Boya avait failli sauter au plafond en hurlant de terreur lorsqu'il était entré dans l'aile des artisans. Il n'y avait pas mis les pieds depuis des mois avant son départ. Il avait eu une idée soudaine en pleine nuit et n'avait pu attendre le matin pour y aller. Tout le rythme qu'il avait pris auprès de QingMing était déjà disparu pour retrouver celui qu'il avait au Yin Yang depuis son arrivée.
En moins d'une semaine, il avait oublié ce qu'était une bonne et longue nuit de sommeil pour les remplacer par des petites siestes quand il se sentait fatigué. Les seuls moments où il parvenait à réellement dormir était lorsqu'il réussissait à convaincre Seimei de le laisser dormir dans son appartement ce qui n'était pas trop dur.
Cette nuit-là pourtant, Seimei était absent.
Boya n'aurait pas osé lui demander des comptes bien sûr. Alors lorsqu'il n'en avait plus put de se tourner dans son lit, il avait fini par le quitter pour aller travailler sur une idée de papier à talisman qui lui était venue.
Lorsqu'il avait poussé la porte… Ha, il n'était pas seul. Les artisans présents lui avaient sauté dessus pour lui dire bonjour. Ou bonne nuit.
"- Allons, Boya. Tu n'espérais pas qu'on ne te dise pas bonjour, quand même !"
Le pauvre chasseur dut faire contre mauvaise fortune bon cœur et se laisser passer de large torse en bras puissant pendant que chacun le saluait avec l'enthousiasme épuisant qui semblait affecter tous les membres de la secte.
A cette heure, il était seul. Ses shishen dormaient. Il n'avait aucune envie de les priver de leur repos alors il fallait bien subir. Il n'allait pas faire sa mauvaise tête. L'affection de son temple était agréable. Ce n'était pas leur faute s'ils étaient à ce point tactiles. Le froid avait cet effet là sur les gens.
Boya faillit avoir pour reflexe d'appeler Weilan avant de se souvenir qu'il n'était pas là. Il en eut un coup au cœur. Plus les jours passaient et plus il avait l'impression d'être un touriste au yin yang et d'attendre pour rentrer à la maison. S'il se posait encore la question avant de quitter le Domaine, il était maintenant sûr de lui. Il n'avait plus sa place sur le long terme ici. Sa place était auprès de son époux qui ne l'était pas. Sa place était celle d'Anbei Furen.
Sa place était d'avoir QingMing dans ses bras la nuit pour l'aider à dormir et protéger son sommeil.
"- Alors, pourquoi es-tu là, Boya ? Ça fait une éternité qu'on ne t'as pas vu."
"- Je ne vous avais pas vu depuis longtemps non plus." L'éclat de rire sur sa plaisanterie le fit sourire. " Blague à part. J'ai eu une idée et j'aimerai voir s'il est possible de la mettre en pratique."
"- Tes idées sont toujours remarquables et surtout inattendues. A quoi as-tu pensé ?"
"- J'aimerai tenter de donner quelques capacités à du papier talisman."
"- Ho ?"
Voilà qui était intéressant ! Personne ne s'était plus penché sur ce papier depuis une éternité parce qu'il faisait ce qu'on attendait de lui.
"- Quel genre de capacité ?"
"- Pouvoir le réutiliser. Que les sort écrit dessus disparaissent d'eux même au bout d'un certain temps, juste par leur exposition à l'air."
Boya eut très vite les papetiers de la secte près de lui pour lui apprendre les bases.
Depuis combien de temps n'avait-il pas eu le temps d'apprendre ? Ça faisait du bien de repousser la solitude par quelque chose d'utile. Il doutait que quelque chose en sorte mais peu importait. Parfois, il était bon de juste s'étourdir.
Les assassins avaient été nombreux.
Pendant leur voyage pour le nord, leur nombre avait subi une diminution dramatique. On ne promettait pas de l'argent à des indépendants avec une seule victime et une seule prime si on ne voulait pas qu'ils commencent par s'entretuer. Ça a avait heureusement l'avantage de faire le ménage dans la profession et d'éliminer les plus faibles et les plus incompétents. Il était aisé de se présenter comme assassin à vendre. Il était plus compliqué de survivre au premier contrat.
