorts interdits lorsqu'il était seul. Ces révélations avaient laissé James partagé entre désapprobation et fascination. Au final, il n'en aimait Severus que davantage. Les angles mort de sa personnalité lui donnaient le sentiment qu'il n'était pas, ne serait jamais, totalement à lui.
« Tu touillais des potions en cachette ? »
D'habitude, Severus chassait les questions d'un battement de cils, ce qui, à chaque fois, manquait de faire sortir James de ses gonds. Mais cette nuit-là, Severus, qui n'avait pas l'air dans son assiette, se fâcha :
« Pourquoi aurais-je à m'expliquer, James ? Te défierais-tu de moi, par hasard ?
– Une heure de retard, ça commence à faire beaucoup, même pour toi. Pourquoi me caches-tu tes rendez-vous en tête-à-tête avec Mulciber ?
– Tu vas encore me faire une scène au sujet de notre prétendue liaison ? se récria Severus en montant sur ses grands chevaux. Tu commences à me fatiguer avec ta possessivité !
– Ne fais pas l'idiot, je ne parlais pas de ça ! riposta James, qui se retint de le gifler. Je faisais allusion au fait qu'il est... »
James hésita à mettre les pieds dans le plat ; mais il savait que s'il ne le faisait pas, cette tête de mule allait encore faire semblant de ne pas comprendre :
« ... un Mangemort. »
Severus se figea :
« C'est Sirius qui t'a raconté ça, n'est-ce pas ? répliqua-t-il d'un ton méprisant. Il n'a toujours pas digéré que son frère en soit devenu un. Et à supposer que ce soit vrai, bien sûr, je vais m'enrôler ? Il ne t'est pas venu à l'esprit que ton pote pourrait juste chercher à nous séparer ?
– Lily pense la même chose. »
Severus jeta un regard en biais à James ; il ne dit rien, mais il devait penser que Lily, elle aussi, verrait leur rupture avec plaisir.
« Elle m'a raconté ce qui s'est passé avec Mary. Elle s'inquiète pour toi, Sev'... Elle veut t'aider. Comme moi.
– Elle ferait mieux de m'oublier, tu ne crois pas ? Non, vraiment, qui voudrait d'une amie qui te dénonce ?
– Arrête de faire ta mauvaise tête ! tonna James. Alors c'est vrai, cette histoire ?
– J'avoue, répondit Severus en écartant ses bras décharnés. Je n'ai défendu ni Lily ni sa copine lorsqu'elles se sont fait traiter de Sang-de-Bourbe ! Tu es content ? Cloue-moi au pilori maintenant !
– Je ne te condamne pas, mais je voudrais au moins comprendre. Depuis qu'on se fréquente, on n'a jamais eu de conversation sérieuse... »
Au mot « conversation », Severus se détourna et James ne vit plus que son dos maigre sur lequel sa cape trop large retombait comme un rideau.
« Je sais que tu as du mal avec ça, murmura James en posant doucement ses mains sur les épaules de Severus. Mais moi, je me fiche de savoir d'où tu viens. Et je m'excuse si j'ai pu, à un moment ou à un autre, te donner le sentiment que je te dévalorisais. Tu n'as pas de honte à avoir.
– J'imagine que cette garce de Lily t'a tout déballé..., marmotta Severus dans son écharpe. Hier encore elle te haïssait et voilà qu'aujourd'hui...
– Elle ne m'a pas raconté grand' chose, tu sais...
– Tu mens tellement mal, James. »
Comme toujours, Severus voyait juste : quelques heures plus tôt, James était allé trouver Lily dans la salle commune. Elle s'était fait un peu prier avant de lui rapporter tout ce qu'elle savait de l'enfance de Severus : la cruauté de son père, qui avait compris très tôt que son fils était différent ; la négligence de sa mère, incapable de tendresse ; les disputes continuelles, les cris et même les coups entre eux ; le dénuement extrême dans lequel Severus avait vécu jusqu'à ses onze ans, dormant sur un matelas posé à même le sol, s'affublant de fripes qui dissimulaient sa maigreur, se nourrissant d'épluchures accroupi dans un recoin de la cuisine ; et enfin le harcèlement qu'il subissait de la part des autres garçons de son quartier et qui s'était prolongé à Poudlard, comme une malédiction.
