- Vas-y, Chloe, tourne-toi légèrement et appuie-toi sur mes épaules pour te lever doucement.
- Ok, à trois. Un, deux ...
Chloe bascula difficilement hors de la voiture avec une grimace et Beca la soutint juste avant qu'elle ne tombe en avant. Leurs regards se croisèrent. Elles étaient trop proches pour se voir correctement mais Beca pouvait voir la douleur dans les yeux de son équipière.
- Tu t'es fait mal ?
- Non, juste les fils qui tirent et j'ai du mal à respirer.
- Donc tu as mal quand même.
- Ça va aller, Beca, pas plus que d'habitude.
Chloe se saisit des béquilles qui l'accompagnaient maintenant partout et pour au moins les six semaines à venir. Elle rentrait enfin chez elle. Elle était impatiente de retrouver la maison des Bellas, ses odeurs et ses bruits charismatiques. Beca la suivit après avoir récupéré sa valise dans le coffre. En voyant Chloe s'approcher des marches, elle se précipita pour l'aider. Chloe lui sourit avant de s'appuyer sur les épaules de la brune pour qu'elle puisse passer un bras sous ses jambes et la soulever.
- Jamais je n'aurai cru que tu serais capable de faire ça.
Beca la déposa en haut des trois marches, essoufflée et le visage rouge.
- Moi non plus.
Après les deux jours passés à l'hôpital, elles avaient appris à fonctionner ensemble. Sortir du lit avait été le premier obstacle. Puis enfiler des vêtements. Aubrey avait été la personne de prédilection pour ça. Ensuite, prendre une douche sans détruire le plâtre qui entourait la jambe de Chloe. Là aussi, Aubrey avait été celle qui restait dans la salle de bain avec Chloe. Beca était beaucoup trop gênée par la situation. Les Bellas étaient passées plusieurs fois rendre visite à Chloe mais Beca avait été la seule à rester dormir à l'hôpital. C'est donc tout naturellement qu'elle l'accompagnait jusqu'à la maison des Bellas.
Beca ouvrit la porte et s'écarta pour laisser entrer Chloe qui passa très lentement sur ses béquilles. Le plâtre prenait toute la longueur de sa jambe ce qui l'obligeait à claudiquer.
- Les filles ne sont pas encore là ?
- Non, elles sont à l'entraînement. Elles sont censées apprendre la choré à Flo le temps que j'arrive.
Chloe regarda sa montre. C'était la fin d'après-midi et l'entraînement touchait même bientôt à sa fin.
- Tu devrais te dépêcher. Il reste une demi-heure d'entraînement, à peine.
- Non, on va t'installer avant.
- C'est bon, Beca. Je peux me débrouiller.
- Il y a des marches partout ici et tu ne peux même pas remettre ton pantalon après être allée aux toilettes sans avoir mal. Elles savent quoi faire sans moi. Je préfère te savoir en sécurité.
Chloe regarda son amie déterminée. Elle avait oublié comme elle adorait quand Beca se montrait confiante dans ses décisions. Elle hocha la tête.
- D'accord, alors je voudrais monter si c'est possible.
Beca acquiesça et elles se dirigèrent vers la montée d'escaliers.
- Tu es prête ?, demanda Chloe, un sourcil relevé.
Elle voyait bien l'hésitation de Beca devant le nombre de marches à gravir mais la brune ne se démonta pas pour autant.
- C'est parti !
Beca attrapa Chloe comme une princesse et monta les premières marches lourdement. Chloe se surprit à respirer le parfum de Beca sur sa chemise à carreaux violette. Elle ne préférait pas regarder. Il ne fallait surtout pas qu'elles tombent sinon, elles aggraveraient les blessures de Chloe. Une fois à l'étage, Beca déposa Chloe délicatement au sol mais garda les mains sur ses hanches pour s'assurer qu'elle était équilibrée.
- Je vais chercher tes béquilles.
- Non, viens, la retint Chloe. Je vais m'appuyer sur toi.
La rousse passa un bras sur les épaules de son amie et elles prirent le couloir qui menait à la chambre de Chloe. Dans la chambre, Chloe s'installa sur le lit pendant que Beca arrangeait les draps autour d'elle.
- Il te manque quelque chose ?
- Euh...
Chloe fit semblant de réfléchir puis tendit la main vers Beca d'un regard malicieux. La brune roula des yeux mais sourit et prit la main tendue vers elle. Elle s'allongea à ses côtés et toutes deux regardaient le plafond.
- Je dois retourner à la radio, fit Beca absente.
Chloe ressentit une pointe de jalousie à l'idée de savoir Beca proche de Jesse mais elle ne montra rien. Elle s'était aussi habituée à ce sentiment d'exclusion. Elle ne pouvait pas contrôler chaque parcelle de la vie de Beca.
- Jesse sera content de te voir.
- Oui, il va sûrement passer la soirée à me poser dix mille questions pour savoir où j'étais.
- Il s'inquiète juste pour toi.
Chloe vit Beca soupirer et tourner son visage vers le sien.
- Je sais.
Chloe voyait les yeux de Beca tergiverser entre les siens. Elles se contemplèrent quelques minutes. Les yeux couleur orage de Beca lui avaient manqué. Les émotions qu'elle y voyait la perturbaient. Elle ne savait pas comment les interpréter. Elle caressa d'une main tendre la joue de Beca.
- Tu as des cernes.
- Toujours charmante, Beale, tenta d'éluder la brune.
- Non, Beca, je suis sérieuse. Tu as l'air préoccupée. Tu peux me parler, je suis là.
- Tu as assez de soucis comme ça. Je ne vais pas te rajouter les miens en plus.
- C'est une excuse et tu le sais.
Beca soupira à nouveau, résignée. Elle plaça son front contre celui de Chloe.
- Je te raconterai. Bientôt. Mais pas aujourd'hui.
