Chapitre 72

Zhuque lâcha un trille de plaisir lorsqu'ils eurent regagné des zones à la température plus clémentes.

Le shishen de Shao Zhiqiang se précipita pour prendre son maitre des bras de Boya.

"- Ha ! Boya !"

"- Seimei."

"- Je m'inquiétais. Vous avez encore disparu sans prévenir personne."

"- Je ne suis plus un enfant, Seimei."

"- Mais vous êtes encore fragile." Le vieux maitre était borné.

"- Seimei…."

"- Boya, vous…"

"- Voulez-vous lire mes travaux sur le troisième œil ?"

Les yeux du vieux nordistes se mirent à briller. Boya n'avait donné ses travaux à personne pour l'instant. Il les avait promis à Zhong Xing mais ne les avait transmis à quiconque.

"- Avec plaisir !" Et comme ça, Seimei arrêterait de le couver comme un poussin.

Zhuque se marrait sans pitié.

"- Venez"

Boya attrapa Seimei par la main pour le trainer à ses appartements. Son shixiong les regarda partir avec un rien d'inquiétude. Boya était promis au Seigneur Anbei mais était très proche de Seimei. Trop ?

"- Tu crois qu'il faudrait en parler à Zhong Xing ?" Murmura-t-il à son shishen.

"- …Je crois qu'il ne faut parler de rien au Zongzhu qui concerne Boya si on ne veut pas qu'il y ait encore une catastrophe."

"- Fangyue ?"

"- Bien plus raisonnable."

Shao Zhiqiang hocha la tête. Son shishen le porta tranquillement vers les cuisines. A cette heure, la Furen du temple devait y être.

Sans surprise, elle accueillit l'information avec un brin d'inquiétude mais du soulagement que son époux ne soit pas au courant.

"- Je m'en occupe, rassurez-vous. Mais gardez ça pour vous."

Shao Zhiqiang accepta avec soulagement. Il ne voulait pas se mêler des histoires de cul de Boya mais le Seigneur Anbei allait un peu plus loin que les simples histoires de fesse d'un maitre du yin yang. Si le Seigneur Démon devenait jaloux de Seimei et que les deux anciens s'affrontaient, les dégâts collatéraux seraient dantesque. Autant les éviter si possible.

QingMing se tortilla sur son siège pendant qu'il signait encore une pile de documents haut comme un mérou. Être un Seigneur n'était déjà pas marrant. Mais alors la paperasse, c'était pire.

Il se frotta le front avec irritation d'une main pendant qu'il finissait de parapher ses ordres de l'autre.

"- Seigneur ?"

"- J'ai terminé."

"- Vous avez encore deux heures devant vous."

Un énorme soupir lui échappa. Il sentait une catastrophe prête à lui sauter dessus. Un instinct raffiné par des années de survie le lui assurait. Il allait se passer quelque chose.

"- Tu as préparé mes vêtements ?"

"- Bien sûr, Seigneur Anbei !" Protesta MiChong.

Elle comptait bien faire de lui le Seigneur tout puissant qu'il était pour qu'il assoit un peu plus sa force sur ses seigneurs régionaux. Ils étaient tous là pour ramper, un peu de décorum supplémentaire ne pouvait que les y aider davantage.

"- Alors allons-y avant que la paperasse ne se reproduise et ne tente de me manger."

La jeune démone gloussa. Elle suivit son maitre jusqu'aux bains en trottant derrière lui. Plusieurs unités de la Multitude étaient déjà en train d'assaisonner d'herbes de Provence un grand baquet dans lequel QingMing pouvait tremper aussi bien ses poils que ses jambes.

Il se laissa récurer de la tête aux pieds puis habiller, coiffer et préparer comme une délicate courtisane par une armée de servantes.

Lorsque MiChong s'estima satisfaite, QingMing avait sur le dos de quoi racheter une ville de province de bon gabarit.

"- Tu as toiletté aussi Shi HuJian ?"

"- Tous vos généraux. Toute votre garde aussi a été habillée de neuf et récurée. La garde de Anbei Furen a également été mise sur son trente et un. Ce n'est pas parce qu'il n'est pas là que sa présence doit être oubliée."

