Harry devait admettre qu'il avait passé ces derniers jours à attendre les lettres de Drago. Même ses collègues avaient fini par le remarquer et lui faire des insinuations moqueuses et amicales sur la copine qu'il avait et dont il attendait si impatiemment les mots. Harry avait laissé dire, mal à l'aise et agacé. Il ne pouvait certainement pas leur répondre qu'il discutait avec Drago Malefoy. D'ailleurs, lui-même ne comprenait pas vraiment pourquoi ça lui plaisait autant. Peut-être parce que cela rompait la monotonie de sa vie ? Il y avait surement plus que ça. Au fil de leurs lettres, ils s'étaient dit des choses qu'ils ne se seraient jamais dites en face et qu'ils n'avaient même jamais confiées à personne. C'était plus facile par écrit, les mots venaient tout seuls.

Harry était d'accord avec Drago, ils n'auraient jamais pu devenir amis à Poudlard. Ils étaient bien trop différents et Drago était bien trop méchant. Ils étaient dans des camps opposés et ils ne partageaient rien. Aujourd'hui cependant, les choses avaient changé. Ils étaient dans le même camp, ou presque. Ils avaient parlé des Moldus dans certaines lettres, Harry avait abordé le sujet. Drago avait répondu qu'il en avait assez d'entendre parler de ça. L'obsession de ses parents et de Voldemort pour les Moldus l'avait désertée. Il ne demandait qu'à vivre en paix. Après tout, ce n'étaient pas les Moldus qui l'avaient forcé à tuer, torturer et écarter les jambes. Ce n'étaient pas les Moldus qui l'avaient insulté, meurtri et brisé. Les sorciers s'en étaient chargés. Alors non, il ne les détestait plus, il s'en fichait et leur souhaitait de vivre tranquillement leur vie de leur côté, tandis qu'il vivait la sienne. Harry avait été rassuré. Dans les mots de Drago, dans ses lettres, il ne sentait plus de haine et de méchanceté comme avant. Il ne serait sans doute jamais une personne très altruiste et pleine de bonté mais Harry ne lui en demandait pas autant. De toute façon, il n'était pas toujours lui-même bon et altruiste.

Il avait fini par inviter Drago chez lui, parce qu'ils se parlaient par lettres depuis des jours et qu'il commençait à trouver cela étrange de ne pas se voir. Finalement, à cause d'une tâche que Harry dut faire au dernier moment, le verre qu'ils devaient prendre se changea en dîner et Drago sonna chez Harry vers sept heures du soir. Ils se saluèrent un peu maladroitement, pas vraiment à l'aise ni l'un ni l'autre. Ce n'était pas pareil de se retrouver face à face. Etaient-ils amis maintenant ? Sans doute. Ils se détendirent en bavardant de la dernière enquête de Harry et du travail de Drago. Harry servit un petit verre pour l'apéritif pendant que Kreattur terminait de préparer le repas. Drago prit son verre en remerciant et se promena dans le vaste salon pour examiner les lieux d'un peu plus près. La dernière fois, il n'avait fait attention à rien.

Il s'arrêta devant la grande tapisserie accrochée au mur et se pencha pour l'observer. Il eut une exclamation de stupeur et éclata d'un rire surpris.

- Tu as une tapisserie avec mon visage et mon nom dans ton salon ! S'exclama-t-il.

Il ne savait pas s'il devait trouver cela drôle ou perturbant. Harry secoua la tête, un peu gêné.

- J'ai essayé de l'enlever, je n'ai pas réussi. Je comptais faire venir des spécialistes mais j'ai oublié et avec mon travail, j'ai eu d'autres choses à penser.

Drago se tourna vers lui, l'air ravi.

- Tu as le droit de vouloir me garder dans ton salon, dit-il de sa voix trainante et moqueuse.

Harry ne rentra pas dans son jeu, il était désormais trop fatigué pour ça. Il se contenta de hausser les épaules.

- A la limite, ce n'est pas toi qui me déranges le plus. J'avoue en revanche que je me passerais bien de voir Bellatrix.

Le sourire de Drago disparut et il regagna le canapé. Ils parlèrent un peu de la maison et de Sirius puis ils passèrent à table. Quand il s'assit, Drago sut qu'il ne pourrait jamais empoisonner le verre de Harry, il se ferait prendre tout de suite. Ils étaient assis trop loin l'un de l'autre et l'elfe de maison rôdait autour d'eux. Il abandonna donc l'idée pour le moment et apprécia le repas. Ils faisaient des efforts évidents pour ne pas parler de Kyle Long. Harry s'était juré de ne pas aborder le sujet, il se doutait que Drago n'avait pas forcément envie de ressasser cette horreur en permanence. Ils en vinrent à parler de Quidditch. Drago suivait les résultats du championnat et ils débattirent un instant sur leurs pronostics. Harry était allé voir de nombreux matchs depuis la fin de la guerre, c'était la seule chose qui l'animait encore un peu.

- Je n'ai vu qu'un seul match, avoua Drago.

- Ah bon ? s'étonna Harry. Tu adores le Quidditch pourtant !

Drago eut l'air mal à l'aise et Harry sentit qu'ils avaient touché un point sensible.

- Kyle Long ne voulait pas me donner de l'argent pour ça, dit Drago en baissant la tête. Il disait que c'était du gaspillage et que j'avais certainement mieux à faire.

La seule fois où Kyle avait accepté de débloquer l'argent pour qu'il s'achète une place, c'était quand Drago le lui avait demandé à la fin d'une de leurs soirées. Kyle se rhabillait, content et satisfait pendant que Drago, à genoux sur le lit, le regardait faire en silence.

- S'il vous plait, Mr Long, avait-il osé dire après de longues minutes d'hésitation. Les Chauves-Souris de Fichucastel jouent samedi prochain. C'est mon club préféré. J'aimerais aller voir le match.

Kyle avait boutonné sa chemise lentement, pour le faire attendre, faisant semblant de réfléchir.

- Très bien, avait-il cédé. J'accepte pour cette fois, parce que tu as été un bon garçon ce soir. Les bons garçons doivent être récompensés.

- Merci, Mr Long.

Drago était allé voir le match et la phrase de Kyle avait résonné à ses oreilles pendant toute la partie. Il avait été un bon garçon, il avait laissé Kyle coucher avec lui sans rien dire, il avait gagné un match de Quidditch. Il n'avait pas apprécié le match, il n'avait plus jamais redemandé et il s'était encore plus haï lui-même.

Drago ne raconta rien de tout cela à Harry. Il se contenta de regarder la pitié et la colère dans ses yeux à la pensée que Kyle Long le privait volontairement de son seul hobby.

- Les pies de Montrose affrontent le club de Flaquemare dimanche, dit Harry. Ce sera un match déterminant pour le classement des Chauves-Souris. Olivier Dubois m'a envoyé des places. Tu sais, il était le capitaine de…

- Je me souviens d'Olivier Dubois.

- Eh bien, je l'ai croisé sur le Chemin de Traverse l'année dernière, nous avons pris un verre. Depuis, il m'envoie régulièrement des places pour assister à ses matches. J'y suis allé il n'y a pas longtemps donc si tu veux, je te donne les places de dimanche.

Drago eut envie de refuser, par réflexe, mais il devait gagner la confiance de Harry et être aimable avec lui.

- Oh, je… C'est gentil, merci.

- J'ai deux places, tu pourras emmener qui tu voudras.

Drago hocha la tête et il y eut un léger silence. Le match était dans deux jours et en toute franchise, ça lui plaisait bien d'aller le voir. Drago hésita, joua avec sa fourchette et évita le regard de Harry.

- Puisqu'il y a deux places, tu devrais venir avec moi, proposa-t-il.

Harry eut l'air étonné et gêné.

- Tu es sûr ? Tu ne veux pas plutôt y aller avec un ami ? Enfin, je veux dire…

- Je n'ai pas d'ami, coupa Drago.

Harry le regarda sans expression particulière et Drago se sentit ridicule. Il rougit et secoua la tête, agacé.