Chloe hocha la tête contre la sienne. Elles étaient bien. A l'aise et au chaud.
Puis la porte d'entrée claqua à l'étage du dessous et on pouvait entendre les Bellas discuter bruyamment. La réalité était cuisante. Beca se racla la gorge et s'écarta.
- Il faut que j'y aille.
Beca se leva et l'embrassa sur le front. Avant de quitter la pièce, elle se tourna en désignant son téléphone.
- Si tu as un soucis, tu appelles.
Chloe acquiesça mais ne dit rien. Elle s'enfonça un peu plus dans son lit et envoya un message à Stacie pour lui demander de monter ses affaires. Elle voulait juste écouter de la musique. Et réfléchir.
Beca entra dans le sous-sol qu'occupait la radio à grandes enjambées. Elle était en retard. Elle posa ses affaires dans un coin. La salle semblait déserte mais rien n'avait bougé hormis les piles de disques qui s'étaient agrandies. Elle jaugea de loin les caisses de CDs qu'il faudrait ranger et se retroussa les manches. Quand elle se saisit de la première caisse, Jesse apparut de derrière une étagère. Beca sursauta.
- Ne serait-ce pas Beca Mitchell ! Ou son fantôme ? Ou son double !
La brune roula des yeux mais commença à ranger. Le jeune homme brun la suivit.
- Salut, Jesse.
- Salut, Beca ! La rumeur court disant que notre chère co-capitaine des Bellas a eu un accident.
- Oui, Chloe va bien. Elle est rentrée aujourd'hui.
- Ca aussi, je sais. D'ailleurs, merci d'avoir prévenu de ton absence. Luc est furax et tu vas devoir faire des heures sup jusqu'à Noël au moins avant qu'il te pardonne.
- Fantastique.
Beca continuait de ranger sans donner ne serait-ce qu'un regard à Jesse et le jeune homme commençait à désespérer de voir son amie aussi renfermée. Jesse pouvait se vanter d'être l'un des seuls capables de faire ouvrir la bouche de Beca pour d'autres paroles que des insultes ou des railleries. Enfin, pas autant que Chloe mais ça arrivait à Beca de se confier à lui, en particulier quand il s'agissait des Bellas ou de Chloe.
- Et sinon comment tu vas ?
Le garçon rangeait les disques en face de Beca. Il espérait qu'en se montrant désintéressé, la musicienne allait s'ouvrir un peu plus.
- Ca va. Tu sais quand Luc arrive ?
Mais c'était sans compter sur Beca et sa faculté à éviter toutes les questions. Jesse ne perdait pas l'objectif de vue pour autant.
- Il ne vient pas ce soir. C'est à nous de faire tourner la radio. C'est d'ailleurs pour ça qu'il est furieux contre toi. Il va bientôt se retirer.
- Quoi ? Sérieux ?
Beca avait tout lâché pour regarder Jesse d'un air abasourdi. Jesse avait passé des heures à analyser ses expressions. Les courbes de son visage, la couleur de ses yeux. Il était tombé pour Beca dès les premiers instants où ils ont travaillé ensemble. Mais dès qu'il avait rencontré Beca avec Chloe, il s'était fait une raison. Beca ne lui appartiendrait jamais.
- Oui, il veut que tu prennes sa place.
- J'hallucine, c'est génial !
- Fais pas comme si tu ne t'y attendais pas. Tu es douée, ça tombe sous le sens.
- Ca veut dire que je devrais travailler plus souvent le soir.
- Oui, mais ça ne devrait pas te poser de problèmes, toi qui es un oiseau de nuit.
Jesse se trompait. Beca travaillait la nuit pour la plupart du temps parce qu'elle était plus productive ainsi mais maintenant que Lucy revenait dans sa vie, son rythme allait changer.
- Je ne pourrais pas accepter.
Le ton était définitif. Jesse se tourna brusquement sur Beca pour voir si elle était bien réelle et si c'était vraiment elle qui avait prononcé ces mots.
- Non mais tu plaisantes ! Tu attends ça depuis qu'on a commencé ici !
- C'est faux, la radio, c'est pas mon truc de toute façon, il faut trop parler.
Jesse s'avança vivement et la saisit par le bras.
- Eh !
- Ok, dis-moi ce qu'il se passe. Tu disparais pendant une semaine et là, tu me dis ça. Jamais de la vie tu aurais refusé une opportunité pareille il y a un mois.
- Je n'ai rien à te dire.
Beca tira son bras de l'étreinte mais garda le regard dur, la mine fermée. Jesse savait qu'elle cachait quelque chose. Il avait toujours eu l'impression que Beca pouvait être beaucoup plus heureuse si elle se le permettait. Mais comme elle croyait protéger son entourage et elle-même en érigeant des murs autour de son cœur, elle était tout le temps triste. Et il décida de lui dire exactement ça. Parce qu'il était fatigué de faire des efforts en vain et en colère d'être toujours mis de côté.
- Arrête de mentir. Ca se voit. Tu crois que personne ne voit à travers tes traits d'eyeliner et tes airs de badass ? Tu crois qu'on ne sait pas que tu as un cœur ? Tu penses réussir à te cacher mais j'ai une nouvelle pour toi : tout le monde le voit. D'ailleurs, au plus tu essaies de te cacher sous des couches de maquillages et de vêtements sombres et au moins tu passes inaperçue. Un jour, tu te retrouveras seule parce que tu aurais plus fait confiance aux murs qui te protègent qu'aux amis qui essaient de t'aider, et ce jour-là, ce sera trop tard.
