Joyeux jour des lapins en chocolat toussaaaaaa~

J'ai eu l'idée de vous faire une blague du premier avril pendant environ deux secondes avant de me rappeler que cette "fête" puait du cul. Donc, enjoy juste la suite de Paradis-le-monstre-sans-aucun-sens-qui-aura-ma-peau. Des bisous.


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J'me retourne pour la énième fois en soupirant, blasé.

- Ace, bouge. T'es super relou là.

- 'Me soule pas putain, j'arrive ! Déjà que tu me forces à faire ça, on va pas en plus y aller en courant ?!

J'lève les yeux au ciel et le laisse me rattraper sur le trottoir malgré son pas traînant, mains dans les poches, tête enfoncée dans les épaules et une expression qui donne la sensation qu'il tuerait le premier v'nu. Et après c'est moi l'gamin immature même pas encore majeur ? La bonne blague. J'ai l'impression qu'c'est moi l'adulte, à cet instant.

L'bon côté des choses, c'est que vu comme ça, j'ai clairement retrouvé mon frère bougon et qui déteste le monde entier. Après ces deux derniers jours où il était tout le temps tout mielleux et tout gentil avec moi, à me demander si j'avais besoin de quelque chose toutes les trois secondes et avec son regard super inquiet et limite dégoulinant d'amour à en vomir, j'étais en train d'me demander qui était ce type et ce qu'il avait fait de Portgas D. Ace.

Mais après discussion avec Usopp, on a convenu d'un moment pour traîner Ace là-bas et qu'il s'excuse auprès d'eux. Et s'il était chaud depuis le départ pour le faire dans l'but de me prouver sa bonne volonté, maintenant qu'on y est, j'suppose qu'il doit réaliser pleinement c'qu'il va devoir faire et le v'là d'un coup à s'traîner, comme si marcher moins vite allait repousser l'échéance indéfiniment.

- Ace... T'as pas intérêt à faire cette tête quand tu seras devant Usopp et sa mère, parce que même moi j'croirais plus en ta bonne foi, là...

- Ça vaaa, je sais putain ! râle-t-il encore. Laisse-moi me noyer dans mon seum le temps qu'on arrive...

- T'étais motivé ces derniers jours, pourtant... T'es en train d'imaginer quoi ? Qu'Usopp va te filmer et s'moquer de toi tout l'long ?

- C'est ça, fous-toi de moi sale gosse... Tu sais très bien que j'déteste juste faire ce genre de merde !

J'lui accorde ça. C'était toujours des mains et des pieds pour qu'il s'excuse après avoir manqué de respect à Papa ou Maman.

- Ouais okay... Mais tu t'es bien excusé auprès d'moi en boucle depuis lundi. Ça change quoi que ça soit envers la maman d'Usopp, maintenant ?

Il détourne la tête pour regarder ailleurs et il boude, clairement. C'est un truc de ouf. Un vrai bébé.

- ... C'est pas pareil avec toi, abruti.

- Ah ouais ? m'amusé-je avec un sourire en coin. En quoi ? J'force pourtant moins l'respect qu'une daronne...

- Tu t'fous de ma gueule ou quoi ?! Tu sais très bien pourquoi c'est différent avec toi !

- Nan, franchement j'vois pas.

Le regard qu'il m'envoie m'donne l'impression qu'il va me casser la bouche. Mais j'reste serein : c'est p't'être un peu déstabilisant et limite gênant de l'avoir soudainement aussi gentil avec moi depuis deux jours, mais j'ai remarqué que ça permet aussi de tirer sur la corde de sa patience beaucoup plus fort sans qu'il riposte. Alors j'en profite. Beaucoup.

En fait, j'm'éclate même comme un fou. On s'est mis d'accord pour dire que c'était ma vengeance perso'.

- ... Ça a rien à voir parce que je T'AIME, PUTAIN DE CASSE-COUILLES !