- Gregory me déteste parce qu'il considère que si ma famille t'avait tué comme nous aurions dû le faire, nous serions aujourd'hui au pouvoir avec Tu-Sais-Qui et Kyle Long ne nous aurait jamais rien fait. Il me tolère parce que je lui ai en partie sauvé la vie quand la Salle-Sur-Demande a pris feu mais il ne m'aime pas. Quant à Pansy et Theodore, je ne sais pas, je ne suis pas sûr qu'ils m'apprécient réellement. Nous nous sommes tous déçus je crois… Et ce que Kyle a fait nous a tous… enfin… c'est la seule chose qui nous relie vraiment et nous n'avons pas spécialement envie de passer du temps ensemble.

Drago se tut en réalisant que tout ce qu'il venait de dire était parfaitement vrai et il se demanda pourquoi il l'avait confié à Harry. Il devait avoir l'air pathétique.

- Peut-être que ce n'est pas plus mal qu'ils ne soient pas tes amis, commenta Harry d'un ton détaché.

- C'est-à-dire ? demanda Drago.

- C'est-à-dire que tu peux certainement trouver des gens plus intéressants et plus aimables qu'eux. Je ne connais pas Theodore mais de ce que j'ai pu voir de Pansy et Gregory, ils n'ont jamais été vraiment… euh…

Harry s'arrêta, il ne voulait pas blesser Drago mais son sous-entendu était évident. Pansy et Gregory avaient toujours été bêtes, méchants et brutaux, à leur façon. Drago aussi, au fond, mais Drago avait changé et avait vécu la guerre d'une autre manière, Harry le savait.

- Allons voir le match tous les deux, si tu veux, accepta Harry.

Drago hocha la tête, satisfait. Il n'essaierait pas d'empoisonner Harry ce soir, il ne voulait pas se foirer avant d'avoir vu le match. Autant vivre les rares moments agréables qu'il pouvait avant de risquer sa vie.

Ils se détendirent à nouveau, tentèrent de prédire le score du match qu'ils allaient voir, commentèrent les différentes stratégies des deux équipes. Ils terminèrent rapidement le repas, pas besoin de s'éterniser. Ils se rendirent ensuite au salon, pour boire un dernier verre. Drago plaisanta, il voulait bien boire ce soir, tant que ce n'était pas trop. Harry proposa à Kreattur d'aller se coucher, il n'avait pas besoin de les attendre. Kreattur s'inclina bien bas devant Drago, ce qui amusa Harry autant que cela l'agaça.

- Tu sais qu'il n'est pas ton maitre, n'est-ce pas ? demanda-t-il en souriant. Tu n'as pas besoin d'être aussi poli.

- Maitre Drago est le dernier héritier de la famille Black, répliqua sèchement Kreattur. Il sera toujours un peu le maitre.

La mâchoire de Harry se crispa légèrement.

- Il n'est pas le dernier héritier de la famille Black, il y a aussi Teddy Lupin.

Kreattur fit une moue qui ne dissimulait pas ce qu'il pensait et s'inclina devant Harry.

- Kreattur n'a pas de lien avec Teddy Lupin mais a un lien avec Drago Malefoy. Bonne nuit, maitre Harry.

Harry n'avait pas envie de se disputer avec l'elfe maintenant et il le laissa disparaitre dans sa chambre. Kreattur était peut-être fidèle et loyal envers Harry mais il gardait encore des idées et des préjugés qui lui déplaisaient. Mieux valait éviter ces sujets-là.

Drago posa une question sur Teddy Lupin, un peu curieux. Sa mère avait une sœur qu'il n'avait jamais connue, il avait eu une cousine qu'il n'avait jamais connue et il avait un petit-cousin qu'il ne connaissait pas. Ça ne l'empêchait pas de dormir mais ça le rendait un peu curieux quand même. Drago écouta Harry sans savoir ce qu'il ressentait vis-à-vis d'Andromeda et de Teddy. Jusqu'à présent, sa mère parlait toujours d'Andromeda avec colère et mépris, disant qu'elle les avait trahis en épousant un Né-Moldu. Aujourd'hui, Drago se disait que sa tante avait sans doute bien fait de quitter la famille. Il aurait mieux fait de s'enfuir lui aussi, quand il l'avait pu. Il se laissa bercer par la voix de Harry, ne remarqua pas quand il s'arrêta de parler et imagina ce que sa vie aurait été s'il s'était sauvé au retour de Voldemort. Il serait allé frapper chez cette tante rebelle, il n'aurait pas eu de marque sur le bras, il n'aurait pas essayé de tuer qui que ce soit, il n'aurait torturé personne, on ne lui aurait pas fait de mal. Surement même que Kyle ne se serait jamais occupé de lui. Sa vie aurait été entièrement différente.

- A quoi tu penses ? demanda doucement Harry.

- A rien.

Drago but une gorgée d'alcool, avec modération et retenue. Il sentait le regard de Harry sur lui, il ne s'y habituait toujours pas vraiment. Autrefois, les yeux verts de Harry le fixaient toujours avec colère et mépris. Aujourd'hui, ils semblaient souvent indifférents. Drago voyait bien qu'il n'avait plus de pouvoir sur Harry, qu'il ne pouvait plus le blesser ou le faire sortir de ses gonds comme quand ils étaient plus jeunes. C'était à la fois frustrant et fascinant. Parfois, dans les yeux de Harry, il y avait de la pitié et de la gentillesse. C'était frustrant aussi, mais ça attirait irrésistiblement Drago. Personne ne le regardait de cette façon à part Harry. Gregory le détestait, Theodore et Pansy le méprisaient sans doute autant qu'il les méprisait, pour des raisons différentes. Il ne s'était pas montré à la hauteur avec Voldemort ils avaient fui comme des lâches à la bataille de Poudlard. Il n'y avait aucune gentillesse entre eux, ils se contentaient de se soutenir pour ne pas sombrer totalement. Ses parents le regardaient avec culpabilité et accablement. Ils étaient en prison, ils avaient foutu leur vie en l'air et ils avaient détruit celle de leur fils. Il n'y avait pas vraiment de gentillesse non plus là-dedans. Il n'y avait que Harry. Harry qui était entré dans la chambre et qui avait repoussé Kyle avec un dégoût évident. Harry qui était resté boire avec lui et qui l'avait couché comme un enfant quand il avait été ivre. Harry qui l'accueillait et l'écoutait à chaque fois que Drago le désirait. Et c'était à rendre fou mais c'était bon, bon à pleurer.

- Je pensais à ma tante, dit Drago.

Et finalement, il raconta à Harry tout le scénario qu'il s'était imaginé plus tôt. Harry l'écouta sans l'interrompre. Plus Drago parlait, plus il se sentait stupide mais Harry n'avait pas l'air de son avis ou du moins, il n'en montrait rien. Quand il se tut, Drago se rendit compte qu'il avait arrêté de se confier à ses parents depuis longtemps maintenant, qu'il ne l'avait jamais fait auprès de Pansy ou des autres et qu'en fait, il n'avait absolument personne à qui confier ses pensées.

- Mais je sais que c'est stupide d'imaginer tout ça, conclut Drago.

Harry haussa les épaules, l'air indifférent comme d'habitude.

- Non, ce n'est pas stupide. Tu aurais certainement dû faire les choses différemment mais je pense surtout que c'est ta mère qui aurait dû s'enfuir avec toi au lieu de t'infliger tout ça.

- Tu veux dire que c'est la faute de ma mère s'il m'est arrivé tout ça ?

- Non, seulement une partie. Bien sûr que tes parents sont responsables pour Voldemort, qui pourrait nier ça ?

Drago frissonna au nom de Voldemort mais n'essaya pas de contredire Harry. Il savait parfaitement tout cela, même si ça faisait mal de l'admettre.

- Pour Kyle, en revanche, il n'y a que Kyle qui soit responsable, termina Harry.

