27 juin 1989

Japon, Tokyo

L'après-midi touchait à sa fin, mais la chaleur de la journée refusait de rendre les armes. A peine débuté, l'été s'installait avec force dans les rues de la capitale nippone. Sous son influence, les passants avançaient d'un pas mécanique, guidés uniquement par l'envie de retrouver leur chez soi, où l'air serait un peu moins étouffant. Dans le ciel, un avion de ligne avait laissé une traînée de fumerolles blanches derrière lui.

Au coin d'une rue, apparut un jeune homme. D'une stature moyenne, il devait avoir une quinzaine d'années, mais ses cheveux en bataille avaient une teinte cendreuse. Une cicatrice oblique barrait le haut de son visage. Continuant son chemin, il poussa la porte d'un café et pénétra à l'intérieur.

Bondé de gens qui cherchaient à se rafraîchir, l'établissement bruissait de multiples conversations. Personne ne prêta attention au nouveau venu qui balaya la scène de son regard argenté. Très vite, il repéra ce qu'il cherchait : une adolescente à peine plus jeune que lui était assise à une table placée près d'une paroi vitrée. La jeune fille portait ses cheveux bruns détachés, contrairement à ses coiffures habituelles plutôt relevée. En un sens, il la trouvait plus jolie comme ça. L'expression de son visage lui apprit qu'elle était sur le point de perdre patience.

Il se dirigea vers elle et prit place sur le siège opposé, se retrouvant face à elle. A peine s'était-il installé qu'une serveuse s'approcha du couple.

- Désirez-vous quelque chose à boire ?

- Oui, deux cafés, s'il vous plaît, répondit-il en tournant la tête vers elle.

Le regard de l'employée fut aussitôt attiré par la balafre qui occupait le visage du jeune homme. Durant quelques secondes, elle se retrouva muette de fascination. Son professionnalisme reprenant finalement le dessus, elle s'empressa de s'éclipser derrière le comptoir.

Sitôt que la serveuse fut partie, les yeux du jeune homme revinrent vers sa voisine de table qui semblait hésiter entre toute une série de remarques bien senties.

- Tu es en retard, lâcha-t-elle sèchement, en fin de compte.

- Désolé, Ayame, j'ai été retenu plus …

- … longtemps que prévu. Ça va, ça va, j'ai compris, fit-elle pour couper court à ses explications. Alors, quelles nouvelles apportes-tu ?

- Pas de très bonnes, j'en ai peur. Le seigneur Tsukuyomi n'a toujours pas découvert pourquoi son frère s'adonnait à des vols d'artefacts. Cependant, le fait le plus inquiétant est qu'il a envoyé deux de ses Gardiens Célestes en Norvège, il y a environ quatre mois.

- En Norvège ? Pour quelle raison ?

- Eh bien, … (Il fut interrompu par la serveuse qui revenait avec leurs boissons.). Merci. (Il but une gorgée du breuvage amer avant de continuer.) Leur destination se trouvait être Asgard, un territoire protégé par Odin, le chef des dieux du panthéon scandinave.

- Moi, ce qui m'intéresse surtout, c'est de savoir ce qu'ils ont fait là-bas ?

Il ouvrit la bouche puis la referma. Il avait été sur le point de lui dire de ne pas se concentrer uniquement sur le principal, mais aussi sur ce qu'il y avait autour, même si ça paraissait peu intéressant. Cependant, il se rappela que c'était peine perdue, aussi fit-il comme si de rien n'était.

- Une fois sur place, continua-t-il, ils se seraient rendus auprès de Loki, un autre dieu qui est connu pour être quelqu'un de très malin, mais aussi particulièrement rancunier à l'égard des autres dieux scandinaves.

- Pour quelle raison ?

- Parce qu'il a volontairement provoqué la mort de l'un des leurs et qu'en guise de châtiment, ils l'ont enchaîné sous terre. Il ne pourra alors se libérer qu'au moment de la bataille finale qui annoncera la fin du monde.

- Ce qui, je présume, doit se passer dans très longtemps. Effectivement, c'est un bon prétexte pour avoir une dent contre eux. En plus, il doit se sentir seul, à n'avoir comme compagnie que celle des pierres.

Le jeune homme haussa un sourcil, ce qui fit sourire son interlocutrice.

- Je plaisante, le rassura-t-elle. Tu devrais essayer de temps en temps.

- Toujours est-il qu'ils se sont entretenus avec lui dans le but de conclure une alliance. Et apparemment, ils ont réussi, c'est tout ce que le seigneur Tsukuyomi a pu m'apprendre.

- D'abord, résuma Ayame, il vole deux artefacts en Grèce et maintenant il lorgne du côté d'Asgard. Qu'est-ce que Susanoo peut bien vouloir y faire ?

- C'est bien là toute la question. Peut-être compte-t-il y découvrir un autre objet. Néanmoins, il faudrait déjà connaître la raison pour laquelle il les dérobe.

- Peut-être qu'il a eu envie de débuter une collection, fit-elle distraitement en sirotant son café.

Sa remarque n'arracha même pas l'ombre d'un sourire à son interlocuteur.

- Non, je ne pense pas, répondit-il. Ils doivent avoir quelque chose en commun. Néanmoins, à part qu'ils soient d'origine grecque, je ne vois aucun autre élément permettant de les lier.

- Pourtant, il doit y en avoir un. Ce ne peut pas être un hasard.

- Pour l'instant, je crains que nous n'ayons pas toutes les cartes en main pour y répondre. Et puis, il y a d'autres questions à se poser. Comme par exemple, pourquoi Susanoo a soudainement besoin de s'allier avec un autre dieu. Ont-ils quelque chose à s'offrir mutuellement ?

Le menton calé au creux de sa main, Rikimaru prit une mine songeuse.

- Et qu'en est-il du camp de la déesse Athéna ? demanda Ayame pour changer de sujet puisque celui-ci semblait être une impasse.

- Hum, je pense qu'ils doivent en être réduits aux mêmes spéculations que nous. Ils ont été très durement touchés dernièrement et ils reconstituent leurs forces tout en restant très vraisemblablement sur le qui-vive. Je ne crois pas qu'ils en sachent plus que nous en ce qui concerne les artefacts. De plus, ils ne sont certainement pas au courant de l'alliance entre Susanoo et Loki. D'ailleurs, ils ne doivent même pas savoir que c'est un homme de Susanoo qui les a volés.

- Et ne devrait-on pas les prévenir ?

- Tu sais bien que notre mission ne consiste pas à divulguer des informations à des personnes qui ne sont pas nos alliés. Si ça se trouve, cela ne fera que compliquer les choses.

- Donc, en gros, qu'Athéna soit la gardienne attitrée de la Terre devant toutes les autres divinités, cela ne signifie rien pour toi ? En partageant nos informations, nous serions plus forts. Parce que, vois-tu, je préfère avoir un maximum de personnes pour couvrir mes arrières durant une bataille. En plus, tu sais que je suis plutôt du genre fonceuse. Aussi, je n'apprécie que moyennement le fait de laisser faire le travail aux autres pour ensuite ramasser les restes derrière.

- Ecoute, cela ne me plaît pas plus qu'à toi, fit le jeune homme en tentative de conciliation, cependant, on doit obéir aux directives du seigneur Tsukuyomi.

- Tu sais, Rikimaru, tu devrais essayer de penser un peu moins en fonction de ce qu'il nous dit et un peu plus par toi-même.

Ne souhaitant pas répondre à cela, il se contenta de terminer sa tasse de café. Un pesant silence s'installant entre eux, ils décidèrent d'un commun accord de ne pas poursuivre cette conversation. La nuit s'avançant, la majorité des clients quitta l'établissement par petits groupes. Néanmoins, les deux jeunes gens décidèrent de rester et commandèrent un repas auprès de leur hôtesse. Le dîner s'avéra plutôt bon et leur permit de reprendre leur dialogue en s'en tenant à des sujets plus orthodoxes. Restaurés, ils se décidèrent à sortir du café. Dans la rue, les néons des enseignes brillaient de multiples couleurs chatoyantes.

- Bon, je vais rejoindre quelques amies, annonça Ayame. On va faire un karaoké. Tu veux m'accompagner ?

- Non merci. C'est gentil, mais ça ira. Bonne soirée.

Il commença à partir.

- A mon avis, tu ne réalises pas ce que tu rates, lui lança-t-elle. Seul, au milieu de plusieurs filles. N'importe quel garçon t'envierait, tu sais.

Il se retourna pour la regarder et sourit en secouant la tête, amusé. Puis il s'en alla pour de bon.

Sur le chemin de son domicile, le jeune homme se mit à ruminer leur discussion. Il aurait aimé dire à Ayame qu'il avait les mêmes réflexions qu'elle, en ce qui concernait les secrets cachés à de possibles alliés. De surcroît, contrairement à ce qu'elle pensait, il n'était pas le petit soldat parfait. Après tout, lorsqu'il s'était rendu en Grèce, ses ordres consistaient uniquement en l'observation des actions des Gardiens Célestes et non une quelconque intervention de sa part. En se montrant à découvert, il avait non seulement outrepassé ses directives, mais également prévenu Susanoo que son frère le surveillait. Pour finir, même face à son seigneur, il s'en était tenu à la version de l'histoire qu'il avait racontée à Ayame. A savoir, qu'il avait été repéré par Suzaku après que celui-ci avait récupéré l'artefact et qu'un combat s'était engagé. L'affrontement s'était soldé par son échec et il s'était retrouvé inconscient jusqu'à ce que sa sœur d'armes vienne le chercher.

Aucun d'eux n'était au courant de ce qu'il avait vu là-bas. Il avait préféré ne pas en parler, d'une part parce qu'il s'était peut-être trompé – il avait très bien pu mal voir dans le feu de l'action – et aussi parce qu'il lui en coûtait de l'avouer à Ayame, puisqu'il s'agissait de la petite sœur du guerrier qu'il avait affronté. Une personne censée être morte depuis presque trois ans. Une interrogation supplémentaire parmi toutes celles qui occupaient son esprit en ce moment.

Caressant machinalement la cicatrice qu'il avait récoltée au cours du précédent affrontement, il secoua la tête pour dissiper ses réflexions. Le chagrin qu'avait éprouvé l'adolescente commençait tout juste à disparaître et il ne voulait pas le raviver, surtout s'il se fourvoyait.

Arrivé devant la porte de son appartement, il sortit une clé et l'inséra dans la serrure. Tandis qu'il la tournait, il se dit qu'il aurait certainement la possibilité de découvrir la vérité au cours des années à venir.

22 octobre 1989

Ecosse, Hébrides Extérieures, Ile de North Uist

Un fort vent soufflait sur la plage en ce début d'après-midi, poussant les vagues qui s'échouaient sans relâche sur le sable en un mouvement perpétuel depuis que le monde est monde. Il faisait frais et une entêtante odeur saline flottait dans l'air. Des oiseaux marins s'ébattaient, rasant la crête des vagues à grands renforts de cris, plongeant pour attraper des poissons.