Pour l'instant, le professionnel survivant retira son épée des reins d'un ancien collègue débutant. Le gosse n'avait pas vingt ans mais se présentait comme un génie du crime. Raté.
Le professionnel lui fit les poches puis poussa le cadavre un peu à l'écart de la route. Personne ne se soucierait d'un cadavre de plus au milieu des bois.
L'homme savait qu'ils ne devaient plus être qu'une poignée.
Au loin, le pont de glace qui séparait le temple du Yin Yang et le monde des simples humains le fit frémir. Nope, il ne le passerait pas ! Il attendrait que la proie sorte. Il n'irai pas le chercher.
De ceux qui restaient de ses collègues, ceux qui seraient assez idiots pour tenter de passer le pont ne seraient plus des risques pour lui. L'assassin survivait à son boulot depuis plus de trente ans. Il avait l'instinct pour ce qui pouvait lui couter la vie. Ce pont, le temple lui-même puait.
Il ne pouvait qu'attendre.
Il y avait quelque chose d'un peu déprimant dans la facilité avec laquelle Boya avait repris son train-train ordinaire une fois les premiers jours de séparation passés.
"- Boya... Boya... BOYA ?"
Le chasseur sursauta.
"- Ha ! Zongzhu. Pardon. J'étais perdu dans mes pensées."
"- Avec beaucoup trop de queues dans tes pensées, j'en suis sûr." Boya se sentit rougir.
Un gros soupir qui n'échappa pas à Zhong Xing échappa au jeune homme.
"- Boya... Je sais que tout le monde agit comme si tu avais donné ton accord à ta future union avec le Seigneur Anbei alors même qu'il n'a pas encore fait sa demande. Mais pour l'instant, rien n'est fait alors... est-ce que tu veux vraiment épouser cette grosse baderne poilue qui pue le chien mouillé la moitié de l'année et à chaque averse, ressemble à un tonneau à bière dès qu'il fait froid et à plus d'appétit qu'un village après une disette ?"
"- Zongzhu !" Protesta Boya.
"- Plaisanterie mise à part, ce qui m'importe c'est ta décision, Boya. Tu n'as pas racheté ta liberté, deux fois, à la force du poignet, pour te retrouver une fois de plus enchainé à quelque chose ou quelqu'un que tu ne veux pas."
Zhong Xing avait finalement décidé d'accepter que Boya puisse prendre ses propres décisions comme l'homme adulte et indépendant qu'il était. Mais il n'y avait pas que le poids de ses paroles qui comptaient. Le chef de secte doutait que le Domaine aussi bien que le Temple réalisent à quel point le poids de leur décision pouvait peser sur Boya. Pour les membres du Domaine aussi bien que du Temple, Boya était Anbei Furen. Le mariage ne serait qu'une formalité. Mais c'était pour ça que Boya était revenu auprès d'eux quelques temps. Pour prendre de la distance et réfléchir. S'il réalisait qu'il ne voulait pas de cette vie, c'était le boulot de Zhong Xing de tout faire pour l'en protéger.
"- Et si je disais non, qu'est ce qui se passerait ?" Boya n'était pas amer juste honnêtement curieux.
"- Je renverrais QingMing dans sa niche avec un coup d'éventail sur le nez. Il sera sans doute furieux, il viendra sans doute demander des comptes et voudra te parler, mais si tu ne veux pas de cette union, je te protègerai de mon mieux." Le ton du vieux chef de secte était buté. Il n'abandonnerait pas Boya. Pas une fois encore.
Le jeune chasseur eut un petit sourire aussi tendre qu'amusé.
"- Zongzhu…" Il n'attendait pas ça de lui. Pas après qu'il lui ai autant craché dessus quand il était venu le voir à la Maison… Dans le Domaine Intérieur.
"- J'ai été un mauvais père pour mon fils et un très mauvais Shifu pour toi jusque-là, Boya. Il est temps que je regarde en face mes erreurs. Comme Fangyue l'a fait. Mais ce n'est pas en décidant pour toi pour te protéger que je le ferai. Je respecterai ta décision malgré tout ce que j'en pense. C'est ton choix. Alors prends le temps de réfléchir. Quand tu auras fait ton choix, je serai là." Assura encore Zhong Xing.