QingMing hocha la tête. C'était quelque chose qu'il avait demandé à MiChong. Profiter de l'absence de Boya pour refaire les uniformes de la Garde de Anbei Furen pour qu'elle soit bien distincte de la sienne et des troupes de la Capitale. Elle s'en était parfaitement tiré. Ils avaient tous sur leurs cols des phénix brodés. Là où les couleurs de QingMing étaient le blanc et l'or, elle avait choisi le noir et l'écarlate pour Boya.

Le renard démon avait approuvé.

Un trône en bois sombre était en court de fabrication pour rejoindre le sien dans sa salle de réception.

Lorsqu'il entra dans sa grande salle de réception, QingMing retint avec difficulté un éclat de rire. MiChong s'était amusée aussi avec Xue TianGou et Kuang HuaShi. Les deux vieux esprits faisaient la gueule. Ils aimaient leurs vêtements élimés mais confortables. Les hanfu que la jeune démone leur avait imposé étaient riches à en acheter des domaines. Sha ShengShi n'avait pas échappé à la frénésie d'habillement et de toilettage de MiChong. Elle avait même été jusqu'à lui maquiller les yeux. Si les regards en coin que le jeune démon récoltait étaient significatifs, il aurait de la compagnie le soir même s'il en avait envie. Plus d'une courtisane semblaient le remarquer pour la première fois.

QingMing traversa sa cour sans jeter le moindre regard autour de lui. La grande salle était tellement remplie que pas mal de pieds furent écrasés pour laisser la place à leur seigneur de rejoindre son trône.

"- Salutation Seigneur Anbei." Lâcha très fort Xue Mao avant de s'incliner à 90 degrés comme les autres généraux et les shishen du renard.

"- Seigneur Anbei." Reprit la cour de la même voix tout en se prosternant front contre terre ce qui prit pas mal de contorsions pour tasser tout le monde par terre.

QingMing les laissa à se renifler les pieds les uns des autre un moment.

"- Relevez-vous."

Tout un chacun se redressa.

Une des unités de la Multitude déroula un long document pour appeler chaque seigneur local un par un pour qu'ils se présentent à QingMing.

Pour certains, c'était la première fois qu'ils le voyaient parce qu'ils avaient soit déposé le seigneur précédent avant de jurer allégeance au renard démon, soit parce qu'ils avaient remplacés un parent qui tenait le rôle avant.
Pour d'autres, ils ne l'avaient vu que lorsque QingMing était venu leur casser la gueule parce qu'ils avaient cru pouvoir prendre leur indépendance. Ou prendre sa place.

Et puis, il y avait les vieux de la vieille. Ceux qui étaient là depuis presque aussi longtemps que lui. Ceux-là étaient rares maintenant. QingMing était vieux parce qu'il était fort. Ceux qui l'étaient moins que lui avaient tendance à mourir plus jeune, ce serait-ce que parce qu'ils étaient moins solides.

La grosse centaine de seigneurs locaux se présenta lentement. Ils ne connaissaient pas vraiment les manières de cour à part les leurs. Il était assez cocasse finalement de les voir hésiter entre servilité et dignité, tenter de flatter QingMing et avoir encore peur de lui demander des comptes.

Le renard-démon trouvait la chose réellement adorable. Tous ces jeunes gens étaient vraiment comme des enfants qui faisaient leurs premiers pas dans le monde difficile de la politique des adultes.

Ils avaient peur.

Ils avaient peur de lui, ils avaient peur pour leurs provinces et ils avaient peur pour leurs familles. C'était attendu.

QingMing fit distribuer ses rapports à chacun des seigneurs pour qu'ils s'imprègnent de ses remarques. Même pour ceux qui l'avaient le plus déçut, il restait généreux.

Une fois.

Si, à sa prochaine inspection, ce qu'il leur reprochait était toujours là, il ne serait pas aussi généreux. Il n'avait aucun soucis à remplacer quelqu'un.

