Make Me
Chapitre 2 : Make me,
Annoy You.
Part 2
…
Juin
La plupart des souvenirs qu'Iruka avait de ses parents biologiques ressemblaient à des rêves obscurs. À un film regardé à moitié éveillé. Parfois, il avait l'impression de les avoir vu la veille et à d'autres moments, il se demandait s'il ne les avait tout simplement pas rêvé.
Mais quelques souvenirs ressortaient clairement, une bande de peinture sombre sur un fond blanc. L'un de ces souvenirs était celui de sa mère préparant le bai tang gao. Elle n'avait jamais eu beaucoup de talent en cuisine, mais elle aurait probablement pu préparer cette chose les yeux fermés. Iruka se rappelait d'avoir pris une bouchée du gâteau blanc et sucré, et il imaginait que ça devait être ce que c'était que de mordre dans un nuage. Sa mère lui avait souri et avait passé une main dans sa tignasse en désordre, déjà assez longue, qui pendait jusqu'au milieu de ses épaules.
« Ne te coupe jamais les cheveux. »
Donc, Iruka ne l'avait jamais fait.
Plus d'une décennie plus tard, planté devant sa coiffeuse, le jeune homme remit sérieusement en question sa capacité à tenir cette vieille promesse.
Cela faisait plus de trente minutes qu'il essayait de faire quelque chose de sa masse de cheveux en désordre, sans succès. Il passa les doigts à l'intérieur, pour tenter de les démêler. Peine perdue. Son unique solution restait de les attachés. Peut-être un chignon bas ou une queue de cheval. Aussi peu convaincu par sa sensibilité artistique que ses talents de coiffeur, il appliqua tout de même un baume à la noix de coco en massant à la racine de ses cheveux et sur toute la longueur dans l'espoir de les rendre plus dociles tout en maugréant sur ses bras qui commençaient à fatiguer.
Ce serait plus pratique s'il les avait courts, ne serait-ce qu'à cause du temps ridicule que cela lui prenait chaque matin pour les faire ressembler à autre chose qu'à un nid d'oiseau. Seulement, à chaque fois qu'il jetait un coup d'œil dans un salon de coiffure, il pouvait gouter le bai tang gao sur sa langue et il détournait le regard.
C'était stupide de s'accrocher à ça, il le savait. Mais quand il fermait les yeux, qu'il essayait assez fort, il jurait pouvoir entendre la voix de sa mère aussi clairement que si elle se tenait juste à côté de lui, alors que cela faisait des années qu'elle était morte. Un fantôme d'une époque plus simple, avant que sa vie ne soit marquée par les attentes du monde adulte, de pertes incompréhensibles, trop vastes pour que le garçon qu'il avait été puisse les comprendre.
Poussant un soupir, il sourit tristement, le cœur étreint par les résonnances lointaines de tendres souvenirs d'enfance qui le remplissaient d'une nostalgie douce-amère.
De retour dans le monde réel, ses yeux tombèrent sur son reflet dans le miroir, déjà plus présentable qu'il y a quelques minutes. Il observa les détails de cette image familière : sa chevelure foncée et ses yeux noisettes en amande et légèrement bridés, le fait qu'il paraissait bronzé même au cœur de l'hiver, ses lèvres aux douces incurvations, la cicatrice sur son nez qu'il avait essayé d'atténuer avec du fond de teint.