Un jeune garçon aux yeux marron clairs, que le soleil transformait en ambre lorsqu'il les éclairait, marchait pieds nus sur le rivage, laissant l'eau lui lécher les orteils. Il aimait se rendre ici afin d'admirer l'immensité marine quand il n'avait pas classe, ou que ses corvées à la ferme de son oncle ne l'en empêchaient pas. Ce dernier n'aimait pas le savoir près de l'océan et le jeune garçon ne pouvait pas lui en vouloir. Après tout, son père, qui était un marin, avait péri en mer lors d'une tempête il y avait maintenant deux et demi, et sa mère, folle de chagrin, l'avait suivi peu de temps après. Et bien qu'il lui ait pris ses parents, l'océan demeurait une source d'émerveillement pour lui.

Arrêtant sa progression, il décida de s'amuser à faire des ricochets en essayant de les faire passer par-dessus les rouleaux des vagues. Alors qu'il se baissait pour prendre un nouveau projectile, il lui sembla apercevoir une tête humaine crever la surface à plusieurs dizaines de mètres de là. D'aussi loin, il ne voyait pas grand-chose, cependant, il arriva à distinguer que le nageur avait de longs cheveux bruns, donc une fille probablement. Intrigué, mais aussi irrésistiblement attiré, il la regarda évoluer un moment jusqu'à ce qu'elle disparaisse tout d'un coup. Ne la voyant pas reparaître au bout de quelques minutes, il commença à s'inquiéter.

Son père lui avait souvent raconté que de violents courant pouvaient se manifester dès que l'on s'éloignait un peu trop loin du rivage. Sans atteindre la force des tourbillons qui sévissaient parfois au large, ceux-ci restaient cependant assez puissants pour inquiéter un nageur. Sans vraiment prendre le temps de la réflexion, il quitta la plage de sable pour entrer dans l'eau. La température du liquide lui coupa le souffle lorsqu'il y pénétra jusqu'au cou, sa respiration se faisant alors plus rauque. Promptement, il entreprit de nager vers la dernière position où il avait vu l'inconnue, faisant travailler ses muscles pour se réchauffer.

Arrivé sur place, il constata qu'il n'y avait nulle trace de la jeune fille. Il cria et plongea à de nombreuses reprises, quoique la turbidité de l'eau ne lui permette pas de voir très loin sous la surface. Après plusieurs minutes, il considéra, non sans une certaine tristesse, qu'il n'avait probablement pas pu sauver cette personne. Il entama donc son retour vers la plage, toutefois, il ne reconnut pas le rivage vers lequel il nageait.

Ses efforts de recherche, combinés au courant qui régnait à cet endroit, l'avaient fait dériver de plusieurs mètres tout en l'éloignant de la côte. Bien que bon nageur, ses talents ne lui permirent pas de s'opposer à la volonté du courant qui le repoussait toujours plus au large. Rapidement, il se fatigua et disparut sous l'eau durant une poignée de secondes. Il remonta en crachant l'eau salée qu'il avait malencontreusement avalée et se remit en mouvement. Nage, nage ! Ne t'arrête surtout pas ! se répétait-il.

Il continua ainsi encore quelques temps, s'étranglant de plus en plus souvent avec le liquide à la saveur iodée qui lui rentrait dans la bouche en lui brûlant la gorge. Coulant à de nombreuses reprises, il paniqua totalement, se sachant déjà condamné. Finalement, l'épuisement le fit disparaître sous la surface une ultime fois. Il s'était voulu courageux, peut-être avait-il été tout simplement trop curieux. Non, trop stupide, réalisa-t-il. Tandis qu'il s'enfonçait vers les profondeurs, le jeune garçon essaya de relancer ses muscles pour remonter, les poumons en feu, mais sans succès.

La peur lui tenaillant les entrailles, il s'imagina être rejeté sur la plage, le corps bleu à moitié décomposé, comme l'un de ces noyés qu'il avait vus quand il était plus jeune. Il se débattit encore quelques instants avec mollesse jusqu'à ce que sa panique devienne une lancination lointaine. Je ne veux pas mourir ! fut sa dernière pensée alors que sa conscience se faisait plus ténue. Ses yeux "aveugles" virent une forme, dotée de grandes nageoires, nager vers lui avant de se fermer.

Il se réveilla, aspirant l'air à grandes goulées et les membres engourdis. A ce qu'il pouvait en juger, il était allongé sur le sol d'une caverne. Un feu brûlant non loin de là lui garantissait une douce chaleur qui faisait un bien fou à son corps transi de froid. Il se redressa sur son séant et regarda partout autour de lui. Il était seul.

Comment pouvait-il être vivant ? Tout ce qu'il se rappelait, c'étai qu'il se noyait et … une étrange silhouette qui s'approchait de lui. Peut-être que quelqu'un l'avait vu se débattre depuis la terre ferme et était venu à son secours. Non, ce qui l'avait très certainement secouru ne ressemblait pas à un être humain, mais il était tout à fait possible que sa vision lui ait joué des tours. Sinon, comment expliquer ce feu.

En sortant de l'abri, il vit que la nuit avait étendu son voile de ténèbres sur la voûte céleste. Au milieu du ressac tumultueux des vagues, un léger bruit de pierres roulant les unes sur les autres se fit entendre près de sa position. Tournant la tête, il vit qu'une jeune fille venait vers lui, ses longs cheveux bruns malmenés par le vent marin, un sac de toile en bandoulière sur l'épaule. La compréhension se fit jour dans son esprit, c'était elle qu'il avait aperçue au milieu des vagues. Relevant la tête, elle le vit sa silhouette se découpant à la lueur vacillante des flammes.

- Ah, tu es réveillé ! Je commençais sérieusement à m'inquiéter, tu sais.

Le jeune garçon ne sut pas vraiment quoi répondre à ce préambule pour le moins abrupt.

- C'était imprudent de nager aussi loin du rivage, tu as failli te noyer, le réprimanda-t-elle.

- Je t'ai vue depuis la plage et j'ai cru que tu avais des problèmes quand tu n'as pas réapparu après avoir plongé. Je … j'ai voulu voir si tout allait bien, même si je savais que c'était dangereux.

- Un preux chevalier pour venir à mon secours. Quelle chance j'ai.

Elle le détailla des pieds à la tête tandis qu'il rougissait.

- Enfin, preux mais petit, fit-elle avec un sourire taquin.

- Je ne suis pas petit ! s'emporta-t-il. Et je m'appelle Morgan.

- Moi, c'est Narya. Ravie de te connaître.

Elle le dépassa et entra dans la petite caverne pour s'asseoir près du feu.

- Ah, que c'est bon ! s'exclama-t-elle en tendant ses mains vers la source de chaleur. C'est qu'il fait plutôt frisquet dehors. Tu as faim ? J'ai des pommes dans mon sac.

Elle sortit deux fruits, un qu'elle croqua à pleines dents, l'autre qu'elle lui tendit. Morgan la regarda faire et se rendit compte qu'il avait l'estomac dans les talons. Il prit la pomme qu'elle lui offrait et prit place en face d'elle. Un silence s'installa entre eux, uniquement ponctué par des bruits de mastication.

- Merci, finit-il par dire. De m'avoir sauvé, je veux dire. (Il jeta un coup d'œil à sa main poisseuse de jus.) Et pour la nourriture aussi.

Narya hocha la tête tout en finissant de se lécher les doigts.

- C'est bizarre, lâcha-t-elle. Je n'avais pas remarqué que tes cheveux étaient blancs quand je t'ai fais du bouche-à-bouche pour te ranimer.

- Quoi ! s'écria-t-il en piquant un fard à nouveau. (Il ne parvenait pas à croire qu'elle l'avait embrassé jusqu'à ce qu'il se rappelle son autre remarque.) Comment ça "blancs" !

Il se tâta frénétiquement le cuir chevelu, comme s'il espérait y sentir une différence.

- Pas entièrement, précisa-t-elle, juste les racines. Peut-être qu'en poussant, ils le seront totalement.

Morgan essaya de s'imaginer avec des cheveux blancs. Il lui semblait avoir entendu dire que certaines personnes avaient eu les cheveux prématurément blancs, car ils avaient éprouvé une très grande frayeur. Il repensa à ce qui lui était arrivé. L'eau salée envahissant sa bouche, puis ses poumons, sa panique. Il frissonna. C'était sûrement à cause de ça.

Après des débuts balbutiants, ils bavardèrent plus librement, se posant mutuellement tout un tas de questions. Il lui apprit qu'il vivait chez son oncle suite à la perte de ses parents et qu'il avait eu onze ans quelques jours plus tôt. Quant à Narya, elle venait d'Islande, avait treize ans et était également une orpheline depuis très longtemps. Ils continuèrent à parler pendant un bon moment, échangeant des anecdotes sur leur enfance, riant parfois l'un de l'autre.

- C'est étrange, dit-il après une période de silence. J'ai l'impression d'être différent depuis mon réveil.

Les yeux vert clair de sa vis-à-vis brillèrent d'une lueur d'intérêt.

- C'est … c'est comme s'il y avait une présence, autre que la mienne, ici. (Il posa sa main au niveau du cœur.) On dirait qu'elle veut communiquer avec moi.

- J'en étais sûre ! fit Narya en battant des mains à la manière d'une petite fille excitée à l'idée de découvrir une surprise. On est pareils. (Elle vit à sa tête qu'il ne comprenait pas du tout.) Moi aussi, je possède ce que tu qualifies d'une "autre présence". C'est d'ailleurs grâce à ça que j'ai pu te sauver. J'ai ressenti ton énergie, comme un appel, quand tu étais en danger. Sinon, je n'aurais jamais pu te retrouver.

- De quoi est-ce que tu parles en faisant allusion à mon "énergie" ?

- Tu ne la vois pas ? s'étonna-t-elle. Tu ne la sens pas non plus ?

- Euh … non.

- Et maintenant ?

Il recula sous le coup de la surprise.

- C'est quoi cette aura !

- C'est la manifestation de mon cosmos, annonça-t-elle fièrement. Au début, j'avais du mal à y faire appel, mais maintenant c'est bien plus facile et …

- Attends, une seconde, la freina-t-il, craignant qu'elle ne s'emporte un peu trop dans son récit sans qu'il puisse l'arrêter. Ton … cosmos ?

- Laisse-moi t'expliquer.

Elle lui fit alors un exposé sur ce qu'était le cosmos, quelle était sa source. A mesure qu'il découvrait ce nouveau "concept", les yeux de son interlocuteur se firent ronds comme des soucoupes.

- D'accord, je pense avoir à peu près tout saisi. Par contre, à quoi cela sert-il, concrètement ?

- A beaucoup de choses, mais essentiellement à nous battre.

- Sa battre ? Pour quelle raison ?

- Pour affronter les ennemis de la divinité que nous servons. Nous devons être capable de donner nos vies pour l'être divin qui nous a choisis.

- Jusqu'à la mort ? Pour un dieu ? Ils n'existent pas, voyons

- Tu doutes de ce que je te dis à propos des dieux, mais tu crois ce que je t'explique sur le cosmos.

- Ça s'est différent. J'en ai eu une preuve sous les yeux.