Il se remet à bouder furieusement en rougissant à moitié, et moi j'explose de rire. Franchement, c'est l'pied total ! Faire chier Ace à fond sans qu'il vienne m'éclater une épaule en retour ?! J'sais pas combien de temps j'vais pouvoir garder ce totem d'immunité, mais j'compte bien l'user jusqu'à la moelle. Au-delà d'ma vengeance pour sa crise de vendredi, c'est carrément une revanche sur toute la vie qu'il m'a fait subir jusqu'ici que j'lui renvoie dans les dents.

Limite j'devrais appeler Sabo pour lui en faire profiter aussi...

Mais j'perds mon sourire quand on arrive en vue de l'immeuble d'Usopp et que j'l'aperçois adossé au mur extérieur, à côté de la porte d'entrée. Il nous attendait ici... ? Il a p't'être changé d'avis, le temps qu'on arrive et il veut finalement plus qu'Ace approche sa mère... ? J'le comprendrais. Il m'disait déjà tout à l'heure au lycée qu'elle était pas super chaude pour l'revoir chez elle. Mais on est quand même tombés d'accord tous les quatre pour s'dire que c'était nécessaire. Même si on côtoie pas Bankina toutes les semaines, c'est une personne qui a de l'importance dans ma vie. J'étais tout l'temps fourré chez elle au collège, quand on s'faisait des sessions de jeux-vidéos jusqu'à plus d'heure, avec Usopp. Elle croisait souvent Maman et Papa et ils étaient devenus amis, même de loin. Au point qu'elle et Usopp étaient présents aux funérailles, même si j'm'en souviens à peine vu le contexte. On lui doit le respect pour tellement de choses... Et j'veux personnellement pas qu'cette histoire nulle entache trop nos relations avec elle.

J'suis sûr qu'Usopp pense la même chose. Même si...

Même si en observant le regard qu'il nous lance en nous voyant arriver, et en particulier celui destiné à Ace, j'me dis que ça va vraiment pas être une partie de plaisir.

- Hey.

- Hey, me salue-t-il en retour, toute sa légèreté habituelle envolée.

J'me plante devant lui en attendant qu'Ace arrive à son tour. Comme au moment où il a écouté le message vocal de sa mère samedi, Usopp a l'visage complètement fermé. J'lui vois pas cette expression très souvent, j'le reconnais. J'suis à deux doigts d'me demander si Ace va pas carrément se faire allumer... Mais en l'examinant bien, j'capte une pointe d'appréhension au fond d'ses yeux marrons.

J'sais pas de quoi il a peur, mais j'lui ai promis que tout se passerait bien, quoi qu'il arrive. Quitte à c'que j'mette une balayette à Ace, quitte à c'qu'on se batte comme on s'est jamais battus : il est hors de question que j'le laisse agresser Bankina ou mon meilleur pote.

Mais dans tous les cas, j'me rappelle de pourquoi j'suis aussi serein en jetant un œil à mon frère, qui zieute Usopp d'un air légèrement méfiant, mais plus sur la défensive que prêt à attaquer comme il l'est en temps normal...

J'lui fais juste confiance sur ce coup-là. Il est p't'être pas doué pour s'excuser... Mais il a conscience qu'il le fait pour moi. Alors je sais qu'il le fera forcément bien.

- ... Ace, siffle Usopp et j'vois son appréhension se faire la malle pour juste s'transformer en ressentiment.

Flippant.

- Usopp...

Ace reprend son air nonchalant habituel, mais j'sais que c'est qu'une façade. Il doit pas avoir peur de mon meilleur pote une seule seconde, et pourtant, j'pense qu'il sait reconnaître un animal blessé quand il en voit un. Pour être honnête, ça m'fait toujours aussi mal de le voir comme ça. Ace a vraiment intérêt à pas trop faire son malin pour sauvegarder son petit égo ou j'sais pas quoi.

Dans tous les cas, j'les laisse gérer pour le moment. J'suis juste arbitre, prêt à intervenir seulement si ça part en couilles.

