« Alors, tu lui as parlé ? lui demanda Remus en se levant d'un bond du fauteuil où il s'était à moitié assoupi.
– Il a avoué ? ajouta nonchalamment Sirius, qui fumait par la fenêtre.
– Hein ? » sursauta Peter en relevant la tête de l'oreiller.
Sans un mot, James s'avança dans la chambre et se laissa tomber sur son lit, dont les ressorts fatigués grincèrent sous son poids. La lumière de la lampe vint éclairer son visage, qu'il avait tristement relevé, et il devint alors évident pour ses camarades qu'il avait pleuré : ses paupières étaient aussi gonflées que si des abeilles les eurent piquées et des plaques rouges s'étendaient de ses yeux à ses joues. Les trois Maraudeurs se mirent à regarder leurs pieds, avec l'espoir que James, qu'ils n'avaient jamais vu si vulnérable, allait vite se ressaisir et leur raconter ce qu'il s'était passé. Ils n'avaient tout de même pas veillé pour rien !
Mais James, les mains sur les genoux, restait prostré, incapable de parler. Au bout de quelques minutes, il retira ses lunettes pour se frotter les yeux. On entendait, par intermittences, le hululement d'une chouette qui devait nicher dans un recoin de la façade. Sirius piocha une nouvelle cigarette dans son paquet, Remus fit un pas en direction de James, sans oser aller plus loin, et Peter se racla la gorge, comme pour meubler.
« Il va prendre la Marque », parvint enfin à articuler James.
Il se trouvait dans un tel état de choc qu'il doutait de la réalité ce qu'il venait de dire. Tout cela ne pouvait être qu'un mauvais rêve. Il allait se réveiller. Il irait retrouver Severus dans le parc. Ce dernier nierait. Lui, demanderait pardon pour l'avoir soupçonné. Et puis ils se réconcilieraient sur l'oreiller, comme d'habitude. Parce que leur histoire ne pouvait pas se terminer comme ça. Parce qu'un écorché vif comme Severus ne pouvait pas devenir un assassin.
« Moi, j'ai toujours dit que ce type était louche, commenta Peter depuis son lit, où il était allongé à demi somnolent. Je ne sais vraiment pas ce qu'il t'a pris de sortir avec lui, James. C'est un laideron, en plus.
– Et toi, tu t'es vu ? », lui décocha Remus d'un ton peu amène.
Peter tordit sa bouche en une grimace, mais ne répondit rien, comme d'habitude : il n'avait aucune répartie. Sirius tira sur sa cigarette avec un tic nerveux :
« Fallait s'y attendre, maugréa-t-il en se tournant vers James. À force de traîner avec ce faux-cul de Mulciber… Ma main à couper qu'ils couchent ensemble. »
James, qui tenait toujours ses lunettes à sa main, renifla et une larme vint rouler sur sa joue. Peter se retourna dans ses draps. Remus s'approcha encore de James. Sirius, lui, détourna le visage pour recracher, d'un air dégoûté, un flot de fumée au dehors :
« Fais pas cette tête-là, James… »
James renifla plus fort. N'y tenant plus, Remus alla s'assoir à ses côtés, lui entoura les épaules de son bras et l'attira contre lui. James ne se souvenait pas que son camarade lui ait jamais donné de telles marques d'affection. Mais quel mal y avait-il à cela ? Et qui d'autre mieux que lui, parce qu'il avait aussi aimé Severus, pouvait comprendre ce qu'il ressentait ? Il posa doucement sa tête sur l'épaule de Remus, lequel chuchota des paroles réconfortantes à son oreille. À ce spectacle, Sirius se mit à gesticuler les yeux lui étaient sortis de la tête :
« Allez-y, ne vous gênez pas ! leur lança-t-il. Pelotez-vous tant que vous y êtes !
– Oh, ta gueule ! riposta Remus, en serrant plus étroitement James contre lui.
– Tu ne voudrais pas fermer la fenêtre, Sirius ? ponctua Peter. J'en ai marre de me cailler. »
Dans un geste d'exaspération, Sirius jeta son mégot par la fenêtre et tira violemment la croisée à lui. Puis il décocha un regard en biais à James et Remus, toujours blottis l'un contre l'autre. On aurait dit qu'il balançait à passer entre eux le tranchant d'une épée pour les séparer. Il se mit à tourner dans la chambre comme un lion en cage.
« On est sans nouvelles de ma cousine depuis hier soir, lança-t-il dans l'indifférence générale. Elle n'est jamais revenue de sa soi-disant promenade digestive. Pas besoin d'être grand clerc pour deviner qu'elle a rejoint sa Cissy chez ces tarés. Lestrange l'a suivie comme un toutou. Il lui a même demandé sa main, à ce qui paraît. Il était écrit que je boirais le calice jusqu'à la lie ! »
Mais James se moquait bien des malheurs de Sirius. Plus rien d'autre n'existait que cette boule glacée dans son ventre. Il ne sentait même plus le bras secourable de Remus autour de ses épaules. Comment Severus, encore chaud de leur étreinte, avait-il pu lui annoncer de sang-froid qu'ils devaient arrêter de se voir ? Jouait-il la comédie ? Mais laquelle ? celle de l'amoureux ou celle de l'indifférent ? Sous le masque, l'aimait-il encore, au moins un peu ? Et dire qu'il croyait le connaître…
James cherchait en vain une certitude à laquelle se retenir pour ne pas sombrer complètement. Il sentit, au loin, la main courtaude de Remus lui tapoter le dos. Un chic type, ce Remus, vraiment, discret mais fidèle... Severus avait raison... Severus… Tout à coup, James éclata en sanglots. Comment avait-il pu penser un seul instant pouvoir garder la face devant ses amis ?
« Veux-tu bien arrêter de chialer ! s'agaça Sirius. On n'est pas des gonzesses, à la fin ! »
James ne réagit pas. Remus, à présent, lui massait affectueusement l'épaule. L'horloge sur la table de chevet indiquait quatre heures du matin. Comment pouvait-il être si tard ? Il lui semblait n'avoir passé que quelques minutes avec Severus. En pensant à ses amis, qui avaient attendu tout ce temps son retour, ses pleurs redoublèrent. Et dire qu'il se voyait déjà leur annoncer, triomphant, que Severus avait tout démenti.