- Tu ne crois donc que ce que tu vois ?

- Principalement. Oui.

- Alors je pourrais te montrer des choses et des gens qui te feront changer d'avis sur la question. Est-ce que tu es prêt à m'accompagner, Morgan ?

- Je … je ne sais pas, répondit-il. C'est si soudain et …

- Je comprends. Moi aussi, je me suis posé beaucoup de questions. Aussi, je ne te donnerai qu'un seul conseil : sonde le fond de ton âme et écoute ce qu'elle te dit.

Elle se leva et s'arrêta sur le seuil de la grotte, à moitié dans l'ombre et à moitié dans la lumière.

- Que tu me rejoignes ou pas, dit-elle sans se retourner, je tiens quand même à te révéler ma véritable identité. Je suis Narya de la Selkie. Servante de Poséidon.

Elle disparut, engloutie par les ténèbres nocturnes.

Morgan se mit à faire pragmatiquement le compte des avantages et des inconvénients qu'entraînerait sa décision. Néanmoins, il finit par abandonner l'idée de la réflexion, comprenant que cela ne le mènerait à rien. Il essaya alors de communier avec cette autre présence qu'il percevait, enfouie en lui.

Au bout de plusieurs tentatives infructueuses, il finit par la sentir, nichée au creux de son être. Elle lui sembla impétueuse et puissante. Il peina à entrer en contact avec elle. Lorsqu'il y parvint enfin, elle lui fit voir de nombreuses scènes sous forme de flash et partagea nombre d'informations avec lui. Des savoirs qui faisaient désormais partie intégrante de lui, au même titre que ses propres souvenirs. Revenant lentement à la réalité, il vit que le feu s'était éteint. Combien de temps était-il resté dans cet état ? Jugeant la question inutile, il se redressa et sortit à l'extérieur.

A l'horizon, l'aube était or et grise, d'une beauté austère sans équivalent. Une nuée d'oiseaux marins vint accueillir la venue de la lumière, laissant échapper de grands cris qui sonnaient tristement dans l'air brumeux du petit matin. Il vit la silhouette de Narya qui était nimbée d'un halo, debout face à l'océan, vaste étendue d'eau miroitant comme de l'acier.

Elle est vraiment très belle, pensa-t-il.

Le souffle frais et humide à la fragrance saline lui caressait les joues tandis qu'il marchait vers elle. Quand il arriva à sa hauteur, elle se retourna.

- Je savais que tu viendrais, fit-elle en souriant.

- Je suis Morgan du Dragon des Mers.

Satisfaite de sa réponse, elle l'entraîna dans son sillage, ne laissant sur leur passage, que des empreintes de pas dans le sable humide. Empreintes qui seraient bientôt effacées par le flux et le reflux du territoire de l'Empereur des Mers.

25 mars 1990

Chine, Province du Jiangxi, dans une forêt près d'un petit village

Les quelques rayons lumineux qui filtraient à travers les fentes de la porte en bois, ne permettaient pas de rendre la petite pièce moins sombre. Des odeurs de sueur et de crasse mêlées flottaient dans l'air en compagnie des particules de poussière.

Agée d'une dizaine d'années, une petite fille dont le corps maigrelet était agité de tremblements, se trouvait au centre de cet endroit exigu. Sa peau avait été rendue noire par la saleté, certains de ses ongles étaient cassés et ses cheveux, autrefois châtains, avaient un aspect graisseux et étaient coupés très grossièrement. Ses vêtements de mauvaise facture étaient en majeure partie déchirée. La misère n'aurait pu avoir meilleure représentante. Pourtant, en cet instant, bien que ses yeux noirs soient écarquillés par la terreur, ils reflétaient également une lueur haineuse pour l'être qui se dressait en face d'elle.

Entièrement nu et les pupilles luisantes de lubricité, l'homme brandissait un couteau sur la lame duquel le regard de la fillette était fixé. Sur son côté tranchant, le métal arborait une traînée vermeille qui trouvait son origine sur le profil gauche de l'enfant une arabesque sanglante partait de son arcade sourcilière en formant une courbe jusqu'à la commissure de ses lèvres. Une autre cicatrice à ajouter à sa collection.

L'idée d'être violée n'effrayait pas la petite fille, car cela faisait longtemps que son premier "client" ainsi que les suivants, s'était chargé de le faire. Non, ce qui lui faisait peur, c'était la mort qui marchait aux côtés de cet individu. Tout avait commencé à cause d'un homme et tout allait se terminer à cause d'un autre. Et ça, elle ne pouvait pas le supporter, son sang semblait s'embraser dans ses veines. Elle repensa à ce qui s'était produit ce jour-là, puis à tous les autres qui avaient suivi jusqu'à cet instant fatidique.

Elle était née au sein d'une famille pauvre qui vivait dans une campagne reculée. La fillette ne se souvenait plus très bien de son enfance, mais elle gardait en sa mémoire, comme marquée au fer rouge, le jour où tout avait basculé deux et demi ans plus tôt.

Elle s'appelait encore Mei Ling – avant d'être gratifié de tous les mots vulgaires possibles et imaginables – et allait bientôt avoir huit ans quand son petit frère vint au monde. A partir de ce moment, ce qu'elle avait perçu jusqu'alors comme une attitude "normale" chez son père se mua en tout autre chose. La différence aurait pu paraître subtile, mais en comparant les relations que son géniteur entretenait avec eux deux, la petite fille se rendit compte qu'elle n'avait jamais connu ce que l'on appelait "amour". En revanche, le nouveau né mâle était considéré avec une immense fierté et l'adoration que lui portait son père était indiscutable. Indubitablement, un gouffre abyssal les séparait, elle et son frère.

Ce qu'elle ignorait à l'époque, c'était que l'année de sa naissance, le gouvernement chinois avait mis en application une politique poussant les parents à n'avoir qu'un seul enfant. Or, dans les classes sociales où elle avait vécu, le fait d'avoir une fille comme premier né n'était pas ce qu'il y avait de plus avantageux. En ce qu'elle en avait compris par la suite en discutant avec d'autres filles dans la même situation qu'elle, la froideur et le mépris ouvertement affiché de son père - choses qu'elle avait pris pour de l'amour jusqu'à la naissance de son frère - venait certainement du fait qu'il avait été raillé par les membres de sa communauté, pour ne pas avoir eu de garçon en premier. Il avait alors fait d'elle la source de ses malheurs.

A la date du huitième anniversaire de la fillette, un inconnu s'était présenté à ses parents. Ce dernier leur avait proposé de s'occuper d'elle à leur place. Il avait vu dans quelle pauvreté ils vivaient et leur avait affirmé que si leur enfant partait avec lui, elle pourrait avoir un avenir. Bien entendu, il était prêt à les rétribuer pour cet acte que l'on aurait pu qualifier d'abandon, car ce n'était pas facile de confier le fruit de ses entrailles à un étranger. De plus, sa présence leur aurait manqué aux champs. L'homme avait mit le doigt sur le point sensible en leur rappelant qu'ils avaient plusieurs fois eu du mal à joindre les deux bouts. Pour ne rien arranger, leur fils était malade et avait besoin de médicaments.

D'abord hésitant, le père avait vite changé d'avis quand il avait aperçu la somme d'argent qu'on lui tendait. Avec cela, il pourrait soigner son fils et vivre d'une manière plus confortable. Qu'importe si cela le conduisait à donner sa fille à un inconnu. Sa mère s'était montrée plus réticente, mais face à l'état de son bébé et à la peur de s'opposer à son époux, elle avait abdiqué. C'était à partir de ce moment-là que la vie de Mei Ling était devenu un véritable enfer.

Son bienfaiteur se révéla être un personnage ayant trait au trafic d'enfants et il la fit voyager en compagnie d'autres gamins, mais exclusivement des petites filles. Le trajet avait duré une semaine et à la fin, la fillette aurait été bien en peine de savoir où elle se trouvait. A peine arrivée, on l'avait enfermée avec les autres dans les sous-sols d'un bâtiment de pierre.

De temps à autre, leur geôlier faisait sortir l'une d'entre elles du cachot pour l'emmener à l'extérieur. La durée de son absence était variable, mais invariablement, à chaque nouvelle fille qui partait, celle qui revenait n'avait plus rien à voir avec. Certaines avait pleuré durant un bon moment, d'autres sombré dans un profond mutisme, aucune n'ayant voulu parler de ce qui s'était passé au-dehors. Et puis, environ deux semaines après le début de sa captivité, Mei Ling avait été prise à son tour. Elle se rappela que la lumière lui avait paru aveuglante ce jour-là.

Elle avait été traînée dans une petite cabane où ne brûlaient que quelques bougies, et jetée sur la paillasse qui recouvrait une partie du sol en terre battue. La porte avait claqué lorsque le geôlier était sorti. L'enfant n'avait guère eu le temps de se demander ce qu'elle faisait là, qu'un individu corpulent avait pénétré dans la pièce. Sans un mot, il s'était dévêtu avant de s'approcher, une lueur prédatrice dans les yeux.

Apeurée, elle avait voulu s'enfuir. Il l'avait alors coincée avec ses bras et commencé à lui lécher le cou en prononçant des mots qu'elle n'avait pas compris. Lové contre elle, il l'avait caressée sur tout le corps. Saisie d'une répulsion naturelle, elle avait essayé de se débattre, mais il l'avait giflée si fort qu'elle avait été envoyée au sol, ses lèvres fendues teintées de sang. Il s'était jeté sur elle et lui avait arraché ses vêtements. La suite, elle ne s'en rappelait seulement que sous la forme d'une douleur violente, qui ne s'était arrêtée que bien après qu'elle eût cessé de pleurer et de crier. Une empreinte indélébile était désormais inscrite en elle.

Une autre fois, un homme avait voulu lui donner de la nourriture quand il en avait eu terminé avec elle. Elle avait failli accepter, désespérée de recevoir un peu de pitié, avant de réaliser que c'était comme si elle obtenait une rétribution pour ce qu'elle subissait. Il l'avait alors battue comme plâtre pour son refus. Durant les mois qui avaient suivi, elle avait à nouveau été violée, battue et même affamée, autant d'avilissements destinés à la briser. Néanmoins, elle avait survécu à tout cela. Sa haine pour le genre masculin se chevillant aussi solidement à son âme que sa peur envers celui-ci.

Quand le geôlier distribuait les rations, qui se résumaient souvent à du pain rassis et à d'autres aliments qu n'étaient plus de toute première fraîcheur, il arrivait de temps à autre qu'une prisonnière tende le bras en-dehors des barreaux avec trop d'avidité. La réaction du gardien était immédiate et douloureuse puisqu'il assénait un coup suffisamment violent avec son bâton pour casser le bras de l'infortunée. Le pire était qu'il s'en amusait. Et quand cela arrivait, les plus anciennes n'avaient pas besoin de se regarder pour savoir ce qui se passerait quand le handicap de la blessée l'empêcherait de "travailler".