Drago le savait aussi. Toutefois, ce fut délicieux d'entendre ces mots dans la bouche de Harry. Il aimait sa façon de prononcer « Kyle » et « responsable », c'était étrangement réconfortant. Il se demanda soudain ce que penserait Harry quand il apprendrait que Drago avait tué Kyle Long. Serait-il blessé ? Déçu ? Furieux ? Considèrerait-il Drago comme un vulgaire assassin qui ne valait pas mieux que ses parents ? Cette idée déprima Drago. Il avait envie de croire que Harry ne le détesterait pas et le comprendrait. Après tout, Harry avait tué Voldemort et Molly Weasley avait tué Bellatrix. En quoi son geste à lui serait-il différent ? Harry comprendrait surement. « Et qu'est-ce que ça peut te faire que Harry te comprenne ? » demanda une voix cynique au fond de lui. C'est vrai, ça n'avait pas d'importance.

- Oui, tout est la faute de Kyle, répondit Drago en se reprenant.

Harry croisa les mains sur son verre et hésita.

- J'ai entendu que le procès serait le 3 juin.

Drago se figea et lança à Harry un regard surpris. Il ressentit un important soulagement. Le 3 juin, c'était dans plus d'un mois, ils avaient le temps de trouver l'adresse de Kyle et des autres et de les tuer.

- Vous allez sans doute bientôt recevoir votre convocation.

- D'accord…

Drago fixa son verre. Il n'irait jamais à ce procès, ni lui ni aucun de ses camarades. Ils ne raconteraient jamais devant des sorciers hostiles tout le mal, toutes les humiliations et tous les viols qu'ils avaient subis. Plutôt crever. Drago n'affronterait pas les regards méprisants et incrédules des membres du Magenmagot. Il ne répondrait pas à leurs questions ironiques, dégradantes et biaisées. Il savait que si Kyle était déclaré innocent à la fin du procès, il perdrait tout contrôle de lui-même. Cela voudrait dire que Kyle ne l'avait pas violé, ne l'avait pas torturé. Cela voudrait dire que Drago l'avait séduit et avait été consentant. Cela voudrait dire que Kyle était victime et Drago menteur. Drago ne supporterait jamais cela, il en était sûr à présent. Quoi qu'il arrive, il n'irait jamais à ce procès. La justice, ils la rendraient eux-mêmes, puisque de toute façon, personne n'était de leur côté.

Harry observa Drago s'abîmer dans des réflexions qui lui échappaient. Il était incapable de deviner à quoi il pensait. Au procès sans doute, à Kyle, à ce qu'il devrait dire. Harry avait de la peine pour lui, sincèrement. Il n'aurait pas aimé être à la place de Drago.

- Tu vas accepter de témoigner au procès ? demanda doucement Harry.

Drago tressaillit, comme si Harry l'avait surpris en plein moment honteux.

- Comment ça ? rétorqua-t-il sur la défensive.

- Eh bien, Nott a dit qu'il ne voulait pas témoigner. J'avais l'impression que tu étais d'accord avec lui. Au fond, je comprends que n'ayez pas envie de raconter tout ça devant toute une assemblée.

Drago hésita avant de répondre.

- Je ne sais pas. Je verrai bien quelles seront les questions. Mais… non, je n'ai aucune envie de témoigner à ce procès.

Il ne perdait pas grand-chose à l'avouer et cela aurait été bien plus suspect qu'il soit d'un seul coup motivé à parler. Harry hocha tristement la tête, l'air de dire que c'était normal. Il y eut un silence embarrassé. Drago n'était pas certain d'apprécier la tournure que prenait la conversation.

- Est-ce que tu es d'accord avec Goyle aussi ? Quand il dit que vous devriez les tuer…

Harry leva la tête et posa ses yeux sur Drago. Ce dernier resta impassible, il s'était préparé à la question. C'était même étonnant que Harry ne l'ait pas posée plus tôt. Drago joua avec son verre, le termina d'un trait et le reposa sur la table.

- Eh bien, ce serait mentir que de prétendre que je ne veux pas qu'ils meurent. Bien sûr que j'y ai pensé et bien sûr qu'une partie de moi a envie de tuer Kyle Long. Mais…

Il haussa les épaules.

- Mais ? encouragea Harry.

- Mais, au grand désespoir de ma tante Bellatrix, je n'ai jamais été doué pour tuer des gens et je n'ai jamais réussi.

Drago eut un éclat de rire cynique qui ne dissimulait pas tout à fait l'horreur qu'il éprouvait brusquement. Il y pensait depuis des semaines, il se demandait s'il parviendrait à tuer Kyle quand le moment serait venu. Il espérait que oui mais en vérité, il ne pouvait pas en être sûr. Harry se méprit sur son malaise et il s'avança légèrement sur le canapé.

- J'étais là quand Dumbledore est mort, déclara-t-il.

Drago tressaillit à nouveau. Harry avait le don de dire des choses qui le chamboulaient.

- C'est ce que j'ai entendu dire, oui, répondit prudemment Drago. Mais c'est faux, tu n'étais pas là. Si tu avais été là, je… Enfin, tu aurais certainement raconté une autre version de l'histoire. Et personne ne t'a vu.

- Parce que j'étais caché, Dumbledore m'a forcé à me cacher. C'était à moi qu'il parlait quand tu es arrivé en haut de la tour.

Drago s'immobilisa comme une statue et regarda Harry avec un mélange d'avidité et d'effroi.

- J'étais là quand tu l'as désarmé, quand tu as voulu le tuer et quand tu n'as pas réussi. Tu avais baissé ta baguette avant même que les autres arrivent, tu ne l'aurais pas tué.

- Alors pourquoi… Pourquoi n'as-tu pas dit que j'avais essayé de le tuer ? Tu n'as parlé que de Rogue.

- J'ai dit que tu étais là mais j'ai dit que tu avais renoncé. C'est McGonagall qui a décidé de ne pas ébruiter ta responsabilité dans l'affaire. Tu étais mineur et il était évident que Voldemort te menaçait.

Drago détestait toujours autant quand Harry prononçait le nom de Voldemort. Il détestait aussi l'idée que Harry l'ait vu en haut de la tour lors de cette nuit qui avait sans doute été l'une des pires de sa vie. Tout s'était brisé à ce moment-là. Jusqu'à présent, il était un élève de Poudlard comme les autres, il avait des camarades, une école. Après cela, il avait tout perdu. Il était devenu un Mangemort quand il s'était enfui avec Rogue, Greyback et les autres. Son école n'était plus un lieu rassurant, son âme avait été entachée.

Il ne savait pas quoi répondre à Harry, il n'aimait pas cette conversation. Jusqu'à présent, ils avaient évité de parler de Voldemort et de la guerre mais Drago savait bien qu'il faudrait en parler un jour. Il avait retardé le moment.

- Au fond de moi, j'ai plutôt été soulagé de voir que Voldemort n'avait pas réussi à te transformer en monstre comme ta tante, dit Harry.

- Quoi ? bafouilla Drago en levant les yeux vers lui.

- Tu n'as pas pu tuer Dumbledore et tu n'as jamais tué personne. Torturer les autres te répugnait et tu n'as jamais pris plaisir à faire ça. Tu avais envie qu'il meure toi aussi, c'est pour cela que tu ne voulais pas confirmer à ton père que c'était moi que les Rafleurs avaient capturé ou encore que tu as essayé d'empêcher Crabbe et Goyle de me tuer à Poudlard. Tu voulais que je vive et que je le tue. D'un certain côté, ça m'a soulagé un peu. Je crois que ça aurait été encore plus triste si tu avais véritablement été l'un des leurs et que j'avais été obligé de te tuer toi aussi.

Drago resta bouche bée. Cette discussion lui paraissait irréelle. Et comment Harry pouvait-il savoir tout cela ? Il ne posait même pas de question, comme s'il savait parfaitement tout ce que Drago avait pu ressentir. C'était déconcertant, effrayant. Et douloureusement apaisant. Il n'essaya pas de contredire Harry, il n'en avait pas envie. Harry savait ce qu'il y avait eu dans son cœur, tant mieux. Il était peut-être bien le seul à l'avoir aussi bien compris.

Drago croisa les mains sur ses genoux et repoussa une nouvelle barrière. Quand il ouvrit la bouche, il fut incapable de maitriser le flot de paroles qui en sortirent.