Depuis la fenêtre où il était revenu s'accouder, Sirius fouilla dans la poche de son pantalon et en sortit un mouchoir noué qu'il lui lança au visage comme pour le gifler. Ce fut Remus qui l'intercepta, avec une moue de désapprobation. James s'en empara et, le dénouant, y enfouit son visage. Il n'émettait plus aucun son, mais on pouvait voir ses épaules tressauter pitoyablement. Peter semblait mortifié. Sirius, lui, s'affairer à chasser une poussière imaginaire de sa manche.
« Quand je te disais que ce Servilus n'avait pas d'âme…, poursuivit-il sans pitié. J'ose espérer que tu l'as plaqué ».
James étouffa un sanglot dans le mouchoir :
« C'est lui qui m'a largué », gémit-il.
Sirius fronça les sourcils. De sa démarche hautaine, il s'approcha de James, se pencha au-dessus de lui et le renifla comme un chien.
« Putain, mais tu pues le sexe ! s'exclama-t-il d'un air scandalisé. Ne vas pas me dire que tu… Ça ne t'a pas coupé l'envie de le baiser ? Tu es maso, mon pauvre !
– Arrête ! s'insurgea Remus en repoussant de la main le menton de Sirius, qui touchait presque le haut du crâne de James. Tu vois bien dans quel état il est !
– Si tu veux tout savoir, on s'est engueulé et même battu ! cria James en relevant la tête vers Sirius. Je lui ai dit ses quatre vérités, crois-moi. Et après ça, je te l'accorde, on a fait l'amour. Je l'ai même laissé me baiser, comme tu dis. J'imagine que j'ai compati à son sort et, même, que je lui ai trouvé des excuses. Cela ne t'est jamais arrivé d'être amoureux, Sirius ? »
Sirius serrait la mâchoire comme s'il contenait à grand' peine sa colère. Ses yeux décolorés avaient pris un éclat inquiétant. À quoi pouvait-il bien penser ? se demanda James. À son propre vide intérieur ? James revoyait Sirius entouré d'un essaim de groupies, faisant le paon au bord du lac. Toujours à se gargariser de ses conquêtes, le beau Black avait-il jamais aimé personne, hormis son reflet dans le miroir ?
« Te fous pas de ma gueule, James ! explosa finalement Sirius. Il n'y a rien à aimer chez lui ! Tu en as juste après son cul – ou sa queue, je m'en branle de savoir comment vous vous emboitez…
– Sirius ! protesta Remus. Il faut toujours que tu salisses tout !
– Même si ça te débecte, riposta James, je l'aime, je ne l'ai jamais autant aimé qu'aujourd'hui, pas même quand je suis allé le chercher au fond de ce tunnel où tu l'avais envoyé se faire tuer. »
Sans doute cette dernière phrase remua-t-elle des souvenirs dans le cœur de Remus, car des larmes se mirent à suivre le chemin des cicatrices qui le défiguraient. Même Peter, sous sa couette, parut ému.
Cependant, Sirius continuait de surplomber James de toute sa hauteur. Il ne cilla pas, n'eut pas un mot, ni même un geste peut-être se retenait-il de laisser éclater son soulagement, voire sa joie, de s'être débarrassé une fois pour toutes de ce Serpentard qui hantait ses nuits ? Car prêter allégeance à Voldemort n'autorisait aucun retour en arrière : les déserteurs étaient promis à une mort atroce ou, à supposer qu'ils se livrent à l'Ordre, aux geôles d'Azkaban, ce qui revenait sensiblement au même.
« Hé bien, si tu l'aimes tant, vas-y, suis-le ! finit par hurler Sirius sous les regards horrifiés de Remus et de Peter. Qu'est-ce qui te retient encore parmi nous, James ? Une bonne baise vaut bien quelques ombres sur la conscience, n'est-ce pas ? Quel beau couple de Mangemorts vous formeriez ! Sache, au cas où tu hésiterais encore, que je ne te retiendrai pas ! »
À mesure que le ton était monté entre Sirius et lui, les larmes de James avaient cessé de couler. Il se dégagea brusquement de l'étreinte de Remus et se releva pour faire face à Sirius, qui persistait à le toiser d'un regard orageux. Mais où était passé le garçon charmeur et insouciant avec qui il avait passé l'été dernier à rire, à s'enivrer et à lutiner dans le foin ?
« Il n'a jamais été question de cela ! répliqua James d'une voix qui ne tremblait plus. Pour qui me prends-tu ? Severus, lui, me connaît : il ne m'a pas proposé de le suivre ! Et pas un instant, même pas une seconde, je n'ai pensé le faire ! »
En prononçant ces mots, James ouvrit grand les yeux. Il se pinça comme s'il émergeait d'un long rêve :
« Et moi qui pensais que tu étais mon ami, Sirius…, murmura-t-il soudain. Et dire que pendant sept ans, j'ai tout partagé avec toi... Je sais que ç'aurait été trop te demander que de me consoler ; mais il m'aurait suffi que tu respectes ma peine. Seulement, même ça, tu n'en es pas capable. Tu restes bloqué sur ta haine obsessionnelle pour Severus, qui ne t'a rien fait. »
Sirius eut une sorte de sursaut. Les commissures de sa bouche s'abaissèrent et, l'espace d'un instant, son visage aux proportions parfaites présenta une ressemblance troublante avec celui de sa cousine Bellatrix.
« Combien oses-tu affirmer qu'il ne m'a rien fait ? éructa-t-il.
– Il aura fallu que je tombe amoureux de lui pour me rendre compte que tu es un salaud », lui asséna James.