Une fois que chacun eut lu ce qui le concernait, il le fit passer devant son trône l'un après l'autre. Autant pour avoir une discussion personnelle avec eux que pour les intimider autant que les rassurer. C'était un équilibre subtil de menace et d'encouragement qu'il avait mis des décennies, peut-être meme des siècles à maitriser.

Pendant qu'il faisait son travail de Seigneur Démon, ses shishen et ses vieux amis ne pouvaient s'empêcher de cancaner dans son dos comme des parents fiers de la réussite de leur petit. Décidément, il était bien plus vivant et simplement heureux depuis qu'il connaissait Boya. La preuve la plus charmante était surement ses queues en éventails sans qu'il ne s'en rende compte. Leurs bouts oscillaient doucement de gauche et de droite dès qu'il prêtait attention à quelque chose ou quelqu'un au lieu de pendre mollement sur son trône comme avant. Meme son poil était plus luisant et brillant de santé que jamais. QingMing avait enfin commencé à s'occuper un peu plus de lui-même. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas passé des jours avec un simple vêtement de nuit sur les fesses pendant une semaine, très occupé à se trainer dans ses appartements comme un va-nu-pieds qui aurait squatté une ruine. Il était même coiffé tous les jours !

Depuis qu'il était revenu de sa balade et que ses vieux amis avaient fait le nécessaire pour qu'il puisse faire la cour à Boya, QingMing était frénétique. Il avait lancé un grand inventaire de ses possessions. La dot qu'il prévoyait pour Boya était digne du roi qu'il serait une fois auprès de lui pour de bon. Le Yin Yang n'aurait pas à se plaindre. Et Boya non plus.
Quelqu'un avait-il pensé à expliquer à Boya que dans le nord, la moitié de ce que donnait l'époux et la moitié de la dot prévu par la famille de la nouvelle épousée revenaient à la donzelle ?

Boya allait être riche une fois qu'il serait sien.

La session de cours se poursuivit longtemps.

Le soleil allait se lever lorsque QingMing renvoya enfin chacun a ses appartements.

Finalement seul avec ses shishen, le menton dans la main, il réfléchissait à l'avenir.

Il voulait aller chercher Boya maintenant.

Pourtant, il n'en fit rien. Il devait attendre. Attendre que Boya l'appelle à lui.

"- Seigneur Anbei ?"

"- MiChong, je voudrais que tu commences à préparer mon mariage avec Boya. Une vraie cérémonie qui contentera tout le monde." S'il s'écoutait, il n'aurait eu besoin de rien, ils s'étaient déjà mordus l'un l'autre.

La jeune démone eut un couinement de joie. Elle avait déjà tout prévu mais n'allait pas se laisser abattre.

"- Quand vous voulez ! Ce soir ?"

QingMing n'eut rien le temps de dire plus que MiChong avait déjà filé tout en appelant à grand cris la Multitude et Sha ShengShi. Ils allaient préparer le plus grand mariage de tous les temps !

Alors qu'il allait éclater de rire de leur entrain soudain, le renard pali d'un coup. Il se porta une main à la poitrine. Quelle était cette brutale angoisse qui lui liquéfiait le ventre et faisait battre son cœur aussi vite que celui d'une proie devant son prédateur ?

Boya s'était rassit sur son coussin après avoir donné le détail de ses travaux au vieux maitre. Seimei semblait enchanté du livre qu'il avait entre les mains. Boya avait même été jusqu'à faire des schémas ! Ils étaient un peu étranges d'avoir été fait ans vue réelle mais heureusement assez compréhensibles pour qu'ils puissent être utile une fois qu'on avait compris comment les lire.

L'avidité avec laquelle Seimei lisait l'étude que Boya avait écrite sur le troisième œil était charmante, voir flatteuse. Le sujet était compliqué, les documents plus encore.

Pendant que Seimei lisait, Boya l'étudiait avec attention.

Il n'y avait plus de doute dans l'esprit du chasseur. Trop d'indices convergeaient vers la même chose. Il n'y avait pas que le rythme des paroles de Seimei. Il n'y avait pas que son odeur.