Tout ceci prédisposait évidemment Severus à devenir de la chair à Mangemort, avait affirmé Lily. D'autant plus que Severus était féru de magie noire depuis sa tendre enfance. Grâce à un travail acharné, il avait acquis de vastes connaissances en la matière. Surtout, il avait développé une capacité inédite à inventer des maléfices. Rares étaient ceux qui avaient idée de ses talents ; Severus se gardait bien d'en parler autour de lui, non pas qu'il fût modeste, mais parce qu'il s'en sentait vaguement honteux. Un tel profil devait fatalement attirer l'intérêt de Mulciber. Et c'était ce qui était arrivé.
« J'aurais préféré apprendre cela de ta bouche, répliqua James après un long silence. C'est quoi ta manie de faire des mystères de tout ?
– J'imagine que Lily t'a raconté l'histoire de cette tenue de fille que mon père m'a forcé à porter ? s'enquit Severus, sans daigner le regarder.
– Tous les Moldus ne sont pas comme ton père.
– Il ne supporte pas que je sois un sorcier, ajouta Severus d'une voix éteinte. Il voudrait que je sois comme lui, une caricature de Moldu moyen, à rouler des muscles, à jouer son salaire aux courses, à battre sa... »
Severus s'arrêta en chemin. James ne pouvait pas voir son visage. Il se demandait s'il pleurait.
« Je ne pense pas qu'aller fricoter avec Voldemort te soulagera de tout ça, laissa tomber James en lui caressant les épaules.
– Tu parles comme le docteur O'Brien ! repartit Severus en faisant volte-face. Comme si j'avais perdu tout discernement ! Mais c'est tout le contraire, je... je n'ai jamais vu aussi clair qu'aujourd'hui ! »
Seulement, en disant cela, Severus, dont les yeux rouges contrastaient avec son teint crayeux, paraissait un peu fou. James haussa le ton :
« Tu penses donc sérieusement à rejoindre leurs rangs ? Toi ?
– Parfaitement ! confirma Severus en se redressant de toute sa hauteur, lui qui se tenait toujours un peu voûté, et James vit alors à quel point il était grand et élancé. J'y pense le matin quand je me lève, le soir quand je me couche et la nuit encore, vu que je n'en dors plus. J'ai retourné la question dans tous les sens, James. Admettons que ces théories soient stupides. Mais quelle autre carrière s'offre à un garçon comme moi ? »
Carrière ? se répéta intérieurement James, décontenancé. Avait-il bien entendu ? Severus avait prononcé le mot « carrière » ! Et dire qu'il l'avait toujours cru indifférent à ce genre de préoccupations. Il lui fallait se rendre à l'évidence : tout effacé, tout rétif à parler de lui qu'il fût, Severus caressait des rêves de gloire.
« Tu... tu pourrais travailler au Ministère, objecta mollement James. Je t'aiderais à y entrer. Ma famille a des relations.
– Moisir dans un obscur bureau sous la férule d'un chef ? railla Severus. Oui, bien sûr, quel sort enviable, j'en rêve !
– Pourquoi finirais-tu forcément sous-fifre ? Tu pourrais... je ne sais pas, moi... prétendre à un poste à responsabilités... pourquoi pas devenir Ministre... ou bien... intégrer la brigade des Aurors.
– Tu me scies ! ricana Severus en s'éloignant de James à reculons. Comment peux-tu débiter des inepties pareilles avec ce sérieux ? Regarde-moi juste une seconde ! Je n'ai rien pour réussir dans le monde normal. Je suis un bon élève, certes, comme l'a été ma mère, mais je suis surtout... un garçon terne, introverti, pas viril pour un sou, n'aimant pas se battre, incapable de cultiver le moindre réseau... Tout le contraire de toi. »
James fut frappé par la sévérité de Severus envers lui-même ; mais il fallait reconnaître qu'il n'avait pas tort : sa personnalité ne collait pas avec ses ambitions.