C'en était trop pour Sirius. Vrillant sur ses talons, il rejoignit le seuil de la chambre en trois enjambées et, avant qu'un de ses camarades eût la présence d'esprit de le retenir, il était sorti en claquant violemment la porte derrière lui, se moquant bien de réveiller l'étage. On l'entendit dévaler à toute allure l'escalier en colimaçon qui desservait la tour des Gryffondor. Et quelques secondes plus tard, le claquement assourdi d'une seconde porte retentissait dans le lointain. Le silence était enfin revenu, sinon le calme. James, Remus et Peter se dévisagèrent les uns les autres. Qu'y avait-il à dire après une scène pareille ? Chacun regagna son lit. Ses camarades essayèrent de dormir mais James, lui, gardait ses yeux fixés sur la porte, ne sachant trop ce qu'il attendait. Peut-être que Sirius réapparaisse et que tout redevienne comme avant.
Severus ne sut jamais comment il avait réussi à aller en cours après une nuit pareille. Sagement assis à son pupitre, son livre ouvert à la mauvaise page, il n'écoutait rien de ce que le professeur disait. Sa main fatiguée écrivait tout seule sur le parchemin. Le plus terrible dans cette histoire, c'était qu'autour de lui, la vie suivait tranquillement son cours. Il voyait ses condisciples bavarder, rire sous cape, se faire du pied, se passer des friandises sous le manteau ou copier effrontément le devoir de leur voisin. Ce jour-là, personne, pas même la perspicace Madame Sinistra, ne parut remarquer son profond abattement. Severus se sentait enfermé en lui-même. Seul avec ses secrets et ses dilemmes.
Dans deux jours, s'il parvenait à franchir la dernière étape, il serait à mille lieux de tout cela. Ce serait le début d'une autre vie, aux antipodes de celle qu'il avait connue jusqu'alors. Une existence clandestine faite de complots, de traques et de meurtres où ce ne serait plus lui la victime, mais les autres. Et dire qu'il avait mis tant d'acharnement à préparer des examens qu'il ne passerait jamais. Sa scolarité resterait inachevée. Severus songea qu'il aurait aimé revoir sa mère une dernière fois. Serait-elle fière de lui ? Il la vengeait, au fond.
Severus s'arrangea pour ne pas croiser James au détour d'un couloir : il avait tellement honte de le faire souffrir. Alors qu'il traversait la cour de son pas saccadé, qui donnait le sentiment qu'il était toujours en train de fuir quelque chose, il aperçut, au loin, sous une arcade, Dumbledore en grande conversation avec Slughorn, qui hochait négativement la tête. Ni l'un ni l'autre ne lui prêta attention lorsqu'il passa intentionnellement près d'eux, ses livres sous le bras, alentissant son pas dans l'espoir d'attraper au vol quelques mots de leur conversation. Après qu'il se fût éloigné, le vieux directeur et son professeur de potions furent rejoints par le reste de l'équipe enseignante. Tous arboraient un air soucieux. Rusard fut placé en faction aux abords de ce conclave improvisé pour dissuader les curieux de s'approcher. L'heure semblait grave.
Au réfectoire, Severus entendit quelqu'un dire qu'on était sans nouvelle de Sirius depuis la veille. Un autre ajouta que c'était la troisième fois cette année qu'il fuguait. Une Serdaigle évoqua une bagarre qui aurait mal tourné. Trois Gryffondor étaient persuadés que ce dévergondé était allé écumer les bars louches de Pré-au-Lard et qu'un paysan des environs allait encore le retrouver endormi au beau milieu de son champ. Severus vit passer une McGonagall dans tous ses états. Au fond de la salle, James, encadré par Remus et Peter, regardait fixement son assiette. Il paraissait ravagé. Mais où était Lily ? Savait-elle ? Elle aussi, il avait dû la décevoir.
Mulciber était attentionné avec lui comme jamais :
« Tu ne manges pas, Severus ? lui demanda-t-il en lui tendant un plateau généreusement garni de tranches de rosbif froid. Tu as besoin de forces pour ce qui t'attend…
– Je ne suis pas certain d'y arriver, tu sais », fit Severus d'une voix timide.
Toute cette viande sanguinolente le dégoûtait. La main de Mulciber se posa sur son genou :
« Ne te dévalorise pas comme ça. Tu as fait le plus dur. Et je t'ai déjà dit que cela n'avait été simple pour personne. Tu n'es pas un lâche, n'est-ce pas ?
– Je n'ai même pas encore trouvé qui…, protesta Severus.
– Tu n'as vraiment pas une petite idée ? Tu ne me feras pas croire cela. Il te reste un peu de temps pour te décider, mais ne tarde plus. »
Le soir, au lieu de remonter dans la tour des Serpentards, Severus décida d'aller se promener au bord du lac. Il dut passer par la poterne, car Rusard, en alternance avec Hagrid, surveillait la sortie principale. En raison des nombreuses désertions observées ces dernières semaines, ils avaient reçu l'instruction de se montrer plus vigilants sur les allers et venues des élèves. Mais tout le monde savait que Poudlard était devenu une passoire et que Voldemort, qui occupait tous les esprits, étendait son emprise sur la maison Serpentard sans guère rencontrer de résistance. Il se murmurait que Slughorn soupirait après un poste de Ministre de la magie.
Une fois dehors, Severus eut l'impression de respirer à nouveau. Loin du voisinage des autres, il n'avait plus à se composer un visage ou à faire semblant de quoi que ce fût. Il put tranquillement pleurer tout son soûl. Lorsqu'il eut fini, il resta longtemps assis sur un banc à l'entrée du parc. À la lueur de sa lanterne, il regardait ses mains effilées, dont James lui avait dit qu'elles le fascinaient. Il se demandait avec angoisse s'il parviendrait à donner la mort avec des mains si féminines. Qu'est-ce que cela faisait de tuer quelqu'un ?
