DE L'EAU SOUS LES PONTS

James aurait reconnu entre mille ce long visage : Severus n'avait pas tellement changé, depuis le temps, si ce n'était qu'il s'était décidé à se couper les cheveux ; ceux-ci s'arrêtaient désormais à hauteur de sa mâchoire anguleuse.

La maturité lui allait plutôt bien, James devait l'admettre. Severus n'était pas devenu beau, certes ; son nez était toujours aussi busqué ; mais son visage, aux pommettes plus saillantes qu'autrefois, n'était pas dénué d'une certaine noblesse. Il semblait enfin avoir l'âge qu'il avait en réalité. Et sa voix grave et voilée ne paraissait plus si incongrue.

« Rogue, ça fait un bail ! Si j'avais pensé te trouver là ! »

Sans que James ne pût s'expliquer pourquoi, il était content de revoir Severus, même de si bon matin. Pourtant, ils ne s'appréciaient guère, plus jeunes. Ils se haïssaient, même. C'était fou comme le temps avait le pouvoir d'aplanir les choses !

Ce plaisir ne semblait pas partagé par Severus qui, les sourcils froncés, tentait en vain de déchiffrer l'ordonnance que son ancien camarade venait de lui passer par le trou de l'hygiaphone. Ses doigts osseux pianotaient sur le bois du comptoir.

« Tu t'es reconverti dans la vente de remèdes ?

– Nan, je loue des pédalos, bougonna Severus. Ton médicomage a dû s'appliquer pour écrire aussi mal.

– Ça fait combien de temps que tu travailles ici ? rebondit James sans se laisser rabrouer par le ton revêche de son ancien camarade. La dernière fois que j'ai entendu parler de toi, tu enseignais les potions à Poudlard. Il paraît que tu terrorisais les élèves. »

Severus releva ses yeux noirs vers lui. Malgré la vitre sale qui les séparait – cette boutique était particulièrement miteuse –, James fut frappé par la mélancolie qui s'y lisait. En même temps, avait-il jamais vu Severus souriant ? Même à son mariage, il faisait une « gueule d'enterrement », pour reprendre l'expression qu'avait eue Sirius. Il faut dire que son costume de marié, certainement acheté d'occasion, était le plus malseyant qu'on eût jamais vu ; on aurait dit qu'il cherchait à ce qu'on lui lance des tomates pourries.

« … démissionné il y a cinq ans, daigna marmonner Severus en fixant à nouveau l'ordonnance. Je supportais plus les élèves, alors j'ai racheté ce fonds de commerce. Je ne suis pas sûr d'y avoir gagné au change. Les petites vieilles, surtout, sont terribles ; il y en a une qui vient chaque jour me chiper des bâtons de réglisse. Et je passe plus de temps à ranger mes rayons qu'à faire des recherches sur les propriétés de telle ou telle molécule. Bien la peine de m'être donné tant de mal pour décrocher le diplôme. Tu es toujours en poste au Ministère, sinon ? »

C'était comme si James avait été projeté dans un univers parallèle : pendant les sept années qu'ils avaient passées ensemble à Poudlard, Severus n'avait pas une seule fois parlé de lui en sa présence et encore moins manifesté le moindre intérêt pour sa vie. James ne se souvenait même pas qu'ils aient jamais eu une vraie conversation. Mais cette détente dans leurs rapports était-elle si surprenante ? Lui-même avait changé de ton à l'égard de Severus, manifestant un intérêt sincère pour ce qu'il était devenu. Le temps des rivalités adolescentes était révolu. Tous les deux avaient mûri, fait leur vie, pris de la distance. Ils approchaient de la quarantaine. Ils étaient devenus l'un pour l'autre de « vieilles connaissances ».

« Oui, répondit James d'un ton hésitant. Je viens d'être muté au département des accidents et catastrophes magiques. C'est censé être une promotion, mais je m'y ennuie un peu.

– J'ai trouvé ! se félicita Severus en repliant l'ordonnance. Pimentine. Ça tombait sous le sens. »

James se sentit pris d'une espèce de vertige, qu'il attribua à la fièvre. Il était mal en point, vraiment. Il se mit à tousser. Severus prit un air courroucé.

« Dans ton coude ! l'admonesta-t-il. Tu attends qu'il y ait une pandémie mortelle pour prendre de bonnes habitudes ? Ha, ces Gryffondor qui se croient éternels !

– Désolé, s'excusa James d'une voix enrouée. Mauvais rhume. Passe pas.

– Alors tu es vraiment venu jusqu'ici pour te procurer ces remèdes ? l'interrogea Severus d'un air dubitatif.

– Euh… oui…, répondit James, un peu déstabilisé. J'ai tenté d'aller ailleurs, mais ta boutique était la seule ouverte.

– La fête nationale, se rappela brusquement Severus. Je me disais bien que les rues étaient calmes.

– Tu n'es pas en rupture de stock ? s'inquiéta James. Avec les pénuries actuelles…

– Ça ne risque pas, maugréa Severus. Les clients ne se ruent pas ici, tu sais. L'Allée des embrumes a mauvaise réputation. Et les apothicaires du Chemin de traverse me font une concurrence terrible. Sans parler de ces traîtres de pharmaciens moldus qui cassent les prix. Je ne peux pas lutter. »

Severus eut un sourire désabusé, presque charmant, que James ne se souvenait pas de lui avoir vu du temps où ils étaient à Poudlard. Sa hargne juvénile semblait l'avoir totalement abandonné.

