Chapitre 65

Kuang HuaShi grinçait des dents. Une fois encore, la musique de Boya lui avait échappé.
La nuit avait été difficile pour tous les habitants du Domaine Intérieur.
Lorsque la musique de Boya s'était enfin tut, il pleurait comme un bébé dans les bras de Xue TianGou qui pleurait tout autant dans le plus parfait silence.

La musique de Boya avait rouvert des blessures et des deuils que personne ne voulait subir à nouveau. Et pourtant… Pourtant son Harmonie avait eu aussi quelque chose de rassurant, une langueur douce de fin de deuil, ce moment subtil où la douleur et la peine commencent à être remplacé par les souvenirs et l'affection lointaine.

Malgré tout et bien que la musique leur ait fait du bien sur le long terme, Kuang HuaShi ne pouvait laisser passer les actes de Boya. Le jeune humain devait se rendre compte non seulement du danger qu'il prenait, mais du danger qu'il représentait. Avec son Harmonie, il aurait pu mettre la Capitale à genoux. C'était le problème avec les Chorégraphes, ils ne réalisaient pas tout à fait la portée de leur musique. C'était aussi pour ça que QingMing jouait aussi peu. Il ne voulait pas prendre de risque. Alors il préférait Danser une Harmonie que la jouer.

"- Bonjour Boya."

"- Kuang HuaShi."

"- Vous semblez particulièrement content ce matin."

"- J'ai eu une nuit… intéressante."

Le vieil esprit grimaça. Il n'était pas bégueule mais n'avait aucune envie d'entendre quelqu'un parler de ses aventures horizontales avec QingMing. Il connaissait tout ce qu'il y avait à connaitre sur l'individu, merci beaucoup. Ils avaient passés leur jeunesse ensemble et avec elle, toutes les découvertes possibles et imaginables.

"- J'imagine."

Boya resta un instant interdit avant de comprendre.

"- Mais non enfin ! Pas comme ça !"

"- Si vous le dites."

Boya foudroya l'artiste du bandeau.

"- Je le dis."

Kuang HuaShi choisit de ne pas épiloguer. Il devait d'abord gronder Boya pour sa performance de la nuit. Une fois de plus, lui faire comprendre les risques qu'il prenait et pire, les risques qu'il faisait courir aux autre. Ce ne fut heureusement pas long. Boya n'était pas idiot. Il manquait juste d'expérience. Comme toujours, maitriser la chose prendrait du temps. Mais pour ce faire…

"- Prenez votre dizi, nous allons jouer ensemble."

Boya obéit humblement. Il ne voulait jamais faire prendre de risque à qui que ce soit. Il espérait juste que personne ne lui en voulait trop et qu'il n'avait pas fait trop de mal à des personnes encore fragiles. Il devrait s'assurer que Sha ShengShi allait bien. Il ne l'avait pas encore vue de la matinée. Le pauvre shishen avait encore tellement de peine dans le cœur, il avait dut fortement souffrir de ses stupidités.

Une fois le cours terminé avec Kuang HuaShi, Boya fila directement à la recherche du jeune démon. Après une heure de recherche, il finit par demander à un serviteur de le diriger mais personne ne savait où il était.

Cette fois réellement inquiet, le jeune homme se rabattit sur ses talents naturels. Il était un chasseur après tout. Trouver sa proie n'avait jamais été compliqué pour lui. Il fallait qu'il cesse d'oublier ses origines. Même si y penser était à présent douloureux, il ne pouvait refuser ce qui l'avait construit.

Il finit par trouver Sha ShengShi roulé en boule dans le gazebo du Jardin des Fragrances. Le pauvre démon émettait une angoisse et une peine qui désolait Boya.

"- Sha-gege ?"

Il s'approcha sur la pointe des pieds pour ne pas le troubler davantage. Heureusement qu'il ne voyait pas ses yeux rouges de larmes ou il aurait culpabilisé encore plus qu'il ne le faisait déjà.

Boya s'assit prudemment sur le petit banc rembourré d'un coussin de soie. Sha ShengShi ne semblait pas s'être rendu compte de sa présence, trop perdu dans sa peine pour la réaliser.

"- Sha ShengShi ?" Insista quand meme Boya.