Jesse ponctua ses mots d'un regard appuyé puis repartit de son côté ranger les disques dont il s'occupait juste avant. Beca resta là à contempler ses choix pendant plusieurs minutes. Elle aurait voulu tout raconter à Jesse sur le champ. Pouvoir se libérer et lui montrer qu'elle tenait à lui, qu'elle lui faisait confiance. Mais Beca n'était pas faite comme ça. A la place, elle se dirigea vers la cabine où ils pouvaient diffuser la musique. Une playlist prédéfinie tournait mais la chanson arrivait à sa fin. Beca en profita pour prendre la main. Elle actionna le bouton qui diffusait les ondes dans toute la salle, en plus du campus.
- Bonsoir à tous, ici Beca, bienvenus sur la radio de l'Université de Barden. Ce soir, entre deux musiques, j'aimerai qu'on parle de tout ce que vous voudrez, sans jugement. Le standard sera à votre écoute jusque vingt-deux heures puis mon co-pilote, Jesse prendra la main jusqu'à deux heures du matin.
Beca jeta un œil à travers la vitre pour voir Jesse continuer à ranger les disques sans s'intéresser à elle. Elle savait pourtant qu'il écoutait.
- A suivre, la dernière musique d'Imagine Dragons mais d'abord, moment confession. Bon, je vais pas vous mentir, je ne parle jamais. Vous m'entendez rarement quand c'est moi qui diffuse. Ce soir, j'ai blessé un ami parce que je ne sais pas lui parler. J'aimerai lui dire tout ce qui se passe. Mais je ne sais pas comment faire. Et s'il fuyait ?
Beca était prise dans son discours, les yeux fixaient sur les chiffres d'auditions qui n'arrêtaient pas de grimper sans qu'elle le voit vraiment. Elle n'avait donc pas pu entendre Jesse ouvrir la porte et prendre la chaise à côté d'elle.
- J'ai l'air bête à vous raconter tout ça. C'est pour ça que je ne parle jamais. Même si ça me fait perdre les personnes à qui je tiens.
- Merci pour ce partage, Beca. Tout de suite, Imagine Dragons. Restez avec nous.
Jesse était venu secourir Beca dans sa confession. Il appréciait le geste mais il avait bien entendu comme Beca ne savait plus quoi dire de plus.
- Merci.
- Pas de quoi. Je ne t'ai pas dit de parler à la Terre entière non plus.
Beca lui sourit mais baissa les yeux. Elle était définitivement maladroite pour tout. Son téléphone vibra. C'était Stacie qui lui répondait. La petite brune fronça les sourcils. La scène n'échappa pas à Jesse.
- Un problème ?
- Non. Enfin, c'est Stacie. Je lui ai demandé si tout allait bien pour Chloe, elle m'a répondu qu'elle était en bonne compagnie puisque Tom était passé la voir.
- Tom comme Tom Agronski, son ancien petit-ami ?
- Le joueur de hockey sans cervelle, oui, lui-même.
- Je vois.
Un large sourire éclaira le visage de Jesse. On pouvait voir la jalousie de Beca à des kilomètres à la ronde. Il allait en profiter.
- Tu crois qu'il est venu la récupérer ?
- Quoi ? Non, je pense qu'il est juste venu voir comment elle allait.
- Hum, ou peut-être qu'il cherche une nouvelle copine parce qu'il est fraîchement célibataire depuis deux semaines…
Beca ouvrit des yeux comme des soucoupes et s'empressa d'écrire à Stacie de garder un œil sur Tom le temps qu'elle finisse le travail. Stacie répondit simplement d'un smiley mort de rire. Jesse l'observa se ronger l'ongle du pouce, le genou bondissant, toute inquiète qu'elle était de savoir Chloe avec Tom. Il s'amusa de la situation.
- Tu sais, Chloe est sûrement dans le même état que toi quand tu viens ici.
- Quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire ?
Jesse n'eut pas le temps de répondre. La chanson touchait à sa fin et le standard recevait son premier appel de la soirée.
- Et nous avons une auditrice qui souhaite partager. Bonsoir à toi, nous t'écoutons.
- Salut Jesse, salut Beca. Je m'appelle Morgan, se présenta une voix fluette.
- Salut Morgan, répondirent les deux animateurs.
- J'appelle parce que ce que Beca a dit m'a beaucoup touché. Je suis un peu pareille, en fait.
Jesse et Beca se regardèrent, surpris. Ils ne s'attendaient pas à avoir du succès, ce soir, après l'intervention de Beca.
- C'est nul de ne pas savoir comment faire pour parler aux gens. J'étais comme ça avant de rencontrer mon copain. C'est lui qui m'a aidé à m'ouvrir, raconta Morgan.
- C'est super, ça. Ca fait combien de temps que vous êtes ensemble ? demanda Jesse.
- Ca va faire deux ans. Mais on se connait depuis très longtemps.
- Ah oui, c'est du sérieux.
- Carrément ! Tout ça pour dire, Beca, ne lâche pas l'affaire. Un jour, ça vaudra la peine de s'ouvrir pour la bonne personne.
- Merci, Morgan, fit la brune du bout des lèvres.
- Merci pour ton appel, Morgan, passe une bonne soirée, enchaîna Jesse.
- Merci à vous, changez pas. Salut !
Jesse présenta la prochaine chanson et mit les micros en sourdine pour se tourner vers sa collègue. Beca était de nouveau sur son téléphone, la lèvre inférieure entre les dents.
- Toujours Chloe ?
- Quoi ? Euh, non. Je viens de recevoir un mail dont je me serai bien passée.
Le jeune cinéaste fut stupéfait d'autant de partage. Il se pencha, les coudes sur les genoux, prêt à être repoussé.
- Et tu veux en parler ?
Beca le regarda et soupira. Elle jeta un œil vers l'heure puis vers la table de mixage devant eux. Il restait une minute trente à la chanson actuelle.
- Ca va être long. A la prochaine chanson.
- Oui, ou tu commences maintenant et je te rappellerai où tu en étais à la chanson suivante.