« Si je te pose la question, reprit-il, c'est qu'en règle générale, ceux qui s'aventurent ici cherchent des produits d'un genre… un peu particulier. Du genre de ceux que personne ne se risquerait à vendre autrement que sous le manteau.

– Il me semble ne voir sur ces étagères que des remèdes tout à fait légaux, observa James.

– Bien sûr, pour qui me prends-tu ? répliqua Severus d'un ton pincé.

– Excuse-moi, je…

– Les potions interdites sont dans le faux plafond. »

Malgré sa tristesse, James ne put s'empêcher de sourire à son tour. En dépit des années, Severus semblait avoir conservé cette rouerie et cette fascination pour la magie noire qui avait fait tant jaser autrefois. Avait-il été vraiment été tenté par une carrière de Mangemort ? La rumeur voulait qu'il se fût rangé pour Lily. Mais l'explication semblait à James assez peu compatible avec ce qu'il savait de la personnalité de Severus. Il ne l'imaginait pas du tout en amoureux transi. Il ne s'était d'ailleurs pas remis du choc de l'avoir vu embrasser Lily, avec réticence certes, sous une averse de riz.

Cependant que James se mouchait dans sa manche, Severus tirait et renvoyait ses tiroirs interminables avec la dextérité d'un jongleur. James remarqua qu'il était vêtu d'une blouse vert d'eau trouée aux coudes. Les boîtes de remèdes s'amoncelèrent bientôt sur le comptoir, devant lequel Severus était revenu, l'air contrarié. Il semblait attendre quelque chose, mais James était dans un tel état d'hébétude qu'il ne voyait pas quoi.

« Tu crois que je bosse pour la gloire ? lâcha Severus d'un ton pète-sec, plus raccord avec le souvenir que James avait gardé de lui.

– Hein ?

– Ta carte Vitasorcière, soupira Severus. Sinon pas de tiers payant. J'ai besoin d'être payé.

– Je… l'ai… oubliée, bégaya James comme un gamin pris en faute. Elle doit être restée dans la poche de mon pardessus, qui est au pressing, à moins que... »

Severus lui fit les gros yeux :

« Bon, hé bien, je vais devoir te faire une feuille de soins ! conclut-il d'un ton agacé en plaquant un formulaire sur le comptoir. Ça tombe bien, j'adore la paperasserie. »

Sortant sa plume, Severus commença à remplir les cases d'une écriture en pattes de mouche. Il avait presque le nez collé à sa feuille. Comme autrefois, à sa table d'examen. Qu'est-ce que James avait pu rire de lui avec Sirius ! À cette pensée, James ressentit une sorte d'attendrissement qu'il jugea grotesque.

« Bon, les étiquettes maintenant », pesta Severus.

Les décollant une à une des boîtes, il les recolla avec application sur la feuille de soins, veillant à ce qu'elles soient alignées sur le cadre. Quand d'autres expédiaient les corvées, Severus s'échinait à les exécuter parfaitement. À croire qu'il était masochiste.

James crut bon de meubler :

« J'imagine que l'interdiction faite aux apothicaires de vendre des préparations magistrales ne fait pas tes affaires, toussota-t-il.

– Le Ministère est devenu fou, marmonna Severus sans relever la tête. Sa thèse est que toutes les maladies peuvent être soignées avec des remèdes disponibles sur le marché et que, donc, les préparations magistrales ne servent à rien. Ou plutôt qu'elles ne servent qu'à des fins que la morale réprouve. Le département de contrôle des apothicaires me harcèle. Il ne se passe pas une semaine sans qu'un inspecteur ne fasse une descente ici. J'ai dû installer mon laboratoire à la cave. »

Severus parlait d'un débit rapide, presque saccadé. Il paraissait nerveux. Était-ce seulement à cause de cette histoire de contrôle ? Ou bien autre chose le tracassait-il ?

« L'été dernier, l'herboristerie d'en face a dû fermer, parce qu'elle continuait à vendre des amanites séchées et des tisanes hallucinogènes. Mais la réglementation change tous les mois ! Il y a trois ans encore, on parlait de légaliser les poupées à envoûtement et de faire basculer la nécromancie dans la liste des pratiques de magie blanche. L'alternance politique n'a pas que du bon ! »

Severus ne s'arrêtait plus. Il faisait même des gestes avec les mains. Sans doute ne voyait-il pas grand' monde et devait-il ressentir – comme lui, pensa James – le besoin de parler.

« Tu veux jeter un œil ? » lui proposa brusquement Severus en reposant le formulaire.

Saisi d'un enthousiasme étrange, Severus fit le tour du comptoir, alla chercha un escabeau près de la fenêtre et le porta jusqu'à un recoin mal éclairé de la boutique. James se fit la réflexion qu'il était maigre, maigrissime même, plus encore qu'il ne l'était adolescent, et que cette maigreur était contraire à l'ordre naturel des choses : il ne pouvait pas aller bien. Lui commençait à prendre gentiment de la brioche. Surtout depuis son divorce d'avec Margaret. Son divorce. La garde alternée. Les papiers qu'il lui restait à signer. James avait mal à la tête rien que d'y penser.