Severus sortit sa baguette de sa poche, se leva et se mit à donner des coups en l'air en s'imaginant atteindre un ennemi. Un ennemi, pas une victime. Ce serait plus simple si l'autre en face méritait son sort. Il lèverait le bras comme ça – cela rendrait évidemment mieux avec son costume. Il ne serait pas obligé de regarder en prononçant la formule. Avada Kedavra. Ce n'était pas si simple à articuler. Avada Kedavra. Sa langue ne risquait-il pas de fourcher le moment venu ? Il se demanda s'il lui faudrait hurler – il était certain que Bellatrix faisait ainsi ? Ou déclamer, comme au théâtre ? Ou peut-être chuchoter, pour suggérer qu'il agissait à contre-cœur ? On n'enseignait pas cela dans les manuels. Il finirait bien par trouver son style. Avada Kedavra. Avada Kedavra. Avada Keda…
Sa baguette lui sauta des mains et retomba à trois mètres. Il en resta stupide. On venait de le désarmer. Il vit alors une haute silhouette sortir lentement de l'ombre, une silhouette au déhanché viril qu'il ne pouvait confondre avec aucune autre. C'était Sirius. Mais un Sirius comme il ne l'avait jamais vu : débraillé et suintant, manifestement soûl et qui, à travers ses paupières entrouvertes, le regardait avec une malveillance qui le terrifia – et pourtant il croyait avoir épuisé le chapitre de ses peurs ! Le Serpentard recula jusqu'à ce que le bas de son dos heurtât un muret et qu'il n'y eût plus d'échappatoire à ce qui allait arriver.
Sirius continuait de s'approcher, tenant sa baguette le long de sa cuisse, comme une épée. Ses yeux fous, qui palpitaient à la lueur de la lanterne, ne quittaient pas Severus. Sa chemise crasseuse était ouverte jusqu'au nombril et Severus voyait les muscles de son ventre se contracter à chacun de ses pas. Quand il ne fut plus qu'à un mètre de lui, Sirius rangea avec élégance sa baguette dans la manche de sa veste. Puis il agrippa si violemment la chemise du Serpentard qu'il la fit jaillir hors de son pantalon. S'attendant à être frappé au visage, Severus eut le réflexe de fermer les yeux. Sirius allait évidemment lui faire payer son enrôlement chez les Mangemorts. Et, sans doute, aussi, la peine qu'il avait causée, malgré lui, à son meilleur ami. Mais, contre toute attente, aucun coup ne s'abattit sur lui. Severus sentit Sirius l'attirer à lui. Il rouvrit les yeux, incrédule.
Il ne vit de son ennemi qu'un amoncellement de boucles sombres où s'étaient prises quelques feuilles mortes. Tête penchée en avant, ce dernier, qui respirait lourdement, s'était figé. Sans doute s'efforçait-il de reprendre ses esprits. À moins qu'il ne tentât, plus prosaïquement, de réprimer une nausée. Severus savait qu'il aurait dû en profiter pour le repousser et prendre la fuite. Mais, inexplicablement, il ne réagit pas, comme s'il s'était persuadé qu'il n'y avait pas d'issue possible.
Soudain, Sirius appuya son front brûlant sur l'épaule de Severus. Faufilant une de ses mains sous le tissu de sa chemise, il se mit à explorer sa peau nue comme s'il voulait le faire sien. La sidération du Serpentard atteignit un nouveau sommet.
« Mais qu'est-ce que tu fiches, Black ? » balbutia-t-il, troublé malgré lui.
Pour toute réponse, la main fébrile de Sirius remonta délicatement de son ventre à sa poitrine. Severus eut une sueur froide. Ce pourceau, dont il sentait l'haleine alcoolisée lui brûler les narines, n'était tout de même pas en train de… le caresser ! L'autre main de Sirius était maintenant vissée à la nuque du Serpentard, qu'elle serrait à la briser.
« À ton avis ? grogna Sirius, tandis qu'il effleurait en connaisseur la pointe de ses mamelons.
– Mais tu es cinglé, Black, complètement cinglé ! » cria Severus en tentant – enfin – de se dégager.
Las ! La force de Sirius, même dans l'état d'ébriété avancée où il se trouvait, était bien supérieure à la sienne et Severus ne réussit, en se débattant, qu'à l'exciter. De ses bras puissants, Sirius le serra contre lui à l'étouffer. Severus cessa de bouger. Sa révolte était vaine. Mais pourquoi avait-il fallu que la nature lui donnât ce corps chétif et débile qui ne lui permettait pas de se défendre ?
« Toi, tu ne sais vraiment plus quoi inventer pour m'humilier ! » suffoqua Severus.
Il voulut croire que son ennemi n'était pas sérieux. D'une seconde à l'autre, à n'en pas douter, Sirius allait le relâcher et, pour faire bonne figure, le précipiter au sol où il lui bourrerait le ventre de coups de pieds, comme il l'avait fait la fois où ils s'étaient battus. Peut-être même allait-il enfin se décider à le tuer, accomplissant ce qu'il avait cherché, l'automne dernier, à faire par le truchement de Remus.
Ces perspectives n'effrayaient pas Severus autant qu'elles auraient dû, car en cet instant, tout lui semblait préférable à l'odieuse promiscuité de Sirius. L'odeur de sueur qui se dégageait de ses aisselles lui soulevait le cœur.
« Toi qui couches avec tout le monde, tu oserais me repousser ? » bégaya Sirius en bavant dans son cou.
Ce chien essayait de lui lécher l'oreille. D'aussi loin qu'il s'en souvînt, Severus n'avait jamais connu de sensation plus répugnante que celle de sa langue fourgonnant le long de sa mâchoire.
« Je ne le fais qu'avec les personnes dont j'ai envie ! vociféra Severus en essayant de s'extirper de l'étau que formaient les bras de Sirius. Et tu n'en fais pas partie, sale ivrogne ! »
Une des mains de Sirius vint s'accrocher à l'arrière du crâne de Severus : de l'autre, il le força à relever la tête. Puis il le regarda fixement, la bouche pendante, comme un chasseur qui jauge sa proie.
À cet instant-là, Severus, qui n'était pas né de la dernière pluie, comprit que Sirius ne jouait pas.
Tout embrumé que fût le regard de son vieil ennemi, il y lisait distinctement du désir. Un désir inconcevable, révélé par la fatigue, l'ébriété et l'état d'égarement où Sirius se trouvait, un désir dont ni l'un ni l'autre ne voulait, mais dont ils ne pouvaient plus nier l'existence, un désir qui flottait là, entre eux, presque palpable.