« Tu pourrais aussi enseigner à Poudlard, hasarda James. Les potions, par exemple. Ou la lutte contre les forces du mal, vu que tu t'y connais en maléfices. Dumbledore t'aime bien. Il te prendrait, pour sûr.
– Mais quel pouvoir a un prof, James ? rugit Severus, en laissant traîner sa langue sur le mot « pouvoir » comme si ce fût la chose plus précieuse du monde pour lui. Aucun ! Un prof, c'est juste un élève qui n'a jamais quitté l'école ! Moi, je ne veux pas d'une vie de garde-chiourme ! »
La soif de grandeur qui transparaissait dans la voix et la posture de Severus impressionna James. Qu'était allé lui raconter cette ordure de Mulciber pour le mettre dans un état pareil ? Il semblait à James qu'il n'avait plus la même personne en face de lui. Severus était comme transfiguré.
À court d'arguments, James le provoqua :
« Et donc, fort de cette lucidité mentale, tu as décidé d'imiter ce nigaud de Regulus : te faire marquer comme du bétail pour avoir le privilège de lécher les pieds d'un monstre ?
– Tais-toi ! » vociféra Severus, les lèvres tremblantes.
En guise de représailles, James fit trois pas vers Severus et agrippa le devant de sa cape, le soulevant presque de terre. Il y eut une seconde de flottement. James battit des paupières comme s'il eût voulu dissiper une hallucination, mais ce n'était pas une : Severus était incroyablement beau avec ce feu étrange dans le regard. Vraiment, il émanait de lui un charisme insoupçonné. Où en étaient-ils, déjà ? songeait James. Ha oui, cela lui revenait. Il resserra son étreinte autour de la cape de Severus :
« Tu es au courant que tes nouveaux amis ne sont pas des enfants de chœur ? Tu as bien révisé le sortilège de mort, j'espère ?
– Tais-toi ! hurla Severus en se débattant.
– Espèce de petit con !
– Ne me touche pas ! hurla-t-il à nouveau avec une vibration ulcérée dans la voix.
– C'est ça, joue les mijaurées après ce qu'on a fait ensemble ! »
S'ensuivit un simulacre d'empoignade qui se termina par une étreinte passionnée contre le mur du hangar, illustrant une nouvelle fois la vertu aphrodisiaque qu'avaient les insultes sur eux. Des deux, Severus n'était pas le plus farouche : couvrant James de baisers, il lui laissait à peine le loisir de respirer. Leur dernière étreinte remontait à la veille, ils en avaient encore mal partout, mais il semblait aux deux garçons qu'une éternité les en séparait. Il était urgent qu'ils se rassasient l'un de l'autre, pensa James. Leur vie leur coulait comme du sable entre les doigts et qui savait combien de temps ils pourraient encore le faire ?
« Severus... », grogna James entre deux jurons.
Il ouvrit fébrilement la braguette de son pantalon, puis celle de Severus, en extirpant leurs sexes respectifs, déjà durs, qu'il prit dans le creux de sa main et se mit à faire coulisser à l'unisson. Bientôt, ils gémirent front contre front, échangeant la fumée qui sortaient de leur bouche brûlante. Puis Severus pressa les tempes de James entre les paumes de ses mains et James l'entendit protester faiblement qu'il gelait. Pour toute réponse, il le souleva dans ses bras, sans s'embarrasser du fait que Severus faisait une bonne dizaine de centimètres de plus que lui, entra à l'intérieur du hangar et gravit péniblement le marchepied de la diligence avec son fardeau. Il finit par culbuter Severus sur la banquette. Tout en se déshabillant n'importe comment, ils s'embrassaient pour se tenir chaud.