Il s'était réveillé tôt, plus tôt que d'habitude, mais comme chaque matin, la première chose qu'il avait fait était de consulter ses mails sur son téléphone, tout en buvant une tasse de café. Ensuite, sa routine d'entrainement avait suivi : étirements, vingt minutes de yoga, dix de vélo d'appartement et quelques squats. Il avait pris une douche, s'était enveloppé dans un peignoir et s'était alors autorisé à spéculer sur les tenants et aboutissements de la journée qui s'annonçait. Il ne rencontrait Kakashi et sa nouvelle équipe qu'à 12 heures, il admettait qu'y penser le distrayait de sa réclusion mortellement ennuyeuse, mais c'était peu de dire que la matinée lui avait paru trainer en longueur. Il l'avait passé dans une étrange frénésie. La nervosité et l'anticipation de rencontrer de nouvelles personnes, des gens avec qui il allait interagir, devoir apprendre à connaitre, peut-être s'avérer à la hauteur de leurs attentes ou faire face à l'inconfort des espérances déçues. Un stress inutile qui l'avait conduit à se verser une deuxième tasse de café. Puis Ebisu était rentré de son jogging et leur avait préparé un petit déjeuner composé de fruits frais, de croissants, de café – encore -, et jus de fruits.
À 11 heures, Iruka avait migré dans la chambre pour commencer à se préparer. Il avait regardé l'horloge au moins autant de fois qu'il s'était changé. Sa garde-robe passée en revue, en quête de la tenue parfaite, quelque chose de professionnel, attirant, mais pas trop ouvertement sexy. Il avait déjà le haut, la chemise qu'Anko avait apporté hier à son bureau – après son sermon sur les septuagénaires, il était surpris qu'elle n'ait pas insisté pour passer un appel vidéo afin de s'assurer qu'il suivrait ses directives de gourou de la mode.
Ce n'était pas qu'il ne savait pas ce qui lui allait, ou qu'il avait des gouts épouvantables. Il n'avait juste aucun créneau libre pour se permettre une activité aussi prenante que le shopping ou pour aller récupérer plus de cinq chemises habillées chez le teinturier.
Son style était représentatif de sa personnalité : simple et direct, sans pour autant être ennuyeux. Il ne voulait pas être obligé d'être à la hauteur d'un vêtement qui le pousserait à prendre des postures élégantes et non naturelles, alors il avait banni les tailleurs outrageusement droits et les costumes rigides de son dressing. Au début de sa carrière, il avait commis trop de faux pas vestimentaires où il avait désexualisé son genre secondaire pour tenter de se rendre crédible dans un monde d'alphas.
Il était parvenu à se soustraire à ce fardeau psychologique, notamment en prenant un soin méticuleux de son apparence, en veillant à toujours rester maitre de lui-même et de son environnement, et en se préparant avec diligence à toutes les éventualités, tout en refusant de se laisser intimider et transformer en quelqu'un qu'il n'était pas.
Pour le jeune homme, la route qui menait au bonheur avait été étroite et semée d'embûches. Il avait compris qu'on ne pouvait réellement compter que sur ses proches, on ne prenait pas de risque à la légère, et on n'était jamais dupe des signes extérieurs de réussite – une belle carrière, une belle maison –, parce qu'on voyait partout autour de soi l'échec, la pauvreté et la menace du chômage ou d'une fusillade tapie en permanence au coin de la rue.
Il ne craignait pas de trahir ce qu'il était, parce qu'avoir vécu les conséquences des pires aspects de la guerre signifiait qu'il était toujours un compétiteur, d'une manière ou d'une autre. Les obstacles à sa réussite étaient très clairs dans son esprit ; inutile d'aller les chercher bien loin. S'il pouvait parfois se retrouver en proie au doute, c'était parce qu'il fallait constamment prouver, quand bien même il collectionnait les succès, qu'il avait sa place à la table – et il fallait le prouver non seulement à tous ceux qui doutaient de lui, mais aussi à lui-même.
Tiré une assurance dans sa timidité, une force dans son impulsivité.
Continuer à produire des résultats satisfaisants. Et quant aux gens qui avaient à peine la moitié de ses horaires folles de travail, et qui avaient quand même le culot d'attribuer ses victoires à son cul magique, il les emmerdait, cordialement.
Terminant rapidement de s'apprêter, Iruka enfila le pantalon sur lequel il avait finalement jeté son dévolu. Il était d'une couleur beige douce, lui collait aux hanches puis tombait amplement jusqu'aux chevilles. Le tissu était fluide et agréable au touché. Il l'adjoignit à la chemise pourpre qu'il enfila et agrémenta d'une ceinture, qui oui, mettait en valeur la finesse de sa taille et la largeur de ses épaules. Pour finir, il enfila des chaussures de ville et réajusta sa coiffure.