Il avait ouvert son troisième œil pour mieux interagir avec le jeune démon. Sous son regard si particulier, le démon de pierre apparaissait comme un corps humanoïde de pierre noire, lisse et brillante, parcourue de veines de laves qui coulaient en permanence à fleur de peau. Enfin, c'était le cas lorsque tout allait bien. L'apparence du démon changeait avec son état d'esprit, comme souvent. Xue TianGou lui apparaissait comme un immense corbeau blanc avec une couronne en général. Lorsqu'il était en colère, les plumes blanches se teintaient de sang, la couronne disparaissait sur ses serres comme une arme.

Mais Xue TianGou n'était pas en cause ici. Ici, c'était Sha ShengShi qui tremblait de peine sous les mains de Boya.

Les lignes de lave étaient presque noires sous le regard de Boya. La chaleur qui courrait dans les veines du démon diminuait toujours quand son moral était bas. Là, jamais Boya ne l'avait vu aussi triste. Sa peau normalement lisse était également couverte de scories bien qu'elles ne se sentent pas sous ses doigts.

Ce que Boya voyait n'était pas une réalité physique mais une réalité mystique.

"- Sha-Gege ?"

Petit à petit, les veines de lave reprirent quelques couleurs. Pas grand-chose, mais assez pour que Boya respire à nouveau.

Il ne fut pas surpris lorsque le démon finit par venir enfouir son visage contre son torse et que ses bras s'accrochent autour de sa taille.

Boya aurait voulu avait des ailes comme Zhuque pour l'en entourer et le rassurer.

Lorsque Zhuque referma ses ailes sur eux deux, Boya le remercia mentalement chaleureusement.

"- Ne t'en fait pas, mon poussin. Tu pourras le faire toi-même un de ces jours."

Mais Boya avait autre chose en tête pour l'instant que tenter de comprendre ce que le dieu-gardien avait dans le crâne.

"- Je suis désolé." La petite voix de Sha ShengShi fit culpabiliser un peu plus Boya.

"- Ce n'est pas à toi de t'excuser, Gege. C'est ma faute. Je n'ai jamais voulu te faire de mal." Souffla Boya avec tristesse.

Le démon renifla très fort.

"- Ce n'est pas ta faute si… si…" Il allait s'effondrer encore en larmes.

Boya le serra encore plus fort contre lui.

"- Laisse toi aller. Ca fait parfois du bien de pleurer." Et c'était Boya qui disait ça ! Mais ça suffit à Sha ShengShi qui s'effondra encore une fois en larmes.

Cette fois, il se permit de pleurer sa femme comme il n'avait jamais pu le faire.

Boya fredonnait au-dessus de lui. L'Harmonie qu'il fredonnait était douce et apaisante, juste assez pour soulager la peine de Sha ShengShi sans l'empêcher de l'exprimer tout son saoul.

Il fallut un long moment pour que le jeune démon se calme enfin. Lorsque QingMing, inquiet, finit par les trouver en milieu d'après-midi, se fut pour trouver son shishen et son épouse qui n'avaient pas bougé du Jardin depuis des heures. Sha ShengShi dormait la tête sur les genoux de Boya qui lui caressait doucement les cheveux.

"- Boya ?"

"- Il a beaucoup pleuré. C'est ma faute." Le renard-démon hocha la tête. C'était vrai après tout. "Il va un peu mieux maintenant."

"- Vraiment ?"

"- Je le vois, QingMing. Il a une meilleure couleur que lorsque je l'ai trouvé. Une bien meilleure couleur. "

Une meilleure couleur ? QingMing secoua la tête. Il ne pouvait comprendre le monde tel que Boya le voyait alors il lui faisait totalement confiance là-dessus.

Il s'assit près d'eux. Sha ShengShi se détendit un peu plus d'avoir son maître près de lui.

"- J'imagine que Kuang HuaShi t'as déjà grondé ?"

"- Et quasi pendu la tête à l'envers aux ceintres par la ceinture de mon pantalon pour avoir fait n'importe quoi."

Connaissant Boya, ca suffirait pour qu'il ne recommence pas. Enfin, pas exprès en tout cas.

La main de QingMing se posa sur le dos de Sha ShengShi. Le Seigneur Démon et le Chasseur prenaient soin d'un membre de leur famille ensemble. Sans le vouloir, ils pensaient à la même chose. Serait-ce plus compliqué de s'occuper de petits tous les deux ? Non. Boya était déjà d'accord. QingMing le voulait. Qu'est ce qui les retenaient ? Finalement, rien. A part qu'ils étaient deux idiots.

"- Quand penses-tu retourner au Yin yang ?"

"- Dès que je le pourrais sans risque." QingMing se mordit la langue pour ne pas le supplier de rester. "Plus vite je pourrais y retourner, plus vite je pourrais revenir ici."