Il y avait tout le reste.

Si Boya n'avait pas passé autant de temps aussi proche du Seigneur Anbei, il n'aurait jamais pu faire la comparaison.

Il aurait dû être en colère pour les mensonges. S'il y en avait eu.
Il aurait dû être en colère pour les manipulations. Ça, il était un peu ronchon.

Mais avant toute chose… Il ouvrit discrètement son troisième œil pour s'assurer de ce qu'il était déjà sûr de savoir.
Sans surprise, c'était bien le renard à neuf queues qu'il avait appris à connaitre quand il était sur le domaine. Il était pourtant un peu différent de ce qu'il connaissait. La vraie forme de QingMing était solide, compacte, incroyablement dense et puissante. Le voir avec son troisième œil, c'était comme contempler la puissance naturelle d'une avalanche ravager une montagne infinie.

Là… la forme vulpine était bien celle qu'il connaissait mais elle était fine, légère, presque transparente… Ses queues en tout cas, qui normalement contenaient la plus grande partie de la puissance de QingMing était là comme vides, fantomatiques, comme l'image d'une présence enfuie et oubliée. C'était… indéniablement QingMing. Mais incontestablement juste une partie minuscule de lui.

Boya laissa Seimei se perdre un peu plus dans son étude de ses travaux avant de tendre une tasse de thé au maître du Yin Yang.

"- J'ai fait du thé, QingMing."

"- Ha. Merci Boya." Répondit machinalement Seimei avant de prendre la tasse d'une main distraite.

Boya vit l'instant où les queues du renard se rigidifièrent lorsque les mots de Boya furent enregistrés et comprit par Seimei.

L'angoisse dans les yeux dorés du renard lorsqu'il tourna la tête vers Boya eut raison d'une partie de la juste colère qui assombrissait le visage du chasseur.

"- … Boya ?"

Le ton plaintif du renard, ses oreilles écrasées sur son crâne, toute son attitude criait à la plus abjecte soumission.

Le chasseur leva juste la main et donna un violent coup d'éventail entre les oreilles de QingMing qui glapit de douleur.

Le renard s'écrasa au sol, les pattes de devant sur le sommet du crâne.

"- Pourquoi ?" Exigea de savoir Boya. "Pourquoi tous ces mensonges et toutes ces tromperies ?"

Seimei resta écrasé au sol le temps que le plus gros de la colère de Boya s'essouffle avant de se redresser.

"- Ce n'est…pas vraiment un mensonge."

"- QingMing…."

"- Non, Seimei. Pas QingMing. Je ne suis pas QingMing. Pas totalement." Le vieux maitre n'avait jamais semblé aussi piteux que ce que Boya avait devant lui.

"- Expliquez."

"- C'est… Compliqué. Je ne sais pas comment… je ne sais pas, tout simplement. Je ne suis qu'une partie du Seigneur Anbei. Je ne sais que ce qui m'est permis de savoir." Boya était perplexe. Comment ça ? "Je ne peux vous en dire plus, Boya. Je sais que je suis une fraction du Seigneur Anbei. Je dépends de sa force pour exister. Je suis… une partie de lui. Sa partie humaine. Mais pour le reste, je n'en sais pas plus. Je… Peut-être que Gold Spirit en sait davantage."

Boya fit la moue. Pourquoi le shishen de Zhong Xing en saurait plus ?

"- C'est-à-dire ?"

"- Gold Spirit est le shishen de QingMing. Il sert chaque Chef de Secte l'un après l'autre à la demande de son maitre. Mais c'est QingMing qu'il sert avant tout. Pas le Yin Yang."

"- Pas plus que vous."

Seimei avait baissé la tête, absolument piteux et misérable. Disparu l'air joueur et hautain du vieux maitre. L'humain était misérable, mais le fantôme du renard démon qu'il était sous le regard de Boya ne l'était pas moins. Il avait peur.