« Je fais de tout, expliqua Severus en gravissant l'escabeau d'un pas léger. Enfin, de tout ce qui se vend. »

Il souleva une dalle du faux plafond et en sortit une caisse remplie de fioles, qu'il redescendit prestement avant d'aller la déposer sur un présentoir laissé vide.

Le temps où Severus était juché sur son escabeau, James l'avait revu à quinze ans, la tête en bas, sa robe de sorcier découvrant une paire de jambes grêles. Poudlard. Les Maraudeurs. Les nuits qu'ils avaient passées à faire les quatre cents coups. James n'était pas certain de se rappeler la formule du sortilège de lévitation dont il avait si souvent fait usage sur Severus. Il faudrait qu'il essaie en rentrant à l'hôtel. En ces jours sombres, se replonger dans sa jeunesse avait quelque chose d'incroyablement rafraîchissant. Mais pourquoi Margaret avait-elle jeté son uniforme ? Il aimait le ressortir du placard les soirs de déprime. Cela faisait bien trois ans qu'il n'avait pas revu Sirius. Rien ne passait l'épreuve du temps. Même pas les amitiés qu'on croyait éternelles. Et que dire de l'amour, sentiment par essence volatile ?

« J'ai dû arrêter de fabriquer des poisons pour maris encombrants, poursuivait Severus avec une moue désappointée. Depuis l'an passé, c'est puni de vingt ans d'Azkaban. J'en suis réduit à orienter mes clientes vers les commerces moldus. Remarque : ils vendent des produits pas totalement inintéressants, comme des antigels, des raticides et des caustiques du genre antirouille, décapant ou détartrant. Pour plus de discrétion, je recommande les pizzas surgelées, mais la mort est lente et pas garantie. Quand je pense qu'à mes débuts, la ciguë était en libre-service. »

James s'était approché pour regarder à l'intérieur de la caisse. Un tube jaune attira son attention :

« Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il en le pointant du doigt.

– Ça ? répéta Severus, soudain embarrassé. Ce… ce n'est pas un produit formellement interdit… c'est juste… un dispositif médical expérimental… un gel chauffant au gingembre… à appliquer, hum, localement.

– Laisse-moi deviner, Rogue : un aphrodisiaque ? s'esclaffa James, qui n'avait pourtant pas le cœur à plaisanter sur le sujet.

– C'est ma meilleure vente, admit Severus, les mains derrière le dos. J'arrive à les écouler à 100 mornilles le tube de 30 ml. L'effet tenseur dure une heure. Les retours sont plutôt positifs, même si on m'a signalé quelques effets indésirables comme des picot…

– Laisse tomber, l'interrompit James d'une voix lasse. Je ne suis pas intéressé.

– Toujours aussi présomptueux, à ce que je vois, Potter ! répliqua Severus dans ce qui se voulait, peut-être, une tentative d'humour ; c'était toujours difficile de savoir avec lui.

– C'est juste que je me suis fait larguer par ma femme », lâcha James.

Sans doute une note d'émotion était-elle, malgré lui, passée dans sa voix car il aurait juré avoir vu la paupière gauche de Severus tressaillir. Sans un mot, celui-ci reprit sa caisse pour la remettre à sa place. Puis il retourna derrière son comptoir et se mit à taper frénétiquement sur le clavier de sa caisse enregistreuse.

Comment Severus avait-il pu lui paraître insensible ? Avec le recul que lui donnait l'expérience, James le voyait d'une tout autre manière. Cet étrange animal était juste un introverti. Doublé d'un grand orgueilleux.

« Pour les maux de gorge, je propose des gommes à l'eucalyptus, par boîte de 24. Ou bien un spray au thym. Limite, je peux te faire les deux à 50 morn…

– Je ne prends que ce qu'il y a sur l'ordonnance, le coupa une nouvelle fois James. Je n'ai pas les moyens de me payer des remèdes non remboursés.

– Les cataplasmes sont en promotion, tenta encore Severus. Le deuxième présentoir, en bas à droite. 1 offert pour 3 achetés, avec une bouillotte autochauffante en cadeau.

– Les affaires vont si mal que ça ? se borna à répondre James.

– Disons que je ne fais pas beaucoup de marge sur les remèdes remboursés. Ça te fera 54 mornilles. Tu prendras un sac ? C'est 3 mornilles. J'ai aussi de jolis tote bags, à 14. Non, vraiment pas ? Tu n'as pas changé. Toujours à me faire enrager. »

Et il poussa les boîtes de remèdes vers lui. Cette fois-ci, James en était sûr, il avait surpris un pétillement dans ses yeux, Severus le taquinait. De son air pince-sans-rire. Mais il le taquinait. Si James n'avait pas été aussi abattu, il en aurait fait de même. Mais il était malade comme un chien. Et il pleuvait à verse. Il voyait la pluie ruisseler sur la vitrine poussiéreuse. Cette forêt de cannes et de béquilles était-elle vraiment indispensable à l'agrément des lieux ?