Jesse lui lança un sourire narquois. Il savait qu'elle essayait de gagner du temps. Beca se résolut à lui parler mais il fallait commencer par le tout début de l'histoire.
- D'accord, mais d'abord, je dois te parler de Lucy.
Jesse fronça les sourcils. Il ne connaissait pas de Lucy. Peut-être était-elle un nouveau membre des Bellas.
Chloe tourna une nouvelle fois la tête vers son radio-réveil qui indiquait vingt-et-une heure cinquante. Depuis son retour, elle s'était reposée une heure et demi après le départ de Beca puis Tom était arrivé en grande pompe. Il était habillé d'un polo Teddy Smith rouge qu'il portait le col relevé, d'un pantalon droit gris et de chaussures de ville cirées. Il avait tout l'air du garçon de bonne famille qu'on attendrait dans les séries TV où le garçon riche et doué au football remportait toujours la fille à la fin. Chloe avait horreur de ces cases. Ses parents l'avaient assez forcé à entrer dans le moule qui lui était prédestiné. Alors elle était sortie avec Tom, qui était rassurant. Tom, qui convenait à ses parents. Et qui lui convenait aussi jusqu'à ce qu'elle rencontre Beca Mitchell. Et son monde s'écroula en même temps que sa mère sur l'épaule de son père quand Chloe leur apprit qu'elle n'aimait pas les garçons. Qu'elle aimait Beca.
- Et cette année, j'espère remporter le championnat pour pouvoir montrer le trophée à mes prochaines recrues.
Depuis qu'il était arrivé, Tom parlait de sport, de hockey, et Chloe faisait semblant de s'y intéresser. En vérité, elle trouvait le temps long. Elle était fatiguée et baillait régulièrement mais Tom n'avait pas l'air de comprendre le message. La douleur commençait à se réveiller dans sa jambe. Bientôt, il lui faudrait prendre ses médicaments mais elle ne voulait pas demander à Tom de les lui donner. Malgré leur bonne entente, elle restait têtue et fière. Il avait toujours vu en elle un trophée à exposer et dont la réputation dépendait de lui alors elle s'était promis de ne plus jamais dépendre de quelqu'un à ce point.
Heureusement, le ciel ou Beyonce l'avait entendu. Beca entra dans la pièce sans frapper. Elle avait poussé la porte entrouverte du pied et transportait un plateau avec des flacons de comprimés et deux tasses fumantes qu'elle posa sur la commode. Chloe avait vu le visage de Beca se contracter à la vue de Tom.
- Il est l'heure de prendre tes médicaments, Chlo.
La brune sortait déjà les différents comprimés des flacons. Elle leur tournait le dos, ce qui déplut complétement à Tom.
- Bonsoir, Beca, fit le joueur de hockey d'un air pompeux en se tenant droit pour montrer qu'il était là.
Beca leva une main distraite. C'était tout ce qu'il aurait comme attention de sa part. Chloe connaissait la scène par cœur. A chaque intéraction entre Tom et Beca, elle avait dû jouer les arbitres. Elle aurait voulu se plaquer la main contre le visage mais ça lui aurait causé plus de douleur que de soulagement.
- Ne te gêne pas, on était en train de discuter.
La brune rigola. Chloe observa les épaules de Beca se soulever de soubresauts.
- Non, tu parlais tout seul, comme toujours, Agronski.
Tom serra les dents. Beca avait le don pour faire ressortir le petit garçon facilement frustré en Tom. Elle se tourna pour lui lancer un sourire narquois.
- Tu devrais partir. Tu n'as pas d'autres filles à conquérir ? Chloe n'est pas intéressée.
- Chloe sait parler sans que tu interviennes.
Chloe roula des yeux. Il était temps de mettre un terme à cette discussion sans intérêt, sinon il y en aurait pour des heures.
- Chloe est fatiguée et voudrait prendre ses médicaments pour se coucher, lança-t-elle ce qui ferma le clapé des deux lutteurs devant elle.
Tom se leva du bout du lit et vint déposer un baiser sur le front de Chloe. La rousse vit le geste déformer le visage de Beca en une moue de dégoût.
- Prends soin de toi, Chloe.
- Oui, merci d'être passé, Tom.
Le jouer de hockey s'arrêta devant Beca pour la toiser du regard puis sortit. Chloe roula des yeux devant la scène. Ces deux-là n'avaient jamais su s'entendre. Heureusement, Chloe et Tom s'étaient séparés très rapidement après la rencontre entre les deux filles. Chloe n'aurait pas supporté de les regarder se fritter pour elle.
- Alors comment s'est passé le boulot ?, lança-t-elle à Beca qui était appuyée contre la commode, les bras croisés.
- Bien, puis mal.
Beca se renfrogna au souvenir du mail qu'elle avait reçu. Elle se tourna pour se saisir d'une des deux tasses de chocolat chaud qu'elle avait préparé et l'amena jusqu'à Chloe, accompagnée des anti-douleurs qui lui permettraient de dormir quelques heures au moins cette nuit.
- J'ai pas mal de choses à t'avouer. J'ai reçu une mauvaise nouvelle, tout à l'heure. Les filles sont déjà au courant. Il faut que je prévienne mon père. Il va être furieux.
Chloe comprit que Beca réfléchissait tout haut. Elle prit une gorgée de sa tasse de chocolat et s'enfonça un peu plus dans le lit. Elle s'efforçait d'écouter Beca qui, pour une fois, enfin, avait décidé de lui parler.
- Je vais devoir prendre un avocat pour me défendre. Je ne vais pas laisser passer ça. C'est hors de question !
Chloe humait son approbation mais ses paupières se faisaient lourdes.
- Je ne sais pas de quoi tu parles, Becs, rappela-t-elle.
Beca prit conscience qu'elle s'était enfermée dans son esprit. Elle tourna un regard tendre sur Chloe. Elle avait entendu la fatigue dans sa voix.