"- Ne le reprochez pas à QingMing s'il vous plait. Je ne suis pas ici pour vous. Enfin… Pas uniquement. J'ai toujours été là depuis la création de la secte. J'ai été l'un des trois fondateurs." Ca, Boya en avait eu l'intuition depuis bien longtemps. "Je suis là comme Gold Spirit pour veiller sur la secte autant que sur le Nord et la Frontière avec le Domaine." Et il était là aussi pour préserver ce qui restait de l'humanité du seigneur Anbei.

Boya ne dirait plus rien. Les lèvres pincées, il avait envie de se mettre en colère mais s'y parvenait pas. Au moins, ça réglait le problème de son attirance pour les deux hommes à la fois. Il aimait toutes les facettes de QingMing finalement.

Il eut la soudaine envie de frapper encore le renard avec son éventail entre les oreilles mais se retint. Un énorme soupir lui échappa à la place.

Il devrait aller demander des explications à Gold Spirit. Sans doute.
La seule personne dont il voulait une explication était QingMing. Pas un autre.

"- Au moins, je sais pourquoi je me suis toujours sentit aussi protégé avec vous, Seimei. Et je suis soulagé de ne pas aimer deux personnes à la fois."

L'ombre de QingMing se figea avant de rougir alors qu'il assimilait lentement ce que le jeune chasseur venait de dire.

"- B… Boya ?"

"- Vous pouvez prendre mon mémoire et le lire dans vos appartements, Seimei."

Le vieux maitre prit le congé pour ce qu'il était. Il fila sans demander son reste, perdu, choqué et inquiet. Qu'allait faire Boya ?

Seul dans ses appartements, le jeune homme ouvrit la fenêtre de ses appartements pour laisser Zhuque entrer.

Le dieu-gardien était étrangement calme. Il avait assisté à tout de l'extérieur.

"- Tu as vraiment le chic, mon poussin."

L'oiseau se retrouva soudain serré contre le torse de Boya qui avait enfouit son nez dans ses plumes.

"- Il me manque affreusement, Zhuque."

Le vieux phénix lui piqua gentiment la joue du bout du bec.

"- Alors appelle le, Boya. Qu'il vienne enlever son épouse."

Les joues du chasseur s'empourprèrent.

Il attendait ça avec impatience.

He Shouyue avait mené à bien chacune des missions que Yuan Tànli lui avait confié. Si les premières ne lui avaient causé aucun problème existentiel, après tout, ils étaient tous des enfoirés, les tuer n'était que de l'instinct de survie, il commençait à lentement remettre en question le bienfondé de la course au meurtre qui était en train de nettoyer JingYun. Pas pour des questions d'ego ou de pitié.

Non.

Pour de basses questions pragmatiques beaucoup plus.

Il était sans doute un très mauvais fils de Zongzhu, un héritier de secte abyssal, mais il n'était pas totalement stupide, loin s'en fallait. D'après ses calculs, depuis qu'il était arrivé, un cinquième des plus de vingt ans de JingYun étaient morts sous les coups des uns ou des autres. Sans doute même plus proche d'un quart que d'un cinquième. C'était une hécatombe. Un massacre qui allait remettre en question la survie même du temple a plus ou moyen terme.

JingYun n'était peut-être qu'un temple de nettoyage, un regroupement de barbares qui se contentaient de tuer tout ce qui bougeait sur ordres, ils avaient quand même quelques techniques personnelles. Et puis, il fallait du temps pour former des cultivateurs. L'état actuel de la secte et de la guerre interne qui la secouait allait affaiblir durablement les capacités martiales du temple. Actuellement, tout le monde s'en fichait, bien trop obnubilé par qui serait le prochain chef de secte pour réfléchir à l'avenir. Mais entre leur faiblesse actuelle et l'irritation de l'Empereur, JingYun était au bord du précipice. Était-il le seul à s'en rendre compte ?