Mei Ling l'avait découvert bien assez tôt lorsqu'une de ses camarades était tombée malade. Avec des soins, celle-ci aurait pu se rétablir, cependant ce n'était pas la politique de leurs propriétaires. Le moment venu, toutes les prisonnières étaient conduites à l'extérieur pour voir la malheureuse se faire rouer de coups avant d'être balancée dans une fosse commune, parfois alors qu'un souffle de vie l'animait encore.

Ce macabre spectacle l'avait marquée plus qu'aucun autre. Ainsi, même si elle haïssait les hommes, elles n'en éprouvait pas moins une crainte maladive à leur égard puisqu'ils avaient tout pouvoir de vie et de mort sur elle. Alors, bien que servile, elle fit tout pour survivre et ne pas leur laisser le plaisir de la massacrer. Sa vie était misérable, mais elle n'était pas prête à y renoncer. Elle en vint à déposséder, par la force, les rations de celles qui en avaient le moins besoin, son humanité l'empêchant de s'en prendre aux plus faibles. Si un rongeur passait à sa portée, elle ne se privait pas d'un tel repas. Cette existence pitoyable durait depuis deux et demi et aujourd'hui, elle arrivait à son terme parce qu'un de ces vils hommes allait laisser libre cours à ses plus bas instincts, ceux de la violence.

- Allez, fais-moi plaisir, viens par ici, lui susurra-t-il en se pourléchant les lèvres.

Les intestins de la fillette se tordirent d'angoisse. Que devait-elle faire ? S'enfuir ? Non, il la rattraperait, lui ou un autre, et alors elle était certaine de mourir. Se battre, peut-être ? Impossible, elle était paralysée.

Il s'avança vers elle d'un pas lourd et elle recula en retour jusqu'à se retrouver collée contre le mur du fond. Son cœur cognait à tout rompre et elle avait les jambes en coton, mais ses yeux, bordés de larmes, étaient chargés de haine et de dégoût.

- Qu'est-ce t'as à me regarder comme ça, hein !

L'homme était maintenant suffisamment proche pour qu'elle puisse sentir son haleine. C'est à ce moment-là que des bruits de luttes et des cris venant de l'extérieur leur parvinrent. Soudain, un flot de lumière investit le minuscule réduit par la porte qui venait de voler en éclats. Une silhouette se découpa sur le seuil. C'était une femme, une étrangère d'après ses vêtements. Ses cheveux, qui avaient le reflet du soleil, étaient ramenés sur sa nuque en une queue-de-cheval. Fait étrange, son visage était dissimulé derrière un masque opalin et lisse, dont la seule décoration était deux larmes de couleur écarlate qui partaient de sous ses yeux pour finir en bas de ses joues. La petite fille resta interdite, regardant cette inconnue avec un mélange d'admiration et d'incrédulité. Etait-ce une prostituée affublée d'un masque pour cacher un visage repoussant ou bien le simple accessoire faisant partie d'un jeu ?

Face à cette entrée pour le moins tonitruante, l'homme se retourna pour lui faire front, son couteau toujours brandi. Il la reluqua sans vergogne, bavant presque devant les formes généreuses de la jeune femme, ses yeux s'attardant plus que nécessaire sur sa poitrine.

- Le patron est généreux aujourd'hui, fit-il en souriant. J'en finis avec la gamine et ce sera ton tour.

Se faire rappeler son futur sort, libéra Mei Ling de son engourdissement. Elle courut vers la sortie, mais fut retenue par un bras.

- Eh là, eh là ! Où vas-tu comme ça ? Ce n'est pas bien de vouloir se sauver.

Elle ne se débattit même pas, complètement désemparée par la tournure des évènements.

- Je vais te montrer ce qu'il en coûte de me déplaire, lui souffla-t-il à l'oreille.

Il leva sa main armée pour la taillader, lorsqu'il interrompit son geste. La jeune femme était venue se placer devant lui et les muscles de son corps paraissaient tendus à l'extrême. Vive comme l'éclair, elle lui saisit le poignet et d'une brusque torsion, le lui brisa.

- Ne la touche pas, sale porc ! dit-elle d'une voix glaciale.

- Espèce de salope ! cracha-t-il, les traits tordus par la douleur. Je vais te tuer !

Ce furent ses dernières paroles – juste après, la jeune femme lui asséna un coup de pied en plein visage, qui lui rompit le cou, avant de le projeter contre le mur de gauche. Il sembla à la fillette que la jambe de l'étrangère avait lui mystérieusement durant l'espace d'une seconde. Elle jeta un coup d'œil au cadavre de son tortionnaire et se dit simplement qu'il méritait cent fois ce qui lui était arrivé. Qu'il méritait cent fois pis. Puis, elle reporta son attention sur la personne qui venait de le tuer. Celle-ci s'accroupit pour être au même niveau que l'enfant.

- Viens, tu n'as plus rien à craindre, lui dit-elle.

Pouvait-elle croire en ses paroles ? Etait-elle en sécurité ? Après avoir vécu aussi longtemps en étant prisonnière, elle en était venue à tisser ses propres entraves.

Voyant son hésitation, la jeune femme retira son masque.

- Je m'appelle June.

La fillette vit qu'elle avait des yeux bleus comme le ciel durant les beaux jours. Elle est magnifique, se dit-elle. D'un pas mal assuré, elle marcha dans sa direction et finit par atterrir dans ses bras.

- C'est fini, lui assura-t-elle d'une voix douce, en la serrant avec tendresse.

Le contact sécurisant d'un corps, la petite fille l'avait oublié depuis une éternité. Au bout d'un moment, elle se laissa guider, suivant sa bienfaitrice vers l'extérieur.

La petite fille cligna des yeux face à la lumière solaire trop intense. La main en visière, elle vit un groupe d'hommes qu'elle ne connaissait pas, évoluer au sein du bidonville. L'agitation qui avait saisi le camp des trafiquants semblait être retombée. Ils étaient accompagnés d'une minorité de femmes qui sortait de la prison souterraine avec les autres captives. Beaucoup d'entre elles poussèrent des cris de joie lorsqu'elles comprirent qu'elles étaient libres. Elles s'empressèrent d'emboîter le pas de leurs sauveurs, qui s'engageaient sur le chemin du retour.

- Tu devrais les suivre, lui conseilla June.

En réponse, la fillette s'accrocha davantage à la jambe de son pantalon. Par ce geste, la jeune femme comprit que l'enfant n'avait pas du tout l'intention de la lâcher. Cependant, elle n'avait rien à lui offrir, à l'inverse des gens qui s'étaient portés au secours des autres. Considérant le visage implorant de la petite fille, sa résolution fondit comme neige au soleil et elle se dit qu'elle pouvait bien la garder à ses côtés, au moins jusqu'au prochain village. De plus, cela n'irait pas à l'encontre des ses projets.

- C'est d'accord, tu peux rester avec moi. Mais d'abord, il faut que tu me dises ton nom.

L'enfant parut hésiter, incertaine de la véracité de ce qu'elle allait dire.

- Mei Ling.

- C'est un très joli prénom.

Bizarrement, le compliment fit naître une sorte de sourire artificiel chez l'enfant.

- Très bien Mei Ling. Tu as sans doute remarqué que je n'étais pas Chinoise.

L'interlocutrice se contenta de hocher la tête.

- En fait, je suis venu en Chine pour rendre visite à une amie qui n'habite pas très loin d'ici. Est-ce que ça te plairait de m'accompagner ?

- Oui, répondit-elle d'une voix éteinte.

June ne savait pas ce qu'elle avait vécu – un jour peut-être lui révélerait-elle – mais elle déduisit que la petite fille ne devait pas avoir eu de vrais rapports humains depuis un moment. Elle lui tendit la main.

- Viens, on va aller au village pour t'acheter de nouveaux vêtements et te laver. Ensuite, on mangera un bon repas et on attendra demain matin pour partir, ça te convient ?

Mei Ling n'émit aucun commentaire en empoignant la main qu'on lui présentait et ensemble, elles s'enfoncèrent dans la forêt.

Lorsqu'elles furent assises à la table qui supportait les plats commandés, June conseilla à la fillette de manger doucement afin d'habituer son corps à cet apport de nourriture bien plus conséquent que ce à quoi elle avait eu droit durant sa captivité. L'enfant avait bien meilleure allure maintenant que sa peau avait retrouvé un teint normal et que ses cheveux avaient été débarrassés de leur épaisse couche de crasse.

Durant leur collation, la jeune femme n'apprit pas grand-chose de la part de sa protégée, si ce n'était qu'elle avait dix ans et demi et qu'elle semblait détester tous les hommes qu'elle apercevait. Encore que le mot haïr eût mieux convenu. Toutefois, son expression se retrouvait parfois à osciller entre le mépris et une peur irrépressible.

26 mars 1990

Chine, Province du Jiangxi, petit village

Le lendemain matin, elles se levèrent aux aurores afin de se mettre en route le plus tôt possible. June acheta quelques vivres à l'aubergiste qui les avaient accueillies et elles s'en allèrent. La petite fille n'ayant pas une condition physique des plus robustes, elles durent faire plusieurs pauses au cours de leur voyage.

Malgré tout, le grand air faisait du bien à l'enfant et la redécouverte de la faune et de la flore la ravit également. Aux environs de midi, elles firent une halte pour pique-niquer. Elles traversèrent des champs, franchirent des rivières et vers la fin de l'après-midi, après avoir gravi, non sans difficultés, les versants boisés de la montagne, elles parvinrent à leur destination. Le mugissement sourd de la grande cascade de Rozan formait un bruit de fond qui envahissait leurs tympans. Mei Ling leva des yeux émerveillés face au spectacle grandiose que représentait la chute d'eau. Cependant, son regard se détourna de son point de départ, lorsqu'elle s'aperçut de la présence des deux personnes qui effectuaient un entraînement martial sur l'un des promontoires rocheux affleurant la cataracte.

Le premier, le plus exercé, avait des cheveux noirs, noués, qui lui arrivaient exactement au milieu du dos. Il devait avoir dans les vingt ans. Le second, arborait des cheveux bruns foncés coupés courts et était à peine plus âgé qu'elle, peut-être un ou deux ans.

Son attention se porta ensuite sur June qui agitait la main à l'intention de quelqu'un d'autre que les combattants. Suivant sa direction, la fillette aperçut une petite maison construite un peu à l'écart de la cascade, devant laquelle se tenait une jeune femme, d'à peu près l'âge de June, et qui répondait à son geste de la même manière.

Elles continuèrent leur ascension pour atteindre la modeste demeure, construite un peu en retrait par rapport à la chute d'eau. Le grondement continu des eaux tumultueuses s'estompa quand elles en furent plus proches, tandis qu'une bruine blanche s'élevait dans les airs. June enlaça chaleureusement son amie, qui lui rendit son étreinte. Ce que la fillette ne pouvait pas savoir, c'était que les deux jeunes femmes se connaissaient depuis bientôt trois ans.

Elles s'étaient rencontrées lors des funérailles qui avaient eu lieu au Sanctuaire et avaient tout de suite sympathisé. Communiquer n'avait pas été aisé au début, car toutes les deux utilisait le japonais, une langue qu'elles ne maîtrisaient pas à la perfection. Bien qu'ayant passé relativement peu de temps ensemble, des liens s'étaient rapidement noués entre elles et June rendait souvent visite à Shunrei.