Il était en train de vérifier son apparence une dernière fois lorsqu'Ebisu entra dans le dressing. Iruka le vit s'approcher et se poster juste derrière lui, sa silhouette légèrement plus imposante et ses cheveux noirs ébouriffés. Il l'enveloppa de ses bras et ils se regardèrent dans le miroir de l'armoire.
« Tu es magnifique », murmura son alpha en se penchant pour embrasser sa nuque exposée par le col de sa chemise. « Dommage que tu te fasses beau pour un autre. »
Iruka se tortilla pour pouvoir lui faire face.
« Ne dit pas n'importe quoi », le gronda-t-il bien qu'un sourire menaçait d'étirer le coin de ses lèvres. « Ce n'est pas pour lui que m'habille. J'essaye de faire bonne impression. »
C'était samedi, Ebisu ne travaillait pas. Il allait probablement passer la journée à corriger des copies, préparer ses cours de la semaine à venir, écouter des podcasts pour son divertissement personnel, avant de s'attaquer au diner. Oh, comme ce serait agréable de passer la journée avec lui. De ne pas avoir dû quitter le lit sitôt, en fait.
Mais ce n'était pas comme s'il avait le choix. Aussi, rien ne l'empêchait de témoigner le regret qu'il éprouvait à devoir délaisser la chaleur bien-aimé de ses bras.
« Et tu sais quoi ? », lui demanda-t-il alors, d'un air ludique en se pendant à son cou, les bras croisés derrière sa nuque.
Ebisu répondit avec le même amusement :
« Quoi ? »
Iruka sourit coquettement, faisant courir son index sur le tissu fin de son tee-shirt, le regardant à travers ses cils en mode oméga doux et timide. Il approcha sa bouche de son oreille et lui souffla :
« C'est toi qui auras le privilège de m'enlever tous ces vêtements encombrants, ce soir… »
D'accord, peut-être pas si timide que ça.
Les mains d'Ebisu se resserrèrent sur ses hanches.
« Mhm… je ne peux pas attendre. »
Il se pencha et captura sa bouche dans un baiser passionné. Iruka se sentit fondre dans son étreinte.
« Je t'aime, mon soleil », souffla Ebisu contre ses lèvres, lorsqu'ils se séparèrent, des minutes plus tard.
L'oméga lui caressa tendrement la joue.
« Je t'aime aussi. »
Il avait toujours été très prudent dans sa vie sentimentale, et se méfiait des alphas qui affirmaient n'avoir aucun problème à lui laisser l'espace et l'indépendance qui lui permettrait de s'épanouir, mais Ebisu avait fait tombé toutes ses barrières. Et pour cause, il était le petit ami parfait. Il le mettait sur un piédestal. Il ne l'accusait pas d'être égocentrique et obnubilé par son travail. Ne se plaignait pas constamment parce qu'il n'était jamais libre pour sortir et comprenait que sa carrière était très importante pour lui. Il n'alimentait aucune culpabilité entre eux, ne le jugeait pas insensible de traiter leur relation amoureuse comme une énième de ses campagnes politiques, ainsi que l'avait fait tous les minables qu'il avait systématiquement envoyé sur les roses ces dernières années.
Il vivait ensemble depuis un an et commençait à parler mariage, hypothèque, étape supérieure. Ebisu s'entendait bien avec Asuma et son autre frère, Eishi, sa belle-sœur et leur fils Konohamaru.
L'unique ombre au tableau : Hiruzen.
Son père adoptif ne s'était jamais ouvertement opposé à son alpha, bien entendu. Mais il n'y avait qu'à voir l'air pincé sur son visage à chaque fois que l'oméga trainait Ebisu avec lui lors de leurs sempiternels repas de famille mensuel pour deviner qu'il n'était pas sa personne préférée.