- Je me suis souvent demandé lequel était le pire entre Tu-Sais-Qui et Kyle Long. Je me demandais si finalement, ce n'était quand même pas mieux d'être sous les ordres de Tu-Sais-Qui. Lui au moins, il ne me touchait pas. Ce que Kyle m'a fait, je… j'ignorais presque que ça existait. On ne parlait jamais de ces choses-là chez moi et dans mon esprit, le viol, c'était quelque chose qui arrivait aux femmes. En fait, c'était même quelque chose qui n'arrivait pas. Et Kyle… Au début j'ai pensé que rien n'était pire que ça. Mais finalement, je ne sais pas. Il y a eu des moments où… je me suis dit que j'allais m'habituer. Il y a eu des moments où ça ne me faisait pas grand-chose. Après tout, il y a surement plein de gens qui se forcent à coucher avec quelqu'un alors qu'ils n'en ont pas envie. Je pouvais bien y arriver moi aussi. Enfin, je n'en suis pas sûr… Je ne sais pas. D'un autre côté, regarder des gens se faire tuer et torturer devant moi, je ne sais pas si je m'y serais habitué. D'ailleurs, est-ce que j'avais envie de m'habituer à ça ? Avec Tu-Sais-Qui, toute ma vie aurait ressemblé à ça. Il y aurait eu des morts et des hurlements partout, tout le temps. Et puis Kyle, au moins, c'était un homme. Il tombait malade parfois, il était fatigué parfois. Au fond de moi, je savais qu'un jour, si vraiment je voulais, je pourrais lui faire mal. Alors que Tu-Sais-Qui, il semblait immortel, il n'était plus vraiment humain. Je pensais que jamais je ne serais débarrassé de lui. Tu étais mon seul espoir mais je n'y croyais même pas vraiment. C'était comme une souffrance et une terreur qui n'auraient jamais de fin.

- Je ne suis pas sûr qu'on puisse vraiment comparer les deux, dit Harry, mal à l'aise. Ce ne sont pas du tout les mêmes situations.

- Je sais, mais je compare quand même, parce qu'ils ont détruit ma vie tous les deux.

- Je sais, admit Harry. Voldemort a détruit notre vie à tous les deux.

- Au moins, tu n'as pas connu Kyle, murmura Drago en passant des mains fatiguées sur son visage.

- J'ai un Kyle moi aussi, souffla Harry.

Drago écarquilla les yeux et Harry rougit un peu.

- Non, pas dans le même sens que toi mais… Voldemort n'est pas le seul à avoir détruit ma vie, je crois. Je me demande même si…

Harry eut une pensée pour sa tante Pétunia. Pétunia qui l'enfermait dans le petit placard étroit et sombre, Pétunia qui lui ordonnait de se taire dès qu'il pleurait, qui n'avait jamais eu le moindre geste tendre pour lui, qui l'avait laissé grandir tout seul, sans le moindre amour et la moindre gentillesse. Il eut une pensée pour l'oncle Vernon qui avait lentement sapé toute la confiance que Harry pouvait avoir en lui et qui en avait fait un enfant qui savait à peine qu'il existait. Si Hagrid n'était pas venu le sortir de là, quel genre d'homme serait devenu Harry ? Cette simple idée le fit frissonner. Voldemort avait tué ses parents, certes. Mais les Dursley avaient détruit l'enfant qu'il avait été. Et c'était sans doute pire de penser que Pétunia était la sœur de sa mère et que c'était sa propre famille qui lui avait fait ça.

Harry sentit sa main trembler légèrement et une douleur sournoise s'insinua dans son crâne. Il pouvait voir les yeux gris de Drago, posés sur lui, attendant une suite. Il regrettait d'avoir parlé de ça.

- C'est qui ? demanda Drago, sincèrement curieux.

- Peu importe.

Il y eut un silence. Drago baissa la tête et eut un léger sourire, presque surpris.

- Je ne te connais pas du tout, déclara-t-il. Je ne sais pas qui tu es.

- Pourquoi voudrais-tu le savoir ? demanda Harry en luttant contre son mal de tête.

- Tu as l'air de me connaitre plutôt bien, toi. Tu as compris ce que je ressentais, tu es au courant de tout ce qui m'est arrivé. Mais moi je… Pour moi, tu étais simplement un nom célèbre puis tu as été ce camarade insupportable à qui il arrivait toujours plein de choses époustouflantes. Ensuite, tu as été mon seul espoir. Je t'ai vu tuer Tu-Sais-Qui, c'était sidérant. Je n'ai jamais compris comment tu avais fait.

Malgré lui, Harry arrêta d'écouter Drago et se retrouva dans la forêt. Il repensa à la petite tente qu'il partageait avec Ron et Hermione, au poids du Horcruxe contre sa poitrine. Il repensa à la morsure de l'eau glacée quand il avait plongé pour récupérer l'épée de Gryffondor et à la terreur quand le Horcruxe avait tenté de le noyer. Il pensa à ses parents qu'il avait pu voir, juste avant de se livrer à Voldemort. Comment avait-il fait pour le tuer ? Il se souvenait que la mousse était douce contre sa joue. Il se souvenait de la main de Narcissa Malefoy contre sa poitrine et de son souffle sur sa peau quand elle lui avait demandé si Drago était vivant.

- Drago, coupa sèchement Harry. Il faut que tu rentres chez toi.

Ce dernier le regarda, sidéré.

- Quoi ? Pourquoi ? Je… Qu'est-ce que j'ai dit ?

- Rien, j'ai mal à la tête et je suis fatigué, je voudrais me reposer.

Drago le fixa sans réagir, le visage fermé et clairement blessé. Quelle excuse idiote était-ce là ? Harry prit sa tête entre ses mains et tenta de se calmer. Il n'y arrivait pas, il sentait la panique monter. Il fallait qu'il prenne la potion, la potion dans sa chambre. Il fallait qu'il tende la main vers sa baguette et qu'il fasse quelque chose. Sa main tremblait, il avait envie de vomir. Il remarqua à peine que Drago s'était levé.

- Qu'est-ce que tu as ? Tu es livide. Tu es malade ?

Harry ne pouvait pas répondre. Il aurait dû réagir plus tôt mais c'était trop tard, il n'arriverait même pas à lancer son sortilège d'attraction correctement. Il reprit sa tête entre ses mains et poussa un gémissement pathétique. Son crâne allait se fendre en deux, juste sur sa cicatrice. Il glissa du canapé, se recroquevilla sur le tapis. Il pouvait l'entendre, la voix de Voldemort dans sa tête, partout en lui. Il pouvait sentir sa présence glacée, quelque part, tapie dans l'ombre.

- Non ! gémit-il. Vous êtes mort, laissez-moi. Laissez-moi !

Debout près de la table basse, Drago le fixait, apeuré et stupéfait. Il essaya de l'appeler mais Harry ne l'entendait plus. Il avait l'air en pleine de crise de quelque chose, il avait l'air complètement fou. Et l'entendre supplier plaintivement de cette manière filait la chair de poule à Drago. A qui parlait-il ? Au fond, Drago le savait et ça le rendait malade. Il commençait à avoir peur, lui aussi et à se sentir oppressé. Il s'accroupit près de Harry, le secoua un peu. Harry poussa un cri de douleur et de terreur qui figea Drago sur place.

Il sursauta violemment quand Kreattur apparut à ses côtés, une bouteille à la main. L'elfe s'approcha de Harry sans hésiter.

- Maitre Harry, ça va aller, relevez-vous. Vous devez boire votre potion, maitre Harry, ça va passer.

Kreattur posa une main étonnamment délicate sur les cheveux de Harry, comme pour le soulager. Drago le regarda faire et trouva soudain cela insupportable de voir l'elfe prendre soin de Harry de cette manière. Il lui arracha brusquement la bouteille des mains.

- Je vais lui donner sa potion, dit-il sèchement.

Kreattur le fixa avec surprise et réprobation. Drago se sentit stupide mais il garda la bouteille.

- Je vais m'en occuper, dit-il plus doucement. Ça arrive souvent, c'est ça ?

- Il faut lui donner deux gorgées de potion. Maitre Harry va se calmer, tout ceci, ce n'est que dans sa tête.