"- Boya ?"

"- J'ai pris ma décision. Il faut que je solde ce qui me reste envers le Yin yang. Ensuite, je serais libre de faire ce que je veux. Et je veux être ici, avec vous. Après tout, je suis Anbei Furen, non ?"

QingMing ne put se retenir davantage, il crocheta Boya par la nuque pour l'embrasser avec passion. Le chasseur y répondit avec la même passion.

Zhuque baissa les yeux sur son poussin et le renard.

ENFIN !

Enfin, ils acceptaient pleinement ce qu'il y avait entre eux.

Le regard du dieu-gardien croisa celui de Sha ShengShi. Le jeune démon se baignait avec plaisir dans l'amour et la passion entre son maître et son petit-frère d'adoption. Il était heureux pour eux. Il avait perdu son épouse mais il pouvait maintenant regarder en arrière sans la souffrance qui était la sienne jusque-là. Peut-être un jour retrouverait-il l'amour. Il avait le temps.

"- Maître ? Je n'ai rien contre votre relation avec Anbei Furen mais pourriez-vous ne pas faire votre première portée sur mes genoux ?"

Boya et QingMing se séparèrent avec un coassement.

"- Sha ShengShi ! Je suis désolé !"

Les deux hommes étaient écarlates.

"- Je vais vous laisser." Souriait le jeune démon.

"- Sha ShengShi…."

"- Tout va bien, Boya. Merci." Il se pencha pour poser sur front contre celui du jeune humain. "Je suis heureux que tu sois là. Que tu restes avec nous."

Il s'inclina devant son maître avant de partir. Sha ShengShi souriait doucement. C'était un nouvelle vie pour eux tous quelque part. Et il y avait assisté de près.

Maintenant seuls tous les deux, Boya et QingMing étaient un peu gênés par cet étalage de sentiments. Enfin, ils restèrent gênés quelques secondes avant que Boya attrape QingMing par le cou et l'embrasse brutalement à son tour.

Le renard s'y soumis avec enthousiasme. Il était heureux que sa Furen prenne le dessus. Il était dans la nature du renard qu'une "femelle" ait la main haute sur lui.

QingMing était heureux.
Pour l'instant.

Gold Spirit se glissa discrètement dans la chambre de Seimei. Le vieux maître y épluchait encore des tonnes et des tonnes de documents sans trouver de réponse à ses questions pour l'instant. Ce n'était pas si grave bien sûr. Il avait le temps. Ce qui l'irritait, était qu'il n'arrivait pas à répondre à la demande de… à la demande.

"- Seimei ? Boya a reçu du courrier."

Ce n'était pas la première fois. Alors pourquoi lui apporter ? Tànli continuait à lui écrire. Les frères de JingYun de Boya lui écrivaient aussi parfois maintenant que leur Shifu leur avait dit où était Boya. Etrangement, les petits shidi nouvellement sous les ailes de Tànli aussi lui écrivaient alors qu'ils ne s'étaient jamais vu. Boya était devenu ce grand frère absent à qui on peut tout dire, même les plus profonds secrets, justement parce qu'il était loin et ne pouvait les trahir. Normalement, les lettres étaient justes mises dans ses appartements pour attendre qu'il revienne et les lise. Alors pourquoi lui apporter ?

"- C'est une lettre de He Shouyue. Et elle est épaisse."

Seimei comprenait mieux. Il prit la lettre qu'il tourna et retourna entre ses mains. Il pouvait la faire disparaitre, la lire avant de décider pour Boya ce qui était le mieux pour lui et s'il devait la lui laisser lire, ou simplement demander à Gold Spirit de rajouter la lettre sur la pile.

La question se résumait finalement à savoir s'il faisait confiance à Boya pour se gérer lui-même ou s'il devait le protéger encore.

Un gros soupir lui échappa.

"- Va la mettre avec les autres."

"- vous ne voulez pas la lire ?"

"- Ce n'est pas mon courrier."

Gold Spirit fixa longuement l'ombre de son maître. Il hocha la tête avant d'obéir. Si Seimei pensait que Boya avait la force de supporter ce qui était surement une demande d'excuses de la part de He Shouyue, il n'allait pas remettre en question sa décision.

Le shishen quitta les appartements de son maître pour retourner auprès de Zhong Xing. Le chef de secte était fébrile depuis son retour du Domaine de QingMing. Sans doute parce que Fangyue allait mieux. Ou parce qu'il avait été mis devant des vérités qui ne lui avaient pas fait plaisir du tout.