Tànli et son clan étaient forts. Mais comme les autres, ils vivaient par et pour JingYun. Malgré leur haine du temple, ils en faisaient partie. Ils continuaient à faire vivre ses héritages. De nouveaux jeunes shidi avaient été recrutés par Tànli après évaluation. Et comme tous les autres avant eux, ils étaient tenus en laisse par leur dette croissante et l'idée d'un réel esclavage s'ils ne parvenaient pas à payer ce qu'ils devaient. He Shouyue ne pouvait même pas le reprocher à Tànli. C'était ainsi qu'il avait été dressé. C'était ainsi qu'il avait dressé ses shidi depuis des décennies. La mort de plusieurs de ses élèves, le départ de Boya avaient contribué à le secouer et à lui faire remettre en question la guerre de clan feutré qui hantait depuis toujours le couloirs du temple mais à part ça ? On ne pouvait réellement échapper à ce pour quoi on avait été dressé.

He Shouyue était plus heureux a JingYun qu'il ne l'avait jamais été. Mais rester ici ?

Non, il n'était pas suicidaire. Il allait rester là le temps nécessaire pour vampiriser un peu plus tout ce qu'il pouvait apprendre et devenir aussi indépendant que possible. Il allait apprendre à devenir aussi sans pitié que JingYun pouvait le lui faire apprendre.

Il avait du respect pour Tànli et ses nouveaux frères de secte. Mais le respect ne voulait pas dire être aveugle à leurs erreurs.

A mesure que He Shouyue mettait le nez plus profond dans ses propres inadéquations, il se décillait rapidement sur ses celles des autres.

Il prenait conscience de ses travers et de ceux de Boya, de ceux de ses parents.

S'il avait eu un peu moins honte de son incompétence et de sa cruauté ordinaire, il aurait sans doute pu juger ses parents. Là... Il ne pouvait qu'accepter leur mauvais exemple pour ce qu'il était et tenter de de faire mieux qu'eux.

La voix qui l'avait toujours tiré vers le bas tout au fond de son crâne s'était tut depuis longtemps. Maintenant qu'il avait retrouvé l'accès à son Node doré, elle était revenue. Avant, il l'écoutait toujours. Maintenant, il l'écoutait pour savoir quoi ne pas faire. C'était comme avoir un démon chaotique sur l'épaule qui voulait voir le monde bruler, avait-il finit par réaliser. Qui que soit cette conscience qui tentait de faire de lui la pire version de lui-même, il ne referait plus jamais l'erreur de l'écouter sans réfléchir. Même s'il n'avait jamais été proche de son père, l'affection de sa mère lui manquait. Même s'il n'avait jamais vraiment respecté son géniteur qu'il considérait faible, il ne voulait plus jamais voir la peine dans les yeux de sa mère.

C'était pour ça qu'il était là, au milieu de la nuit, dans la foret qui entourait JingYun, sans personne pour l'épauler. Il y avait bien longtemps qu'il n'était pas sorti pour autre chose que tuer des gens. S'il n'en éprouvait aucun remords ni dégout, il n'aimait pas vraiment ca non plus contrairement à la plus part des chasseurs de JingYun. He Shouyue faisait le boulot qu'on lui demandait pour survivre. Comme tous les autres.

Le jeune homme s'agenouilla au milieu d'une petite clairière. Son cœur battait très fort. Il n'avait plus invoqué son shishen depuis des mois. Allait-il venir ?

Il ne devait pas douter. Les yeux clos, il prit une grand inspiration, le talisman qu'il avait tracé sur un morceau de papier volé dans une classe dont il avait briqué le sol à la brosse, fit couler quelques gouttes de son sang dessus puis appela son shishen à lui.

Le serpent jaillit du portail avec une angoisse si forte qu'elle faillit jeter He Shouyue à terre

"- Mais... Mais tu es tout maigre ! Et tout petit !"

Qu'est ce qui était arrivé au démon pour qu'il diminue ainsi. C'était à croire qu'il n'avait rien pu avaler depuis qu'ils avaient été séparés. Le Premier Démon se laissa cajoler par cette moitié de lui-même qu'on lui avait arraché pour l'incarner de force dans un corps humain. Depuis que He Shouyue était assez grand pour l'écouter, le Premier Démon avait tenté de le faire basculer pour qu'il le libère et qu'ils puissent se retrouver.