Boya le remercia avec une réelle timidité. Il ne s'était pas attendu à ça du tout !
"- Merci, Shifu."
C'était vraiment adorable. Si Boya n'avait pas été sûr de lui, il aurait pu trouver là une échappatoire à une vie de chasseur au foyer. Mais là ? Vraiment il trouvait ça mignon de la part de Zhong Xing. Surtout après qu'il ait autant chougné.
"- Ne vous en faites pas pour moi. Je maitrise la boule de poils."
"- Si tu es sûr de toi."
Le vieux maître soupira avant de l'abandonner à sa solitude.
Boya prit son dizi pour s'entrainer à ne pas utiliser son qi dans sa musique. C'était plus difficile qu'il n'y paraissait et lui changeait agréablement les idées. Ce qui lui était compliqué était de ne pas se perdre, comme d'habitude.
Quand une Fangyue écarlate débarqua en catastrophe pour lui arracher sa flute des mains, Boya resta interdit un instant avant de réaliser.
"- NON MAIS ÇA VA PAS BIEN ?
Il s'était mis à jouer son désir pour QingMing. Tout ce qui était adulte dans le temple devait être à la recherche d'un partenaire ou déjà en train de s'amuser.
"- Ho… Pardon…"
Il fallait qu'il rentre à la maison.
Pour l'occuper et l'empêcher de faire n'importe quoi, Zhong Xing avait jeté Boya sur les routes avec ses élèves. Puisqu'il était là, autant qu'il soit utile. Ses élèves avaient hurlé de joie. S'ils avaient participé à quelques chasses, autant avec Boya qu'avec leurs séniors depuis, ils allaient partir avec Boya faire une tournée des popotes comme le faisaient tous les jeunes nordistes quand ils étaient assez grands pour ça.
Boya était un peu dubitatif. Zhong Xing était sur ? Il voulait vraiment les envoyer tous les dix sur les routes du nord pendant au moins un mois ? Ça ne le dérangeait pas plus que ça il fallait avouer. Pas maintenant qu'il avait Zhuque et Suì ZhǐJī avec lui. Celui qui avait le plus râlé était d'ailleurs le démon-ratel. Il aimait son confort, lui ! Il n'avait aucune envie d'aller clapoter dans la boue jusqu'à point d'heures pour jouer les femmes de ménage mystique pour le Yin Yang.
Mais ils étaient partit tous ensembles.
Boya avait regretté très fort sa feifei. La chèvre géante qu'on lui avait confié était douce et bien élevée mais elle ne serait jamais aussi confortable que son adorable bestiole.
Le petit groupe s'était arrêté en fin de journée à l'une des auberges les plus proches du temple. Les enfants étaient surexcités d'être lâchés dans la nature avec leur shixiong et leurs ainés. Il fallut même que Boya les rappelle à l'ordre avant de rentrer dans le bâtiment. Voulaient-il couvrir le temple de honte à se comporter comme des chiots mal élevés ?
Les six petits baissèrent le nez, grondés.
Les autres clients les regardaient faire avec amusement. Il n'était pas rare de voir des bébés cultivateurs avec leurs ainés mais ils n'étaient pas si fréquent non plus. Voir un cultivateur aveugle l'était davantage.
Les six petits se mirent en rang deux par deux derrière leurs ainés et Boya qui déplia sa canne. Il raclait le sol devant lui avec pour monter les marches jusqu'à l'entrée de l'auberge.
Comme tous les bâtiments dans le nord il était haut sur pilotis. Lorsqu'il neigeait, ça n'empêchait pas qu'il soit à moitié enterré.
"- Daren, bienvenue." Le propriétaire des lieux s'inclina devant le groupe. "Puis-je vous proposer à manger en plus de chambres ?"
A n'être qu'à une journée de voyage du temple, ils avaient des chambres réservées pour les cultivateurs.
"- Deux chambres suffiront."
Les séniors et les juniors restaient ensembles. Boya aurait voulu rester avec eux mais savait que le décorum l'empêchait.
"- Voudrez-vous diner dans la grande salle ou dans vos chambres ?"
Les petites mains de ses élèves s'accrochèrent aux robes de Boya. Ils voulaient voir le monde, eux !
"- Dans la grande salle sera parfait. Pouvons-nous avoir de quoi nous baigner ?"