Au moment de payer, James se décida à poser la question qu'il avait sur le bout de la langue depuis qu'il avait reconnu Severus derrière le comptoir :

« Comment va Lily ? Je me rends compte que je ne l'ai pas revue depuis votre mariage. Quinze ans déjà, comme le temps passe vite ! Vous avez eu des enfants ? Je n'ai pas vu passer de faire-part. »

Severus avait baissé les yeux. Il lui rendit la monnaie du bout des doigts, laissant tomber les pièces dans le creux de sa main.

« Non ».

Et du même ton détaché qu'il aurait employé pour annoncer les prévisions météorologiques du lendemain, il ajouta :

« Elle est morte il y a cinq ans. »

À la seconde même où James avait prononcé le nom de Lily, le visage de Severus avait pris une expression glaçante. Sa mâchoire s'était contractée et ses traits, encore si expressifs quelques instants tôt, étaient devenus complètement rigides.

En apprenant la triste nouvelle, James s'était juste étonné de ne pas avoir été mis au courant, comme s'il s'était attendu à ce que la disparition de Lily fasse la une de la Gazette du Sorcier. Severus avait répondu qu'aucun faire-part n'avait été publié comme le voulait la famille. Le décès avait été brutal. L'inhumation avait eu lieu dès le surlendemain, dans la plus stricte intimité.

Severus avait débité ces informations d'une voix parfaitement monocorde. On eût dit que Lily était une étrangère ; et sa disparition, une histoire qui ne le concernait pas.

Mais James avait deviné que Severus se retenait de pleurer. Il n'avait pas trouvé les mots pour lui exprimer sa compassion. Ni le courage de lui donner une tape sur l'épaule. Severus veuf, c'était tellement inattendu. Les questions se bousculaient dans la tête de James. Mais aucune ne franchit ses lèvres. James ne voulait pas que cette chose fragile que Severus était devenu à ses yeux craque devant lui. Alors, comme le lâche qu'il n'était pas, James avait agrippé ses boîtes et sa feuille de soin et s'était sauvé en bredouillant un pathétique :

« Bon, hé ben, à la revoyure ».

Il méritait des gifles, il le savait.

Il était rentré à son hôtel, avait ingurgité ses remèdes et s'était jeté sur le lit, tout habillé. Il avait dormi comme une masse jusqu'au milieu de l'après-midi ; après quoi le sifflement d'un train qui passait sous sa fenêtre l'avait réveillé.

Il se leva avec un mal de tête atroce. Prit d'autres pilules. Regarda distraitement la télévision en mangeant une conserve de thon. La pluie tombait moins drue. Cela lui ferait du bien de marcher un peu, pensa-t-il. Comme un automate, il retourna à la boutique de Severus. Celui-ci somnolait derrière son comptoir, en équilibre instable sur un tabouret haut. James se racla bruyamment la gorge et les yeux rougis de Severus s'ouvrirent. Il ne parut pas surpris de le revoir, mais pas heureux pour autant. À vrai dire, son visage semblait incapable d'exprimer la moindre émotion.

« Tu vends toujours tes gommes au menthol ? demanda James en fouillant dans sa poche.

– A l'eucalyptus, rectifia machinalement Severus.

– Je t'en prends une boîte. C'est combien déjà ?

– Je te les offre, murmura Severus d'une voix languide en lançant la boîte par le trou de l'hygiaphone. Personne n'en veut, de toute façon. »

James eut un petit rire :

« Ce n'est pas en faisant des cadeaux à tes clients que tu vas remonter ton chiffre d'affaires.

– J'ai eu trois visites aujourd'hui : ma voleuse du troisième âge, qui m'a acheté une boîte de cachous pour m'en dérober trois ; un touriste égaré à qui j'ai dû faire peur, si j'en crois les cris qu'il a poussés en me voyant ; et toi, donc. Fauché je suis né, fauché je mourrai. Je ne suis pas doué pour le commerce.

– Tu te sous-estimes. Tu as réussi à me persuader d'acheter un article qui ne me sera d'aucune utilité. Pour te dédommager de ton cadeau, peut-être pourrais-je…. t'inviter à boire un verre ? »

James était assez fier de lui, car bien que Severus semblât faire un effort pour se contenir, son visage pâle avait brusquement pris vie.

« Pour quoi faire ? » s'enquit-il néanmoins d'un ton raide.

Ça, pensa James, c'était Severus tout craché : une inaptitude totale à se laisser aller et à profiter tranquillement de la vie.

« Parce qu'il faut une raison précise ?

– Pour fermer ma boutique au beau milieu de l'après-midi, oui. Je n'ai pas d'employé, tu t'en doutes.

– Pour parler du bon vieux temps, c'est un motif valable ? s'impatienta James.

– Je ne crois pas que nous ayons de bons souvenirs en commun. Je ne suis même pas certain d'avoir de bons souvenirs de ma jeunesse tout court. Mais bon… si tu as vraiment besoin de parler… »

La mauvaise foi était une autre caractéristique de Severus.