Il se rappelait d'un de ces rassemblements en particulier, l'été précédent, où toute la filiation élargie, cousins, cousines, oncles, tantes et autres, s'étaient réunis dans le domaine Sarutobi. Une belle demeure sur un terrain de plusieurs hectares, sublime et arboré, dans le coin le plus fortuné de Konoha – ce qu'on appelait une 'propriété'.
Iruka avait rejoint son père sur la terrasse pendant que les enfants faisaient les fous dans la piscine, et que les adultes discutaient de politique, de sport, de tout et de rien autour d'un barbecue et beaucoup de canette d'alcool.
Dans la chaleur moite de l'après-midi, le jeune homme s'était laissé tomber sur un des vieux transats, sa propre canette de bière fraiche à la main. À côté de lui, Hiruzen nettoyait le fourneau de sa pipe, celle que lui avait formellement interdit les médecins, tout en fixant - avec son fameux air pincé -, son beau et charmant Ebisu, posté plus loin et en grande discussion avec les tantes qui ne manquaient jamais d'accaparer l'attention de qui voudrait écouter leurs histoires. Son petit ami était simplement trop poli pour refuser d'y participer activement. Il était si conciliant, sociable, lumineux et facile à vivre. Iruka trouvait ça absolument séduisant.
Son père, par contre…
« Tu sais ce qui pourrait arriver de pire à un couple, Iruka ? »
Il n'avait pas attendu qu'Iruka tente une déduction avant de lui fournir la réponse :
« L'ennui. »
Il avait lentement porté sa pipe à ses lèvres, soufflé quelques ronds de fumée et poursuivi :
« Vous pouvez vous aimez assez pour traverser les écueils, les problèmes du quotidien, même les changements de carrière et les conflits dans l'éducation des enfants. Mais il n'y a rien de pire que de s'ennuyer avec la personne avec qui on a choisi de passer le reste de sa vie. »
Iruka avait fixé le vieil alpha avec un mélange d'incrédulité et d'ironie. Sa bouche s'était tordue dans un pli amer.
« Est-ce pour cela que tu le traites comme s'il n'était qu'un caillou sur ton chemin ? »
Hiruzen lui avait jeté un regard plat, comme s'il ne savait pas de quoi il parlait. Ben voyons ! La façon dont il avait à peine serrer la main à Ebisu, adressé un regard ou même reconnu son existence depuis qu'ils étaient arrivés était plus parlant que n'importe quelle tirade.
« Selon toi, il devrait chercher un homme plus simple que moi ? »
Au-delà de l'irritation que lui procurait cette opinion, elle avait fait naitre en lui de vrais questionnements. Était-ce l'impression qu'il donnait ? Celle d'être un oméga qui avait besoin d'un alpha capable d'entrer en concurrence avec lui au niveau professionnel ? Il savait que non. Il avait déjà eu sa part de relation toxique basée sur des compétitions morbides.
Ce n'était plus ce qu'il voulait. Il avait besoin de quelqu'un qui occupait toutes ses pensées et tout son cœur. Jusqu'à présent, Ebisu n'avait jamais failli à cette tâche.
« Tu as toujours eu constamment envie de te réinventer, de te dépasser. Tu as un feu en toi, qui brûle d'une intensité si forte. Je n'ai personnellement rien contre ce garçon, au caractère un peu insipide, mais je ne pense pas qu'il soit celui qu'il te faut. »
À cela, Iruka avait ravalé une répartie cinglante, préférant se taire plutôt que de se lancer dans un débat qui ne ferait que les mener sur les chemins d'une énième discorde.
Il repensait à l'inconfort de ce moment et reconnu le défi plus universel de savoir qui vous êtes avec d'où vous venez et où vous voulez aller.
Cependant, à ce moment-là, il s'était levé, et était allé rejoindre Ebisu, décidant de le sauver des causeries des tantes. Il l'avait embrassé sur les lèvres et savouré la sensation de son bras qui était passé autour de ses hanches pour les rapprocher.