- Je voulais te toucher deux mots avant qu'on monte voir ma mère...

- J't'écoute.

Usopp semble assuré, mais j'le connais assez bien pour savoir que la confrontation, c'est vraiment pas son truc. Il tâtonne et il cherche encore ses mots, même s'il doit les avoir préparés en boucle depuis qu'on a convenu de cette rencontre ce matin.

- ... J'te connais pas énormément, mais j'en sais assez pour comprendre que tu es un nerveux, entame-t-il. Luffy me l'a assez fait comprendre par de nombreux exemples... Mais s'attaquer à une personne vulnérable, qui plus est qui n'a jamais eu que des actes de gentillesse envers vous depuis qu'elle vous connaît, c'est-

- J'me suis attaqué à personne, le coupe froidement Ace. En toute honnêteté, je me souviens pas de tout, mais je suis sûr que je n'ai pas levé la main sur elle. Je veux bien m'excuser de lui avoir fait peur, mais n'en rajoute pas non plus.

Usopp, qui jusque-là avait du mal à soutenir le regard d'Ace, relève les yeux pour de bon et ne le lâche plus. J'sens que j'me prends un petit shot d'adrénaline en reconnaissant de la réelle colère en lui. Et j'lui en tiens pas rigueur : j'envoie moi-même un petit regard agacé à Ace. J'ai pas trop envie qu'il commence déjà à jouer la victime...

- Tu l'as réveillée en pleine nuit en tambourinant à la porte comme un taré, alors qu'elle était toute seule chez nous, siffle Usopp. Tu l'as poussée pour entrer de force, tu l'as secouée pour qu'elle te dise si tu savais où était Luffy. Non, t'as effectivement pas levé la main sur elle à proprement parler... Mais à mes yeux, c'est tout comme.

J'suis rassuré de voir qu'Ace n'a pas l'air de vouloir se défendre pour ça. À vrai dire, j'sais pas si c'est moi qui l'invente pour faire écho à mon propre ressenti, mais j'le sens se décomposer légèrement.

- Ma mère est une guerrière, je sais bien qu'elle oubliera vite cette histoire... continue Usopp un peu plus tristement. Et y'a fort à parier qu'elle t'a déjà pardonné vu votre situation avec Luffy. Mais j'trouve ça injuste et trop gentil de sa part. De toute façon, elle est trop gentille... Moi, en revanche... Je te pardonnerai pas de sitôt. Parce que je vois pas vraiment le rapport entre la perte de vos parents et se mettre soudainement à péter un câble parce que Luffy sort de ton champ de vision plus de dix minutes.

Ace se tend dangereusement et j'peux pas m'empêcher de l'imiter, prêt à intervenir. J'm'attendais vraiment pas à ce qu'Usopp l'attaque sur ce front-là... Même si j'comprends où il veut en venir. Mais j'sais que c'est la corde sensible pour le frangin.

Ça m'fait un peu drôle, à vrai dire : au-delà de la situation... C'est la première fois qu'on est face à quelqu'un qui sait qu'on est ensemble. Et qu'Usopp le rappelle subtilement de cette manière, ça m'renvoie un peu ma culpabilité dans la tronche.

- Au-delà du pourquoi t'en es venu à câbler comme ça, j'aimerais plutôt te demander pourquoi ma mère, en fait ? Parce que tu la connaissais ? Parce que c'était une femme et que c'était plus facile de lui mettre la pression ?

C'est à son tour de se tendre, mais c'est clairement ces éventualités qui lui mettent les nerfs. Ça m'fait un peu mal qu'il pense peut-être ça d'Ace. Parce que même s'il est pas excusable ici, j'sais que c'est pas à cause de ça.

C'est juste encore plus con qu'ça...