"- Un serviteur est déjà en train de vous préparer ça."
Boya remercia l'aubergiste. Les trois séniors cornaquèrent leurs cadets à la suite de Boya sur les pas du serviteur qui les conduisit à leurs chambres pour se préparer pour le soir. Même s'ils étaient près du Yin Yang, il y avait une chance que quelqu'un vienne leur demander leur aide. Généralement, on leur demandait surtout un conseil, une bénédiction ou l'accompagnement d'un mourant.
Dès que le petit groupe redescendit dans la salle commune, plusieurs visiteurs s'approchèrent timidement pour demander un talisman pour protéger un poulailler des renards au grand amusement de Boya, la bénédiction d'un nouveau-né, l'examen d'un petit pour savoir s'il avait une chance de rejoindre le temple ou carrément un mariage sur le pouce. Dans le nord, il n'était pas rare qu'un couple soit marié une fois la donzelle enceinte. Le nord n'avait pas les ressources pour des unions infécondes. Il n'y avait aucune honte à s'assurer qu'un mariage serait fruitif avant de le prononcer.
Lorsqu'on apporta son repas à Boya et ses shidi, le jeune homme était déjà fatigué.
"- Je vois que votre séjour auprès du Seigneur Anbei vous à apprit le calme et la diplomatie."
La voix connue et inattendue fit sourire Boya.
"- Seimei. Qu'est-ce que vous faites là ?"
"- Ho, vous savez, je vais, je viens…"
"- Ne me dites pas que Zhong Xing vous a chargé de me suivre."
"- Comme si j'avais pour habitude d'obéir aux ordres de ce gamin."
Boya renifla encore.
Seimei se servit une tasse de thé sans se soucier de l'outrage évident des séniors. Il s'incrustait comme ça ? Au calme ? Alors qu'ils avaient enfin leur Shixiong rien que pour eux ? Ils se plaindraient à Zhong Xing.
"- Vous savez que vous êtes suivit depuis votre départ du temple ?" Finit par lâcher Seimei après une gorgée de thé."
Les jeunes disciples s'inquiétèrent immédiatement. Ils étaient suivit ?
Mais Boya ne parut pas surpris un instant.
"- Je sais. Je les ai senti très vite. Ils sont quatre. De simples humains. Sans doute des assassins embauchés par JingYun."
"- Ça n'a pas l'air de vous inquiéter plus que ça."
"- Ce sont juste des humains."
"- Mais des professionnels du meurtre."
"- J'ai mes shishen avec moi. Je crains plus pour les petits que pour moi. Mais ils ne sont que quatre."
Seimei pinça les lèvres, quelque peu irrité par la légèreté de Boya.
"- Boya… C'est quand même dangereux. Il faut que vous fassiez attention."
Le jeune aveugle leva la main pour faire taire le vieux maître.
"- C'est ce que je fais. Ne vous en faites pas. Mais ne venez pas me traiter en infirme incapable s'il vous plait. Ce ne sont que quatre humains. Même si je ne faisais rien, Zhuque s'en chargerait."
D'ailleurs, où était le dieu-gardien ? Seimei savait qu'il ne quittait jamais Boya quand il y avait un risque infime.
Seimei soupira
"- … Il les surveille." Son irritation était manifeste
"- Evidemment."
Boya n'avait pas ouvert son troisième œil mais il pouvait presque sentir une présence lourde autour de Seimei. Comme… Ho… Alors…. Était-ce possible ?
Il fallait qu'il soit sûr.
Mais pas ce soir.
"- S'il n'y a rien de plus, Seimei, nous allons nous retirer pour la nuit. Où allez-vous ensuite ?"
Seimei prit le reproche silencieux pour ce qu'il était. Boya le congédiait poliment. Il n'avait pas besoin de lui ni de sa surveillance. Il fallait que Seimei accepte que Boya était indépendant à présent.
L'irritation du vieux prêtre crut en conséquence.
Il lui était physiquement difficile de s'éloigner de lui.
"- Vers le sud sans doute. Puis vers l'Est. Il y a longtemps que je n'ai pas fait le tour de l'Empire."
Boya sauta sur l'occasion.
"- Ho ! Dans ce cas, si vous allez à la capitale, puis-je vous charger d'une lettre pour He Shouyue ?"