Il n'avait plus jeté un regard dans la direction d'Hiruzen.
Il songeait aux nombreuses fois durant lesquelles il s'était confronté à sa famille. Il s'était sentit pris au piège, complètement tétanisé par cette vieille aristocratie disposant de beaucoup de pouvoirs, dont celui de le faire disparaitre en une nuit, ni vu, ni connu.
Mais il avait également toujours été fidèle à lui-même, franc et direct, protégeant l'homme qu'il avait choisi de toutes les attaques verbales dont il avait été victime.
D'accord Ebisu n'était pas l'homme le plus aventurier de l'archipel, mais aller jusqu'à le qualifier 'd'insipide', c'était tout de même un peu trop. Il allait courir tous les matins, cuisinait comme un véritable chef étoilé et il était bon dans son travail. Un travail qu'il adorait, alors que lui et ses collègues étaient surmenés, sous-payés et souvent pas reconnus à leur juste valeur.
De plus, Iruka était conscient de lui exiger courage et compréhension vis-à-vis de ses entreprises politiques, et l'alpha en avait pleinement fait preuve – parfois peut-être à contrecœur, mais avec amour.
Et chaque fois Iruka revenait à la charge, et exigeait plus encore.
Pourquoi lui faire subir une telle épreuve ? N'était-ce que de l'orgueil de sa part ? Ou quelque chose de plus sombre peut-être – une ambition dévorante et aveugle, dissimulée sous le voile diaphane de beaux discours altruistes ? Ou bien cherchait-il encore et toujours à prouver sa valeur aux yeux d'un père qui lui avait tout donner, à se montrer digne des espoirs que ses parents décédés avaient placés en lui, et à vaincre ce qui subsistait en lui du complexe d'être né pauvre ?
C'était comme s'il y avait un trou qu'il s'acharnait à vouloir combler, parce qu'il était capable de travailler jusqu'à l'épuisement, comme si ralentir lui était impossible.
Pour un homme qui avait occupé les plus hautes fonctions exécutives de ce pays, Iruka estimait que la notion de normativité de son père était très décalée. Après la mort de sa femme, il les avait élevé tout seul. Iruka ne savait pas comment il s'était débrouillé. Hiruzen était la personne la plus dépourvue de sens pratique qu'il connaissait.
Mais voilà des années qu'il avait cessé d'espérer remplir toutes ses attentes irréalistes.
À partir du moment où il avait le soutien de ses frères et de son neveu, il n'avait pas besoin de se soucier plus que cela de son avis sur la question de sa vie amoureuse. Que diable, il était un adulte, majeur et vacciné, et il faisait bien ce qu'il voulait.
Quand il croisait les yeux d'Ebisu, qui l'appelait son soleil – aussi ringard que soit ce surnom -, qui posait les mains sur lui comme s'il était quelque chose de précieux, qui le regardait parfois comme s'il espérait découvrir tous les secrets de l'univers, il avait envie d'arracher toutes les étoiles du ciel et de les déposer à ses pieds.
« Peut-être qu'on pourrait tirer un rapide coup avant que je parte… », suggéra-t-il en caressant sa bite à travers son pantalon de survêtement, se pressant encore plus contre lui.
« Tu risques d'être en retard », objecta Ebisu en riant gentiment.
Iruka soupira et éloigna sa main de l'entrejambe de l'alpha.
« Mhmmm ouais. Ça, ce serait moche comme première impression. »
Iruka n'était jamais arrivé en retard à un rendez-vous – professionnel ou non - de toute sa vie. Rien qu'y penser lui donnait des sueurs froides.
Ebisu avait l'air tout autant, si ce n'était plus, contrit que lui.
« Je vais m'éloigner de toi pour éviter d'être soumis à plus de tentation. »
Il rit alors que l'alpha surjoua le moment, faisant mine que s'écarter lui causait une véritable douleur physique quelque part.