- J'dis vraiment pas ça pour me donner une excuse, commence à expliquer mon frère, plus calmement que c'que j'aurais pensé. Mais j'étais bourré, en plus d'être aveuglé par la colère. Et ça... ça peut faire mal. Tellement mal que ça me donne des black-out. Et je suis pas cohérent dans ces moments-là, je suis juste complètement con et guidé par mes nerfs. Donc, c'est « tombé » sur ta mère pour la simple et bonne raison que j'avais aucune autre idée d'où pouvait se trouver Lu'. Et vu l'heure à laquelle j'y suis visiblement allé, l'idée a dû mettre un certain temps pour me monter au cerveau...

- Attends attends... souffle tout à coup Usopp en fronçant un peu plus les sourcils. T'es... en train de me dire que tu t'en souviens pas ?

- J'te l'ai dit, Usopp... j'interviens avec une moue ennuyée.

- Nan mais je veux dire... Tu t'en souviens vraiment pas ?! Pas du tout ?!

Ace secoue la tête.

- ... À peine des flashs.

- ... C'est une blague... siffle mon meilleur pote. Mais ça veut dire quoi, en fait ? T'es « guidé par tes nerfs » ?! Alors, si ma mère avait menacé d'appeler la police ou je ne sais quoi... T'aurais fait quoi ?! Tu l'aurais tabassée ?!

J'me décompose violemment. Il est pas sérieux, là... ?

- ... Ça m'étonnerait, répond quand même Ace et j'le salue de garder un tel calme. En général, je me mets à frapper que si on me cherche ouvertement.

- Super... grince Usopp avec un sourire en coin clairement amer. Alors, Luffy qui est tout le temps en train de chercher des noises à tout le monde... ?

Houla.

- J'vois pas le putain de rapport avec Luffy, crache Ace en se tendant à nouveau. T'insinues quoi, là ?!

- Tu sais très bien ce que j'insinue.

Okay, Usopp m'impressionne autant qu'il me fait flipper, là. Il est devenu suicidaire depuis c'matin, en fait ?

Franchement mal à l'aise, j'avance d'un pas pour me mettre un peu entre eux et me tourne vers mon pote.

- Usopp, c'est vraiment pas moi le sujet...

- Je sais qu'on a pas à se mêler de votre histoire, m'ignore-t-il royalement en fusillant Ace du regard. Tu l'as bien fait comprendre à Nami à la soirée chez Law, mais justement ! Parlons-en de cette soirée !

J'réprime un nouveau frisson. Qu'est-ce qui lui prend, bon sang...

- Usopp, arrête sérieux, on est là pour parler d'ta mère... !

J'le repousse doucement du plat de la main, mais il daigne même pas me regarder.

- Nan Luffy, moi je suis là pour parler du comportement d'Ace ! Que ça me regarde ou pas, je m'en fous : tu restes mon meilleur pote ! Et là, ça fait cinq jours que je suis complètement flippé à l'idée que tu restes seul avec lui s'il est capable de faire des trucs pareils !

- Je ne lèverai jamais la main sur Luffy... siffle Ace, glacial, le regard pouvant presque tuer mon pote sur place.

- J'espère que tu sais faire la différence ! Parce que quand tu me parles de black-out et compagnie, ça me fait juste encore plus peur ! Et je sais que je suis pas le seul ! Tous les potes se posent de sérieuses questions, depuis samedi !

- Usopp, s'te plaît... tenté-je encore en le poussant le plus doucement possible.

Au moins, tant que j'suis entre eux, je sais qu'Ace tentera pas de lui sauter à la gorge. Mais là, il me fait flipper à tirer sur la corde comme ça. J'pensais vraiment pas qu'il allait frontalement aborder ce sujet avec lui, bon sang... !

- ... On n'a pas arrêté d'en parler entre nous depuis lundi, répond Ace, le ton encore étonnamment placide. Il a dû vous le dire : j'ai compris la leçon. Je sais que j'ai des... Des problèmes à régler... Qu'il va falloir que je bosse sérieusement pour ne plus perdre le contrôle comme ça.