Seimei faillit hurler. Maintenant, il avait une vraie raison de s'éloigner. Et une raison qu'il ne pouvait refuser sans passer pour un trou du cul.
"- Bien sûr, Boya."
"- Je vous la donnerai demain matin si vous voulez bien. Le temps de l'écrire."
Seimei eut un petit sourire affectueux que Boya aurait reconnu sans mal s'il avait pu le voir.
"- Bien sûr, Boya. Je suis toujours heureux de déjeuner avec vous."
Le jeune homme leva le bandeau au ciel. Avant, il aurait rougit. Maintenant… Le flirt de Seimei était reconnu comme tel mais il ne l'outrageait plus comme avant. Encore une fois, Boya se troubla. Il ne connaissait que trop ces manières joueuses.
Zhuque se posa soudain sur son épaule, visiblement très content de lui-même.
"- Zhuque ?"
"- J'ai cramé quatre mecs."
"- Zhuque, enfin ! Ton vocabulaire !" S'outragea Boya
"- … J'ai immolé par le feu plusieurs potentiels danger pour nous-même et nos poussins, Ô mon maître."
"- C'est mieux."
"- J'ai cramé quatre mecs, quoi."
"- ZHUQUEE !" mais il lui arrivait quoi, au dieu gardien ? Lui qui était toujours si compassé en général. "Enfin, ça règle le problème des assassins potentiels." Murmura encore le jeune chasseur.
Le rapace enflammé semblait affreusement satisfait de lui-même. Il y avait de quoi.
Boya salua une dernière fois Seimei pour retourner à sa chambre avec ses poussins. Les six enfants réclamèrent que leur shixiong leur joue de la musique pour bien dormir.
Boya céda à leur demande. Lorsqu'il rangea sa flute, l'entièreté de l'auberge dormait d'un sommeil de plomb.
L'assassin était sans doute le dernier encore en vie. Quatre de ses collègues avaient fini en merguez sur un barbecue. Il était rare que l'assassin ait peur. Cette fois, il avait failli souiller ses pantalons. Les hurlements d'agonie de ses collègues lui avait serré la gorge alors qu'il n'était pas bégueule.
La seule chose sympathique là-dedans était qu'il était certain d'avoir trouvé son client. Maintenant, la question était de savoir quoi faire. Il avait été embauché pour le tuer. Ou pour l'enlever. Surtout l'enlever.
Maintenant… Comment mettre la main sur un client pareil ? Il fallait qu'il l'observe
Il avait le temps. Jing Yun était loin. Un cadavre ne touchait pas sa paie.
Il n'était pas le meilleur parce qu'il était le plus cruel.
Il était le meilleur parce qu'il était le plus patient.
Il reprit son observation silencieuse à distance raisonnable. Les jours à venir allaient être intéressant. Et s'il fallait qu'il attende encore six mois, un an pour enlever l'aveugle, il le ferait. Ça ne lui posait aucun problème.
Boya avait confié à Seimei une très courte lettre pour He Shouyue.
Le vieux prêtre était toujours ronchon de devoir faire le garçon de course mais comprenait les raisons de Boya. Il comprenait aussi que Boya n'avait pas besoin de l'avoir dans les pattes malgré le désir maladif de Seimei de le suivre et de le protéger.
Boya n'avait pas besoin qu'on le protège.
Et puis… La balade permettrait à Seimei d'aller présenter ses respects à qui de droit.
Un petit sourire malsain lui était monté au visage.
Une fois hors de l'auberge, il s'éloigna quelque peu pour ouvrir discrètement un portail pour l'Est. Il était de ceux pour qui la distance n'avait pas d'importance. Enfin… il était le seul pour qui la distance n'avait pas d'importance. Il fallait plus d'énergie que les humains n'en avaient en général pour ça. Même s'il était plus fatigué qu'il ne l'avait été depuis une éternité, il avait encore assez de force pour ouvrir un bête portail avec la capitale.
Ou avec JingYun. Mais plus tard.
Pour l'instant, il pouvait aller chercher son courrier. Il devrait attendre la nuit pour jouer les messagers.