- Je t'expliquerai demain.
La musicienne vint s'asseoir à côté de sa meilleure amie et l'entoura d'un bras. Elle sentit Chloe sombrer tout doucement par la fatigue et l'effet des médicaments.
- Chante pour moi, s'il te plait.
Beca sourit et commença Ocean Eyes de Billie Eilish. La même chanson qui les avait réuni à l'hôpital quelques jours auparavant. Oui, elle expliquerait tout le lendemain. Mais pour le moment, Beca préférait se perdre dans les deux océans qu'étaient les yeux de Chloe.
Les morceaux de toast craquaient sous les mâchoires. L'odeur du café flottait dans l'air. Beca se serait levée de bonne humeur ce matin-là si elle n'avait pas dû régler ses problèmes aussi tôt le matin. Son père avait apparemment reçu le même mail qu'elle. Ce fameux mail qui les informait que la famille du père de Lucy voulait eux-aussi la récupérer. David avait appelé Beca trop tôt pour discuter de leur plan pour répliquer.
- On ne va pas se laisser faire, Beca. Il est hors de question que ces fous furieux t'enlèvent ta fille.
- Je suis d'accord avec toi, Papa. J'ai rendez-vous avec l'amie de Quinn demain pour décider des manières qu'on aura de répliquer. Et je vois Madame Olivarez cet après-midi, je lui en parlerai.
- Ils ne peuvent pas la prendre. Pas aussi facilement.
- J'espère pas.
- En tout cas, ça ne va pas faciliter les procédures pour qu'on la récupère.
- Non, c'est ce qui m'énerve le plus. C'est injuste. Elle mérite mieux.
- On fera tout ce qu'il faut, Beca. Je te le promets.
- Merci, Papa. On s'appelle demain.
David acquiesça, la voix tendue. Il n'était pas content. Beca soupira en raccrochant. Elle plaqua son téléphone contre l'îlot central de la cuisine et se frotta le visage laborieusement. Comment sa vie pouvait-elle être aussi compliquée ? Il n'était pas neuf heures du matin et elle avait déjà pris sa douche et eu son père au téléphone. Elle n'avait pas beaucoup dormi. Il lui fallait du café. Stacie entra dans la pièce quand elle se servait un mug.
- Oh, du café frais.
Beca sortit automatiquement une autre tasse et la remplit puis la tendit à Stacie. La jeune femme la remercia, étonnée.
- Je pensais que ce serait pour Chloe, fit-elle en portant la tasse à sa bouche pour cacher son sourire.
La musicienne rougit. Elle savait qu'elle avait pris pour habitude de servir Chloe, et uniquement Chloe, le matin quand elle était réveillée avant les autres. Elle haussa les épaules.
- Tout le monde change, on dirait.
- Tu as eu des nouvelles pour ta fille ?
- Je vois une avocate demain et je vois Lucy tout à l'heure.
- Quand est-ce qu'on pourra rencontrer mini-Mitchell ?, demanda Ashley qui entrait dans la pièce en tenue de sport.
Beca sourit à l'entente du surnom. Habituellement, elle détestait tout ce que pouvaient inventer les Bellas en terme de surnom. Amy était la pire de toutes pour ça. Beca avait perdu le compte des surnoms qu'elle avait rien qu'à elle.
- Je ne sais pas encore. J'aimerai vous la présenter au plus vite mais c'est pas vraiment moi qui décide encore. Puis je dois encore parler à Chloe.
- Parler à Chloe de quoi ?, demanda la rousse qui fit son entrée lentement sur ses béquilles.
Tout le monde la regarda avancer, éberlué. Elle n'était pas censée pouvoir descendre. Stacie s'était précipitée pour l'aider.
- Tu es descendue seule ?, s'inquiéta Beca.
- Non, à dos de licorne. Bien sûr que oui. Je ne vais pas rester cloîtrée dans ma chambre, je vais devenir dingue.
La rousse s'assit lourdement et confina la tasse de café que Beca lui avait préparé dans ses mains. Elle humait les vapeurs de sa boisson par-dessus sa tasse. Chloe avait utilisé l'ironie. Ce n'était jamais bon signe. Elle n'utilisait jamais l'ironie. C'était le truc de Beca. Une Chloe piquante et acerbe voulait dire qu'elle était de mauvaise humeur. Les filles ouvrirent de grands yeux après sa réplique et Beca les vit trouver des excuses avant de s'éclipser rapidement comme deux anguilles.
- Alors, qu'est-ce que tu dois me dire ?, se répéta la rousse.
- Tu ne devrais pas descendre seule. Imagine si tu étais tombée.
- Ne change pas de sujet. Je suis descendue sur les fesses, je ne risquais rien.
- Tu risquais d'ouvrir tes plaies.
- Beca, qu'est-ce que tu dois me dire ?
S'en suivit un combat de regards têtus. C'était à celle qui allait lâcher la première. Beca ne lâchait jamais. La compétitrice en elle refusait de perdre un challenge. Mais c'était Chloe en face alors elle roula des yeux et s'appuya plus lourdement encore sur le plan de travail.
- Beaucoup de chose. J'ai d'abord quelqu'un à te présenter. J'espère juste que ton regard ne changera pas après ça.
Beca baissa les yeux et se mordilla l'ongle du pouce. C'était un pari risqué, elle le savait. Mais après avoir été témoin de la réaction des Bellas, elle pouvait parier au moins une platine que Chloe ne changerait pas d'avis pour autant. Elle espérait juste que rien ne changerait entre elles.
- C'est très mystérieux, tout ça, fit Chloe avant de se rendre compte comme Beca était embarrassée. Tu sais, à part si tu as tué quelqu'un ou que tu nous caches un mari dans ton placard, rien ne changera.
La brune releva un regard observateur. Chloe comprit qu'elle observait des possibles traces de mensonge. Elle laissa Beca se faire une idée sans rien ajouter. La brune finit par se racler la gorge.