- Comment vas-tu ? s'enquit la jeune Chinoise. Tu as fais bon voyage ?

- Oui, ça s'est plutôt bien passé. A part un petit imprévu de dernière minute, mais je te raconterai tout plus en détails dès que je t'aurai présenté quelqu'un.

Elle s'écarta pour laisser apparaître la petite fille qui s'était dissimulée derrière son dos.

- Shunrei, je te présente Mei Ling. Mei Ling, voici Shunrei, l'amie dont je t'ai parlé. Tu verras, elle est très gentille.

- Bonjour Mei Ling.

Celle-ci fixa intensément la jeune femme, semblant l'étudier. Cette dernière s'étonna de ce qu'elle vit dans les yeux de la fillette. Ce qu'elle y lisait aurait tout à fait pu l'être dans ceux d'un adulte qui avait vécu une longue vie et vu beaucoup de choses une adulte dans le corps d'un enfant, voilà ce qu'elle voyait en Mei Ling.

- Bon … jour, finit-elle par répondre.

- Je vois que Shiryû a trouvé un élève, enchaîna l'Ethiopienne, après s'être aperçu que c'était probablement la seule chose que la petite fille dirait.

- Oui, cela fait quelques temps qu'il est là. C'est un garçon très aimable, mais un peu renfermé sur lui-même. (Elle jeta un coup d'œil par-dessus l'épaule de son amie.) Ah, ils arrivent. On se racontera tout autour d'un bon dîner. Venez, il commence à faire froid. Entrez pour vous réchauffer.

Tandis qu'elles suivaient leur hôtesse à l'intérieur, les deux jeunes hommes prirent le temps de se laver sommairement, avant de changer de tenue. Passant le seuil de la maison le premier, Shiryû reçu un chaste baiser de la part de Shunrei et il l'enlaça en réponse.

- Shiryû, nous avons de la visite.

- June ! fit-il en l'apercevant. (Il se dirigea vers elle et lui donna une brève accolade.) Comment vas-tu ?

- Très bien, merci. Toi aussi, tu as l'air d'être en pleine forme.

- Ça fait du bien de voir une tête connue. Alors, quelles nouvelles du Domaine Sacré ? Shun se porte bien ? Et son disciple ?

Bombardée de questions, la jeune femme ne sut pas trop à laquelle répondre.

- Mais je vois que tu nous as amené une nouvelle invitée, continua le Japonais.

- Elle s'appelle Mei Ling, intervint Shunrei.

- Bonjour Mei Ling.

Cette fois-ci, la fillette ne répondit rien et se contenta de toiser le jeune homme – qui ne comprit pas sa réaction – d'un regard noir.

- Hum, il me semble que tu as quelque chose à raconter également, lança l'Ethiopienne en faisant allusion à l'adolescent qui se tenait en retrait.

- Et si nous discutions de tout cela à table, proposa Shunrei.

Sa cuisine étant réputée pour sa qualité, ils ne tardèrent pas à s'asseoir afin d'en profiter. La maison n'était pas très grande et ils se rendirent bien vite compte qu'ils étaient un peu à l'étroit. La table se chargea de mets simples, mais tous plus succulents les uns que les autres, auxquels ils firent honneur dans une ambiance chaleureuse. Les convives échangèrent quelques banalités jusqu'à ce que June demande :

- Et si tu me présentais ton élève, Shiryû.

- Bien sûr. Je te présente Tristan.

- Enchanté, déclara celui-ci à l'adresse de la jeune femme, confirmant par la même ce que Shunrei lui avait dit à son propos.

- Moi de même, répondit-elle en adressant un signe de tête à l'adolescent.

Mei Ling, quant à elle, se contenta de le couver du regard comme elle l'avait fait pour Shiryû. Pourtant, cette fois, celui-ci paraissait un peu différent, bien que ce changement soit très subtil.

- Tristan, reprit le Chevalier du Dragon, vit avec nous depuis sept mois maintenant.

- Est-ce … un Chevalier d'Or en devenir, hasarda-t-elle. J'ai ressenti un puissant cosmos en l'observant quand nous sommes arrivés.

- C'est vrai, il est destiné à devenir l'un des plus puissants protecteurs de la déesse Athéna.

- Cela fera une bonne nouvelle à rapporter au Sanctuaire. Est-ce l'un des traqueurs de la fondation Graad qui te l'a confié ?

- En réalité, …

Voyant l'embarras de son maître, l'adolescent vint à sa rescousse.

- Vous pouvez y aller.

- Tu es sûr ? Je ne voudrais pas raviver de pénibles souvenirs.

- Ne vous inquiétez pas, j'ai fait mon deuil.

Un certain malaise envahit June, contractant son estomac. Selon toute vraisemblance, elle venait de mettre de commettre une énorme maladresse à l'égard de Tristan. Avant qu'elle eût pu rétracter sa question, Shiryû se lança dans son récit.

Par sa bouche, elle apprit que les parents de l'adolescent étaient tout deux archéologues et qu'ils étaient originaires de la France, bien que leur travail les pousse à séjourner très souvent en Chine pour de longues périodes. Cette fois-là, Tristan les avait accompagnés pour vivre avec eux. Ils avaient l'intention de faire des fouilles dans la région de Rozan, ils avaient voulu engager un guide. En interrogeant les gens, le nom de Shiryû était revenu à de nombreuses reprises ce qui les avaient poussé à venir le voir. L'expédition ne devant durer que quelques jours, en plus du fait qu'un peu d'argent ne ferait pas de mal, il avait accepté leur offre.

Alors qu'il repartait pour Rozan, après les avoir menés à bon port, la pluie s'était mise à tomber avec de plus en plus de force, se transformant en véritables trombes d'eau. Un mauvais pressentiment l'avait alors envahi et un grondement venant de la direction du site l'avait forcé à rebrousser chemin.

Une fois sur place, il avait pu constaté que le ruissellement des eaux avait provoqué un glissement de terrain, ensevelissant le camp des scientifiques. En cherchant d'éventuels rescapés, il avait vu Tristan dans un état second et auréolé d'une lumière dorée. Celui-ci soulevait des rochers de plusieurs centaines de kilos aussi facilement que s'il s'était agi de cailloux. Shiryû l'avait aidé du mieux qu'il pouvait, jusqu'à ce que l'adolescent tombe d'épuisement. Malheureusement, il était l'unique survivant. Il l'avait alors ramené à Rozan, et lorsqu'il avait repris connaissance, il avait pris le parti de lui expliquer ce qu'était le cosmos, la Chevalerie et le Sanctuaire.

- Oh, je ne voulais pas …, commença June.

Le jeune garçon leva une main apaisante.

- Vous ne pouviez pas savoir.

- Et toi, June, par quel hasard as-tu rencontré cette enfant ? demanda Shiryû.

Cette dernière regard Mei Ling quelques instants.

- Eh bien, c'était un peu avant de venir ici. Hier, pour être plus exacte. (Elle rassembla ses idées.). En arrivant aux environs d'un petit village, j'ai vu qu'une certaine agitation y régnait. Intriguée, j'ai voulu savoir de quoi il retournait. A ce que j'ai pu comprendre, les habitants se réunissaient dans le but de prendre d'assaut un campement de trafiquants situé deux ou trois kilomètres à l'ouest du village, dans la forêt.

- Des trafiquants ? De drogue ?

- D'enfants, répondit sombrement l'Ethiopienne. Et apparemment, ils avaient enlevé les enfants de certains villageois. Choquée par ces actes, j'ai pris la décision de les accompagner, cependant, c'était surtout dans l'idée d'éviter le plus possible qu'il y ait des blessés chez les habitants.

» Avançant d'un bon pas, nous ne mîmes qu'une dizaine de minutes pour parvenir jusqu'aux ravisseurs. La plupart prirent la fuite en voyant cette foule armée. Ceux qui tentèrent de résister furent rapidement contraints à se rendre. Quand la zone fut pacifiée, les villageois se mirent à la recherche de leurs enfants. En plus de ces derniers, ils en délivrèrent bien d'autres qu'ils emmenèrent avec eux jusqu'au village. Pour ma part, au cours de l'assaut, je suis tombé sur Mei Ling et … depuis elle est restée à mes côtés.

- Quels êtres immondes, s'indigna Shiryû. Je sais que l'homme peut être mauvais, mais je ne comprendrais jamais ce qui les pousse à se conduire ainsi. C'est une excellente chose que leur infâme commerce ait été détruit. Le plus malheureux dans tout ça, c'est qu'il y en a beaucoup d'autres prêts à prendre leur place.

Shunrei acquiesça tristement en repensant aux histoires qu'elle avait entendues à ce propos, au cours de ses visites dans les villages alentour pour acheter des provisions.

Bientôt, un pesant silence durant lequel leurs regards s'attardèrent sur Mei Ling, s'installa. La fillette n'avait pas dit un mot.

June décida de le rompre en donnant de plus amples nouvelles à propos du Domaine Sacré. Elle indiqua à Shiryû que l'entraînement du postulant à l'Armure d'Or des Poissons, Oreste, se déroulait très bien et que sa formation devrait s'achever d'ici un an tout au plus. En revanche, il en allait un peu différemment pour le nouvel arrivant qui s'instruisait sous la tutelle de Shaina. Le colosse, Raul, bien qu'il ait fait de réels progrès, paraissait avoir quelques difficultés avec le concept d'autorité et cela ralentissait son apprentissage.

Leur conversation dura jusque tard dans la nuit et lorsque vint le moment de se coucher, la plupart n'eurent aucun mal à trouver le repos dans les bras de Morphée.

Quelques heures avant l'aube, la modeste demeure bruissa au son des craquements du plancher que l'on tentait de fouler discrètement. Des années de captivité ayant rendu le sommeil de Mei Ling plus que léger, le moindre bruit, le plus faible soit-il, suffisait à la réveiller.

Alerte, la fillette constata avec effroi que June n'était plus dans le lit qu'elles partageaient. La panique montant en elle, elle scruta les ombres qui l'environnaient avec une appréhension grandissante. Tout à coup, elle entendit des voix venant de l'extérieur. Se postant devant la fenêtre, la fillette entrouvrit très légèrement l'un des volets et vit alors les deux jeunes femmes qui s'en allaient en direction de la forêt, située plus en contrebas. Troublée, mais également peu désireuse de rester seule avec les deux individus masculins, elle enfila ses chaussures et sortit elle aussi en douce.

Elle suivit June et Shunrei jusqu'à la lisière d'un bosquet et se cacha dans les fourrés pour les observer. Au cours des deux heures qui suivirent, Mei Ling assista à un entraînement martial, moins intense que ce qu'elle avait pu voir entre Shiryû et Tristan, mais malgré tout effectué à un rythme soutenu. Essoufflée, Shunrei s'assit à même le sol.

- Ah, je ne te remercierai jamais assez de me donner ces leçons, fit-elle en tâchant de reprendre sa respiration.

- Bah, ce n'est pas grand chose. Quand tu m'as dis que tu voulais essayer de mieux comprendre Shiryû en prenant des cours d'arts martiaux avec moi, je n'ai pas vu de raison de refuser.