« … je veux bien te dépanner. N'oublie pas tes gommes. »

James fourra la boîte dans sa poche. L'ancien professeur de potions alla dans la remise troquer sa blouse contre une veste toute râpée. Puis il verrouilla sa caisse et abaissa le volet roulant. Ce fut ainsi que James et lui se retrouvèrent à se toiser dans une ruelle mal famée où la lumière du jour semblait ne jamais se risquer. Ils se mirent à marcher en silence, James au hasard, mais feignant de savoir où il allait, Severus lui emboîtant mécaniquement le pas. James, bien sûr, avait oublié son parapluie à l'hôtel, mais sa gabardine le protégeait du vent et du petit crachat obstiné qui continuait de tomber. Il était assez impressionné par le stoïcisme avec lequel Severus, qui n'avait pas de manteau ni même d'écharpe, affrontait les éléments. Bizarrement, il avait pensé à prendre des gants.

« Tu ne connaîtrais pas un pub sympa près d'ici ? demanda James dans la pénombre.

– Tu invites des gens sans savoir où tu vas les emmener ? Original. »

James haussa les épaules. Comme s'il avait la moindre idée de ce qu'il était en train de faire.

« Je connais bien un endroit…, reprit Severus. Je n'ai pas eu l'occasion d'y entrer, mais j'ai vu des personnes en ressortir entières. Je suppose donc que c'est un endroit à peu près fréquentable. C'est à deux rues d'ici. Suis-moi. »

C'était incontestablement le pub le plus miteux du monde sorcier. En comparaison, la Tête de sanglier avait des allures de bar de palace. Mais ils avaient chaud et ils étaient assis. Le serveur lança deux cafés sur la table crasseuse et ramassa la monnaie d'un air fâché – il devait s'attendre à un pourboire pour ne pas avoir craché dans les tasses. Severus avait ôté ses gants, qu'il posa sur la table.

« J'aurais préféré une bonne pinte de bière, grommela James. J'ai l'impression d'être au travail.

– Pas bon dans ton état, ça, fit laconiquement observer Severus en laissant tomber un sucre dans sa tasse.

– Hein ?

– L'alcool. Ça peut faire de mauvais mélanges avec les médicaments. »

James avait bêtement cru que Severus faisait allusion aux dégâts que la consommation intensive de bière avait fait sur sa silhouette. Comme si Severus allait s'intéresser à son physique ! Qu'est-ce qu'ils fichaient là, au fait, à se regarder en chien de faïence tout en sirotant du jus de chaussettes dans des tasses ébréchées ? James eut une sueur froide. Avait-il vraiment invité Severus à prendre un verre ? Il touchait le fond.

« Pas très bavard pour quelqu'un qui disait vouloir discuter, fit observer Severus, le nez à fleur de tasse.

– Tu dois me trouver complètement con. Je veux dire : encore plus con que d'habitude.

– Tu m'as surtout l'air malade et déprimé. Raconte. »

James prit une profonde inspiration. Et il déballa tout. Presque tout. Comment Margaret l'avait quitté après dix ans de mariage. Comment ils s'étaient âprement disputés la garde de Liz, leur fille de huit ans. Et, enfin, comment, à la suite du divorce et de quelques placements malheureux, il s'était retrouvé ruiné. L'air impénétrable, Severus l'écoutait sans faire de commentaire. James pensait l'avoir perdu avec ses histoires lorsque Severus l'interrompit d'un ton tranchant :

« Qu'est-ce qui n'allait pas entre vous, en fait ? »

On en arrivait au point délicat, pensa James. Trop délicat, sans doute, pour être abordé frontalement avec Severus. Alors il prit des chemins détournés.

« Hé bien, disons, qu'avec le temps, la routine, le travail, on… enfin, je…

– Vous ne couchiez plus ensemble ? Et elle, elle ne se voyait pas rester avec un homme qui ne la désirait pas ? »

James opina du chef. C'était plus facile quand c'était Severus qui le disait.

À la fin de la vingtaine, James s'était rendu compte avec effroi que tous ses amis s'étaient mariés. Chose que son entourage n'avait pas manqué de lui faire remarquer. James ne voulait pas rester sur le quai. Alors il était tombé dans les filets d'une jeune collègue, un peu aguicheuse, avec laquelle il appréciait de travailler. Elle l'avait entrepris lors d'un séminaire de cadres. Le premier soir, il était ivre. Les autres fois, il l'avait laissée mener la danse. Très vite, ils s'étaient affichés ensemble. Margaret avait du charme, beaucoup, un charme à rendre les hommes envieux et les femmes jalouses. Et un entregent qui ouvrait bien des portes. Tout le monde, autour d'eux, collègues comme amis, s'attendait à ce qu'ils se marient. Ce fut ce qui arriva. Mais James savait bien qu'il n'aimait, chez Margaret, que la lumière qu'elle projetait sur lui. Quelques semaines après leur mariage, ils faisaient déjà chambre à part. Leur fille avait été conçue par insémination artificielle ; face au gynécologue, ils avaient prétexté des problèmes d'infertilité.