Gold Spirit s'en fichait un peu
Son boulot était de surveiller autant qu'il servait le chef du Yin Yang. Rien de plus. C'était déjà un travail à plein temps. Zhong Xing était le plus remuant de tous ceux qui avaient dirigés la secte.
Il était invariablement épuisant.

Ha, Gold Spirit avait parfois l'impression d'être un vieux monsieur ronchon qui attendait l'âge de la retraite.

Tànli ne savait comment réagir devant le rapport qu'il lisait.

Il avait envoyé He Shouyue "régler un problème de démon" dans un bordel de la capitale. Traduction, une renarde à deux queues avait commencé à faire son trou et tentait de faire sa tanière dans la capitale.
Tànli avait vraiment pensé qu'il la tuerait. Vraiment. Mais ce n'était pas ce que le jeune esclave avait décidé de faire. Non. On l'avait envoyé sous couvert de régler la dette de jeunes maîtres auprès de la Madame du bordel. Alors il avait joué son rôle jusqu'au bout.

La courtisane spoliée était la renarde. Avec tout le culot de cette espèce, elle s'était fait un vrai plaisir de sucer la force de cultivateurs et jeunes richards qui avaient eu trop honte de leur mésaventure pour se plaindre. Jusqu'à ce qu'un noble manque succomber. Alors seulement JingYun avait été contacté.

Tout cela, Tànli ne le savait pas jusque-là. Personne ne le savait. Si c'était dans le rapport sous ses doigts, c'était parce que He Shouyue avait pris le thé avec le renarde pour l'interroger. Elle était jeune. Elle n'avait été que trop heureuse de succomber aux flatteries du jeune prêtre du yin yang en robe d'esclave. Elle connaissait les nordistes de réputation. Elle n'avait pas craint de se faire sauter à la gorge. Alors elle avait pris plaisir à papoter avec lui.

Tànli se passa une main sur le visage.

D'accord.
Il avait maintenant dans sa main, en passant par He Shouyue, une renarde démon à ses ordres. Elle avait "racheté" sa liberté du bordel où elle avait établi son petit empire, avait été conduite à un autre par He Shouyue après avoir changé d'apparence et sous la promesse de ne tuer ni ne blesser personne, le jeune nordiste avait conclu un marché avec elle. Elle était à ses ordres, elle pouvait se nourrir tranquillement tant qu'elle le faisait sans dommage pour ses proies.

Le marché les satisfaisait tous les deux.

Dans son rapport, He Shouyue suggérait que trouver un bâtiment à acheter pour lui permettre de s'établir et diriger son propre établissement serait un bon investissement. Autant pour l'argent que pour les informations. Et la facilité à tuer s'il le fallait.

Tànli finit par reposer le rapport puis le jeta dans le feu.

"- He Shouyue, tu es sérieux ?"

"- Bien sûr, maître. C'est une opportunité à ne pas laisser passer. Bien sûr, il faudra l'enchainer par un peu plus qu'une promesse. Mais nous avons tous à y gagner. Elle comme nous."

Le maître chasseur se frotta encore le visage. Que pouvait-il dire ? Ce petit con avait raison ! Sa proposition était logique et pouvait rapporter gros. S'ils pouvaient effectivement s'assurer que la renarde se soumettait à eux, ils auraient une arme de plus pour renverser le pouvoir au sein de JingYun.

"- Je vais y réfléchir."

He Shouyue s'inclina profondément avant de quitter le bureau de son maître pour aller laver ses robes.

"- He Shouyue." Le jeune nordiste s'arrêta immédiatement, aux ordres. "Penses-tu que ta nouvelle amie pourrait obtenir des informations sur une cousine à elle ?"

"- Celle qui a tué la mère de Boya Daren ?" Il était orgueilleux. Pas idiot. "Les renards roux n'ont pas de notion de famille, contrairement aux blancs. Pourrir la vie d'une autre renarde fera sans doute très plaisir à notre jeune camarade."

Tànli hocha la tête.

"- Je te laisse voir avec elle."

"- Bien sûr, maître. Autre chose pour votre service ?"

"- Tu peux y aller… Ho ! Une dernière chose." He Shouyue attendait encore. Qu'est-ce qu'il y avait encore ? "Bon boulot pour un nordiste."

Le jeune homme s'inclina avec plaisir. Il était… content.