- Merci, cela m'apporte énormément. J'ai l'impression d'être devenue plus proche de lui d'une certaine manière. Moins passive aussi, bien que je ne serais jamais une réelle combattante.

- Ça, je ne te le fais pas dire.

Sa réponse fit naître une expression outrée sur le visage de son amie. Cette dernière fit sourire June et rapidement, les deux jeunes femmes éclatèrent de rire.

- Tu es cruelle, tu aurais au moins pu tenter de me contredire.

- Excuse-moi, je ne sais pas mentir.

L'atmosphère légère se dissipa dès que Shunrei vit les traits d'inquiétude qui étaient venus assombrir le visage de son amie.

- Qu'y a-t-il ?

- J'aimerais te demander quelque chose d'important.

- Bien sûr. De quoi s'agit-il ?

Prenant une brève inspiration, l'Ethiopienne se lança :

- Voilà, est-ce que je pourrais te confier Mei Ling ?

Toujours dissimulée, la fillette qui commençait à avoir des crampes à force de rester dans la même position, étouffa un hoquet de surprise surprise qui se lisait aussi sur le visage de Shunrei.

- Eh bien, oui. Mais pourquoi ? Tu ne t'entends pas avec elle ?

- Non, ce n'est pas ça. C'est juste que … ah, je ne sais pas. En réalité, au cours du repas, j'ai omis de dire que j'ai sauvé Mei Ling d'un homme qui … (Elle frissonna à ce souvenir.) … s'apprêtait à la tuer.

- Quoi ? lâcha la jeune Chinoise dans un souffle.

- Tu sais, je pense que cela faisait longtemps qu'elle était là-bas et je n'ose imaginer ce qu'elle a pu enduré dans ce camp. Je suis persuadée qu'elle y a subi les pires sévices. Tu as vu la coupure sur son visage ? Eh bien, elle en possède plusieurs toutes aussi impressionnantes, un peu partout sur le reste du corps.

- C'est horrible. Je ne pensais pas que …

- C'est pour cela que je souhaiterai qu'elle grandisse dans un cadre heureux. Tu comprends ? Je ne suis pas sûre que la prendre avec moi soit la meilleure des solutions.

- Je comprends. Néanmoins, tu es certaine de vouloir ça ?

Avant que June puisse lui donner une réponse, la petite fille jaillit des hautes herbes et courut vers elle.

- Non, je veux rester avec toi, June ! protesta-t-elle en se cramponnant à elle. Je veux que tu m'apprennes à me battre. Comme ça, je pourrais faire briller mes jambes comme toi et tuer tous les hommes qui voudront me faire du mal.

En dépit du fait que les derniers mots prononcés soient horribles à entendre dans la bouche d'un enfant, ce fut ceux prononcés juste avant qui retinrent l'attention de June.

- Tu veux dire que tu as vu l'aura qui entourait ma jambe ?

Au bord des larmes, la petite fille hocha vivement la tête.

Suis-je bête ! songea-t-elle, en s'administrant une tape sur le front. Elle aurait dû se fier à son instinct lorsqu'il lui avait semblé ressentir fugacement un cosmos latent, à l'intérieur de la masure où s'était trouvé Mei Ling. Elle avait pensé s'être trompée, mais si la fillette était parvenue à voir son énergie, le doute n'était plus permis.

Peut-être que l'entraînement de Chevalier lui permettrait de reconstruire son équilibre mental et d'exorciser ses démons intérieurs en lui donnant de la force. D'un autre côté, ses pulsions haineuses envers les hommes pourraient tout aussi bien la rendre dangereuse. C'était une éventualité qu'elle devait envisager. Un pari en quelque sorte.

- Tu veux vraiment que je sois ton professeur ? Sache qu'il y aura des contraintes et que ce sera très dur.

Spectatrice muette, Shunrei savait parfaitement ce qu'impliquait ces épreuves puisqu'elle avait assisté à la formation de Shiryû. Pourtant, la fillette n'hésita pas une seule seconde avant de répondre.

- Oui.

Effectivement, l'affirmation de l'Ethiopienne sur la difficulté de la tâche qui l'attendait était un peu vide de sens, compte tenu de ce que l'enfant avait vécu.

- Alors, c'est d'accord.

Pour la première fois depuis qu'elle l'avait rencontrée, la jeune femme vit le visage de Mei Ling littéralement rayonner. Et cela n'avait rien d'artificiel.

29 juillet 1990

Irlande, Province du Leinster, Dublin

- Pour quelle raison n'a-t-on pas directement atterri à Belfast ? s'enquit le jeune homme à la forte carrure lorsqu'il sortit de l'aéroport, en compagnie de Saori Kido et de Nachi, tandis qu'une nuée de photographes faisaient crépiter leurs appareils sans relâche.

- Parce que cela aurait pu être risqué à cause des récents attentats qui y ont eu lieu, Ban, lui répondit son compagnon. Je te rappelle que c'est d'ailleurs pour cette raison, que nous accompagnons mademoiselle Kido.

- Chose pour laquelle je vous remercie tous les deux, affirma la jeune femme, qui saluait les personnes venues les accueillir.

Dans les faits, des attentats perpétrés par l'IRA avaient eu lieu en Irlande du Nord quelques jours plus tôt, faisant de nombreuses victimes. Puissante multinationale, la fondation Graad oeuvrait dans des domaines variés tels que la haute technologie ou la médecine, cependant, l'humanitaire faisait également partie de ses priorités, et en tant que contributrice de l'ONU, grâce à ses dons financiers, la jeune directrice avait tenu à se rendre sur place. D'une part pour essayer de trouver une solution à ces conflits en participant aux négociations entreprises par les différentes forces en présence, et d'autre part pour apporter un soutien aux familles des défunts.

De passage au Japon, Ban et Nachi s'étaient rendus au manoir de la famille Kido et avaient alors eu involontairement vent des projets de la jeune femme. En effet, Tastumi, le fidèle majordome qui avait servi feu Mitsumasa Kido, grand-père adoptif de la jeune femme, avait suffisamment tempêté pour qu'elle ne se rende pas en Irlande sans personne pour la protéger lui-même étant dans l'incapacité de le faire en raison d'une jambe cassée. Accaparés à grand renfort de cris dans un débat où aucune partie de voulait céder du terrain, c'était sous la pression de cet homme que les deux demi-frères avaient été désignés pour accompagner Saori mission qu'ils auraient acceptés de toute façon de leur plein gré puisqu'ils étaient chargés de la protection de la déesse en tant que Chevaliers.

Ils avaient alors embarqué depuis le Japon et s'apprêtaient maintenant à monter à bord de la voiture qui avait été mise à leur disposition.

- Qu'est-ce que tu fabriques ? fit Nachi, étonné, après avoir pris place à l'arrière du véhicule.

- Ben, il n'y a pas de chauffeur, alors je prends le volant, répondit Ban.

- Depuis quand est-ce que tu as un permis pour ça ?

Le Chevalier du Petit Lion prit une mine songeuse.

- Cela doit faire à peu près six mois.

- D'accord, alors autre question : sais-tu où l'on va, au moins ?

- A l'hôtel, non ?

- Messieurs, je pense que …, essaya d'intervenir une voix féminine.

- Oui, mais lequel ? continua Nachi sans prêter attention à sa tentative.

- Heu …

- C'est bien ce que je pensais, fit Nachi en se passant un main sur le visage. Tu n'as …

- Messieurs, je serais ravie de pouvoir m'exprimer sur la question, les interrompit la jeune femme en haussant très légèrement le ton. A condition, bien entendu, que vous m'en laissiez l'occasion.

- Oh, excusez-nous, Saori.

- Bon, maintenant que j'ai votre attention, je peux finir ma phrase. J'allais vous dire que j'étais déjà venue ici par le passé, je peux donc nous guider jusqu'à l'hôtel. Ban n'aura qu'à suivre mes instructions.

- Alors, en route, lança ce dernier.

Le conducteur de circonstances tourna la clé pour démarrer, s'amusant à faire ronfler le moteur et ils s'engagèrent dans la circulation.

Une fois qu'ils furent installés, les deux jeunes hommes entamèrent une petite sieste afin de se remettre du décalage horaire qui les avait rendus somnolents. En milieu d'après-midi, ils prirent la décision, encouragée par Saori, de sortir pour découvrir les commerces de la capitale irlandaise. Les quelques heures de tourisme qu'ils passèrent à arpenter les rues de la ville et à découvrir certains monuments, mais aussi les célèbres pubs, leur plurent beaucoup.

Avisant le soleil qui avait entamé sa descente vers le ponant, ils décidèrent d'un commun accord de retourner à l'établissement hôtelier. De plus, la température déjà fraîche durant l'après-midi venait de chuter de quelques précieux degrés supplémentaires, les faisant frissonner dans leurs vêtements légers.

Sur le chemin, l'estomac de Nachi gronda et il eut la subite envie de s'offrir une glace en passant devant une boutique. Il décida donc de s'y arrêter, en conseillant à Ban de ne pas l'attendre pour rentrer.

Le marchand, un homme corpulent au crâne rasé, venait de lui tendre son achat lorsqu'un mouvement furtif à la périphérie de son champ de vision attira son attention. Un enfant entre dix et douze ans venait de passer derrière lui et il tenait dans sa main son portefeuille. Les yeux du Japonais s'agrandirent sous la surprise quand il réalisa qu'on venait de le dévaliser. Un instant plus tard, le garçon s'enfuyait à toutes jambes.

- Hé ! s'écria Nachi. Le petit …

Durant un court laps de temps, sa glace dans une main et des pièces de monnaie dans l'autre, il ne sut que faire. Il tendit finalement le tout au vendeur.

- Gardez-moi ça, s'il vous plaît, je reviens sous peu, fit-il l'index pointé sur l'homme, alors qu'il commençait à s'élancer à la poursuite du petit voleur.

Il n'y a pas à dire, il est rapide, reconnut le Chevalier de Bronze, tandis qu'il slalomait entre les passants. De par son entraînement, il arrivait à suivre le rythme, cependant, il était sur le point de le perdre de vue. Le pickpocket était plus fuyant qu'une anguille.

Au détour d'une ruelle où peu de piétons se promenaient, Nachi généra une faible décharge de cosmos dans sa main et la propulsa en direction des genoux du voleur pour le faire trébucher. A sa stupéfaction, le garçon fit un petit bond en avant, qui lui permit d'éviter l'attaque.

- C'est pas vrai, pesta-t-il, déconcerté.

Le gamin n'avait même pas tourné la tête, alors comment avait-il pu savoir, avec précision, qu'un projectile visait ses jambes ? Un coup de chance ? Peut-être. En tout cas, il ne manquerait pas de lui poser la question quand il l'aurait attrapé.

S'engageant dans une allée située derrière un pub, Nachi envoya une nouvelle salve dans une pile de caisses afin de barrer la route à l'enfant, en la faisant s'effondrer. Ce dernier tourna brusquement la tête, un peu avant que le tir ne déclenche la future avalanche et accéléra d'un coup sa course, comme s'il avait deviné ce qui allait se produire. Finalement, ce fut son poursuivant qui se retrouva bloqué par la barricade de bois et de plastique. Un juron s'échappa de ses lèvres et le pickpocket y répondit par un rire moqueur.