Ça semble apaiser légèrement mon pote, et heureusement.

- Mais je comprends que vous vous fassiez du souci, c'est normal, continue Ace et j'le trouve vraiment trop calme, en fait.

... Ouais. Après un coup d'œil dans sa direction, j'comprends enfin : il bouillonne de l'intérieur... mais il est en train de lui faire un bail semblable à celui de Kaku. Tout dans la retenue, on le caresse dans l'sens du poil et on lui dit à peu près ce qu'il veut entendre pour qu'il nous fiche la paix, c'est ça... ?

Heureusement qu'je sais pertinemment qu'il pense ce qu'il dit, sinon il se la mangerait sa balayette, j'crois.

- Ça doit pas être fun de voir son pote, mineur, fraîchement orphelin, encore pas mal secoué à cause de ça, qui se retrouve seul face à un taré comme moi... Et pour couronner le tout, on pousse le vice en se tapant dans la raie.

J'cligne des yeux, un peu choqué. Qu'est-ce qui lui prend de balancer ça comme ça, aussi crûment ? Même Usopp blêmit un peu à côté de moi.

- Ça, c'est encore une autre histoire... marmonne mon pote. Et pour le coup, ça regarde vraiment que vous...

- J'suis content de te l'entendre dire, répond Ace avec une expression presque dédaigneuse. Parce que dans tous les cas, même si votre inquiétude est totalement légitime, je suis toujours pas très fan de l'idée que vous vous mêliez trop de la vie de Luffy. Il a peut-être pas inventé l'eau chaude, mais il est assez mature pour faire des choix qui ne l'enverront pas automatiquement dans le mur.

- Hey ! m'insurgé-je pour ce tacle honteusement gratuit. J'suis là j'te rappelle !

Cet enfoiré ose m'envoyer un sourire en coin, se foutant clairement d'ma poire. J'vais le défoncer.

- Et il est assez intelligent pour venir vous voir si un jour, par le plus grand des malheurs... Il y a vraiment un problème avec moi. Il ira vous voir vous, ou notre oncle, ou notre demeuré de grand-père, ou même les flics s'il faut... Mais il me laissera pas juste le bouffer sans rien dire. Il est plus fort que ça.

J'hausse un sourcil. J'suis un peu surpris de cette annonce et ça résonne étrangement en moi... Comme si Ace avait conscience d'une éventualité où son comportement envers moi pourrait vraiment partir en couilles ? C'est bizarre.

Mais en un sens, ça me rassure aussi sur le fait qu'il soit déterminé à faire des efforts. J'le vois encore dans le regard qu'il m'envoie, à cet instant : il y a de la tristesse dans ses beaux yeux noirs, mais aussi une bonne dose de détermination. J'aperçois encore cet amour dont il m'inonde depuis qu'on est tout petits. Celui du frère protecteur qu'il a toujours été pour moi, celui qui dit clairement qu'il ne laissera jamais rien m'arriver.

J'me retiens de lui sourire, c'est pas trop l'moment. Mais j'ai envie de lui sauter dans les bras, là tout de suite.

- ... D'accord, finit par commenter Usopp, bien qu'il garde une attitude méfiance. Si tu le dis... Luffy a l'air de te croire, on devrait juste l'imiter...

- Et c'est pareil pour ta mère, précise Ace. J'ai pas l'intention de revenir consciemment lui dire bonjour dans les prochaines années après ça, mais j'ai pas non plus l'intention de réitérer l'expérience, avec elle ou qui que ce soit d'autre. J'ai, au contraire, bien l'intention de bosser pour ne plus que ça arrive.

- Et tu vas faire quoi pour y arriver ? demande subitement mon pote. Tu vas aller voir un psy' ?

J'écarquille les yeux malgré moi avec un sourire figé : pile le mot maudit. Il le fait exprès.

Ace a évidemment retrouvé son air de tueur de bébés.

- ... C'est... une éventualité à laquelle j'ai pensé, ouais...

... Pardon ?