- D'accord, merci, tu peux aller te coucher.

Drago se tourna vers Harry qui était maintenant allongé sur le tapis, en position fœtale et qui gémissait toujours. Il semblait toutefois avoir moins mal, même si sa respiration était bien trop rapide. Ses cheveux collaient à son front et il était toujours livide comme un cadavre. Drago souleva doucement la tête de Harry et approcha la bouteille de sa bouche.

- Il faut prendre la potion, Potter, ordonna-t-il.

Harry obéit, but les deux gorgées et serra les dents. Drago constata que Kreattur n'avait pas bougé. Il avait peut-être du respect pour Drago mais son maitre, c'était Harry et il ne comptait pas l'abandonner si facilement. Quand il fut certain que Harry avait pris sa potion, il consentit à retourner se coucher. Il savait que la crise allait rapidement se calmer. Drago le regarda partir avec soulagement et s'assit sur le tapis, contre le canapé. Avec douceur, il posa la tête de Harry sur sa cuisse et attendit que les effets de la potion se fassent sentir.

Il repensa à Kreattur et essaya de comprendre pourquoi il avait réagi de cette façon. Il avait toujours été possessif et envieux, refusant de prêter ses jeux et toujours désireux d'avoir aussi bien que les autres. Il n'avait cependant jamais ressenti ça pour un être vivant. Quoique, peut-être que si. Il avait toujours été jaloux de Ron Weasley qui suivait Harry Potter comme un petit chien et qui vivait à ses côtés toutes sortes d'aventures trépidantes. Il n'avait jamais compris ce que Harry lui trouvait. Drago ferma les yeux et appuya sa tête contre le canapé. C'était du passé tout cela, il se moquait complètement de Ron Weasley aujourd'hui. Il n'avait pas aimé que l'elfe s'occupe de Harry, il avait eu envie de le faire lui-même. Après tout, c'était lui qui était là. Lui à qui Harry écrivait tous les jours depuis deux semaines. Drago ouvrit les yeux et se pencha vers Harry. Il ne gémissait plus et respirait plus doucement. Drago eut terriblement envie d'imiter Kreattur et de glisser ses doigts dans les cheveux de Harry. Il était envahi de pensées étranges qui l'effrayaient. Harry Potter était à lui, il ne voulait pas le partager. Il était son confident, son sauveur et sa future victime. Ce n'était pas à l'elfe d'apaiser ses cauchemars, Drago voulait s'en charger lui-même.

Harry sentait la crise refluer et la terreur diminuer. Il n'avait pas vraiment compris qui lui avait donné sa potion, il n'était plus conscient de rien à ce moment-là. Maintenant, il était cependant bien conscient d'être allongé sur les cuisses de Drago. Il aurait voulu se relever et s'écarter de lui, il avait assez de force pour le faire. C'était embarrassant d'être là, il avait honte et il se sentait stupide. Il ne bougea pas, toutefois. Il se sentait stupide mais c'était réconfortant d'être allongé contre quelqu'un, réconfortant de savoir que la personne ne partait pas et attendrait qu'il aille mieux. Ça ne le dérangeait pas tellement que ce soit Drago. Après tout, Drago avait pleuré devant lui, Drago avait vomi et fait un malaise, Drago lui confiait ses douleurs les plus vives. Pourquoi pas lui ? Pourquoi toujours se retenir ? Drago comprendrait, il en était certain. Drago savait ce que c'était, il ne mépriserait pas Harry.

Ils restèrent ainsi un long moment, sans bouger et sans parler. Drago ne toucha pas les cheveux de Harry mais il apprécia la sensation de sa tête sur ses jambes, il apprécia d'être celui sur lequel Harry s'appuyait, pour une fois. C'était grisant d'avoir Harry Potter ici, à sa merci, de contempler ses faiblesses.

Harry finit tout de même par se relever quand la douleur se fut complètement estompée. Il remercia Drago du bout des lèvres et évita son regard. Il se sentait épuisé et un peu honteux de s'être abandonné de cette manière.

- Tu vas mieux ? demanda Drago en se remettant debout.

- Oui, je vais aller dormir et tout ira mieux demain.

- J'ai cru comprendre que ça t'arrivait souvent… C'est à Tu-Sais-Qui que tu parlais ?

Drago n'était ni très généreux ni très subtil, songea Harry. Mais sans doute lui-même n'avait-il pas toujours été subtil quand il avait parlé des viols de Drago. Harry se tourna vers lui et affronta son regard, toujours honteux et embarrassé.

- J'ai entendu la voix de Voldemort dans ma tête pendant des années. Il y a des choses qui ne partent pas si facilement.

Drago voulut poser des questions mais le visage pâle et cerné de Harry l'en dissuada. Il comprit que l'autre n'avait pas envie de parler et voulait aller se reposer. Ils se saluèrent avec un léger embarras, ils se reverraient dans deux jours pour le match de Quidditch. Harry regarda Drago disparaitre dans la nuit avec un mélange de soulagement et de regret.

OoOoOoO

Les jours passèrent trop lentement aux yeux de Harry. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas attendu quelque chose avec autant d'impatience. Il n'avait pas dit à Ron et Hermione qu'il allait voir un match de Quidditch avec Drago. A vrai dire, il n'avait parlé à personne de son amitié naissante avec Drago. Il n'avait pas envie de subir le jugement de ses amis, leurs questions ou leur réprobation. Il savait aussi qu'Hermione mettrait le doigt sur les problèmes que leur rapprochement posait. C'était aussi pour cela que Harry restait discret. Il savait qu'il n'aurait jamais dû être aussi proche de Drago Malefoy, ce n'était pas éthique. Il allait témoigner lors d'un procès où Drago était plaignant, il avait enquêté sur l'affaire. Il n'aurait pas dû laisser tout cela devenir personnel. Harry le savait bien mais il ne pouvait s'en empêcher. C'était la première fois depuis plusieurs années que la vie ne le laissait plus tout à fait indifférent.

Harry rejoignit Drago à l'entrée du terrain de Quidditch. Il était pourtant à l'heure mais il n'était quand même pas le premier. Ça ne faisait rien. Harry marcha calmement vers Drago et le salua d'une voix sans timbre. Drago s'était habitué au caractère morne de Harry et ne s'en offusqua pas. En revanche, il le détailla avec attention. Harry ne s'était sans doute pas rasé depuis des semaines et avait enfoncé une casquette sur sa tête. On ne voyait ni ses lunettes ni ses yeux, seulement sa barbe noire qui dépassait.

- C'est quoi cet accoutrement ? demanda Drago d'un ton moqueur. Tu n'as jamais autant ressemblé à un Moldu. Les sorciers ne portent pas de casquette.

- Et ? répondit Harry en haussant les épaules. Ça ne te plait pas ? J'ai toujours pensé que votre haine obsessionnelle des Moldus cachait en réalité une attirance inassumée.

Drago regarda Harry comme s'il était fou.

- Pardon ?

- Rien, je plaisantais. Je préfère qu'on ne me voie pas avec toi. Tu es une victime de mon enquête et je dois parler au procès, ce n'est pas très professionnel. Je ne voudrais pas qu'on dise que tu as essayé de me corrompre ou je ne sais quoi.

- Ah, je vois. Et si j'essayais réellement de te corrompre ? demanda Drago en souriant.

- Ce serait inutile, rétorqua Harry en haussant à nouveau les épaules. Je compte témoigner en ta faveur de toute façon.

Drago fut bizarrement ému par la déclaration et n'ajouta rien. Ils suivirent la foule pour entrer sur le terrain et gagner leurs places. Olivier Dubois s'arrangeait toujours pour que Harry ait d'excellentes places, évidemment. Ils s'assirent, impatients et détendus. Drago observait les gens autour de lui, les drapeaux qui s'agitaient, les enfants qui souriaient jusqu'aux oreilles, les conversations animées. Tous ces gens heureux à la vie calme et normale le fascinaient un peu. C'était ça la vie, il avait oublié. Il fut pris d'une bouffée de nostalgie insupportable pour l'enfant heureux qu'il avait été. Son passé lui manquait terriblement.