- Attends que je t'attrape, sale gosse, ça va te coûter cher ! tempêta Nachi, en passant tant que bien que mal par-dessus l'obstacle qu'il avait lui-même érigé.

Le Japonais déboucha en trombe dans la rue suivante et eut juste le temps d'apercevoir la crinière de feu du voleur disparaître dans celle d'en face. Traversant la voie réservée aux automobiles, Nachi emprunta le même itinéraire et se retrouva face à un officier de police, qui ne semblait pas l'avoir remarqué. Ce dernier était solidement charpenté et avait soulevé le gamin pour le plaquer violemment contre le mur de briques. Le choc créa une plaie sur la tempe droite du garçon, qui se mit à saigner.

- Salut, Gearóid ! s'exclama-t-il avec un air de triomphe malsain sur le visage. Je te tiens enfin ! Pris sur le fait !

- Je ne vois pas de quoi vous vous parlez, « monsieur l'agent », répondit le garçon avec une attitude bravache. Je n'ai rien volé.

- Sale tinker ! rugit-il en lui arrachant le portefeuille. Je ne supporte pas ceux de ton espèce, toujours à mentir, à mendier ou à dérober. Vous n'êtes que des parasites ! Aussi, j'espère que ce que qui va t'arriver servira de leçon à tout ceux de ton engeance !

En ayant assez entendu, et surtout appréhendant ce qui allait suivre, Nachi s'avança davantage. Apparaissant aux yeux de l'homme des forces de l'ordre, il fit comme s'il venait d'arriver.

- Excusez-moi, « monsieur l'agent », mais … comment dire … c'est moi qui lui ai donné ce portefeuille.

Suite à cet étrange aveu, l'étonnement se lut sur le visage de l'homme, mais aussi sur celui de l'enfant.

- Alors … si vous pouviez les laisser tranquilles, mon portefeuille et lui.

De la colère monta dans les yeux bleus de l'officier.

- T'es un touriste, c'est ça ? Ecoute, tu n'as pas l'air de comprendre …

- Non, non, je lui ai bien donné, renchérit-t-il en posant une main sur le bras de l'homme. Alors, vous pouvez le lâcher, s'il vous plaît.

Le ton était amical mais ferme, à l'instar de la poigne du jeune homme.

Comprenant qu'il ne parviendrait pas à ses fins sans y perdre quelques plumes, l'agent de police laissa tomber l'enfant par terre et lui lança le portefeuille. Ensuite, il s'en alla en maugréant et disparut bientôt de la vue du Japonais.

Le Chevalier de Bronze aida le jeune garçon à se relever. Celui-ci essuya le sang sur sa tempe du dos de la main. Il devait avoir tout au plus onze ans, peut-être douze, et arborait une tignasse de cheveux roux où se perdait deux ou trois tresses. Ses yeux avaient l'éclat vert des feuilles au printemps qu'un rayon de soleil aurait mouchetées de paillettes dorées.

- Je m'appelle Nachi. Toi, c'est Gearóid, c'est ça ?

- Je suppose que je dois vous dire merci, lâcha-t-il avec un accent prononcé.

- Ça serait un bon début. Ensuite, tu pourrais me rendre mon bien.

L'enfant lui tendit l'ouvrage de cuir et marmonna quelques mots de remerciement.

- Ça va ta tête ?

- Ouais, je survivrai.

- Dis donc, ça n'avait pas l'air d'être le grand amour entre toi et ce policier. Qu'est-ce qui peut valoir une telle inimitié ?

- A part que je fauche quelques portefeuilles de temps en temps et qu'il n'était jamais arrivé à me mettre la main dessus jusque là ? Rien. Ah si ! Parce que je fais partie des Lucht Siúil.

- Désolé, je ne parle pas parfaitement anglais. Qu'est-ce que ça signifie ?

- C'est normal que cela ne vous dise rien, c'est du gaélique. Ça veut dire « le peuple marchant ». C'est ainsi que nous nous appelons. Mais pour les autres, nous sommes des gitans, des tinkers et j'en passe et des meilleures. En fait, que des termes rabaissant. Tout ça parce qu'on est un peu différent.

- Les préjugés ont la vie dure partout, tu sais. Néanmoins, dans ton cas, ce n'est pas tout à fait faux, dit Nachi en réprimant difficilement un sourire.

Le garçon regarda le jeune homme avec dureté, puis finit par sourire à son tour.

- Je veux bien vous l'accorder, concéda-t-il.

- Allez, viens, je t'offre une glace.

- Vous vous fichez de moi ? demanda l'enfant sidéré.

- Non. Et on devrait se dépêcher avant que la boutique ne ferme.

Le marchand fut étonné de voir revenir son client étranger, qui plus est accompagné par celui qui semblait lui avoir volé son portefeuille. Il était sur le point de fermer boutique, mais accepta tout de même de les servir, en précisant au Japonais que ce n'était pas la peine qu'il le rétribue pour sa part, puisqu'il l'avait déjà fait.

Afin de consommer leurs friandises en toute tranquillité, ils allèrent s'asseoir sur un banc un peu plus loin.

- Pourquoi est-ce que vous me fixez de cette façon ? demanda l'enfant après un moment passé à être observé par Nachi.

- Tout à l'heure, quand je te poursuivais, comment as-tu su que j'avais lancé quelque chose ?

La question provoqua un froncement de sourcils chez Gearóid.

- C'était bien la première fois que ça me faisait ça. Etrangement, j'ai … senti que quelque chose se rapprochait de moi, c'est tout.

- Hum … Est-ce que tu es attaché à cet endroit ? A cette vie ?

- De quoi est-ce que vous me parlez tout à coup ?

- Si je te dis que je peux te faire avoir une vie différente dans un lieu différent. Une vie qui ne t'obligera plus à voler et à être poursuivi par la police. Qu'en penserais-tu ?

- Qu'est-ce qui vous fait croire que cette existence-là ne me plaît pas ?

- Gearóid, au plus profond de toi, tu sais très bien que ce que tu viens de me dire sonne faux. Toutefois, je peux comprendre que tu ne veuilles pas abandonner ta famille ou tes amis.

- Ma famille est morte depuis longtemps. J'ai dû me débrouiller seul très tôt. Quant à mes rapports avec les autres, ils sont … normaux donc pas vraiment essentiels pour moi.

Un petit silence s'installa.

- Pour en revenir à votre proposition, qu'est-ce que ça me rapporte ?

- Toi au moins, tu ne perds pas le nord ! Mais pour te répondre franchement : rien.

- Ah ben, ça promet ! Mais maintenant que je suis là, vous pouvez être sûr que ça va changer !

- Je n'en doute pas un seul instant, fit Nachi en s'esclaffant. En tout cas, il te faudra réussir les épreuves pour ça. Si tu y parviens, tu participeras au maintien de la paix universelle et tu pourras réaliser des choses impossibles pour la grande majorité des êtres humains.

- Comme quoi ?

Des souvenirs de sa formation affluèrent depuis la mémoire de Nachi, le faisant inconsciemment sourire.

- Tu découvriras que tu peux courir plus vite que le vent. Que tu es capable d'entrouvrir le sol d'un seul coup de pied ou bien déchirer le ciel d'un seul coup de poing, fit-il en mimant les gestes. Bien sûr, cela demande de la rigueur et de l'entraînement, beaucoup d'entraînement, mais pour être honnête avec toi, ça en vaut la peine. Après, obtenir de l'argent deviendra la moindre de tes préoccupations.

Gearóid ne l'avait de toute façon plus écouté, à partir du moment où il avait évoqué les formidables capacités qu'il pouvait acquérir. Cela lui rappela les histoires que sa grand-mère lui contait sur les dieux et les héros irlandais, quand il était tout petit. Des récits empreints de magie et d'exploits fabuleux.

- Vous avez parlé du maintien de la paix, ça veut donc dire qu'il faudra se battre contre ceux qui s'y opposent ?

- C'est effectivement une possibilité, admit Nachi.

- Ça a tout de même l'air amusant. Quand est-ce qu'on part ?

- Holà mon jeune ami, d'abord je vais te présenter à une personne très importante. Ensuite, étant donné que j'ai quelque chose à faire ici, on ne partira que dans une semaine environ, si tout se passe bien.

- Et où se trouve cette personne très importante ?

- A quelques rues d'ici, dans un grand hôtel. Viens, je vais t'y conduire.

- Génial ! Je ne suis jamais entré dans un hôtel de luxe. J'aurais droit à une chambre ?

- On verra, s'amusa le Chevalier de Bronze.

7 décembre 1990

Norvège, Asgard, Province du Nord

Au-dehors, le blizzard soufflait avec une violence redoublée comme s'il essayait de recouvrir la totalité du paysage d'un linceul blanc et froid. Le vent chargé de particules de glace s'engouffrait en sifflant dans la caverne, déposant au passage de la neige à l'intérieur.

Les ossements épars ainsi que ce qui restait des golems gardiens était couvert de givre. Au-delà de la salle aux piliers, la neige et le gel n'avaient plus aucune emprise. Néanmoins, le froid qui y régnait transperçait la chair et les os aussi aisément, si ce n'était plus, qu'à l'extérieur. L'endroit était désert. Pourtant, une sorte de tension pouvait se faire sentir dans l'air ambiant et la lueur spectrale des torches faisait danser les ombres de manière inquiétante.

L'homme emmitouflé dans une cape de fourrure, dont les longs poils étaient chargés de glace, descendit les marches qui le mèneraient bien loin sous la surface de la terre. Et plus il descendait et plus le sentiment de malaise se faisait oppressant. Le pont de pierre passé, il accéda à la caverne où se trouvait Loki.

Le Changeur de Formes était assis sur son trône, son poing droit soutenant sa tête. En voyant arriver l'homme, l'être divin aux traits enfantins abandonna sa position en faisant cliqueter ses chaînes et ses lèvres s'ourlèrent en un petit sourire.

Face à lui, l'inconnu rabattit sa capuche et s'inclina brièvement. C'était un homme avoisinant la cinquantaine dont les cheveux et la barbe étaient poivre et sel. Arborant l'aspect classique du guerrier, ce qui frappait le plus chez lui, c'était son visage buriné et ses bras musculeux ornés de cicatrices récoltées au cours d'une vie tumultueuse. Et malgré son vécu, il avait toujours du mal à s'habituer à l'apparence juvénile du dieu qu'il servait.

- Ah, Holdyrr, le premier de mes Fléaux, fit-il avec une voix particulièrement mielleuse que trahissait un regard pénétrant. J'attendais ta venue avec impatience. Il faut dire qu'il n'y a guère de distractions ici bas. (Il encouragea le nouveau venu à parler d'un signe de la main.) Alors, quelles nouvelles m'apportes-tu depuis la surface ?