« Pour l'instant, lui susurra Sirius d'une voix pâteuse. Car tu vas aimer ce que je vais te faire, crois-moi. »
La main de Sirius abandonna le menton de Severus, fit le tour de son cou et dévala jusqu'à sa fesse droite, qu'elle agrippa sans gêne. Sirius pressa alors son bassin contre le sien en une invitation lubrique. Pas de doute, pensa Severus, ce connard bandait contre lui. Mais pourquoi fallait-il toujours qu'il se retrouvât dans ce genre de situations embarrassantes ? À croire que, tout vilain qu'il fût, il y avait en lui, et malgré lui, quelque chose qui aiguisait l'appétit des prédateurs. Peut-être était-il frappé d'une malédiction qui le vouait à être, à tout jamais, la chose des autres ?
Mais tout de même, Severus butait sur le fait qu'un garçon qui ait essayé de le tuer pût le désirer à moins qu'en le tuant, Sirius s'imaginât tuer son désir pour lui ?
« Tu dois être si doux, chuchotait ce dernier dans son oreille, avec cette élocution pathétique qu'ont les ivrognes.
– Fais-toi soigner, Black ! Je ne peux rien pour un taré dans ton genre ! »
En vérité, jusqu'à cette nuit, Severus était persuadé que c'était son attirance pour James que Sirius refoulait car il ne pouvait pas croire que deux garçons pussent être si proches sans arrière-pensée. Sirius n'avait-il pas cherché, aux premiers temps de leur relation, à s'interposer entre James et lui ? Severus se souvenait encore de ses allusions à sa vie sexuelle dépravée – comme si ce goujat avait des leçons à lui donner ! Lui, au moins, n'avait jamais forcé personne à coucher avec lui.
Ou bien, se ravisa Severus en dévisageant Sirius avec toute l'animosité dont il était capable, sa première hypothèse était-elle la bonne et devait-il en déduire que Sirius, à travers lui, ne cherchait qu'à atteindre James dans son intimité ?
Vraiment, c'était à n'y rien comprendre – et Severus n'espérait pas que l'autre lui donnât la clef du chiffre. Du reste, cette clef, Sirius l'avait-il ? Ce chien fou était-il seulement conscient qu'il s'était toujours comporté avec lui d'une manière irrationnelle ?
« Pourquoi n'aurais-je pas le droit de te goûter, moi aussi ? »
Sur ce, Sirius tenta de l'embrasser, mais Severus détourna prestement la tête : c'était une des rares parties de son corps qu'il pouvait encore bouger. Il sentit une masse mouillée et visqueuse s'étaler sa tempe droite.
« Bon sang, mais laisse-toi embrasser ! bégaya Sirius en trébuchant contre lui.
– Plutôt crever ! »
De son bras droit, Sirius enlaça la taille de Severus et de la main gauche, il prit son menton en tenaille pour l'empêcher de se dérober à nouveau à ses baisers. Mais au moment où, soufflant comme un animal, il inclinait sa tête vers lui, Severus, qui avait de nouveau les mains libres, le gifla de toutes ses forces, à une dizaine de reprises, sans toutefois réussir à lui faire lâcher prise. Il se mit alors à lui donner des coups de poings dans les côtes, sans plus de succès Sirius semblait inamovible.
Tendant son bras derrière lui , Severus tenta de s'emparer de sa lanterne, qu'il avait posée sur le muret. Il comptait en frapper Sirius au front. Hélas ! Il manquait à son bras une bonne vingtaine de centimètres pour atteindre l'objet providentiel. Quant à sa baguette, elle était bien trop loin pour qu'il pût la ramasser. En désespoir de cause, il remonta violemment son genou droit entre les cuisses de son agresseur, qui recula d'un pas en poussant un cri de douleur. Voilà, jubilait Severus, il avait enfin réussi à lui faire mal, et au point le plus sensible chez ce grand vantard, encore ! Il se remémora l'exaltation qu'il avait éprouvée lorsqu'il lui avait allongé une droite en cours de potions.
Sa victoire fut, hélas, de courte durée : son ennemi bondit sur lui – était-il au final si ivre qu'il en avait l'air ? – et ses mains musculeuses se rejoignirent autour du cou de Severus, qu'elles se mirent à serrer, serrer. C'était à la fois douloureux et délicieux. Severus cessa bientôt de résister, s'abandonnant à cette sensation qu'il aimait tant, peu importât, au fond, qui la lui procurait : celle d'exister pleinement.
Bien sûr, ceci n'était qu'une hallucination. La vérité, c'est qu'il était en train de s'asphyxier. Le visage de James se superposa furtivement à celui de Sirius avant de se brouiller comme l'eau sous l'effet du courant. Alors, surgissant des profondeurs de l'oubli, un autre visage apparut, celui d'un homme un visage familier, à la fois jeune et âgé, qui lui ressemblait vaguement, mais que Severus ne reconnut pas tout de suite. Quand il le fit, il se sentit perdre pied.
Dans un sursaut désespéré, il accrocha ses mains à celles de Sirius et tenta de desserrer leur étreinte.
« Arrête… », gargouilla-t-il.
Il ne voulait pas revivre cela. Ce souvenir devait rester enfoui au plus profond de lui-même.
« Je t'en… supplie... Si… rius… »
Était-ce parce que Severus venait de l'appeler par son prénom ? Toujours est-il que Sirius relâcha très légèrement la pression sur sa pomme d'Adam et que Severus put prendre une brève inspiration, comme le fait un nageur à la surface de l'eau. La vision se dissipa.
« Laisse-toi faire et je ne te ferai pas de mal, murmura Sirius. Juste tes lèvres. »
Severus sentit confusément la bouche de Sirius effleurer la sienne. Cela aurait pu être touchant, de la part d'un si beau garçon que l'était Sirius, si ce contact avait été consenti.
Mais Severus ne voulait pas ça, il ne l'avait jamais cherché, alors pourquoi devrait-il l'endurer ? Un spasme lui tordit le ventre. Ça ne pouvait plus durer. Sa bouche, son sexe, son cul, tout désirables qu'ils fussent aux yeux des autres, se trouvaient être à lui, rien qu'à lui. Alors il rassembla tout ce qu'il lui restait de bile pour cracher à la face de son agresseur. Avant même de le faire, il savait qu'il allait le payer cher, peut-être même de sa vie. Mais il ne regrettait pas ce geste. Ce crachat était la seule chose qui lui permettait de garder la face. À présent, l'autre pouvait bien faire de lui ce qu'il voulait.