Si Boya pouvait répondre à sa lettre, quel que soit sa réponse, il serait encore plus heureux.

Le retour à la normal n'avait pas pris longtemps pour Boya.

Il était plus que jamais "Anbei Furen", il ne passait pas un jour sans se taper dessus avec Sha ShengShi, Weilan et maintenant Xue Mao. Le Premier Général de QingMing avait finalement trouvé le temps de venir lui présenter sa plus jeune épouse pour lui demander s'il l'acceptait comme camériste. Boya avait un peu soupiré. Il n'avait pas besoin d'une femme de chambre, pas plus que d'une servante. Et encore moins d'avoir l'épouse d'un général de QingMing pour jouer ce rôle ! Pourtant, politiquement, c'était une place idéale pour la jeune démone qui peinait un peu à trouver sa place dans la maison de son gigantesque époux. La délicate démone-panthère des neiges avait un caractère bien trempé qui se heurtait profondément avec celui de la troisième épouse du général. Si les deux femmes ne s'étaient pas encore arraché les yeux, c'était uniquement parce que Xue Mao surveillait ses épouses comme le lait sur le feu. Sa douce et délicate jeune épousée était plus un fauve que lui lorsqu'on lui marchait sur les pieds. Et sa troisième épouse était jalouse.

Alors, pour préserver la paix des ménages, Boya avait accepté la jeune femme auprès de lui. C'était un peu étrange d'avoir une servante. Surtout après avoir eu MiChong pour veiller sur lui à l'occasion. La jeune démone féline était à son service. C'était à lui de lui donner des ordres. Pas l'inverse.

Boya ne savait pas s'il appréciait vraiment.

"- Anbei Furen ? Votre bain est prêt."

D'accord, il y avait des détails pour lesquels il appréciait. Sans compter qu'il libérait Weilan d'un travail qui n'aurait jamais dû être le sien. Un gros soupir échappa à Boya lorsqu'il réalisa où ses pensées le conduisaient. Il avait une camériste, mais il lui fallait un valet personnel. Qu'il ait une servante était déjà limite mais toléré parce qu'il était Anbei Furen. Mais… Non, il lui fallait UN serviteur.

Bon sang, il était un chasseur, pas un noble ! Pourquoi avait-il besoin de serviteurs ? Il était assez grand pour laver ses sous-vêtements tout seul et ravauder ses chaussettes lui-même ! Enfin, il le pouvait. Avant. Quand il avait des yeux. Et quand il ne passait pas la moitié de son temps à jouer une musique qui pouvait faire brûler une ville et l'autre moitié à faire en sorte que la dites-ville ne fasse pas d'auto combustion à cause de son maître qui profitait du temps libre qu'il avait pour faire n'importe quoi maintenant que sa Furen l'épaulait.

Boya s'enfonça la tête sous l'eau. Bon sang, il était réellement la maitresse de maison.

Il y avait un monde entre l'accepter, le faire et en prendre conscience. Pire, ça lui plaisait. C'était un peu comme gérer une campagne militaire permanente où il n'y avait pas (trop) de morts à la fin. Sans compter la nourriture qui était meilleure et qu'il avait peu de chance de finir avec de la boue entre les orteils.

Boya paressa dans le bain bien chaud encore un petit moment avant d'en sortir. Il était heureusement seul pour se sécher et s'habiller. A cette heure, il n'avait pas besoin qu'on aille fouiller pour lui dans la garde-robe en perpétuelle croissance que QingMing semblait déterminé à lui remplir un peu plus chaque semaine.

Un peu perdu dans ses pensées, Boya passa l'heure suivante à brosser et sécher ses cheveux avant de les natter puis prit le thé sur sa terrasse avec Zhuque sur les genoux.

QingMing se glissa près de lui en silence. Une fois assis sur le coussin près de lui, le renard enroula une de ses queues autour de sa taille, le resservit en thé, se servit une tasse puis resta auprès de lui dans une silence conjoint agréable jusqu'à ce que MiChong leur apporte leur souper. Ils avaient tous les deux diné avec la cours, ils pouvaient souper ensemble avant d'aller se coucher. La soupe était légère et délicieuse, chaude et réconfortante comme la présence de l'autre une fois qu'ils étaient allongés sous la couverture et que QingMing se recroquevillait dans les bras de sa Furen.

Zhuque s'amusait à voler au-dessus de la maison en enflammant ses queues pour un balais aérien nocturne remarquable lorsque QingMing trouva enfin la nécessité de parler.

"- Vous semblez perdu dans vos pensées, ce soir."