Comme à l'accoutumée, James voulut prendre le dessus, mais, après une courte lutte, ce fut Severus qui l'emporta : il retourna James, dos à lui, le força à s'agenouiller, jambes écartées, sur la banquette, puis le fit se pencher vers l'avant, la tête enfoncée dans le dossier. De ses longues mains glacées, il le prépara de cette manière appliquée, presque chirurgicale, qu'il avait toujours. Mais James n'en avait pas besoin ; il était déjà furieusement excité, comme à chaque fois que Severus prenait les rênes, ce qui était devenu la règle après leurs disputes.
« Te fatigue pas, grommela-t-il. Je suis détendu, là. »
Severus retira ses doigts, posa un genou sur l'assise de la banquette et attela ses mains aux épaules de James, qui se cabrait outrageusement. Après quelques tâtonnements, et un baiser entre les omoplates, Severus le poignarda avec une brutalité qui fit hoqueter James de plaisir. Jamais il ne se lasserait de cette sensation d'être tout entier à Severus. « Par Merlin ! » grogna-t-il alors que son amant, avec régularité de métronome, poussait en lui, lui faisant mordre le dossier de la banquette. Seule sa fierté le retenait de l'implorer d'y aller plus franchement encore, de lui donner des claques, de lui faire mal. La vérité, c'est qu'il adorait être dominé – et que Severus, lorsqu'il était d'humeur vengeresse comme cette nuit-là, le faisait très bien.
« Je t'en prie », finit par supplier James, sans détailler ce qu'il voulait.
Mais Severus avait parfaitement compris : il lui griffa les flancs jusqu'au sang et, changeant d'angle, lui écrasa la nuque avec sa main pour mieux le soumettre. Ses coups de reins prirent alors une ampleur et une intensité qui propulsèrent James dans un ciel qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais visité. La volupté lui montait à la tête comme un alcool fort. Il se mit à tenir des propos incohérents auxquels Severus répondit par un : « Laisse-toi aller, tu vas voir, ça va être bon ». James sentait la jouissance monter en lui, progressivement, implacablement. Ses orteils se rétractèrent et sa tête se renversa, dodelinant sur l'épaule de Severus, qui lui mordit le cou. Il n'était plus qu'une poupée de chiffon entre ses bras.
« Je n'en peux plus, gémit James.
– Alors je vais te faire venir », lui chuchota Severus à l'oreille.
Le saisissant par les hanches, Severus accéléra encore la cadence. James criait à chaque heurt, pour l'encourager. Mais il ne venait toujours pas. Alors Severus le fit tomber à plat ventre sur l'assise de la banquette, le pénétra en lui écartant les fesses et se mit à le pourfendre de haut en bas. Plus aucun son ne sortait de la gorge de James. L'orgasme, enfin, était venu le chercher. L'ombre autour d'eux se fit brusquement plus dense, presque cotonneuse. James ne se situait plus dans l'espace. Pendant une fraction de seconde, il eut l'impression de mourir. Puis il entendit à nouveau battre son cœur ; il savoura les dernières secousses de plaisir dans son ventre, la lente redescente, l'inexprimable sensation de délivrance.
Severus le fit rouler sur le côté et, s'allongeant contre lui, le regarda longuement, presque avec nostalgie. À voir comme son sexe était toujours tendu, il n'avait pas joui. Sans doute tout cela allait-il encore se terminer dans sa bouche à lui, pensa James, sans déplaisir ; Severus aimait se réserver pour cette ultime caresse. James lui enviait sa maîtrise ; lui n'aurait pas résisté trois minutes à une levrette aussi énergique.
Mais cette nuit-là, Severus avait manifestement d'autres plans en tête pour la suite. Déjà, sa main tentatrice s'emparait du sexe de James. Ce fut seulement à cet instant que James, qui peinait à reprendre ses esprits, se rendit compte que lui non plus n'avait pas éjaculé. Severus se releva, enfourcha James et vint s'asseoir sur ses cuisses. Leurs sexes dressés se touchaient presque.
« Qu'est-ce que tu veux ? » lui demanda James, émoustillé.