De nouveau seul, l'oméga acheva de se préparer et attrapa son téléphone pour chercher une application de taxi. Il sortit de la chambre.
« Chéri ? », appela-t-il depuis le hall d'entrée. « Je pars ! À tout à l'heure. Je t'aime ! »
Il entendit son « Je t'aime aussi ! » avant de fermer la porte et de se diriger vers l'ascenseur.
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Les trente minutes que dura le trajet en taxi de son appartement au restaurant, Iruka les passa sur son téléphone, à échanger des messages avec Anko.
Comme il s'y attendait, son amie avait une pléthore de réflexions lunaires.
Anko : j'ose espérer que tu ais serré ton petit cul dans un pantalon décent. Et que tu ne portes pas des foutues RM Williams comme un foutu vendeur d'iPhone.
Iruka : Je crois que tu te trompes un tantinet sur les motifs de cette rencontre. C'est une réunion d'information. C'est du job.
Anko : c'est pas une raison de ressembler à rien devant un mec sexy.
Iruka : J'ai cru comprendre que ses préférences se situaient plus vers des paires de seins.
Anko : haha, tu serais surpris, dauphin. Un joli visage reste un joli visage.
Iruka : J'ai déjà un mec, tu te souviens ?
Anko : mouais…pas aussi hot que monsieur yakuza-futur-gouverneur-sexy.
Iruka : Dire qu'Ebisu t'apprécie. S'il savait quel genre de serpent à deux têtes tu es.
Anko : ben justement, ce qu'il ne sait pas ne peut pas lui faire de mal.
Iruka ricana, puis, levant les yeux de son écran, constata que la voiture n'était plus qu'à quelques rues du restaurant. Il décida en conséquence de stopper leur conversation pour le moment, sachant qu'elle s'éterniserait sinon, et qu'il fallait qu'il mette son téléphone en mode silencieux de toute façon.
Iruka : Je suis arrivé. Et rassure-toi, je suis parfaitement présentable. À mon propre crédit personnel.
Anko : ok, j'attends le débrief. Bon déjeuner, dauphin !
Deux secondes plus tard, le taxi s'immobilisa. Iruka régla la course, offrant un généreux pourboire en prime au chauffeur – qui le remercia chaudement -, ouvrit la portière et s'extirpa de la banquette arrière. Il atterrit sur le trottoir, heureux d'avoir associé sa tenue à un long manteau crème. Il faisait froid pour un mois de juin. Il avait plu un peu le matin, et maintenant le vent soufflait fort, faisant ballotter sa queue de cheval dans son cou.
Rangeant son téléphone dans sa poche, Iruka entra dans l'établissement, qui s'avéra en effet très chic et ravissant : lumières tamisées, nappes blanches et même un discret quatuor d'instruments à cordes qui distillait une musique douce.
Légèrement impressionné – contrairement à Anko, il n'avait guère l'habitude de rechercher ou fréquenter ce genre d'endroits -, l'oméga se diriger vers la réception.
« Avez-vous une réservation ? », lui demanda l'hôtesse à qui il s'adressa pour des renseignements.
« Euh…un déjeuner d'affaires ? »
« Vous êtes un convive d'Hatake-san ? ». Comme il hocha la tête, elle contourna son comptoir, et reprit d'une manière bien plus avenante : « Suivez-moi, je vous prie. »
Iruka ne se fit pas prier, il la suivit sans un mot à travers le restaurant. Elle proposa de lui prendre son manteau et il acquiesça, la remerciant d'un signe de tête.
Très vite, ils parvinrent à la partie expressément réservée de l'établissement. L'hôtesse le laissa juste à l'entrée puis tourna les talons.