Drago se força à penser à autre chose. Harry non plus ne partageait pas la fébrilité de la foule. Après tout, ce n'était qu'un match de Quidditch. Il avait bien compris maintenant que sa vie ne dépendait pas du résultat de ce match. Il se demandait parfois comment il avait pu y accorder tant d'importance à Poudlard. C'était distrayant en tout cas, comme une parenthèse bienvenue dans sa vie quotidienne pas spécialement joyeuse. Il se sentit bien quand la partie débuta et il se laissa emporter. Depuis qu'ils s'étaient assis, Harry n'avait pas parlé à Drago mais il n'en ressentait pas le besoin. Il sentait qu'il pouvait se taire avec Drago et il aimait ça.

Les deux équipes jouaient bien et c'était serré. De jolies actions se succédèrent, lors desquelles Harry et Drago échangeaient parfois un regard enthousiaste. Harry se surprit à observer Drago de temps en temps, discrètement. Il avait l'air bien plus absorbé par le match que lui. De toute façon, il n'y avait plus grand-chose qui absorbait Harry. C'était réconfortant de voir que Kyle n'avait pas entièrement vidé Drago de sa substance. Ses joues rosissaient un peu, sous l'effet du soleil et du suspense. Il serrait les poings quand les poursuiveurs s'approchaient des buts et il criait quand il y avait un but. Harry se força à reporter son attention sur le match. Les deux attrapeuses tournoyaient au-dessus du terrain et accéléraient, faisant monter une certaine fébrilité dans les gradins. Avaient-elles vu le vif d'or ? Elles plongèrent soudain, à une vitesse grisante. Les spectateurs retinrent leur souffle et les suivirent des yeux, tendus et anxieux. L'une des attrapeuses attrapa le vif d'or et les clameurs résonnèrent dans le stade.

La victoire de cette équipe avantageait les Chauves-Souris de Fichucastel dans le classement et Drago était ravi. Il se tourna vers Harry, un grand sourire aux lèvres, heureux de la victoire. Harry l'imita et le contempla, presque surpris. Il regarda le sourire vrai qui éclairait le visage de Drago, le premier qu'il voyait depuis longtemps. Il sut soudain avec certitude que ce n'était pas de l'amitié qu'il ressentait pour Drago. Il le savait depuis le début, au fond, mais il ne l'acceptait que maintenant. Il n'aurait jamais été subjugué par le sourire de Ron, il ne serait jamais resté allongé sur les jambes de Ron. Ce n'était pas de l'amitié qu'il ressentait pour Drago, c'était autre chose et Harry savait bien quoi. Son cœur s'accéléra un peu dans sa poitrine quand il sentit que Drago lui rendait son regard, oubliant brusquement le match et le score. Ils se fixèrent durant un moment bien trop long pour être innocent. Il y avait comme de la surprise sur le visage de Drago, de la fascination aussi et de l'envie. Il rougit davantage et finit par détourner le regard.

Ils suivirent le mouvement de la foule quand elle quitta le terrain. Harry ne voulait pas rentrer chez lui et mettre fin au moment avec Drago. Il regardait son dos au milieu de la cohue et le suivait docilement jusqu'à la sortie. Il avait envie de le suivre beaucoup plus loin. Quand ils sortirent enfin du terrain et de la foule, Drago se tourna vers Harry. Il y avait une gêne dans son regard qui n'était pas là avant.

- Eh bien…

- Tu veux prendre un verre ? proposa Harry. Ou bien, puisqu'il fait beau, nous pouvons simplement marcher un peu.

- Nous pouvons faire les deux, répondit doucement Drago.

Ils transplanèrent à Londres et marchèrent sans but précis en commentant le match qu'ils venaient de voir. Drago était enthousiaste, le Quidditch lui avait manqué. Il était très heureux d'avoir pu assister à la rencontre. Harry l'écoutait sans vraiment l'écouter, emporté par le son de sa voix et la présence de son corps à ses côtés. Il se força tout de même à lui répondre, se reconcentra un peu et soutint la conversation. Ils finirent par se taire, quand ils vinrent à bout de leurs commentaires et avancèrent l'un à côté de l'autre. Il y avait du soleil, il faisait bon. Le mois d'avril touchait à sa fin et apportait enfin des vagues de printemps.

- J'aime bien le fait que je puisse me taire quand je suis avec toi, dit Harry.

- Moi aussi.

Drago se rapprocha imperceptiblement de Harry et leurs bras se touchèrent. Harry se sentit bien. Il tombait amoureux de Drago, sans doute, mais ça n'avait pas d'importance. Plus rien n'avait d'importance aujourd'hui, en dehors de son bras contre le sien. Il penserait au reste plus tard, si tant est qu'il ait besoin d'y penser.

Drago l'avait vue, la lueur dans le regard de Harry quand ils s'étaient fixés après le match. Il ne s'y était pas attendu, il n'avait jamais envisagé cela quand il avait décidé de se rapprocher de Harry pour gagner sa confiance et voler sa baguette. C'était là pourtant et ça expliquait que Harry accepte de passer du temps avec lui. Drago ne savait pas quoi en penser, c'était affolant. Affolant et pratique. Plus ils seraient proches et plus ce serait facile d'utiliser la légilimencie sur lui pour savoir où étaient cachées les adresses de Kyles et de ses amis. C'était donc tout à fait en accord avec le plan de Drago, il n'y avait aucun problème.

OoOoOoO

Harry ne cessait de repenser au match de Quidditch et à son moment avec Drago. Maintenant, il était envahi de sentiments étranges, irrésistibles et effrayants qui ne le lâchaient plus. Il ne savait pas vraiment quoi en faire mais il n'était pas certain de devoir en faire quoi que ce soit. Il ne se sentait pas coupable d'être attiré par Drago, il ne se sentait pas coupable d'aimer parler avec lui et d'avoir envie de le voir. Voldemort et la guerre les avaient changés tous les deux, ça n'avait plus d'importance qu'ils se soient détestés à l'école. Aujourd'hui, ils ne se détestaient plus. Ils se parlaient avec respect, ils se comprenaient. Drago avait eu suffisamment confiance en Harry pour déposer dans ses mains une bonne part de ses souffrances et Harry avait eu suffisamment confiance en Drago pour s'allonger contre lui et se laisser réconforter. Il n'y avait que cela qui comptait réellement maintenant. Ce qui s'était passé avant la guerre n'existait plus pour Harry, surtout des chamailleries aussi puériles que leurs querelles d'enfants.

Et puis, il devinait que Drago partageait ses sentiments, ou presque. Sinon pourquoi toutes ces lettres ? Pourquoi tous ces mots sincères confiés à voix basse ? Drago lui avait rendu son regard au match de Quidditch, Drago aimait les silences de Harry et aimait marcher à ses côtés. Drago n'était pas non plus indifférent à Harry. Harry ne fut donc pas très surpris de recevoir un mot de Drago, quelques jours après le match, pour le remercier des places et prendre de ses nouvelles. Ils reprient leurs discussions quotidiennes avec une facilité déconcertante. Harry attendait toujours les lettres de Drago avec impatience. Avec un peu plus que ça, même. Il y avait du désir dans son attente.

Harry croisa Hermione au Ministère, répondit platement à ses questions et ne parla pas de Drago. Ça ne la regardait pas, c'était son secret. Il devait avoir l'air distrait car Hermione le fixa avec attention.

- Est-ce que tu vas bien, Harry ? demanda-t-elle d'un ton concerné.

Il en avait marre qu'elle lui demande ça. Elle s'était bien remise de la fin de la guerre, elle avait fait la paix avec son passé. Elle avait Ron, elle avait ses parents et sa carrière toute tracée au Ministère. Elle allait bien et lui non. Lui, il ne se remettait pas de la guerre, il faisait des crises de panique, son passé lui bouffait les intestins comme des vers et la vie ne l'intéressait pas. Et il en avait ras le bol qu'on le lui rappelle sans arrêt, ras le bol de voir l'inquiétude de ses amis. Harry savait qu'il était de mauvaise foi, qu'il était injuste et que ce n'était pas leur faute mais ça l'agaçait. Pour eux, il serait toujours l'ami cassé et imprudent qu'il fallait soutenir et protéger. Drago ne le regardait pas comme ça, sans doute parce qu'il était aussi cassé que lui. Il n'y avait pas de condescendance dans ses yeux, pas de pitié et de regret. Il préférait les yeux de Drago.