James avait trompé Margaret au bout de deux ans. Au travail, d'abord. Puis avec des filles croisées dans la rue auxquelles il donnait l'adresse d'un hôtel où il avait ses habitudes. Avec des prostituées même. Ces relations furtives le laissaient toujours sur sa faim, sexuellement parlant. Au milieu de la trentaine, il avait cédé aux avances d'un collègue un peu plus âgé que lui et très expérimenté. Et le mystère de « ce qui n'allait pas » s'était enfin éclairci. Par la suite, il n'eut plus que des amants, certains réguliers. James opérait avec la plus grande discrétion. Personne ne devait savoir. Et puis, un jour, Margaret avait fouillé dans ses affaires et tout découvert. Non, il n'allait pas raconter cela à Severus. Son regard croisa le sien au-dessus de la tasse. Pourquoi des points de lumière clignotaient-ils devant ses yeux ? La fatigue, sûrement.

« À ton tour, maintenant, Severus. »

Il venait de l'appeler par son prénom ; c'était sorti tout seul. Mais Severus ne releva pas.

« Raconte, pour Lily. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Comment est-elle…

– À vrai dire, je ne sais pas.

– Comment ça ?

– C'était à la fin du mois de juin. J'étais encore à Poudlard. Lily était partie en vacances avec une amie, au bord de la mer. J'étais censé les rejoindre une fois les cours terminés. Lorsque j'ai appris que Lily était morte, par une lettre de sa mère, « le nécessaire avait été fait ». Autrement dit, l'enterrement avait déjà eu lieu. Par la suite, sa mère n'a répondu à aucune de mes lettres, où je lui demandais ce qui était arrivé à Lily. Si elle était tombée malade, si elle s'était noyée ou si… ou autre chose. J'ai revu sa mère et sa sœur chez le notaire, parce qu'il y avait l'héritage à répartir, mais elles ont toutes les deux refusé de me parler. J'ai signé ce qu'on a voulu et je suis parti. J'ai mis presque un an à localiser la tombe de Lily ; elle se trouvait dans un caveau familial, à plusieurs centaines de kilomètres de notre domicile. Je ne connaissais même pas le nom de ce village. Quant à l'amie de Lily, dont je ne savais que le prénom – car je ne l'avais jamais rencontrée –, elle s'est volatilisée le jour de sa mort. Personne n'a rien pu m'en dire et je n'ai pas pu l'identifier : elle n'avait pas montré sa pièce d'identité à l'employé de l'hôtel où elles étaient descendues. Je ne saurai jamais si elle était impliquée dans la mort de Lily. »

C'était peu de dire que James était abasourdi par ces révélations. Il comprenait mieux, à présent, pourquoi la mort de Lily était passé inaperçue. Mais comment Severus avait-il pu survivre à un drame pareil ?

« La mère de Lily avait-elle des raisons particulières de t'en vouloir pour te traiter ainsi ?

– Je pense qu'à la mort de Lily, elle a découvert des choses sur nous, murmura Severus en reposant la tasse vide avec laquelle il jouait depuis le début de son récit. Lily avait l'habitude de tenir un journal intime. Et d'y noter tout ce qu'elle ne pouvait pas dire.

– Des choses ? répéta James. Quelles choses ?

– Des choses qui, j'imagine, ont dû lui faire penser que je n'étais pas un bon mari pour sa fille. »

Severus s'arrêta là. Mais James ne pouvait pas l'accepter : il voulait savoir.

« Tu la trompais ? osa-t-il.

– Ce n'était pas cela, éluda Severus. Je ne lui ai jamais menti. C'est juste que… qu'on ne s'aimait pas comme sont censés s'aimer des époux.

– Vous ne couchiez pas ensemble, tu veux dire ?

– Pas plus que toi avec Margaret. Sauf que nous, nous nous étions mis d'accord sur ce point dès le début.

– C'était un mariage arrangé, alors ? Vos parents vous ont forcés à…

– Non, le détrompa Severus. Nous nous sommes entendus entre nous. Je servais de couverture à Lily et réciproquement. Entre amis d'enfance, il nous paraissait naturel de s'entraider. Nous ne nous ressemblions guère, mais nous avions en commun d'avoir pour famille des personnes très peu ouvertes d'esprit. »

James n'était pas sûr de bien comprendre : à quoi rimait cette histoire de « couverture » ? Qu'est-ce que Lily et Severus pouvaient bien avoir à cacher à la face du monde ? Sa bouche était déjà en train de s'ouvrir pour poser la question lorsque les écailles lui tombèrent des yeux. Il revoyait Lily, le jour de son mariage, en train d'enlacer sa demoiselle d'honneur. Et Severus, à côté d'elle, qui semblait si peu à sa place. Ce mariage n'avait été qu'un simulacre. Comment tout le monde avait-il pu être aveugle à ce point ?

« Cette fille avec laquelle elle est partie en vacances, c'était sa maîtresse ? » demanda James.

Cela ne fut qu'après avoir parlé que James se rendit compte du caractère blessant de sa question. Mais Severus ne lui en tint pas rigueur, ou alors il ne le montra pas.

« Je suppose. On se faisait confiance, mais on ne se racontait pas tout. Et je ne cherchais pas à savoir. Cela faisait partie de l'arrangement. Le fait que je travaille à Poudlard une grande partie de l'année, loin d'elle, la laissait libre de faire ce qu'elle voulait. Mais cela a, hélas, compliqué les choses lorsque j'ai essayé de retracer le fil des événements qui ont conduit à sa mort…

– Et toi aussi, j'imagine ? Tu faisais ce que tu voulais ? »

Évidemment, une question brûlait les lèvres de James : si Lily aimait les femmes, fallait-il comprendre que Severus… ?