L'homme en blanc était à la fois invisible dans la masse des habitants de la capitale et visible par tous. On se retournait sur son chemin, on s'écartait devant lui. Mais à peine avait-il quitté le champ de vision des gens qu'on ne se souvenait déjà plus de lui. Il écartait la foule autour de lui par une aura de prédateur mais ne laissait sur son chemin qu'un vague frisson vite oublié par le commun des mortels. A plusieurs reprise, il put croiser des hommes de JingYun. Comme les autres, ils voyaient sa présence mais l'oubliaient très vite. Trop vite. Sauf s'ils étaient assez puissant pour protéger leur esprit de sa présence. Mais dans la rue, il n'y avait pas ceux qui étaient assez fort pour se protéger de lui. Dans la rue, il y avait surtout les séniors et les maîtres, ceux qui se chargeaient du ménage.
A l'inverse, le vieux prêtre attirait les démons et les esprits. Il n'était pas une menace pour eux.
Alors ils venaient, curieux, intrigué pas la présence écrasante mais sans danger qui hantait la ville. Il y avait bien longtemps que Seimei n'était pas venu et surtout, qu'il n'avait pas fait connaitre sa présence de la ville.
Seimei était là pour plusieurs raisons. Compromettre JingYun encore davantage en était une.
Il n'avait pas apprécié la présence des assassins que Zhuque avait fait cramer. L'Empereur avait été prévenu de tenir JingYun et ses fonctionnaires en laisse. Peu importait d'où venait le trouble, il était responsable. Il avait été prévenu mais rien n'avait été fait. Alors Seimei allait prendre le temps de lui exprimer son irritation.
Que JingYun en brûle, Seimei s'en fichait.
QingMing n'en finissait pas de se ronger les griffes. Boya n'était partit que depuis quelques jours à peine. Le renard avait déjà l'impression d'avoir été abandonné depuis des années.
Comme il avait parfaitement conscience d'être au mieux ridicule, au pire pénible pour tout le monde, il passait son angoisse dans le travail.
Il n'avait pas fait le tour de son Domaine depuis des siècles.
Des messagers paniqués avaient assez rapidement été envoyés auprès de tous les petits seigneurs locaux pour les prévenir de la visite de leur Seigneur, sans savoir exactement pour quand ils devaient l'attendre. C'était aussi le jeu. QingMing voulait voir la réalité de son Domaine, pas une version propre et expurgée.
Ce qui expliquait pourquoi il se baladait incognito sous la forme d'une renarde blanche à deux queues sans rien de remarquable. Pour son premier arrêt, il allait commencé par un village de pécheur sur la côte Est. Ses habitants appelaient ça une ville, le démon qui gérait la région appelait sa pataugeoire flottante un palais, mais il fallait être honnête. Si c'était assez extravagant pour la région, le village de bateaux dans la baie protégée par les restes d'une caldera effondrée dans la mer n'était qu'un ensemble hétéroclite et puant le poisson qui prenait l'eau dès qu'il pleuvait.
D'accord, QingMing était sans doute de mauvaise foi. Mais ce n'était pas sa faute s'il était tombé dans l'eau du port de la barquette trouée du seigneur local et qu'un requin avait failli lui bouffer les poils !
Il renifla avec hauteur. Le bateau du seigneur local était laqué à la perfection, les voiles étaient superbes, bien rouges et décorées de renards à neuf queues. Bon, il pouvait apprécier la chose. Et si les voiles étaient belles, elles n'étaient pas neuves. Ce n'était pas pour lui qu'elles avaient été mises.
Il laissa le palais du seigneur derrière lui pour passer de planches en planches et de bateaux en bateaux pour faire le tour du petit marché de la ville. Les bateaux et les maisons sur pilotis, plus proches de la berge, étaient bruyants de vie. La ville n'était pas très grande, mais elle était en pleine santé. Le renard acheta des baos de poisson et un peu de thé d'algues puis repris sa balade. Les démons qui vivaient-là étaient calmes, tranquilles, heureux de vivre. Même les quartiers pauvres de la ville étaient propres. Personne n'y mourrait de faim avec la mer à une volée de pierres. N'importe qui pouvait apprendre à pêcher après tout. Ce n'était pas forcement savoureux ni suffisamment pour bien vivre, mais il n'y avait aucun démon rendu fou par la faim qui attendait dans les ombres pour attaquer quiconque n'avait pas la force de les repousser.