Il tenta de se redresser, mais Severus le repoussa sèchement en arrière et le maintint par les épaules.
« Toi, tu vas me baiser comme ça », ordonna Severus.
Il remonta à croupetons le long de son corps et inclina son buste vers l'avant. Il glissa un de ses doigts entre ses fesses et, prenant appui sur le torse de James avec son autre main, il commença à se préparer sous le regard médusé de celui-ci. Il haletait d'une manière indécente tout en frottant son membre érigé contre le ventre de James. Ce dernier se retrouva instantanément sur des charbons ardents : Severus ne l'avait pas habitué à un tel exhibitionnisme. Il devait se retenir de toutes ses forces pour ne pas brusquer les choses.
Lorsqu'il se sentit prêt, Severus bascula légèrement son corps en arrière, prit en main le sexe de James pour le redresser et, avec une extrême lenteur, s'accroupit sur lui. James roula des yeux. Dans cette position, le corps grêle et souple de Severus, nimbé par la lueur de la lune, était bouleversant de sensualité. James saisit les hanches saillantes de son amant, prêt à accompagner ses mouvements. Mais Severus avait décidé de prendre son temps. Il se mit à caresser sa verge. James se redressa à la force de ses abdominaux et se contorsionna pour venir lécher et mordiller les minuscules mamelons de Severus, qu'il aimait tant. Il sentit l'anus de Severus se contracter autour de son sexe à lui.
Lâchant son pénis, Severus se décida enfin à bouger, montant et descendant sur James. Leurs bassins se rejoignaient à mi-chemin car son partenaire, fou de désir, était bien décidé à ne pas rester passif. Ils n'avaient jamais fait l'amour ainsi. Au bout de quelques minutes, Severus ferma les yeux, secoua la tête, la pencha de côté, renversa ses longs cheveux en arrière, se mit à lancer ses insultes habituelles. Ses fesses se plaquaient sur l'aine de James à un rythme effréné, si bien que celui-ci, au bord de l'orgasme, dut contenir ses ardeurs. Il se mit à le masturber, sans cesser de le marteler de l'autre côté. Le corps de Severus fut soudain secoué de soubresauts. Il ne criait plus. James avait cessé de le caresser et gardait les yeux grands ouverts pour ne rien manquer du spectacle.
Mais Severus ne jouit pas.
« Étrangle-moi un peu », réclama-t-il sans rouvrir les yeux.
James était mal à l'aise avec cette pratique, il craignait de lui faire perdre connaissance, comme c'était une fois arrivé. Mais la chose procurait un tel plaisir à Severus qu'il n'eut pas le cœur de lui dire non. Il apposa ses doigts de chaque côté du cou de son amant, appuyant à peine. L'effet ne tarda pas à se faire sentir : les sensations de Severus s'en trouvèrent décuplées. Il devint cramoisi et se mit à suffoquer. Entre deux reprises de souffle, il gémissait comme un possédé. La sueur ruisselait sur ses flancs frémissants. Puis son bras gauche tâtonna dans le vide comme s'il cherchait quelque chose à quoi se retenir. C'était le signal. James lâcha son cou et lui prit tendrement la main, qu'il posa à plat sur son torse à lui.
« Je t'aime... je t'aime tellement, James... », murmura Severus hors d'haleine.
Il n'y avait que dans les moments de lâcher-prise qu'il arrivait à le dire.
« Moi aussi, je t'aime », lui répondit James d'une voix qui lui parut triste.
La main de Severus se crispa sur le torse de James : il cessa de gémir, se coucha sur lui et, avec un soupir d'extase, se déversa dans l'interstice de leurs ventres. C'était fini. Severus ne bougeait plus du tout et James crut qu'il s'était assoupi jusqu'à ce qu'il relève la tête et dépose un baiser sur sa clavicule droite, à la manière d'une offrande. L'excitation de James était retombée. Et le froid le rattrapait. Il enlaça les épaules de Severus et lui caressa les cheveux, comme il le faisait au début de leur relation, quand ils trouvaient encore leur bonheur à s'embrasser. Les choses étaient si simples alors... Severus eut un frisson. James tira la courtepointe sur eux. Un bout de ciel étoilé scintillait, au loin, dans l'encadrement de la portière.