« J'ai peu usé de cette liberté, éluda à nouveau Severus, qui semblait avoir parfaitement compris où James voulait en venir. C'était son idée plus que la mienne. Mais cela a bien fonctionné. Jusqu'à la trentaine, nos familles nous ont laissé tranquilles. Par la suite, les relations se sont tendues à cause de cet enfant que nous n'avons pas réussi à faire… J'ai alors regretté de m'être enferré dans ce mensonge.

– Il y a d'autres moyens de faire des enfants, tu sais, hasarda James, en repensant à sa propre expérience. Vous n'en vouliez pas ? Je regrette mon mariage avec Margaret, mais pas d'être devenu père.

– Je connais ces moyens, répliqua Severus avec un sourire de connivence. Mais Lily et moi ne vivions pas vraiment ensemble ; je ne me voyais pas élever un enfant tout seul. Et surtout Lily ne souhaitait pas devenir mère. »

Un tel regret passa dans la voix de Severus que James en eut la gorge nouée.

« Lily était une grande adolescente, reprit Severus avec un sourire mélancolique. Elle ne voulait s'engager en aucune manière, ne prenait rien au sérieux. Elle me disait qu'elle ne serait jamais trop libre. Elle m'avait choisi pour ma capacité à ne pas l'encombrer. C'est peu de dire que je n'avais rien d'un amoureux transi. »

James tiqua en entendant Severus user de cette expression qu'il avait lui-même mentalement employée quelques heures plus tôt. Severus, à qui ce détail n'avait pas échappé, eut un petit rire narquois :

« Oui, c'est bien ce que tu penses, susurra-t-il en se levant de sa chaise. Tu es si naïf, James. Tu croyais vraiment pouvoir me cacher tes pensées ? »

Et sans un mot de plus, il le planta là.

« Tu les as oubliés sur la table…

– Je voulais te donner une raison avouable de venir ici, répondit Severus en prenant les gants que James lui tendait par la porte entrouverte.

– J'avais deviné. Ce moyen tordu de m'inviter chez toi, c'est tellement typique d'un Serpentard. Et dire que je me demandais ce que tu fichais avec ces gants.

– Tu as trouvé facilement ? le taquina Severus. Bien sûr, je ne t'avais pas donné mon adresse.

– Que tu habitais au-dessus de ta boutique ? Tu me prends pour un idiot ? J'ai repéré tes horribles rideaux à fleurs. Il m'a suffi de faire le tour de l'immeuble par la cour pour trouver l'escalier extérieur. Je n'ai eu aucun mal à monter ici. Tu avais bizarrement laissé la porte du bas entrouverte. »

Severus s'écarta pour l'inviter à entrer :

« Fais comme chez toi, James.

– Ça tombe bien, je n'en ai plus. »

Et comme Severus le regardait avec un visage surpris :

« J'ai laissé la maison à Margaret, explicita James. Moi, je loge à l'hôtel en attendant de trouver un appartement ; un bouge, près de la gare, où les punaises de lit me réveillent la nuit. En même temps, ça m'aurait rappelé trop de mauvais souvenirs si j'étais resté là-bas. Je me dis que je dois aller de l'avant.

– Il me semble qu'il s'agit là d'une excellente résolution, répondit Severus en l'invitant, d'un geste de la main, à s'asseoir sur un canapé défoncé qu'il avait dû acheter aux puces. Moi-même, j'ai quitté Poudlard après la mort de Lily. »

Severus n'avait qu'un verre d'eau tiède et une assiette de crackers rassis à lui offrir – son réfrigérateur était aussi vide que sa vie –, mais James n'était pas venu pour ça. Il se sentait bien dans cet endroit inconnu et pourtant étrangement familier que n'encombrait aucun souvenir. Severus, qui avait l'air gêné, se mit à parler de tout et de rien en se tordant les mains et James s'abreuvait à ses paroles. La nuit était tombée à présent.

James n'aurait su dire comment sa main s'était retrouvée sur le genou de Severus. Mais, enfin, elle y était ; sa prise était ferme, sans ambiguïté, et Severus, dont il aurait mis cette même main à couper qu'il avait rougi, ne semblait pas désireux de le repousser. La conversation prit un tour plus intime. Ils étaient presque collés l'un à l'autre et James regardait, fasciné, l'ombre que jetaient les longs cils de Severus sur sa joue. Sa main remonta le long de la cuisse de Severus.

« Quelle image avais-tu gardé de moi ? demanda abruptement James en lui soufflant dans le cou.

– Pardon ?

– Avant qu'on se revoit. Sur quoi étais-tu resté ?

– Je dirais que je te voyais comme un type parfaitement imbuvable, répondit Severus avec le plus grand sérieux. Qui semblait faire une drôle de fixette sur moi, vu l'acharnement tout particulier qu'il mettait à me harceler. Je me posais notamment de grosses questions sur… ton obsession à vouloir me déshabiller. »

De sa main libre, James se gratta la tête : en y repensant, il se demandait si ce qui l'avait motivé à baisser le caleçon de Severus dans un épisode de lévitation resté célèbre était seulement la volonté de l'humilier publiquement – il croyait que Severus lui disputait Lily, s'il avait su ! – ou s'il ne s'y était pas mêlé un peu de curiosité très mal placée.