J'le scrute pour essayer de déceler s'il ment ou pas... Difficile à dire, comme d'habitude. J'suis déjà nul pour comprendre ça de base, mais en plus, il lâche pas Usopp du regard. Okay j'me le note dans un coin de la tête : lui demander plus tard s'il était sérieux ou pas.

Ça serait une sacrée avancée s'il était sérieux... Il pousserait l'effort jusqu'à retourner voir quelqu'un ? Est-ce qu'il serait aussi motivé à reprendre son traitement pour la dipolarité, ou jesaispluscomments'appellesontruc, là ?!

- Okay... consent Usopp tout en retrouvant peu à peu son attitude habituelle. Okay... J'vois que Luffy n'en rajoutait pas quand il disait que tu avais vraiment « compris la leçon »...

Ace rajoute rien, il se contente d'hocher légèrement la tête. Du côté d'Usopp, j'sais pas s'il a épuisé son stock de courage pour l'année à venir, mais il se ratatine un peu sur lui-même face au regard toujours aussi brûlant de mon frère. Bien que j'sens qu'il est plus mal à l'aise que vraiment effrayé... Preuve en est qu'il reprend :

- B-bon... Concernant ce que tu vas dire à ma mère... Je sais qu'elle va essayer de minimiser le truc, alors je compte sur toi pour être sympa...

- Nan nan, j'vais lui cracher à la gueule tiens, répond Ace de son meilleur sarcasme.

Le lourd, sérieux. J'reviens vers lui et lui envoie vraiment une petite balayette pour lui calmer le fion.

- Ace, soule pas... soupiré-je alors qu'il m'esquive de peu, le salaud.

Il s'permet encore de ricaner mais retrouve son air sérieux l'instant d'après.

- Nan, j'vais m'excuser dans les formes... annonce-t-il résolument. Et si ça t'dérange pas qu'on aille faire ça maintenant Usopp, maintenant que t'as dit c'que t'avais à me dire... Histoire que ça soit fini le plus vite possible pour tout le monde.

Mon pote lui renvoie un regard un peu plus méfiant, mais il acquiesce dans la foulée. Bien qu'il prenne soin d'préciser :

- T'as intérêt à être gentil... J'te jure que j'en ai pas l'air comme ça, mais je pourrais vraiment te le faire regretter si t'es pas correct avec elle.

Ace le toise et finit par lui envoyer un sourire en coin.

Pas moqueur, p't'être plutôt... comme quelqu'un qui comprend parfaitement c'qu'on lui dit. Qui a bien conscience du genre de personne qu'il a en face de lui ?

- ... Je te crois sur parole, Usopp.

... Ouais. Il a compris que mon pote en avait vraiment dans les tripes malgré les apparences.

J'envoie un sourire à Usopp malgré moi : j'tire aucun plaisir à cet incident entre Bankina et Ace, évidemment... Mais j'espère que ça lui a rappelé qu'il vaut beaucoup plus que c'que son estime de lui complètement naze lui fait croire au jour le jour.

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Assis contre un mur en béton glacé qui manque clairement de peinture pour cacher ses parpaings, je me rappelle soudainement que j'aimais le mercredi quand j'étais plus jeune.

J'ai l'impression qu'une vie entière est passée depuis ma période au lycée, et pourtant c'était il y a seulement trois ans. Il y a deux ans et neuf mois, je cramais mon agenda et certains de mes cours du lycée pour fêter le miracle d'avoir eu mon bac. Fini ce genre de cours, fini d'être enfermé derrière les immenses grilles du lycée toute la journée et se demander à chaque nouvelle heure « à quoi bon » pour mieux m'endormir sur ma table dix minutes plus tard. C'était un putain d'enfer à l'époque. Je n'avais pas vraiment de liberté tous mes potes en dehors de Sabo étaient de simples PNJ dont je savais déjà qu'ils allaient juste traverser ma vie sans vraiment y laisser leur trace c'était une guerre constante quand je rentrais à la maison parce que j'avais beau avoir eu mes 18 ans quelques mois plus tôt, Dragon me menait toujours une guerre sauvage pour tenter de me faire rentrer quelque chose dans le crâne.