Sirius essuya dédaigneusement l'affront avec son coude.
« Tu l'auras cherché ! » déglutit-il.
Aussitôt, autour du cou pantelant de Severus, l'étreinte redevint oppressante. Un râle involontaire sortit de sa gorge. Là, ce n'était plus du tout agréable, mais proprement atroce : ses os craquaient sous les phalanges de Sirius et il se sentait mourir. La lueur de la lanterne, qui éclairait le visage de son agresseur, lui parut s'éteindre. Il y eut un blanc.
Lorsqu'il reprit connaissance, Severus était à genoux, le buste incliné vers l'avant, son menton touchant presque le sol, face à deux pieds qui ne bougeaient pas. Il n'était pas mort. Il fallait donc que l'autre rustre l'eût relâché. Mais pourquoi n'était-il pas allé au bout ? Severus n'imaginait pas un seul instant que son agresseur ait pu être pris d'un remord au spectacle de son agonie. Ce dernier avait-il cru être déjà parvenu à ses fins ? Ou bien avait-il d'autres intentions en tête ? Severus porta machinalement la main à sa gorge. Qui eût cru qu'il pût être si douloureux de respirer ? S'il se sentait encore vivre, ce n'était plus que d'une vie lointaine, à semi-consciente.
Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte qu'une main lui caressait la tête. Il entendit un bruit de fermeture éclair. On lui empoigna fermement les cheveux. Sa tête fut tirée vers l'avant, puis renversée en arrière. Un objet pointu s'enfonça sous son menton, sans doute la pointe d'une baguette par laquelle on entendait le tenir en respect. Severus releva péniblement ses paupières ses yeux lui faisaient mal comme s'ils saignaient. C'est alors qu'il se retrouva face à un sexe d'homme en érection. La chose semblait attendre ses caresses.
Il se dégageait de cet amas de chairs flétries et tumescentes une odeur nauséabonde. Mais ce ne fut pas ça qui dégoûta Severus en la matière, il était dessalé. Avant de connaître James, il lui arrivait de traîner près des urinoirs, à la recherche d'une relation furtive. Plusieurs fois, il s'était mis à genoux devant un garçon de passage qui venait de se soulager, avec l'espoir – toujours déçu – qu'après lui avoir donné du plaisir, ce dernier lui en procurerait un peu aussi. Non, ce qui révulsait Severus, c'était de savoir à qui appartenait ce sexe soigneusement épilé.
« Sois gentil avec moi, dit une voix au-dessus de lui. Et je te laisserai la vie sauve. Je suis sûr que tu suces très bien. »
Severus eut une hésitation. Mais la baguette, contre sa jugulaire, continuait de le menacer. Nul doute que s'il ne s'exécutait pas dans les prochaines secondes, Sirius l'achèverait sans état d'âme. Or Severus voulait vivre encore un peu, ne serait-ce que pour pouvoir se venger. Il ouvrit grand la bouche, empoigna la verge qui tressautait sous son nez et l'enfonça d'un coup au fond de sa gorge. Puis, comme un nœud coulant, il resserra ses lèvres sur elle. Il entendit Sirius soupirer profondément. Bientôt, ce dernier cessa de lui tirer les cheveux et sa main redevint caressante. Il donnait de petits coups de bassin vers l'avant, pour accompagner Severus dans ses va-et-vient.
« Regarde-moi », gémit soudain Sirius en inclinant le visage vers Severus.
Il glissa une paume moite sous son menton. Mais le Serpentard ne releva pas la tête, faisant mine d'être tout à son ouvrage. Il savait trop bien que cette vision aurait été terriblement excitante pour Sirius. Or il n'entendait pas lui faire plaisir. Son seul but était de lui faire baisser la garde.
« T'es vraiment qu'un petit con. »
Sirius se mit à gémir son prénom. Il fallait qu'il salisse jusqu'à cela, songea Severus avec tristesse. Il se mit à accélérer la cadence. Il touchait au but : sur son cou, la pression de sa baguette se faisait de moins en moins franche. Son agresseur peinait à garder le contrôle de ses mouvements. Bientôt, Severus le savait, il reprendrait le dessus sur lui. Et là, il le tuerait.
Tout à coup, Severus entendit un objet tomber dans l'herbe. Sirius venait de lâcher sa baguette. Ses deux mains crispées autour du crâne de Severus, il pressait convulsivement le visage de sa victime contre son bas-ventre, prêt à souiller sa bouche. Mais Severus ne lui en laissa pas le loisir : il mordit sa verge à pleines dents, se releva lestement, écarta d'un coup de pied la baguette de Sirius et se jeta en avant pour ramasser la sienne avant de faire de nouveau face à son violeur, lequel le regardait d'un air abasourdi, son pantalon sur les genoux, sa verge bêtement tendue devant lui.
Sans un mot, Severus pointa sa baguette sur Sirius. Ce dernier se raidit. Il semblait attendre ses instructions.
« Mets-toi à genoux ! », lui ordonna Severus.
Sans doute devait-il avoir l'air effrayant, car Sirius lui obéit docilement.
« Et maintenant, finis-toi tout seul. »
Sirius le fixait par en-dessous avec l'air de ne pas comprendre.
« Finis-toi devant moi, pauvre tache, ou je t'émascule ! »
Sirius se résolut à se masturber, mais son sexe, entre ses doigts, se transforma en un bout de chair tremblotant enveloppé d'une membrane trop grande pour lui et sur laquelle se voyait distinctement les traces de la morsure de Severus. Il ne parvenait pas à lui dissimuler le mélange de souffrance et d'humiliation que cette situation lui causait.
« Arrête ça, grommela Severus, agacé par sa propre incapacité à se réjouir de la douleur des autres. Tu es vraiment un type dégueulasse. Tu le sais ?
– Oui », répondit craintivement Sirius, sans oser le regarder.