- Tu as pris des médicaments ?
Chloe leva les yeux au ciel à son tour. Elle aimait quand Beca s'occupait d'elle mais discuter de son état de santé n'était pas le sujet qui l'emballait ni le plus important à ses yeux.
- J'ai pris les anti-douleurs en me levant.
- Je parle de ceux que tu es censée prendre depuis tes douze ans.
La remarque avait coupé net. Chloe fronça les sourcils et serra la mâchoire, presque en colère que Beca ose aborder ce sujet. Depuis des années, Chloe avait pris l'habitude de ne pas en parler. C'était tabou avec ses parents. Ils ne demandaient jamais comment allait Chloe ou si ses médicaments étaient encore efficaces. Ne s'inquiétaient jamais de savoir si elle prenait soin d'elle comme son état l'obligeait. Chloe avait fini par comprendre que la mort de leur fils était plus important que la vie de leur fille.
Beca vit le visage de Chloe se métamorphoser. Elle n'avait que très rarement vu la rousse en colère ou contrariée. D'un coup, elle s'était tendue et sa mine, déjà fatiguée et porteuse des marques de son accident, avait pris une moue de dégoût comme si en parler la rendait vraiment malade.
Beca fit le tour pour poser une main sur son épaule. Chloe lui rendit un regard dur.
- Je préfère que tu ne me rappelles pas ces choses-là. Je suis assez grande pour gérer.
- Mais Chlo…
Chloe tourna le visage. La discussion était terminée. Beca souffla et retira sa main.
- Je dois aller en cours. Tu vas savoir te débrouiller ?
- Oui, ça ira.
Chloe ne la regardait plus pour parler. Beca était triste de la tournure de la discussion mais comme à son habitude, sa tristesse ressortait en colère.
- Parfait. Ne fais rien de stupide, fit-elle sèchement avant d'attraper son sac, glisser sa veste et partir.
Chloe se prit le visage entre les mains. Elle se sentait tellement bête de sa réaction mais tellement en rage contre la base de cette réaction. Elle détestait devoir prendre ces médicaments. Depuis dix ans, elle enchainait traitements, examens médicaux, stress de voir une nouvelle maladie apparaître. Tout ça pour un frère qui n'était même plus là pour voir comme tenter de le sauver lui avait pourri la vie.
Elle inspira profondément et se saisit de ses béquilles. Elle voulait se laver, mettre des vêtements propres et surtout, elle devait s'excuser auprès de Beca. Mais d'abord, l'escalier.
Beca était arrivée la dernière en cours d'espagnol mais c'était aussi la première à partir. Toute la journée, elle n'avait fait que regarder l'heure. Rien ne l'intéressait réellement dans ses cours, de toute façon. Elle faisait des études pour faire plaisir à son père. Le seul cours un peu intéressant tournait autour de la philosophie. Bizarrement, elle aimait se poser des questions existentielles sur la vie et tenter de les résoudre grâce aux textes de différents auteurs. Elle aimait comme elle s'y retrouvait, dans certains sujets. Ca lui permettait de prendre du recul sur ses propres problèmes et à appréhender la vie différemment.
Mais aujourd'hui, elle n'avait pas philosophie. Elle arrivait essoufflée devant la maison des Bellas où madame Olivarez l'attendait. Elle n'avait pas eu la voiture, ce jour-là, c'était le tour de Cynthia de l'utiliser. Alors elle avait du courir.
- Beca ! Je suis contente que tu sois là. Notre petite gourmande commence à s'impatienter, c'est l'heure du gouter.
Beca sourit à Maria Olivarez et lui prit sa fille des bras pour la câliner et l'embrasser.
- Désolé, ma puce, j'ai fait au plus vite.
Les deux femmes et l'enfant entrèrent dans la maison des Bellas. Elle était vide à cette heure-ci. Enfin, en temps normal, mais Beca savait que Chloe les attendait. Chloe qui s'était excusée par SMS. Chloe qui avait demandé à Beca tout au long de la journée quand elle pourrait rencontrer cette mystérieuse personne. Elle n'allait pas être déçue.
Installées sur le canapé, Beca positionna Lucy entre elle et Maria avant de se lever pour aller chercher une cuillère. Sur le chemin de la cuisine, elle envoya un rapide message à Chloe pour lui dire qu'elle était rentrée. La rousse n'allait sûrement pas tarder à descendre. Beca se dit qu'après leur discussion, le matin-même, et malgré ses excuses, Chloe avait sûrement besoin d'espace alors elle ne serait pas contre de descendre les escaliers par ses propres moyens.
Quand Lucy vit Beca ouvrir le pot de compote en plastique, elle rebondit joyeusement sur ses petites jambes. Beca sourit et s'empressa de plonger la cuillère dans le pot. Lucy accueillit la première bouchée avec des gargouillis de joie.
- Mais c'est que ça doit être bon, dis donc, commenta Maria.
- Elle a vraiment très faim, rit Beca.
- L'heure c'est l'heure.
Les deux femmes restèrent silencieuses. Lucy appréciait son goûter en remuant les bras, ses yeux observant chaque nouvelle chose qu'ils croisaient.
- C'est une bonne idée de nous avoir fait venir ici, Beca. Elle peut s'habituer à sa future maison, comme ça, assura Maria.
- Mes amies meurent d'envie de la rencontrer mais pour l'instant, voir la maison vide, c'est déjà bien.
Maria acquiesça sans rien ajouter. Beca entendit les escaliers grincer et se tendit par anticipation.
- Enfin, presque vide, marmonna-t-elle.
Chloe apparut dans l'arcade du salon, appuyée sur ses béquilles. Beca lui tournait le dos mais elle put voir l'attention de sa fille immédiatement attirée par la nouvelle personne dans la pièce. Maria ouvrit de grands yeux également mais c'est Chloe qu'on entendit réagir.
