Je laisse mes affaires dans le casier prévu à cet effet – mon nom et mon prénom sont indiqués sur une étiquette collée sur la porte. Celle-ci grince et claque lorsque je la referme, puis j'attache correctement mon cadenas. J'enfile ma veste sans manche noire et m'habille des couleurs de la Fnac – le nom de l'enseigne y est indiqué en grosses lettres jaunes dans la longueur sur le pan droit ainsi qu'entre mes omoplates. Dessous figure une devise du magasin. Aucun risque de me confondre avec la clientèle. Je la lisse plusieurs fois car elle s'est froissée dans mon sac-à-dos. Je dois paraitre impeccable. Mes collègues s'en soucient-ils autant ? La porte de la salle du personnel s'ouvre et se referme rapidement.
—Salut, Byleth !
—Salut, Dorothea. T'es déjà là ?
—Je suis arrivée il y a une quinzaine de minutes.
Je travaille à la Fnac depuis deux ans environ. A l'instar de Dorothea, je suis une employée polyvalente, principalement rattachée au rayon livres, mais il m'arrive aussi de travailler au rayon jeux-vidéos, informatique, et à la caisse. J'aime moins la caisse, mais l'automatisme des gestes demande parfois moins d'investissement social. D'après le planning, je suis en rayon toute la journée jusqu'à la fermeture, suite à quoi j'effectuerai un peu de rangement dans le désordre semé par les clients indécis, curieux, les deux parfois, ou bien par ceux qui ne se soucient tout simplement pas du travail engendré quand ils reposent un livre à plusieurs étagères de son emplacement initial.
—Et le nouveau, comment il s'en sort ? elle me demande ensuite en réajustant ses boucles chocolat par-dessus ses épaules.
—Ca va, il prend à cœur de faire correctement son travail. C'est loin d'être un boulet comme je le pensais de prime à bord.
—C'est ce que tu penses de tous les nouveaux, Byleth.
Parce qu'on était souvent en sous-effectifs, avant les grèves de 2022 et parce que suite à cela, l'enseigne a embauché. Elle a aussi augmenté les salaires. Pas assez. Mais il fallait voir le profil de certains candidats, de candidats retenus, de candidats retenus pas très sûrs d'eux et pour certains peu compétents. Quand ils l'étaient un peu déjà.
— Ôte-moi d'un doute, c'est aussi ce que tu as pensé de moi quand je suis arrivée ?
J'ai pensé beaucoup de choses, je songe. Je choisis mes mots avec soin même si je n'en ai pas la nécessité puisque rien de ce que je m'apprête à dire n'est blessant ou vexant. Pas selon moi. Mais selon certaines personnes, selon Dorothea aussi, je m'exprime parfois avec une brutalité ciselante.
—Bien-sûr que non. Sinon le chef ne t'aurait pas gardée. Tu connais assez Claude désormais pour savoir que derrière l'air qu'il se donne de tout prendre à la légère, il aime le travail bien fait. Et puis, tu connaissais le milieu de la vente, contrairement à beaucoup d'autres profils. Certains ignorent ce qu'est la TVA.
—Les livres ne se vendent pas toujours avec la même facilité qu'une robe ou bien un maillot-de-bain, mais j'apprécie le compliment !
Une évidence. Il suffit de lâcher quelque chose comme « Cet appareil met vos formes en valeur, vous êtes sublime ! A tomber ! » pour encaisser du fric alors qu'il est bien moins aisé de vendre un livre à sa seule couverture. On dit pourtant qu'il ne faut pas s'y arrêter, mais c'est ce que tout le monde fait quand même. Je le fais parfois (et je le regrette par moment).
—Le nouveau est avec toi cet après-midi.
—Je vais lui expliquer le fonctionnement des caisses avant qu'il ne termine sa journée.
—Tu vas t'en sortir ? Le vendredi, c'est jour d'affluence en magasin.
Les caisses, c'est compliqué quand on en a jamais vues une. De l'autre côté de la caisse, bien-sûr. Ce qui est le cas pour à peu près tout le monde. Sauf pour Dorothea qui travaillait dans le prêt-à-porter, place d'Opéra, avant de rejoindre l'équipe. J'ai mis pas mal de temps moi-même à dompter la machine mais je suis parfaitement rodée maintenant. Des gestes mécaniques, et un peu de calculs mentaux pour rendre la monnaie.
—T'en fais pas. Il a à cœur d'apprendre, et de bien faire, comme tu l'as si bien dit.