« Mulciber t'a demandé de choisir ? » interrogea James très calmement.
Severus ne desserra pas les dents, mais James le sentit se raidir dans ses bras.
« Combien de temps pour prendre ta décision ? poursuivit-il sur le même ton.
– Plus que trois jours, admit Sévère.
– Mais, au fond de toi, tu sais déjà, n'est-ce pas ? »
Severus ferma douloureusement les yeux, ce qui équivalait à un aveu, et James eut l'impression de tomber dans le vide. Il y eut entre eux un silence interminable.
« Dis-moi ce que j'ai raté, chevrota enfin James. Car je t'ai donné tout l'amour que j'avais...
– Ce n'est pas de ta faute, lui répondit Severus d'une voix désincarnée. Les choses devaient se passer comme ça. J'ai Grandi de travers. On ne peut pas tout réparer. »
Severus s'était levé. James l'imita machinale. Ils se rhabillèrent chacun de leur côté. Un abîme venait de se creuser entre eux. James se sentait tellement impuissant... il ne savait pas s'il voulait éclater en sanglots ou frapper Severus. À moins qu'il ne préférât se taper la tête contre les murs jusqu'à la faire exploser. Commentaire Severus pouvait-il être aussi impassible ?
« Occupe-toi de Lily, tu veux ? lui demanda brusquement ce dernier, comme pris d'un remords. Je t'ai dit d'elle pis que pendre, mais au fond, c'est une chic fille, qui mérite d'être heureuse. Vous seriez très bien ensemble. »
James n'en croyait pas ses oreilles. Fils amant était-il vraiment en train de tenter de le caser avec son amie d'enfance ?
« C'est vraiment fini entre nous, alors ? Balbutia-t-il en sentant les sanglots se tasser dans sa gorge. Mais tout à l'heure, tu m'as dit que tu m'aimais...
– Je ne peux pas continuer à te voir, James. Cela éveillerait les soupçons. Alors tâchons de nous oublier. Ce n'est qu'une question de temps. De toute manière, c'est ce qui serait arrivé. Tu Aurais bien fini par te lasser de moi. Je suis tellement chiant. »
Le ton de Severus ne trahissait plus aucune émotion et son visage taillé à la serpe était devenu complètement inexpressif. James avait l'impression de le revoir tel qu'il lui était apparu lors de leur première rencontre, presque sept ans plus tôt, dans la voiture 37 du Poudlard Express, alors qu'il n'était encore pour lui qu'un intriguant inconnu. Comment aurait-il pu se douter, alors, de tout ce qu'ils vivraient ensemble?
James ne trouva rien à répliquer. Racoleur était décidé, de toute manière. Il voulut tout de même embrasser Severus une dernière fois, mais d'un geste impérieux de la main, ce dernier l'en empêcha. Sans un mot, il agrafa sa cape sur ses épaules, passa son écharpe autour du cou et, s'engouffrant par la portière, disparut dans la nuit. Bientôt, le bruit de ses pas s'éteignit. James était retombé sur la banquette, complètement sonné : il n'arrivait pas à croire que ce lieu, qui lui rappelait tant d'heureux souvenirs, venait de voir leur rupture.
Rupture? Non, corrigea James : ils n'avaient pas rompu. C'eût été trop beau. Severus l'avait quitté.
Non, se rattrapa à nouveau James : « quitter » était encore un mot trop faible pour décrire la violence de ce qu'il venait de vivre. Severus l'avait largué. Oui, largué. Plaqué. Jeté. Lui, James Potter, le séducteur à qui rien ne résistait.
De toute sa vie, il ne s'était jamais senti aussi seul ni aussi nul. Il regarda autour de lui d'un air hébété et se mit à pleurer comme un enfant abandonné.