Severus, qui souriait doucement, ajouta :

« Le fumier que tu étais me plaisait bien, mais, vu les circonstances, je n'avais pas la moindre envie de te le dire et je crois, du reste, que tu n'étais absolument pas prêt à l'entendre. Ce qu'on pouvait être cons quand on était jeunes, avoue. Ton copain Sirius, aussi, était pas mal.

– Tu veux bien me redire que je te plais ? Avec ce sourire ? J'ai l'impression de rêver.

– Tu as pris un peu de ventre depuis cette époque, j'imagine que tu as arrêté le Quidditch, mais oui, tu me plais toujours, confirma Severus, qui n'arrivait pas à le regarder dans les yeux. Et, en plus, j'ai l'impression que tu as fait du chemin dans ta tête. Moi aussi. »

Il n'en fallait pas davantage pour que James, dont le cœur battait à tout rompre, se décidât à l'embrasser. Il aurait dû faire cela plus tôt, beaucoup plus tôt. Lorsqu'ils avaient quinze ans et la vie devant eux. Mais était-il vraiment trop tard ? Aurait-ce pu réellement se produire plus tôt ? James sentit Severus lui rendre timidement son baiser. Alors il le prit par le cou, le poussa en arrière et ils roulèrent sur le canapé. Quelques minutes plus tard, ils se déshabillaient. Ils n'étaient plus des adolescents, chacun savait pourquoi il était là et ce qu'il voulait. Le corps de James recouvrit celui de Severus. Et il arriva ce qui devait arriver.

Le lendemain matin, Severus chercha longuement dans son armoire une chemise qui pût convenir à James, qui n'avait pas le temps de repasser à son hôtel avant d'aller travailler – la sienne était trop froissée des ébats de la vieille pour qu'il envisageât de l'arborer devant le Ministre.

« Celle-ci ? Non ? Hum, peut-être un peu étroite pour toi, sans vouloir te vexer.

– C'est quoi ton obsession avec le vert ? maugréa James qui essayait de s'imaginer en train de s'adresser au Ministre dans une chemise pareille.

– Lily m'a dit que la couleur m'allait bien au teint. Celle-ci, sinon ? Le vert est très pâle. Ou celle-ci. Un vert un peu bleu. Je n'ai pas mieux.

– Tu n'aurais pas une idée de l'endroit où se trouvent mes lunettes ? enchaîna James sans commenter. Normalement, je les range… Ça ne serait pas plus simple que j'installe mes affaires ici ?

– Tu veux déjà qu'on se mette en ménage ? répondit Severus d'un ton amusé. Tu n'es décidément pas du genre à appuyer sur la pédale de frein. Un vrai Gryffondor ! Et si je te disais qu'hier n'était qu'un instant d'égarement et que je regrette ? Surtout ce qu'on a fait vers la fin.

– La partie où tu gémissais à me rendre dingue ? Tu n'as pas l'excuse de l'alcool. Il ne me reste plus un radis pour payer l'hôtel. Et, de manière tout à fait accessoire, j'apprécie de me réveiller à côté de ta personne. Pas toi ? »

Severus s'avoua vaincu et l'embrassa. Les choses n'en restèrent pas. Si bien que des employés du ministère eurent la surprise de voir surgir, sur le coup de neuf heures et quart du matin, un James hors d'haleine et en chemise verte dans le bureau du Ministre qui, pour toute réaction, haussa un sourcil à l'autre bout de la table.

« Osé, fit remarquer son collègue, alors que James prenait le plus discrètement possible place à côté de lui. Toujours à te faire remarquer, toi. Où sont tes lunettes ?

– Oh, la ferme, Arthur. File-moi un dossier, que j'aie une contenance. Vous parliez de quoi ?

– Du fait qu'on t'attendait pour que tu nous présentes le contenu de la réforme. Tu as trop bu hier ou bien tu t'es trouvé quelqu'un ? »

James eut brièvement l'envie de mourir.

Le week-end qui suivit, James et Severus firent quelques courses, puis allèrent se promener au bord du fleuve qui traversait la ville. Ils parlèrent longuement de la manière d'aménager une chambre pour Liz dans l'appartement de Severus ; ce dernier avait beau ne pas être luxueux, il était assez spacieux pour qu'on pût y ajouter quelques cloisons. Severus avait des idées très précise sur la couleur du papier peint. James anticipait que Margaret ferait la moue, à cause de l'emplacement peu reluisant de l'appartement, et du reste. Surtout du reste. Mais il voulait s'en moquer. Il avait perdu suffisamment de temps en faux-semblants.

Tous deux s'étaient tus. Ils arpentaient rêveusement le quai.

« Si j'avais pu me douter…, murmura Severus comme pour lui-même. Je m'étais résigné… »

Son regard perdu au loin, James songea que pour que Severus et lui se retrouvassent là, il avait fallu que... Le moteur d'une péniche crachotait au loin.

« Quelle est cette expression déjà ? se demanda-t-il en lui-même.

– … de l'eau coule sous les ponts », compléta Severus en lui prenant la main.