Était-ce l'effet de l'alcool qui se dissipait ? se demanda Severus, décontenancé par ce changement d'attitude. Sirius venait-il de prendre conscience du crime qu'il venait de commettre ? Ou bien cherchait-il seulement à l'amadouer, en jouant sur le charme de ses yeux ? Tout Gryffondor qu'il fût, Sirius se révélait bien plus retors que lui. Qui aurait pu imaginer cela sept ans plus tôt, alors que le Choixpeau magique tournoyait sur leur tête ? Mais pourquoi leur avait-il fallu choisir si tôt leur destin ?
Alors que Severus en était à ce point de sa réflexion, les beaux yeux de Sirius devinrent humides, mais, bien qu'il se forçât à cligner des paupières, nulle larme ne perla à leur coin. Il semblait vouloir dire quelque chose. Severus le tenait toujours en joue, prêt à le foudroyer au moindre geste suspect.
« Vas-y ! lui lança abruptement Sirius. Prends ma vie ! C'est la condition pour être admis chez les Mangemorts, n'est-ce pas ? Mon frère a dû le faire également. Comme c'est un pleutre, il a choisi un pauvre hère qui n'était pas en état de se défendre. Mais qu'y a-t-il de plus nocif pour l'âme qu'un meurtre gratuit ? Au moins, je l'aurais mérité.
– Oui, tu l'auras mérité, répondit Severus en écho. Pour une fois, nous sommes d'accord sur quelque chose…
– Pour une fois, acceptes quelque chose de moi. »
Il y eut un silence. Puis la main de Severus se crispa autour de sa baguette :
« Relève-toi, Sirius. Et remets ton pantalon. »
Et Sirius le fit. On eût dit un automate. Severus lui demanda sur le ton de la conversation :
« As-tu tes cigarettes sur toi ? Veux-tu fumer ?
– Non. Finissons-en, s'il te plaît. »
Severus ne répondit rien. Un doute affreux l'étreignait. Il n'était plus si persuadé de vouloir tuer Sirius. Ni, d'ailleurs, de vouloir tuer qui que ce fût, sinon lui-même. Il n'était même plus sûr de vouloir devenir un Mangemort. Mais il était trop tard pour rebrousser chemin. Mulciber l'attendait. Tout était prêt pour leur départ. Severus fit trois pas en arrière, sa baguette toujours pointée sur Sirius. Ce dernier ne bougea pas. Les bras ballants, il paraissait parfaitement résigné. Peut-être, au fond, était-ce cela qu'il cherchait depuis le début : pousser Severus à faire ce que lui-même n'avait pas le courage de faire ? Jusqu'au bout, Sirius aurait fait de lui son instrument.
« Severus… », priait ce dernier.
Severus éleva sa baguette, qui ne lui avait jamais parue si lourde hésita une fraction de seconde enfin, il visa Sirius au milieu de la poitrine :
« Sectum sempra » lança-t-il d'une voix atone en fermant les yeux.
Un liquide épais et tiède lui éclaboussa instantanément le visage. Il y eut un cri. Puis un bruit sourd, celui d'un corps qui tombe. Après quelques secondes d'un silence terrible, des geignements étouffés s'élevèrent dans la nuit. Sirius vivait encore – suffisamment, en tout cas, pour se plaindre. Jusqu'à quel point ses blessures étaient-elles profondes ? Surtout, quelles étaient ses chances d'y survivre ?
Severus préférait ne pas le savoir. Il attendit de s'être détourné de Sirius pour rouvrir les yeux. Un miroir de sang s'étendait lentement sous ses pieds. Combien de temps mettrait-on à trouver le corps de Sirius ? se demanda-t-il. Serait-il alors encore en état de l'accuser ? Comment réagirait James s'il apprenait ce qu'il avait fait ? Qu'est-ce qui l'avait retenu de lancer le sortilège de Mort ? Et surtout Mulciber se satisferait-il de cet acte manqué ?
Cependant qu'il marchait en direction de Poudlard, Severus s'essuyait machinalement les lèvres avec la manche de sa chemise. Il ne savait pas trop ce qu'il ressentait en cet instant. Car le soulagement escompté, le sentiment de puissance attendu, manquaient à l'appel. Il n'y avait, dans son esprit, place que pour une chose : le goût amer qui hantait sa bouche, sans doute celui du sang, à moins que ce ne fût celui du foutre de ce salopard.
Il se rendit aux sanitaires du rez-de-chaussée – les mêmes que ceux où Remus et lui avaient autrefois fait l'amour – et se fit vomir, à genoux sur le carrelage. Il entra ensuite, nu, dans la douche, se rinça la bouche avec le pommeau de douche, se gargarisa d'eau bouillante avant de se frotter partout avec une brosse d'entretien comme s'il eût voulu s'arracher la peau. Mais rien ne put l'apaiser. Ça ne partait pas. Il se remémora sa première fois, ce garçon qui l'avait forcé. Toujours la même histoire. Ça. Sirius. Son père. Le présent. Le passé. À jamais et pour toujours. Il fallait que ça passe. Surtout, que ça cesse.
Severus se rhabilla, descendit aux cachots, délogea la fiole du recoin où il l'avait cachée, alluma un feu, fit bouillir un peu d'eau dans le fond d'un chaudron en cuivre et y jeta trois feuilles d'Ataraxine, qu'il avait préalablement émiettées entre ses doigts. Lorsque le récipient se mit à fumer, il y plongea sa tête tout entière, recouverte d'un vieux linge qui servait à essuyer les instruments de dissection. Jusqu'à présent, il s'était contenté de humer l'Ataraxine dans son bocal, pour s'en donner un avant-goût. Cette nuit-là, il était décidé à s'en remplir.
À peine les premières vapeurs étaient-elles remontées dans ses narines qu'il se sentit moins mal. Puis un à un, ses souvenirs se dépouillèrent de leur gangue d'émotions. Au bout d'une dizaine de minutes d'inhalation, il ne restait de son passé qu'un squelette disloqué. Severus n'avait aucunement perdu la mémoire des choses passées – bien au contraire, celles-ci lui apparaissaient plus nettes que jamais, rutilantes comme le sont des os nettoyés de leur chair. Mais leur évocation ne trouvait plus la moindre résonance affective en lui. Il pouvait désormais se raconter son histoire comme s'il se fût agi de celle de quelqu'un d'autre.