Ce dernier se racla la gorge avant de répondre. Non pas qu'il craignait d'avoir une voix légèrement enrouée, mais plutôt parce qu'il faisait toujours ça avant de parler en présence du dieu. De façon à bien prendre le soin de choisir ses mots.

- Seigneur Loki, vos exigences se déroulent correctement, cependant, nous rencontrons quelques difficultés en ce qui concerne l'extraction du minerai nécessaire à la fabrication de l'équipement des troupes.

- Y aurait-il eu une nouvelle dissension à déplorer parmi les travailleurs ? demanda le dieu scandinave en laissant courir négligemment un doigt le long de son cou.

D'autres que le Fléau d'Utgard auraient pris ce geste pour quelque chose de banal, mais pour celui qui avait appris à déchiffrer la gestuelle de l'être divin, cela pouvait tout aussi bien signifier une gorge tranchée. La première révolte avait coûté sa tête à son prédécesseur, car au contraire d'Holdyrr, ce dernier n'avait pas eu la chance de faire partie des Fléaux. Ce qui faisait que le vieux guerrier se voyait un tout petit peu moins facilement remplaçable que son ancien partenaire.

- Non, la dernière qui a eu lieu a été si sévèrement réprimée, qu'elle a dissuadé tous ceux qui auraient pu y songer à nouveau. En réalité, le problème vient du fait que le minerai est dur à trouver. Les ouvriers sont durs à la tâche, mais les quantités extraites sont insuffisantes pour faire fonctionner les forges comme elles le devraient.

- Hum …

Le Mage des Mensonges se mit à se tapoter la joue, tandis qu'il semblait réfléchir.

- Dans ce cas, engage d'autres volontaires en t'assurant de ne pas éveiller l'intérêt de la souveraine d'Asgard. Ne les recrute que dans des villages isolés.

- Il en sera fait ainsi, seigneur Loki. Mais ne pourrait-on pas tenter de récupérer une des anciennes mines des Nains ? Peut-être sont-elles encore exploitables.

L'enfant qui caressait l'une de ses canines étrangement grande, se mit à glousser.

- Holdyrr, as-tu jamais entendu dire que le peuple de la Terre ait pu renoncé à certaines de ses possessions ?

- Non, mais ils se sont tous éteints, alors j'ai pensé que …

- Les Nains n'ont pas disparu, loin de là, l'interrompit le dieu. Ils sont juste bien moins nombreux et se cachent dans leurs forteresses souterraines, toujours à exploiter les richesses du sol.

- Alors avec l'aide de quelques hommes, je n'aurais aucun mal à les déloger.

Le dieu secoua lentement la tête de droite à gauche face à cette réplique.

- Les Nains ne sont pas stupides. Ils se rendront compte qu'ils ont perdu le contact avec certains des leurs. Ils voudront découvrir la raison de cette perte.

- Et si …

- Holdyrr, ça suffit.

Il n'avait pas haussé le ton, conservant le timbre doux d'un enfant. Pourtant, des frissons parcoururent l'échine du guerrier lorsque la divinité le couva du regard. Durant l'espace d'un instant, ce dernier y vit se refléter l'image de sa propre mort. Il déglutit difficilement.

- Revenons-en aux nouvelles, veux-tu.

- Bien, seigneur Loki.

- Qu'en est-il de la formation des troupes ?

- Après quelques tests, je les ai scindés en deux groupes. Dans le premier, la plupart des recrues n'ont qu'une expérience limitée, mais ils vont travailler dur pour évoluer. Pour les autres, il ne leur manque qu'un peu de discipline. A l'intérieur du second groupe, j'ai mis ceux qui possédaient un cosmos latent. Certains ne donneront rien de bon, si ce n'est des êtres physiquement supérieurs à un être humain normal. En revanche, deux d'entre eux ont un grand potentiel.

- Suffisamment pour devenir des Fléaux ?

- Sans aucun doute.

- Parfait. J'aurais besoin d'une armée bien entraînée quand le temps sera venu de mettre à bas la capitale. (Une lueur malicieuse passa dans ses yeux.) A ce propos, tu auras bientôt du renfort en la personne de mages des runes.

Holdyrr fronça les sourcils. Des mages des runes ? La réputation de ces êtres était des plus sombres, de même que leurs pratiques. D'après ce qu'il avait entendu dire, leurs sortilèges n'étaient pas des plus puissants, aussi ils se servaient des écritures sacrées afin d'amplifier leurs pouvoirs. Elles leur servaient également à insuffler de la magie à un objet.

- Ils vont travailler à la création de certains atouts, acheva le Mage des Mensonges avec un sourire énigmatique.

- Merci, seigneur Loki. Je suis certain qu'ils se révéleront très … utiles, admit finalement le cinquantenaire.

- C'est aussi mon avis. (Il marqua une pause.) Est-ce tout ce que tu as à me signaler, Holdyrr ? Tu n'as rencontré aucun problème avec des guerriers qui se seraient trouvés au mauvais endroit au mauvais moment ?

L'être divin sourit en posant cette question. Toutefois, pour le vieux guerrier, ce dernier aurait tout aussi bien pu arborer une gueule garnie de crocs, que cela n'aurait pas été moins oppressant.

- Non, aucun. Nous veillons à rester le plus discret possible.

- Bien. Continue comme ça.

Le Fléau salua le dieu et s'en fut en direction du chemin par lequel il était venu.

Sitôt qu'il ne ressentit plus la présence du guerrier, le Changeur de Formes ferma les yeux et entra dans un état de transe. Bientôt, une silhouette éthérée arborant les traits du dieu scandinave, se détacha de son enveloppe de chair et de sang et s'éleva jusqu'à la voûte de la caverne. Le voyageur astral passa au travers de la paroi, franchissant plusieurs mètres de roche. Il déboucha à l'extérieur de la montagne. Le vent n'ayant aucune prise sur la forme spectrale, il n'eut pas de difficultés à stabiliser son corps dans les airs.

Cette capacité de déplacement était relativement nouvelle pour Loki. Certes, il avait eu de nombreux siècles pour la développer, cependant, les runes apposées à divers endroits de sa prison, l'avait empêché d'en user ailleurs qu'à l'intérieur. Aussi, dès que les envoyés de Susanoo avaient détruit les gardiens, il avait pu travailler à l'érosion des autres systèmes de défense jusqu'à ce qu'il puisse finalement s'échapper. Libre d'un point de vue énergétique, il avait alors parcouru les vastes étendues d'Asgard, notant les changements et les évolutions que le monde avait connu depuis son enchaînement. De son point d'observation, il regarda Holdyrr récupérer le cheval qu'il avait laissé attaché à l'abri, dans un bois tout proche. Celui-ci eut l'air de pousser un soupir muet avant d'enfourcher sa monture et de partir. Le soulagement évident que son Fléau avait montré fit plaisir au Changeur de Formes. Il aimait par-dessus tout inspirer ce sentiment d'oppression, proche de la suffocation, aux mortels.

Sous cette forme, il ne pouvait pas agir sur son environnement, seulement voir et écouter. Toutefois, il pouvait interagir avec les personnes susceptibles d'être influençables, même si cela n'était possible que durant leur sommeil. Toutes celles qui nourrissaient des rancunes, de la colère pouvaient entendre la voix du Mage des Mensonges. L'ascendant était mineur, mais c'était suffisant pour pousser un individu à en trahir un autre, divulguer des informations, autant de choses qui servaient Loki. Dernièrement, il s'était servi de ce pouvoir pour détourner l'attention des hommes, qui avaient l'habitude de patrouiller dans les zones où oeuvraient ses séides. Et il continuerait ainsi jusqu'à ce que le fait d'être vu ne représente plus un problème.

Ce type de déplacement étant contraignant, même pour une divinité, il ne prolongea pas cet état plus que nécessaire. Réintégrant son enveloppe charnelle, il établit qu'il réutiliserait sa capacité d'ici à quelques jours afin de continuer son travail de sape sur le territoire asgardien. Il avait dans l'idée de favoriser la contrebande de fournitures militaires. Les marchands ne se rappelleraient aucunement de ce qui les avait incités à vendre des armes à des inconnus, si jamais ils venaient à être interrogés.

Mais pour l'heure, il se mit à réfléchir aux informations que son Fléau lui avait rapportées. Ses troupes n'étaient qu'à un niveau balbutiant et il faudrait plusieurs années avant d'obtenir une armée digne de ce nom. Toutefois, il pouvait compter sur l'entraînement rude dispensé par Holdyrr, ainsi que sur l'action des mages des runes pour parfaire cet état de faits. Equivalente en quelque sorte au cosmos – quoique bien moins puissante –, leur magie offrait quelques possibilités supplémentaires et c'était sur celles-ci qu'il comptait. Ennuyeux, les problèmes miniers n'en étaient pas pour autant insurmontables. De plus, à la vue des directives qu'il avait données à son homme de main, la question serait résolue sous peu. De toute façon, il avait plus d'un tour dans son sac pour améliorer sa situation. Grâce à l'aide du dieu Susanoo, il ne lui restait plus qu'à attendre le moment propice où il pourrait apporter l'anarchie à Asgard et être enfin libéré de ses chaînes.

En échange, il aurait simplement à fournir à son homologue japonais ce qu'il demandait. Seulement, ce dernier ne se rendait apparemment pas compte de la direction que ce chemin lui faisait prendre. Loki ne savait pas quelle illusion miroitait devant les yeux du dieu nippon, mais pour sa part, il avait parfaitement compris de quoi il retournait dès qu'il était entré en contact avec l'orbe. Et ce n'était pas pour lui déplaire.

Selkie :

Créature imaginaire issue principalement du folklore des îles Shetland. Elle y est décrite comme une superbe jeune fille (ou assez exceptionnellement comme un beau jeune homme) qui revêt une peau de phoque, à la manière de certains loups-garous, dans le but de se changer en cet animal marin et de plonger dans la mer. Une fois sortie de l'eau, ce qu'elle fait toujours la nuit, et le plus souvent durant celle de la Saint-Jean, elle quitte sa peau et danse à la lueur de la lune. Si un homme découvre alors son accessoire ensorcelé et le dérobe, la selkie devra lui obéir tant qu'elle ne l'aura pas retrouvé.

Tinker :

Les Travellers ou Lucht Siúil en gaélique (littéralement, "le peuple marchant") sont une minorité ethnique irlandaise (présents aussi au Royaume-Uni et aux États-Unis) nomade, connue également sous le nom de Tinkers, « rétameurs », de l'anglais tin (étain), à cause de leur artisanat traditionnel. Ils sont souvent victimes d'ostracisme, en particulier à cause des problèmes causés à la police, de leur mauvaise réputation et de leurs rapports difficiles aux autorités. Ils sont souvent accusés de vol, d'agressions. En anglais, les Travellers ont beaucoup de surnoms péjoratifs, en particulier celui de « gitan ».

Utgard :

Dans la mythologie nordique, Utgard, « le lieu extérieur », est l'énorme forteresse des géants à Jötunheim. Cette citadelle était faite de blocs de neige et de glaçons scintillants. Le maître des lieux se nomme Utgargloki (= Loki de l'enceinte extérieure). Le nom de ce roi est une référence directe à Loki.