Mais c'était simple. En dehors de mes pensées sombres omniprésentes et de mon problème constant de savoir comment j'allais me payer ma weed hebdomadaire, je n'avais pas à me soucier de grand-chose. J'ai beau ne pas être le couteau le plus affûté du tiroir, j'ai toujours eu certaines facilités qui m'ont permises de traverser la scolarité sans avoir à trop me fouler. Donc j'ai eu mon bac sans vraiment me prendre la tête à faire régulièrement mes devoirs ou à bûcher comme certains blondinets trop sérieux pouvaient le faire. Ou certains idiots dotés d'un seul neurone qui pensent qu'anagramme s'écrit « âne à grammes » ou que « Saint Cyr » se dit en réalité « sans cire ».

Non, moi je n'avais pas besoin de bosser comme un taré comme Luffy est obligé de le faire les mercredis après-midi, par exemple. Mes mercredis à moi consistaient surtout à déserter l'appartement familial, qu'il vente, pleuve ou neige, histoire de rejoindre ces potes PNJ, avec ou sans Sabo, d'aller se trouver un coin plus ou moins minable pour se fumer des joints ou jouer à la console. Parfois, je rentrais vers 20h en faisant tout pour tenter de planquer l'odeur d'alcool et de fumée que je traînais partout avec moi, mais je suis prêt à parier que Makino a grillé mon état quasiment à chaque fois. Elle était juste trop bonne pour m'en faire la remarque.

Trop bonne, ou trop désespérée ?

Dans tous les cas, c'étaient des bonnes pauses dans mon quotidien chaotique et beaucoup trop routinier. Pas besoin de sécher les cours le mercredi, et pas besoin de prendre sur soi parce que j'étais coincé à la maison les dimanches à cause du daron qui voulait organiser une sortie en famille, ou je ne sais quelle merde. J'étais déjà en roue libre depuis longtemps au point que parfois, vers la fin de l'année, je n'allais carrément pas en cours le mercredi matin pour pouvoir comater toute la journée après m'être mis une caisse mémorable la veille.

J'étais vraiment un petit con.

Et Luffy a une vie mille fois plus saine que la mienne. C'est la conclusion à laquelle j'arrive tout simplement, assis à cet instant sur ce banc inconfortable, me frottant l'arrière du crâne contre les parpaings râpeux parce que je n'ai rien d'autre à foutre que de m'emmerder à le regarder se fritter dans un ring de MMA miteux.

En réalité, si, j'ai une bonne activité : mater sa descente d'abdos légèrement couverte de sueur par endroits et le remercier de ne pas avoir un balai dans le fion comme la plupart de ses autres collègues qui gâchent tout à garder leur t-shirt. Mais ce n'est clairement pas le moment d'avoir une demi-molle ici parce que mon petit frère se bat vraiment bien et que je le trouve sexy à en crever quand il bouge de cette manière.

Il envoie soudainement un coup de pied rotatif qui frappe son adversaire dans la mâchoire : un bruit d'impact immonde résonne dans la grande pièce bétonnée où se mélange odeur de transpiration et de moisi, et le gars tombe au sol. S'ensuit des exclamations, auxquelles j'ai du mal à ne pas me mêler fièrement. Même moi, je ne me serais peut-être pas relevé de celui-là.

- Shishishi, déso' Jinbei ! ricane-t-il comme un abruti en regardant son coach.

- Ne t'excuse pas auprès de moi... ronchonne l'homme d'âge mur en allant ramasser l'autre. Ça va, Nero ?

- Ouais... Ouais... bégaie ce dernier en se massant la tronche.