Severus se demanda si les effets de l'Ataraxine étaient réversibles ou, à défaut, combien de temps ils dureraient. Il se releva, glissa par précaution la fiole dans sa poche et se hâta de remonter aux dortoirs. Quel air avait-il avec son visage rougi, sa démarche erratique, ses cheveux encore humides et, surtout, son uniforme entièrement maculé d'un sang qui n'était manifestement pas le sien – c'est en vain qu'il avait essayé de nettoyer les taches dans le lavabo ? Quiconque l'aurait vu en cet instant aurait été frappé de stupeur. Heureusement, Severus ne croisa personne ni dans le couloir ni dans l'escalier.
Dans la chambre, Mulciber l'attendait. Il ne marqua aucune surprise à sa vue, comme s'il s'était attendu à tout ce qui était arrivé. Était-ce lui qui avait jeté Sirius sur ses traces ? se demanda fugacement Severus, qui le savait capable de tout.
Il nota soudain qu'ils étaient seuls. Les deux autres lits n'avaient même pas été défaits.
« Avery et Rosier sont déjà là-bas, fit Mulciber en réponse à son regard. Tu ne veux rien emporter avec toi, j'imagine ? Nous allons marcher jusqu'au portail, d'où nous partirons pour rejoindre l'endroit dont je t'ai parlé. »
Severus ne s'était pas attendu à ce départ précipité. Il faillit s'en étonner, puis il se ravisa. Évidemment qu'il devait partir sur-le-champ. Il venait de se rendre coupable d'un meurtre. On allait le rechercher. Et il finirait forcément à Azkaban. Car qui, dans l'assemblée, se lèverait pour prendre la défense du vilain garçon qu'il était ?
Et surtout comment pourrait-il affronter le regard navré de Dumbledore ?
« Si tu pouvais me passer des vêtements propres… »
Mulciber ouvrit sa penderie et lui lança une chemise et un pantalon.
« Je te trouve bien calme, fit-il négligemment observer pendant que Severus se changeait. Tu as progressé. Est-il mort ?
– Je l'ignore, murmura Severus. Je sais seulement que je n'ai pas réussi à prononcer la formule consacrée. Il m'a semblé mal en point. Mais c'est le résultat qui compte, je le crains.
– C'est l'intention qui importe, Severus. Je me contenterai donc de cela. Même si je ne suis pas absolument certain du sentiment qui t'animait lorsque tu as lancé ton maléfice. Mais qui peut prétendre le savoir ? N'oublie pas ta baguette. »
Lorsqu'ils eurent passé le portail, Severus se retourna vers le château. Il se demanda si Sirius était encore de ce monde. Mille fois, il s'était juré de le tuer. Et puis cela avait fini par arriver. La réalité était si décevante.
Severus sentit Mulciber passer son bras autour du sien.
« Tu es prêt ? Surtout, ne me lâche pas. Cela ne devrait durer que quelques secondes. »
Severus se fit la réflexion que le transplanage n'était abordé que lors du dernier trimestre de la septième année. Où diable Mulciber avait-il acquis cette compétence ?
Lentement, Severus tourna son visage vers lui. Mais ce n'était plus Mulciber qui se tenait à ses côtés. Plus exactement, ce n'était plus le fringant jeune homme qu'il connaissait. Son passeur s'était transformé en un homme d'une quarantaine d'années, maigre et chauve, à l'échine difforme et à la dentition repoussante. Severus, pourtant, ne s'en formalisa pas. L'Ataraxine le rendait indifférent à tout.
« Pas trop déçu de me voir en vrai ? ricana Mulciber avec un écœurant bruit de gorge.
– Ce n'est pas comme si je t'avais aimé », répliqua Severus en se rappelant l'attirance incontrôlable qu'il avait autrefois éprouvée pour lui.
Longtemps il avait cru que la vision du corps nu de Mulciber avait nourri ses fantasmes. Maintenant, il savait que c'étaient ses propres fantasmes qui avaient donné forme à ce Protée. Si la beauté de Mulciber faisait l'unanimité à Poudlard – même le flamboyant Sirius ne recueillait pas autant de suffrages –, c'est parce qu'il changeait d'apparence au gré des désirs de ceux qui le regardaient.
Severus comprenait mieux pourquoi il s'était toujours figuré Mulciber comme un parfait hétérosexuel, bien qu'il n'ait jamais rien su de sa vie amoureuse. Rien ne le séduisait plus qu'un garçon auquel il n'avait aucune chance de plaire. C'est ce qui l'avait initialement attiré vers James. Avant que les choses prennent un tour inespéré. Un tour auquel, au fond de lui-même, il n'avait jamais vraiment cru. Malgré ses dénégations, James aurait bien fini par le quitter à l'âge adulte.
Les grilles de Poudlard brillaient sourdement à la lueur de la lune. Severus n'avait pas froid, bien qu'il n'eût sur lui ni robe ni cape. Contrairement aux jours précédents, il n'y avait pas de vent. Tout semblait se recueillir pour le printemps qui approchait et qu'il ne verrait pas.
« Dommage, car tu aurais bien été mon genre. »
Mulciber redevint aussitôt sérieux, à supposer qu'il eût jamais cessé de l'être. Était-ce vraiment le moment de plaisanter ?
« Une fois que nous serons là-bas, il faudra te préparer pour la cérémonie, reprit-il. On t'habillera et on te fera répéter ton texte. Demain, à minuit, tu recevras la Marque.
– Si tôt ?
– Aurais-tu un remord ? »
Severus ferma les yeux, se concentra. Il repensa à sa mère, à Lily, à Remus, à Dumbledore et enfin à James. Surtout à James. Son seul amour. Mais l'odeur de soufre assourdissait tout. Même le souvenir de leur premier baiser, sur la table d'examen de l'infirmerie, le laissait froid. Il ne souffrait plus, certes, mais il n'était pas sûr de vivre encore. Il se demanda ce qu'il préférait, du vide ou de la douleur. Le bras de Mulciber, autour du sien, s'agitait impatiemment.
« Non », murmura-t-il.
Une détonation retentit. Et, tel un rêve, tout ce qui l'entourait s'évanouit.
FIN