- Je vais très bien, répondit sèchement Harry. J'ai du travail, il faut que j'y retourne.

Elle le regarda partir, un peu surprise et toujours inquiète. Harry sentit ses yeux dans son dos et fut soulagé de disparaitre au détour du couloir. Il voulait qu'on lui fiche la paix.

Il voulait revoir Drago aussi mais il ne savait pas s'il devait l'inviter à nouveau à dîner ou proposer autre chose. Il n'était pas doué pour ça, il ne savait pas comment séduire ou chercher à plaire. Il trouvait tout de même que c'était moins oppressant de réfléchir à cela à propos de Drago qu'à propos de Cho ou de Ginny. Il ressentait moins le besoin d'être parfait ou de donner une bonne image de lui-même. Il avait vu Drago vomir sur le trottoir et Drago l'avait vu gémir de douleur, vautré sur son tapis. Ils n'avaient pas besoin de se mentir.

Finalement, Harry n'eut rien à faire car Drago se chargea de la prochaine rencontre. Dans sa dernière lettre, il raconta à Harry qu'il venait de terminer la tapisserie sur laquelle il travaillait depuis plusieurs mois. Si Harry voulait venir voir… Ils pourraient aller prendre un verre ensuite. Harry accepta immédiatement. Il aurait saisi n'importe quelle opportunité pour revoir Drago.

OoOoOoO

Drago avait reçu la convocation au procès de Kyle Long et des autres qui débuterait le 3 juin. Il se doutait que Pansy, Theodore et Gregory l'avaient reçue aussi. Ils n'en avaient pas encore parlé. De toute façon, il n'y avait pas grand-chose à dire. Même s'il savait qu'il n'irait pas, Drago ressentait de l'angoisse à chaque fois que ses yeux se posaient sur l'enveloppe du Ministère. Il pensait à Kyle. Où était-il ? Que faisait-il dans cette maison qui n'était pas la sienne ? Pensait-il à Drago, aussi ? Ces questions le rendaient malade.

Il avait rêvé de Kyle, un énième cauchemar dans lequel il se retrouvait attaché, incapable de bouger et où Kyle s'allongeait sur lui, avec son poids étouffant et son parfum qui donnait des nausées à Drago. Et puis le rêve avait changé et brusquement, c'était Harry Potter qui s'était retrouvé à la place de Kyle et qui avait voulu le violer. Drago se souvient qu'il avait hurlé et qu'il s'était réveillé trempé de sueur, le cœur battant, un goût pâteux dans la bouche. C'était absurde comme rêve et c'était terrifiant. Il savait que Harry ne lui ferait jamais cela et il se détestait d'avoir fait ce cauchemar. Après le match de Quidditch, quand il avait réfléchi au fait que Harry avait peut-être des sentiments pour lui, il avait imaginé ce qui se passerait si Harry le touchait. Ça l'avait intrigué et ça l'avait excité. Il en avait même eu un peu envie, juste pour voir comment ce serait de le faire vraiment, de coucher avec quelqu'un normalement, sans contrainte et sans douleur. Et voilà qu'il faisait ce cauchemar. Kyle gâchait toujours tout.

Drago était allé prendre une douche, pour se débarrasser du rêve mais ça avait empiré le tout. Il s'était regardé dans le miroir, nu, et il avait soudain eu l'impression que ça se voyait sur son corps qu'il avait été violé. Sa peau le dégoutait, son sexe aussi, il s'était senti sale, informe et marqué à vie. Quand il se déshabillerait devant quelqu'un, l'autre se rendrait tout de suite compte, Drago en était sûr. Et d'ailleurs, il avait sûrement rêvé l'attirance de Harry. Harry savait ce que Kyle lui avait fait, comment aurait-il pu avoir envie de Drago ? Qui voudrait de son corps, maintenant ? Drago s'était recroquevillé sous la douche brûlante, s'était frotté à s'en irriter la peau et avait passé la journée prostré devant sa machine à tisser. Il avait pensé à Kyle, en boucle, plein de haine et de terreur. Il devait tuer Kyle, il n'avait aucun doute là-dessus. Il devait le tuer et se débarrasser de lui, être certain que Kyle ne le toucherait plus jamais. Il pourrait arrêter d'avoir peur. Il fallait que Kyle meure pour qu'il soit libre.

Déprimé et abattu, il avait fini par écrire à Harry et par l'inviter à venir voir son travail. Harry serait gentil, ça le réconforterait. Il avait envie de savoir s'il y aurait encore de l'amour et du désir dans le regard de Harry. Il aurait donné n'importe quoi pour qu'il y en ait encore.

Harry vint le voir le lendemain et l'attendit à l'entrée de la boutique. C'était un bâtiment différent de la fabrique, évidemment, même s'il était à côté. Drago devait finir plus tôt ce jour-là et Harry le regarda arriver avec nervosité. Il put nettement sentir ses poils se hérisser sur ses bras quand Drago arriva à sa hauteur et le salua. Drago entraina Harry dans la boutique en parlant de sa tapisserie. A chaque pas qu'ils faisaient, il dénigrait un peu plus son travail. Il finit par conclure que ce n'était vraiment pas terrible et qu'il n'aurait pas dû proposer à Harry de venir. Il avait les joues un peu rouges et le regard fuyant. Finalement, il avait peur de montrer à Harry ce qu'il avait fait, ça crevait les yeux. Harry haussa les épaules, touché malgré lui.

- Je ne suis de toute façon pas capable de juger une tapisserie, dit-il d'un ton blasé. Tu n'as pas grand-chose à craindre.

Ils arrivèrent devant la tapisserie que Drago venait de terminer et qui faisait donc partie des nouveautés en boutique. Harry leva les yeux pour la contempler et lui, il la trouva belle et impressionnante. Il n'y connaissait rien, mais elle lui plaisait. Il imaginait tout à fait une tapisserie de ce genre accrochée aux murs de pierre de la salle commune de Gryffondor, près de la cheminée.

- C'est incroyable que tu sois capable de fabriquer quelque chose d'aussi grand et d'aussi beau, commenta-t-il avec sincérité.

Drago rougit à nouveau, de plaisir cette fois.

- Tu trouves ? demanda-t-il du bout des lèvres.

- Moi je trouve ça très impressionnant, avec tous les petits détails et… Tu avais raison, ça irait très bien à Poudlard.

Drago essaya d'encaisser les compliments sans paraitre jubiler comme un enfant. Il détourna la tête, fit semblant d'observer les autres tapisseries exposées. La chaleur dans la voix de Harry, l'éclat dans ses yeux, la sincérité dans son enthousiasme, ça ne trompait pas. Drago sentait que Harry l'aimait vraiment bien, plus que bien. Il entraina Harry dans l'autre partie de la boutique, là où il y avait les tapis. Il restait près de Harry, il pouvait frôler son bras, sentir son odeur. C'était grisant. Il voyait que ça perturbait Harry aussi, c'était surtout ça le plus grisant. Devant les tapis, Drago repensa brutalement à son cauchemar et tenta de le chasser de son esprit, angoissé. Il s'écarta légèrement de Harry.

- Tu sais, dit Harry sans s'en rendre compte. Je blaguais l'autre jour quand je disais que je pourrais acheter un tapis mais en toute franchise, celui-là irait très bien dans ma chambre.

Drago leva les yeux vers le tapis brun qu'il avait tissé. Avait-il envie que Harry l'achète ? Oui, peut-être bien. De toute façon, toute cette comédie n'allait pas durer longtemps. Drago allait bientôt tuer Kyle et disparaitre de la vie de Harry pour toujours. Ça ne lui déplairait pas que Harry garde un tout petit morceau de lui, un morceau dont il était assez fier, en plus, pour une fois.

- Eh bien achète-le alors, répondit Drago de sa voix trainante.

- Tu serais d'accord ?