—Okay. Mais hésite pas à lui faire remarquer s'il discute trop longuement avec les clients. Surtout avec les vieux, tu sais comment ils sont, ils commencent par une anecdote et toute leur vie y passe. Après, ça congestionne jusqu'au hall et ça désengorge pas avant une heure. Et les clients se plaignent, et quand ils se plaignent, Claude n'est vraiment pas content.
—Claude est le premier à commencer par une anecdote avant de finir par nous raconter en détail sa soirée avec son dernier plan en date.
—Pas avec les clients.
Juste avec ses employés, je pense fort dans ma tête sans avoir à le préciser avant d'avoir une pensée supplémentaire : et ce sont ses plans culs.
C'est l'heure de commencer le boulot alors Dorothea et moi sortons de la petite pièce puis traversons celle plus grande dans laquelle tout le monde prend généralement sa pause. Combien de membre du personnel peut-elle contenir ? Beaucoup. Je tapote la poche arrière de mon jean pour m'assurer que mon téléphone pro est à sa place – j'ai laissé l'autre dans mon casier. Tout est okay. On prend la direction de mon rayon dans le dédale que représente le magasin, particulièrement quand il y a du monde. J'aperçois le petit nouveau avec une BD dans les mains, qui explique certainement à une adolescente ce dont parle le livre parut en début de mois dans toutes les librairies. Il n'est pas difficile à reconnaitre avec ses épis argentés coiffés à la Justin Bieber de 2010.
—Le Nouveau est là-bas, je te dis à plus tard.
—On pourrait peut-être l'appeler par son prénom, tu ne crois pas ? me reprend la brune sourire aux lèvres.
—Tu es la première à l'avoir appelé comme ça je te signale.
—C'est car je ne suis même pas certaine que tu te souviennes de son nom !
—Il s'appelle Ashe. Ashe Duran. Il a dix-huit ans mais la pilosité faciale d'un écolier. Il est timide mais c'est une vraie pipelette, et il s'émerveille sur le traintrain quotidien des clients.
—Bravo ! Tu as bien révisé ! Au moins, aucun client ne laissera un avis négatif sur Google parce que nos vendeurs sont aigris !
—Mais parce que le temps d'attente en caisse ou pour avoir un renseignement est long, si !
J'en ai laissé un de ce même genre après une commande au Burger King. Une fois validée, on m'avait annoncée qu'il n'y avait plus de salade. Qui remplace sa salade par double-portion de frites ? Une belle brochette de bras-cassés.
—Tu sais ce qu'on dit, que le client est roi !
Je soupire car Dorothea a raison, hélas. Si la plupart des clients restent supportables, il arrive de tomber sur de sérieux abrutis. Envoyer le nouveau et son sourire naïf pourrait peut-être, le cas échéant, les calmer mais ce serait faire de lui la première ligne de défense. L'envoyer au casse-pipe, comme dirait mon vieux paternel. Je fais un signe de la main à la brune quand elle se retourne après s'être éloignée, occupe-toi bien de la chair à canon, je me répète amusée une seconde, puis pars vaquer à mes propres tâches.
Je range quelques livres sur mon passage entre les très nombreuses tables et étagères recouvertes (certaines sont poussiéreuses), renseigne plusieurs individus – de nombreux individus – vérifie une première fois les stocks, une seconde, avant d'orienter un couple après une demande assez curieuse. Je leur précise que ce qu'ils cherchent se trouve davantage sur internet ou bien dans un magasin adapté que chez nous – nous accueillons un public large et de tout âge – mais leur propose néanmoins quelques alternatives littéraires intéressantes – qui pourraient l'être. Si l'homme semble déçu, la femme – d'une quarantaine d'année comme son mari ou amant – porte un œil attentif aux couvertures des différents bouquins rangés dans une section réservée aux adultes. J'y ai surpris une fois deux adolescents qui tentaient de retirer le blister d'un roman plus qu'érotique, une narration trop simple néanmoins efficace, mais ils avaient pris la fuite avant même que je ne leur demande ce qu'ils faisaient ici. Des anecdotes difficiles à imaginer le premier jour où j'ai enfilé ma veste logotée « FNAC » verticalement il y a deux ans déjà. Après cette aventure, je prends enfin ma pause : il est seize heures, et m'affale sur un énorme pouf avec un expresso. C'est confortable. Dorothea et moi papotons de ses activités de la veille : son jour de repos, après avoir salué Ashe Le Nouveau pour qui la journée est finie. Je lâche un soulagement : il n'a pas bloqué la caisse.
Puis on reprend le taff.