Boya soupira. Il serra un peu plus le renard-démon dans ses bras. Leur couple, si on pouvait parler de couple ? était bizarrement constitué. Ils n'avaient pas passé le cap physique de leur relation mais après leur excursion, dormir l'un sans l'autre dans la même maison leur était intolérable. Ils s'étaient embrassés à plusieurs reprises mais n'avaient pas cette frénésie d'intimité que les jeunes couples avaient en général. Pourtant, l'un comme l'autre savaient qu'ils s'aimaient. C'était venu gentiment, presque par accident alors qu'aucun des deux ne l'attendait ni même le voulait. Ils avaient tous les deux d'autres choses en tête. Et même si QingMing s'était attaché à lui, même si Boya avait très vite eut de l'affection pour le Seigneur des lieux, l'amour avait été constaté avec à la fois surprise et évidence.
C'était un fait.

Comme le statut de Furen de Boya.

C'était ainsi, il n'y avait même pas de question à se poser.

"- Un peu. Je peine à accepter qu'il va me falloir un valet de pied pour m'aider. Tout ça parce que je n'ai plus le temps de chercher à lutter contre mon handicap."

"- Boya…"

"- Je sais, QingMing. Je sais. Mais il faut être réaliste. Je peux me débrouiller si nécessaire. Surtout ici, chez moi." Il sentit QingMing sourire. Chez lui, hein ? "Mais je n'ai pas le temps matériel de passer deux heures à trouver une paire de chaussettes. C'était nécessaire lorsque je luttais encore contre moi-même et ce qui m'est arrivé. Mais maintenant ? J'ai autre chose à faire. Je suis capable. Je le sais. Tout le monde le sait. Par contre, je n'arrive pas encore à faire d'une journée de vingt-quatre heures qu'elle en ait le double. Hors j'en aurait bien besoin si je veux continuer à faire le brave tout en gérant notre maison."

QingMing exultait presque. Boya venait simplement de jeter son handicap par la fenêtre comme l'eau sale d'un baquet. Il n'était pas moins aveugle, il n'était pas moins incapable de voir la couleur de ses chaussettes, mais il laissait ces détails entre les mains de quelqu'un de payé pour comme le faisaient tous les autres de son rang pour s'occuper de ce qui comptait vraiment.

"- QingMing… Vos queues…"

"- Ho pardon."

Il fallait toujours que QingMing batte des queues comme un chiot quand il était content. C'était un travers dont il ne se débarrasserait jamais.

"- Ce n'est rien."

"- Alors qu'allez-vous faire ?"

"- Je recrute." Ça faisait des semaines qu'on l'encourageait sur tous les tons à appeler à lui un shishen supplémentaire. "Je ferais ça demain. A-t-on des nouvelles de JingYun ?"

"- Ils sont au cœur d'une guerre interne assez violente. Ils n'arrivent même pas à gérer correctement les démons de la capitale. Des sectes secondaires doivent compenser."

Boya n'était pas surpris. Ça arrivait de temps en temps. La politique de JingYun était toujours aussi puante.

"- Pensez-vous que je risque quelque chose à retourner au Yin Yang ?"

Le renard était mécontent. Il ne voulait pas en entendre parler.

"- L'Empereur a exigé que JingYun vous oublie. Aucun fonctionnaire n'est revenu dans le nord, alors y retourner maintenant ou plus tard…" Profiter de la désorganisation de JingYun ne serait sans doute pas plus mal.

"- Alors je retournerai là-bas à la fin du mois."

"- … Quand me reviendrez-vous ?"

"- Je ne peux vous le dire. Quand… Quand j'aurais soldé tout ce qui me reste."

QingMing aurait voulu hurler, lui interdire de partir.

Il ne le ferait jamais.

"- Vous allez affreusement me manquer."

"- Vous allez me manquer aussi. Mais j'en ai besoin."

"- Je sais."

Les lèvres de QingMing se posèrent sur celles de l'humain. Ils s'embrassèrent encore un peu avant de s'endormir, à la fois tristes et contents.

Même si le départ de Boya faisait mal à QingMing, son départ le rapprochait aussi de son retour définitif dans ses bras.
Quand Boya reviendrait, QingMing lui demanderai officiellement sa main. Ou avant ? pour qu'il ne l'oublie pas ? il fallait tellement de temps pour négocier un mariage après tout…
Boya serait alors libre de son passé, libre d'accepter sans que rien ne le retienne ou ne le contraigne.