La renarde donna ses derniers baos à des enfants en haillons qui jouaient sur les passerelles. Malgré tout, il y avait des orphelins partout. Ceux-là au moins, mangeaient à leur faim. Même à leur jeune âge, ils savaient attraper des coquillages ou des crabes. Les gamins la remercièrent pour se jeter sur le repas gratuit.
QingMing reprit sa promenade. Il sentait au loin le regard de Shi HuJian qui la surveillait sans s'approcher. Son quatrième général trouvait toujours le moyen de la trouver même lorsqu'elle tentait de lui échapper. Ses ancêtres avaient aussi la même capacité à le trouver où qu'elle soit.
La renarde s'arrêta devant une petite échoppe, charmée par un bracelet de cheville en coquillages. Elle l'acheta pour elle-même. Elle n'était pas fermée à l'idée de danser devant Boya pour tenter de le charmer un peu plus quand ils se retrouveraient même s'il ne verrait pas grand-chose. QingMing n'avait jamais ressenti le besoin de séduire pour lui-même. C'était une sensation piquante et agréable qu'il découvrait.
Sur un autre étal, c'est une épingle à cheveux en nacre qui tomba dans sa manche, cette fois pour Boya. Ha et ce peigne écume de mer était si beau ! Il serait parfait pour coiffer encore et encore son adorable humain. Il lui venait des envies de prendre soin de Boya comme jamais il n'avait eu envie de prendre soin de quelqu'un. Jusque-là, jamais QingMing n'avait compris la réputation des renards blancs d'être des créatures possessives avec leur partenaire et plus protecteurs que des poules inquiètes. Depuis qu'il avait rencontré Boya, il commençait à le comprendre. L'idée d'être séparé de Boya lui était intolérable. L'imaginer blessé était presque assez pour lui faire ouvrir un portail pour aller le chercher et le remettre à l'abri dans son Domaine Intérieur pour le gaver de tout ce qu'il pourrait lui offrir. Il ne voulait plus jamais voir autre chose que le bonheur sur son visage.
Un soupir échappa au Seigneur Démon. Il devait être fort et laisser Boya lui revenir selon son propre choix. S'il le forçait, il le perdrait. Il devait lui faire confiance et accepter son indépendance.
C'était dur.
Alors pour passer le temps, la renarde continua ses achats avec un plaisir de gamine lâchée seule pour la première fois par ses parents avec un petit pécule dans un marché de fête des moissons. Pourtant, si QingMing s'amusait, elle avait les oreilles grandes ouvertes. Elle était là pour savoir comment le Seigneur Local régnait pour elle et comment ses gens voyait sa domination sur eux.
A sa grande surprise, QingMing réalisa que même ici, dans ce trou humide et perdu, la rumeur de l'existence d'Anbei Furen avait déjà couru.
Alors, comment voyait-on son Boya ?
A mesure que la renarde entendait les murmures autour d'elle, sa satisfaction se faisait plus forte. Boya était considéré comme fort et protecteur. Tout le monde attendait la bonne nouvelle de la première portée de leur Seigneur. Les plus critiques reprochaient à Boya son humanité mais la rumeur de sa protection de la Capitale jouait en sa faveur. Et puis, démons comme esprits étaient philosophes. Un humain ne le resterait pas très longtemps à baigner dans le qi de leur monde autant qu'à rester dans les bras d'un démon. Boya changerait plus ou moins vite, mais il ne resterait plus très longtemps humain. Il était fort, il était puissant, il savait se battre et protéger sa place. Il était peut-être aveugle mais ce n'était pas vraiment un problème. Il existait des espèces entières de démons ou d'esprit qui étaient aveugles de naissance. Leurs perceptions étaient juste différentes.
Anbei Furen avait montré que les siennes aussi s'étaient adaptées.
Les habitants du monde des démons étaient plus pragmatiques que les humains.
Crevant.
QingMing acheta une longueur de soie brodée absolument à croquer pour MiChong puis s'éloigna dans une ruelle pour retourner discrètement à son Domaine pour poser ses achats. Puis, il ouvrit un autre portail pour une autre ville. Il avait des dizaines de villes à visiter avant que Boya ne lui revienne.