Iruka répara Kakashi Hatake presque immédiatement. Il était entouré d'une foule de gens et pourtant, il sortait irrémédiablement du lot. Par sa posture, on devinait qu'il était le chef de meute, le mâle alpha. Iruka ne savait pas de quoi il parlait, mais ça avait l'air d'être passionnant pour tous ceux qui l'écoutaient. Il se souvint d'avoir pensé au tout début, avant même leur rencontre dans le Leaf Office, et possiblement par pur esprit de contradiction, que la fièvre autour du nom d'Hatake était exagérée. Qu'il n'était qu'un homme. Qu'il n'avait rien de si impressionnant. Il l'avait traité d'ordinaire sans avoir été témoin de cette simplicité de prise de pouvoir qui paraissait lui être intrinsèque. Car quelqu'un qui inspirait le respect par sa simple présence ne pouvait pas être qualifié 'd'ordinaire'.
Soudain, Kakashi s'interrompit au milieu d'une phrase. Pareillement à s'il l'avait senti arriver, il tourna la tête dans sa direction, leurs regards se croisèrent, et ce fut comme si tout l'air était aspiré de la pièce.
En traversant la salle, Iruka s'efforça de marcher d'un pas égal, hyper conscient de son corps, de sa posture, des endroits où il posait les pieds, jusqu'à ce qu'il se plante juste en face de l'alpha, lequel, à n'en point douter, avait observé son approche comme on se délecterait d'un spectacle.
Il portait un pull en cachemire vert foncé qui lui moulait les épaules, mais sans être trop serré, et un pantalon noir, élégant et sobre. Son visage était un ensemble harmonieux de lignes et d'angles sculptés par l'ombre et la lumière, lui conférant une beauté tout à la fois classique et très spéciale. Ses cheveux argentés absorbaient l'éclairage, comme les ailes d'un corbeau mais ils n'en avaient pas l'aspect lisse.
« Iruka-san, quel plaisir de vous revoir. », l'accueillit-il en lui tendant la main.
Sa voix était aussi riche et profonde que dans son souvenir.
Kakashi sillonna son corps de ses yeux sombres de haut en bas, et comme la dernière fois, ne s'embarrassa pas à être subtil à ce sujet. Peu importe, Iruka s'y était préparé, à ça aussi, et surtout, il savait qu'il avait l'air bien.
« De même », dit-il, acceptant la poignée de main.
Sa paume était solide, elle enveloppa la sienne dans une chaleur inattendue. Heureusement, le contact ne s'éternisa pas.
« Rencontrez tout le monde. »
Or, même après avoir dit ça, Kakashi ne se donna pas la peine de faire les présentations lui-même. En fait, chacun s'introduit à lui à tour de rôle et discuta rapidement. Il lui serait certainement impossible de se rappeler du nom de chacun d'entre eux d'ici à la fin de la soirée, mais considérant ses nouveaux collaborateurs, l'oméga s'inclina brièvement.
« C'est un plaisir. Enchanté de tous vous rencontrez. »
Il se redressa et Kakashi se rapprocha de lui, se penchant pour lui parler directement à l'oreille :
« Ça ne vous dérange pas de déjeuner en tête à tête avec moi ? Je suis certain que les autres me pardonneront de vous monopoliser. »
Iruka, au son de sa voix grave et à la sensation de son souffle sur la coquille de son oreille, fit de son mieux pour ne pas émettre un mouvement de recul. Il se tenait beaucoup trop près ! Son odeur le submergeait. Le sourire narquois de l'alpha, au moment où il rétablit une distance respectable pour les quasis étrangers qu'ils étaient encore, lui appris qu'il savait parfaitement ce qu'il avait fait.
Irrité, mais ne voulant pas lui donner la satisfaction d'il ne savait quelle victoire puérile, l'oméga répliqua d'une voix égale :
« D'accord, je vous suis. »
Ainsi, Kakashi s'excusa en leur nom aux restes des convives, leur souhaitant un bon appétit avant de l'entrainer avec lui, une main dans le bas de son dos.
Incapable d'occulté ladite main qui prenait ses aises dans le creux de ses reins, Iruka se laissa toutefois guider vers la mezzanine dominant la salle principale, juste sous le plafond voûté, incontestablement la meilleure table de l'établissement.