- Oh mais qui est cette petite boule de mignonnerie ?, demanda la rousse sur son ton doux et mielleux qu'on ne réservait qu'aux enfants.
Beca rigola de l'expression. Lucy s'arrêta de manger quand Chloe apparut devant elle. La jeune femme se tenait difficilement sur ses béquilles alors Maria lui offrit sa place sur le canapé.
- Chlo, je te présente Maria Olivarez.
Les deux femmes se saluèrent d'un sourire et Chloe la remercia quand elle réussit enfin à s'asseoir. La petite brune qui dévorait précédemment sa compote restait bouche bée et suivait le moindre geste de Chloe du regard.
- Bonjour, jeune demoiselle, fit Chloe en chatouillant légèrement le ventre de Lucy.
L'enfant observa le geste, méfiante. Ses grands yeux bleus orage, comme ceux de Beca, analysaient Chloe pour savoir si elle pouvait lui faire confiance. Elle se tourna finalement vers sa mère qui lui sourit.
- C'est Chloe, ma puce, tout va bien.
Beca caressa les cheveux de sa fille tendrement. Elle avait rêvé de cette rencontre des dizaines de fois. Elle espérait tout au fond d'elle que les deux personnes les plus importantes dans sa vie s'entendraient parfaitement.
Chloe était émerveillée face à l'enfant. Ses cheveux bruns, ses yeux bleus, son regard durs et hésitant. Puis le souvenir de l'échographie dans la boîte à secrets de Beca. Il ne lui fallait pas plus d'indices pour comprendre. La rousse tendit la main vers le bébé et Lucy, après un dernier regard à Beca, tapa joyeusement dans la main de Chloe en blablatant.
- Elle est toute précieuse. On aurait envie de la manger.
- Ah, on ne mange pas les bébés, Chloe, plaisanta Maria.
- Mais vous avez vu ces petites joues.
Chloe ne pouvait pas s'empêcher de toucher la petite file, de lui caresser les cheveux. Sa peau était si douce. Elle était tellement contente de rencontrer un petit bout de Beca. C'était une chose de plus qu'elle connaissait de Beca. Beca, qui essayait tant bien que mal de finir le goûter de Lucy.
- Comment s'appelle-t-elle ?
- C'est Lucy, sourit Beca.
Chloe quitta Lucy des yeux pour observer un instant son amie lui donner à manger en mimant le geste de la bouche. Beca n'avait jamais paru aussi heureuse. Elle souriait à pleines dents. Elle avait l'air détendu et confiante. Comme si toutes ses peurs, tout ce qu'elle retenait avait disparu. S'était évaporé.
- Lucy va vivre avec nous ?, demanda la rousse, le regard de nouveau rivé sur le bébé.
Beca se tendit soudainement et Maria se racla la gorge.
- C'est encore à décider. On doit d'ailleurs aborder ce sujet, Beca, répondit Maria.
La brune en question hocha la tête et posa le pot de compote vide et la cuillère sur la table basse. Elle repensa au mail. Cette décision qui pouvait changer sa vie et celle de sa fille.
- C'est ce dont je voulais te parler hier soir quand je suis rentrée, commença Beca envers Chloe.
La musicienne essuya la bouche barbouillée de fruit de sa fille et la prit sur ses genoux. Elle lui donna une girafe en plastique pour la distraire.
- Le père de Lucy, mon ex, est décédé il y a quelques mois. J'ai commencé les démarches pour récupérer la garde de Lucy mais il semblerait que je ne sois pas la seule à le vouloir.
Cela faisait déjà beaucoup d'informations à prendre en compte pour Chloe qui débarquait dans cette situation sans en connaître les détails.
- Tu m'expliqueras plus tard comment il a eu la garde exclusive. Mais qui sur Terre voudrait bien t'empêcher de récupérer ta fille ? C'est abérant !
- Ses grands-parents. Les parents de Julian.
Chloe comprit au visage changeant de Beca qu'il lui faudrait retenir ses question et ne pas les poser toutes au même moment. Elle se souvenait comme Beca avait eu du mal à lui raconter les débuts de ses problèmes avec ce garçon. Elle pouvait très bien imaginer comme il était dur de réitérer son passé à chaque personne qui le demandait.
- Mais tu vas pouvoir contester, non ? Il doit y avoir un moyen. Ils ne peuvent pas te la prendre comme ça !
- Non, ils ne peuvent pas. Mais je vais faire ce qu'il faut pour qu'ils n'obtiennent pas sa garde. Il est hors de question. Tribunal ou pas tribunal d'ailleurs.
- Ce sera ta parole contre la leur mais on va remplir les formulaires nécessaires, finit Maria.
L'ambiance s'était très vite assombrie avec le sujet de leur discussion. Seule Lucy, épargnée par son innocence, babillait, le poing dans la bouche. Beca commençait à sentir l'humidité sur son épaule.
- Elle fait des dents ?, demanda la musicienne à l'assistante sociale.
- C'est ce qu'on m'a dit. Elle n'est pas toujours avec moi, vous imaginez bien, ajouta Maria pour Chloe afin de l'aider à comprendre.
- Un foyer spécialement prévu pour les enfants en bas âge accueille Lucy depuis la mort de son père, continua Beca. Et on se voit au moins deux fois par semaine maintenant.
Elle avait tourné son regard vers Maria qui confirma. Malgré les visites de plus en plus fréquentes et le fait que Maria accélérait les procédures administratives, Beca trouvait que ce n'était pas suffisant. Tant qu'elle ne pourrait pas donner le bain à Lucy, lui lire des histoires pour l'endormir ou lui jouer de la musique pour la calmer, ce ne serait pas assez. Tant qu'elle ne l'aurait pas complétement, rien ne serait assez.