- Oui.

Harry hésita encore un peu, pas très longtemps. Il avait conscience que son geste avait quelque chose d'impulsif, d'enfantin et d'un peu ridicule mais il avait envie d'avoir ce tapis. Parce que Drago l'avait tissé, parce que c'était peut-être bien la chose la plus belle que Drago ait jamais faite de sa vie.

Harry acheta le tapis mais puisqu'il comptait aller boire un verre avec Drago ensuite, il ne voulait pas s'en embarrasser tout de suite. On le lui livrerait le lendemain. Harry était satisfait et ils quittèrent la boutique de bonne humeur. Il y avait un petit quartier sorcier à Manchester et ils s'y rendirent à pied, pas forcément pressés que ça se termine. Ils prirent une bièraubeurre dans un vieux pub et discutèrent un peu du travail de Drago. C'était toujours étonnamment calme de bavarder avec Drago, Harry ne savait pas exactement pourquoi. C'était peut-être parce qu'ils ne se détestaient plus et que ni l'un ni l'autre n'avait plus l'énergie de chercher les conflits. Drago ne faisait plus jamais de remarques déplaisantes à Harry et se contentait de parler librement. Harry songeait que Drago n'avait sans doute jamais été autant lui-même que maintenant. Peut-être aussi s'étaient-ils suffisamment disputés et insultés pour une vie entière. Que pourraient-ils donc se dire comme méchanceté qu'ils ne s'étaient déjà dite ? Maintenant que la haine, la jalousie et la rancœur avaient disparu, il ne restait que le calme et l'amitié.

Enfin, pas vraiment, pensait Harry en observant le visage de Drago pendant qu'il parlait. Il n'était finalement pas si calme, son cœur battait trop vite. Il avait des envies qu'il n'assumait pas trop encore. Le sexe avec un garçon, il n'y avait jamais pensé jusque-là. Ce serait hypocrite de dire qu'il n'avait aucune idée de ce à quoi ça ressemblerait. Il suffisait d'imaginer qu'il touchait Drago comme il se touchait lui-même, ça n'avait rien d'inconcevable. Mais ça le ramenait toujours à Kyle Long et il se demandait si Drago aurait jamais envie qu'il le touche. Peut-être que si. Drago n'avait-il pas dit lui-même qu'il aimait les garçons ? Alors peut-être… Harry ne savait pas trop et ça envahissait ses pensées. Et Harry se disait que même si Drago ne voulait pas, ça ne faisait rien, il pourrait se contenter de cette relation-là. Passer du temps avec Drago, prendre des verres, discuter, aller voir des matchs de Quidditch, il pourrait se satisfaire de ça. Peut-être… Il n'en savait rien. Ce qu'il savait, c'était que Drago avait rallumé un feu en lui, qu'il pensait éteint pour toujours. Il voulait que Drago change ce feu en brasier.

OoOoOoO

Pansy avait fait des muffins et avait préparé du thé. Elle était celle qui recevait le mieux, assurément et la seule qui se donnait la peine de faire des pâtisseries. Les autres n'étaient que des garçons fainéants à qui on n'avait jamais appris à faire la cuisine ou à tenir une maison. Et c'était pathétique. Mais il était évident que Theodore se fichait bien des muffins et du thé. Son regard vide et ses traits tirés ne s'étaient pas améliorés depuis que les Manure avaient posé leurs mains sur lui pour la première fois. Gregory non plus n'était pas très intéressé par les détails de la vie, à moins que ça concerne la drogue qu'il prenait. Finalement, Drago et Pansy étaient les plus résistants. Il n'aurait pas parié là-dessus.

Ils ne s'embarrassèrent pas de discussions futiles sur leur travail et leur semaine, ça ne servait à rien. Theodore but son thé immédiatement, comme si l'eau ne le brûlait pas et Drago l'observa d'un air désabusé.

- Le procès est donc le 3 juin, lâcha Gregory. Où en es-tu avec le polynectar ?

- Il sera prêt dans dix-sept jours.

- Ah bon ? s'étonna Pansy. Normalement, la préparation ne dure qu'un mois, non ?

- Oui, s'agaça Theodore. Mais je n'ai pas commencé dès le lendemain de notre conversation, il m'a fallu du temps pour rassembler tous les ingrédients ! Et je ne voulais pas que ça paraisse trop suspect donc je n'ai pas tout acheté d'un coup. On ne sait jamais, nous pourrions être surveillés à cause du procès ou des menaces de Gregory.

Drago n'y croyait pas trop mais pourquoi pas. Il avait encore dix-sept jours à vivre normalement avant de disparaitre. Dix-sept jours avant de tuer Kyle. Il sentit des picotements dans ses mains et inspira profondément pour se calmer. Gregory se tourna vers lui.

- Et avec Potter, comment ça se passe ?

- Très bien, assura Drago d'une voix trainante. Nous sommes amis maintenant, il me fait confiance.

- Alors pourquoi n'as-tu pas déjà les informations ?

La façon perpétuellement agressive avec laquelle Gregory lui parlait tapait sur les nerfs de Drago. Il se redressa sur sa chaise et lui lança un regard méprisant.

- Réfléchis un peu, dit-il sèchement. Je ne le ferai qu'au dernier moment. Si jamais les choses tournent mal, je veux qu'il soit trop tard pour Potter pour agir et nous empêcher d'aller au bout. Si j'essaie maintenant et que j'échoue, tout notre plan est foutu et nous sommes bons pour Azkaban sans même avoir tué ces salauds.

- Tu parles comme si tu allais échouer, ce n'est pas très réconfortant, fit remarquer Pansy.

- Je suis prudent, c'est tout. Le mieux serait d'agir le soir même où j'obtiens l'information. Personne n'aurait le temps de comprendre quoi que ce soit. Au fond, nous ne savons pas comment sont protégées les adresses. Peut-être qu'ils le sauront forcément si je les trouve. Nous aurons alors peu de temps pour accomplir ce que nous souhaitons.

- C'est vrai, admit Theodore.

Drago se détendit. Il n'avait aucune envie de voler les pensées de Harry trop vite et trop tôt. Il avait peur de le faire, aussi, et il était heureux de repousser l'échéance encore un peu. Et puis, avant de trahir Harry et de se servir de lui, il avait l'espoir de découvrir ce que ça faisait de faire l'amour avec quelqu'un qui ne le violait pas.

Ils mangèrent les muffins en rappelant qu'il faudrait anticiper leur fuite et leur vie future. Ils le savaient déjà, ils n'en parlaient que pour se rassurer. Ils avaient déjà commencé à vider leur coffre de Gringotts. Ils avaient déjà tous réfléchi à ce qu'ils feraient après les meurtres. Theodore se tourna vers Drago et le regarda avec un sérieux sinistre.

- Nous voulons tuer tout le monde pour nous venger et rétablir la justice, mais soyons honnêtes, nous savons bien que nous n'avons plus grand-chose à craindre des Manure ou des autres. Kyle Long, en revanche, sera toujours une menace pour nous. Si Pansy, Gregory ou moi nous nous loupons, nous serons les seuls affectés et ça n'aura pas beaucoup de conséquences. Toi, en revanche, Drago, tu dois absolument tuer Long. Tu ne peux pas échouer. Pour nous tous, il faut que tu le tues.

Drago se figea, glacé, le cœur battant.

- Je sais bien, répondit-il d'un ton hargneux.

- Tu vas y arriver, n'est-ce pas ? demanda doucement Pansy.

Il leva les yeux vers elle et la fixa un instant.

- Bien sûr que j'y arriverai.

Ils eurent l'air rassurés, en dehors de Gregory qui regardait Drago avec un scepticisme évident. Drago l'ignora et retint un frisson. Arriverait-il à tuer Kyle Long ? Il n'en savait rien mais il voulait croire que oui. Il était déterminé à le faire en tout cas, pour lui-même et pour eux tous. Il avait confiance en sa haine, elle ne lui ferait pas défaut. Et il voulait tellement tuer Kyle que ça le brûlait au creux de l'estomac. Il n'aurait jamais la paix tant qu'il ne l'aurait pas tué.