Qu'ils puissent redevenir celui qu'ils étaient tous les deux.

Maintenant, après ces mois de solitude, sans pouvoir, dans le silence total, le Serpent voulait juste qu'on le rassure et qu'on prenne soin de lui. Pour la première fois, il voulait autre chose que la vengeance, la souffrance et la destruction. Il se baigna dans la tendresse de cette partie de lui-même qui n'aurait jamais dû lui être arraché, pas plus qu'elle n'aurait dû connaitre de si doux sentiments. Le Premier Démon était... apaisé. Un peu.

Gold Spirit avait un peu paniqué lorsque Seimei était venu l'avertir, penaud, que Boya avait compris qui et ce qu'il était.

Le pauvre Shishen avait déjà anticipé une catastrophe sans nom, son maitre en larmes, le Domaine Intérieur détruit, la révolution dans les rues... il avait filé retrouver Boya dans ses appartements. Contrairement à ce qu'il avait craint, il ne l'avait pas retrouvé en vrac, furieux ou génocidaire. Il l'avait trouvé occupé à cajoler Zhuque et à boire du thé servit par son second shishen.

Le jeune homme avait salué le shishen.

"- Boya Daren ?"

"- Ce serait plutôt "Anbei Furen" d'après votre affiliation." Railla tranquillement l'aveugle.

Gold Spirit s'était raclé la gorge, mal à l'aise.

"- Vous n'en avez pas parlé à Zhong Xing, n'est-ce pas ?"

"- Votre boulot et comment vous le menez, et pourquoi, ne me regarde pas." Assura Boya avec plus de calme qu'il n'aurait dû en montrer.

C'était même à cause de ce calme absolu que Gold Spirit était sur les dents.

"- Boya Daren ? Vous n'êtes pas..."

"- Fâché ? Furieux ? En colère ? Déçut ?"

"- Et autres variations, oui."

Le vieux shishen était mal à l'aise.

Boya était un énervé. Le voir aussi calme avait quelque chose de profondément inquiétant. Il n'allait pas faire de mal à QingMing n'est-ce pas ?

"- Plus ou moins." Souriait doucement Boya

Plus ou moins quoi ? Gold Spirit avait envie de hurler.

"- Boya Daren ? Le Seigneur Anbei n'a jamais voulu vous mentir ou... ou..." L'humain semblait prendre un malin plaisir à laisser le shishen ramer tout seul. "Vous ne m'aidez pas."

"- Ce n'est pas fait pour."

Le shishen pinça les lèvres. Son apparence était peut-être celle d'un adolescent mais il était à peine plus jeune que QingMing lui-même.

"- Vous vous amusez, n'est-ce pas ?"

"- Un peu. Mais j'ai un service à te demander." La satisfaction qui exsudait de Boya était remarquable. "J'aimerai que tu contactes le Seigneur Anbei et que tu lui rappelles que j'attends qu'il vienne me chercher pour m'épouser depuis bien longtemps maintenant. Je ne sais pas si j'aurais encore beaucoup de patience."

Le shishen ouvrit de grand yeux. Boya voulait…

"- Je le prévient immédiatement !" Alors CA ! S'il s'attendait !

"- Il a encore toutes les négociations pour le mariage à conduire. Après m'avoir fait la cour correctement. Et je ne suis pas gratuit, loin de là." Il avait envie de faire sa courtisane et de faire monter les prix le plus possible.

"- … Boya Daren, je comprends que vous vouliez faire monter les prix, mais vous ne croyez pas que vous avez assez gagné déjà ?"

Cette fois, le chasseur resta perplexe. De quoi ?

Lorsque Gold Spirit lui eut expliqué l'habitude du Nord de donner la moitié de la Dot et la moitié du Prix de l'épouse à l'épouse en question, il était au bord de l'apoplexie.

"- Qu'il vienne juste avec une bonne bouteille et ça me suffira." Coassa finalement Boya qui n'avait aucune envie de ruiner le Domaine. Il voulait juste avoir la satisfaction de voir QingMing débarquer dans toute sa gloire pour l'enlever et le ramener à la maison.