Ils s'installèrent dans le box capitonné de velours qui assourdissait le brouhaha ambiant.
La table qui les séparait lui semblait trop petite. Et Iruka se demanda pourquoi Kakashi avait tenu à ce qu'il ait ce tête-à-tête, même s'il s'y était attendu. Tentative d'intimidation, peut-être ? Il ne lui semblait pas que c'était le cas. L'alpha n'avait pas essayé de jouer au coq. En vérité, Iruka ne se sentait pas aliéné. Mais il en fallait tout de même beaucoup pour le déstabiliser, après des années à participer à des réunions et des négociations, il s'était habitué aux regards stucateurs. À vingt-huit ans, il se sentait enfin comme l'adulte qu'il était depuis qu'il en avait douze.
« Que désirez-vous boire ? », lui demanda soudainement Kakashi.
Iruka consulta la carte des cocktails. Il avait l'impression de lire du grec. L'atmosphère, et en particulier l'homme en face de lui, lui donnaient un sentiment de vertige incroyablement déstabilisant.
« Champagne ? », proposa ce dernier, levant déjà le bras pour appeler un serveur.
« Ce serait parfait », assura-t-il avec un sourire composé.
Il n'avait pas pour habitude de déjeuner si tôt, surtout qu'il avait pris un petit-déjeuner assez tardif, mais au point où il en était, boire du Bollinger millésimé en compagnie de l'homme le plus étrange qu'il n'ait jamais rencontré, alors qu'il était tout juste midi, ne lui semblait pas plus scandaleux.
« Vous avez l'air tendu, Iruka-san. »
L'interpellé se racla discrètement la gorge.
« Je me disais juste que c'était un curieux choix de réservation. »
« Aucune réservation n'a été faite. Je ne réserve jamais nulle part », déclara l'alpha en reposant le menu sur la table, son choix visiblement fait. Il lui adressa un sourire de travers en ajoutant : « Comment pourrais-je savoir le matin ce que j'aurai envie de faire le soir ? »
Iruka faillit hausser un sourcil incrédule. Mais parvint à conserver sans effort apparent son visage parfaitement neutre, celui qu'Anko appelait sa 'face de garce au repos'.
Kakashi était-il réellement déconnecté de la réalité ou se payait-il sa tête ? Leur équipe constituée d'une bonne quinzaine de personnes avaient été aussitôt admise, sans avoir besoin de faire la queue. Il était impossible d'organiser un rendez-vous d'une telle ampleur sans planification, encore moins dans un lieu aussi sélect et pris d'assaut tous les soirs.
« Il m'a été recommandé il y a longtemps par une connaissance. J'apprécie les restaurants gastronomiques mais pas ceux qui font cette abominable cuisine moléculaire et servent des plats déstructurés cuits dans du nitrogène liquide. Je ne sais jamais si je suis en train de dîner ou de prendre un cours de chimie. »
Comme pour illustrer son propos, il annonça qu'il prendrait deux steaks au beurre de truffe avec une salade et un accompagnement.
Iruka ne savait pas quoi dire, il n'était même pas certain que Kakashi attendait une réponse. Il l'intriguait au plus haut point, à la fois hostile, arrogant, et étrangement accessible.
À défaut d'une remarque, il se tourna vers le serveur qui attendait toujours et déclara à son tour qu'il se contenterait d'une simple soupe à l'oignon.
Alors qu'il passait commande, il sentit le regard brulant de Kakashi le transpercer, tel celui d'un prédateur se délectant d'avance de sa proie.
Cette façon qu'il avait de le déshabiller du regard le mettait dans tous ses états…
Heureusement, depuis le temps, il était passé maître dans l'art de dissimuler ses émotions. Si bien qu'il débitât son choix au serveur avec la même passion qu'il commenterait la rubrique météo du journal. Puis, il soutint le regard de Kakashi comme s'il ne lui donnait pas l'impression de percer un trou à travers sa chair.
Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce déjeuner s'annonçait riche.