Lucy, dans un élan d'excitation, lança sa girafe en l'air et le jouet atterri près de Chloe. Instinctivement, la rousse l'attrapa et lui tendit. Lucy regarda Chloe comme si elle détenait l'univers dans ses mains puis surprit tout le monde en tendant des mains potelées vers Chloe pour qu'elle la prenne dans ses bras. Chloe rit et se décala un peu sur le canapé, son plâtre entravant ses mouvements, pour pouvoir la prendre à bras sans trop d'effort.
Beca et Maria regardèrent l'interaction, complètement éberluées. Ce n'était pas tant le fait que Lucy veuille être avec Chloe qui les choquait mais plutôt la rapidité avec laquelle ce lien s'était créé. Lucy était assez timide et n'interagissait pas beaucoup avec d'autres personnes. Ce n'était jamais arrivé qu'elle se laisse aller avec les personnes qu'elle rencontrait pour la première fois. Chloe était une exception.
Chloe, qui ne s'était pas rendue compte de l'étonnement des deux autres femmes, continuait de couvrir Lucy de baisers et de chatouilles. L'enfant riait tout ce qu'elle pouvait. Au bout de quelques minutes, elles se calmèrent et Chloe sortit de la bulle qu'elle s'était créée avec Lucy pour regarder autour d'elle. Les deux mines étonnées la fixaient sans rien dire.
- Qu'est-ce qu'il y a ? J'ai fait quelque chose de mal ?
- Non, pas du tout ! C'est juste étonnant qu'elle soit venue vers toi aussi vite, expliqua Beca.
L'attention de Chloe retourna sur le bébé assis sur elle puis elle sourit en coin.
- Tous les Mitchell tombent sous mon charme, qu'est-ce que tu veux !
Maria rit et Beca rougit. Effectivement, se dit Maria qui avait vu les réactions de Beca changer depuis l'arrivée de Chloe, peu de gens échappait à son charme.
- Merci de nous avoir accueilli, mesdemoiselles, remercia Maria sur le pas de la porte.
- Oh, vous savez bien que vous êtes les bienvenues. Si seulement je pouvais la garder plus longtemps...
- Je sais, Beca. Avec les formulaires remplis, on devrait avancer. Je vais pousser l'assistante du juge pour qu'elle passe ton dossier au plus vite.
- Merci Maria.
Beca embrassa une dernière fois les joues de Lucy, qui avait déjà les larmes aux yeux de devoir quitter sa mère. Maria déposa une main compatissante sur son épaule puis s'éloigna avec l'enfant en poussette. Beca claqua la porte derrière elle et s'appuya dessus, la main sur les yeux. Elle avait beaucoup de mal à retenir ses sanglots. Chaque au revoir était un déchirement.
- Oh, Beca, souffla Chloe.
S'en suivit le bruit des béquilles qui claquaient contre le parquet puis Beca sentit des bras l'entourer. Elle agrippa Chloe à la taille et plongea son visage dans son cou. Si un parfum pouvait la consoler autant que celui de sa fille, c'était bien celui de Chloe.
- On va la récupérer, je te le promets.
Beca inspira profondément puis laissa finalement ses larmes couler. Chloe la couvait de caresses dans les cheveux et de baisers sur la tempe et la joue. La brune se sentait dépassée par tout ce qu'elle avait à gérer, par ses émotions, par Chloe. Ses sentiments étaient en vrac. Le désespoir de ne jamais avoir Lucy auprès d'elle la rongeait. La peur qu'elle avait ressenti de perdre Chloe retombait. Tous les souvenirs de son ex, du mal qu'il avait fait, remontaient. Le manque de soutien, la peur de perdre tout ce qu'elle chérisse, le sentiment de solitude. Tout se mélangeait.
Sans réellement s'en apercevoir, Beca glissa de petits baisers dans le cou de Chloe. Elle remonta sur sa mâchoire rapidement. Chloe retint son souffle quand Beca embrassa la commissure de ses lèvres. Elle s'écarta sans lâcher Beca. La brune suivit le mouvement, les yeux fermés, le nez qui caressait la joue de Chloe. Cette dernière tourna la tête légèrement et il ne leur fallut que quelques secondes de retenue avant de plonger.
Chloe embrassa Beca ou Beca embrassa Chloe. Elles s'étaient jetées l'une sur l'autre d'un commun accord. Beca tenait Chloe par les hanches comme si sa vie en dépendait. Chloe n'avait que faire de son plâtre et de ses poumons qui la tiraillaient déjà. Elle tenait Beca par la nuque, une main appuyée contre la porte. C'était précipité et langoureux. Le peu de retenue avait déjà volé en éclats. Les lèvres brûlaient. Les langues s'entremêlaient. Beca commençait à pousser pour prendre plus. Sans en avoir conscience, l'esprit embrumé, elle s'appuyait de plus en plus sur Chloe qui peinait à garder son équilibre.
- Bec…
Mais Beca ne laissait place à aucunes paroles. Elle insistait et poussait toujours plus. Chloe finit par la saisir de deux mains sur les épaules et la repousser pour de bon. Beca la regarda de grands yeux hébétés, le souffle court.
- Ma jambe, tu poussais trop fort, expliqua hâtivement Chloe qui était aussi surprise que son amie de ce qu'il venait de se passer.
La brune finit par acquiescer lentement, complétement ailleurs. Chloe se tenait toujours à elle, ses béquilles oubliées au sol depuis longtemps. Beca se passa une main dans les cheveux puis ramassa les béquilles pour les imposer à Chloe maladroitement.
- Je dois aller travailler. J'ai des dissertes à finir…
Chloe l'entendit monter les escaliers deux par deux. Elle non plus ne savait pas trop comment réagir à cette évolution. Et fixer la porte d'entrée comme elle le faisait n'allait certainement pas lui apporter de réponse concrète. Il fallait qu'elle appelle Aubrey.