Le pauvre. Il doit être un peu plus vieux que Luffy en plus, l'humiliation est totale. C'est déjà le deuxième gars qu'il envoie au tapis assez facilement, et même moi qui n'y connais pas grand-chose en MMA, je dois reconnaître que je suis franchement impressionné en prenant en compte sa pause forcée de quatre mois dans la compétition.

Ses camarades l'applaudissent encore un coup quand il retourne se mettre dans le rang avec eux, mais il s'éloigne finalement de leur groupe pour me rejoindre, son sourire solaire sur les lèvres.

- J'aurais pas dû faire ça... s'amuse-t-il clairement. Mais c'était marrant !

- C'était carrément marrant, et impressionnant... Tu montes la jambe haut, petit frère, insisté-je en zieutant avec intérêt ses cuisses.

- Commence pas, se marre-t-il en me frappant dans la jambe à mon tour, juste pour m'embêter.

- Et pourquoi t'aurais pas dû faire ça ? Le but était pas de le mettre au tapis ?

- Si, mais pas pendant des entraînements tranquilles comme ça... m'explique-t-il en jetant un œil derrière lui. J'ai p't'être voulu te donner un peu de spectacle pour pas que tu t'ennuies...

On échange un regard entendu. Il ravale difficilement son sourire alors que je ne me prive pas pour afficher le mien.

- Tu t'fais pas trop chier ? me demande-t-il néanmoins en faisant une petite moue incertaine.

- Nan, t'en fais pas... La vue est belle.

- Shishishi, t'es insupp', c'est ouf ! s'exclame-t-il en m'offrant un nouveau coup de pied un peu plus fort, que je tente de réceptionner sans succès.

Je n'ai pas le temps de répliquer qu'il repart en trottant à l'appel de son coach. Je décolle mon dos du mur inconfortable pour m'accouder à mes jambes mollement, retenant un soupir.

Non, dans les faits, je ne m'ennuie pas. Je ne peux jamais vraiment m'ennuyer quand Luffy est dans le coin en train d'exprimer tout l'entendue de son hyperactivité. Mais je me demande encore pourquoi j'ai accepté sa proposition de le suivre à son entraînement juste après ma douloureuse session d'excuses auprès de Bankina. C'était chiant, énervant vu ce qu'Usopp a osé me claquer avant, rageant de m'humilier de la sorte... Et pourtant, je me sens encore étrangement calme malgré tout ça.

Je suis calme depuis lundi. Calme, mais surtout retenu par une force qui contient mes démons loin de moi pour le moment, et ça me perturbe énormément. Ça ne me rassure pas, parce que je n'ose même pas imaginer le retour de flammes quand ça va revenir... Car ça reviendra. Ça revient toujours. Je me connais assez bien pour en avoir la certitude.

Reste juste à savoir quand, comment, contre qui (spoiler : contre Luffy ?), et ce que je vais faire pour éviter que ça n'arrive comme je l'ai promis.

À peine est-on sortis de la conversation chiante avec Bankina et Usopp que Luffy m'a sauté dessus à propos de la question du psy'. Mais oui, bien sûr que oui, j'étais sérieux. Ravi et motivé, non. Mais sérieux, oui. J'ai beau être une énorme merde malade qui ne mérite pas les trois quarts de l'amour que je reçoie de Luffy, je ne supporte toujours pas l'idée de lui avoir fait peur et de l'avoir rendu malheureux au point qu'il veuille me quitter.

Jusqu'ici, j'avais pensé que ce qui nous séparerait serait un élément extérieur incontrôlable : la psy' de Luffy, les services sociaux, Zozo ou Nami, Betty, Garp... Et puis, la réalité est revenue me faire coucou armée de son plus beau revers et m'a gentiment rappelé que non. « Non non Ace : la plus grande menace pour votre couple, c'est bien toi. »

Je ne sais même pas comment j'ai fait pour l'oublier. Que je consume tout ce que je touche sans compromis. Que je détruis les gens et leur bonheur. Un véritable aspirateur à joie de vivre, un putain d'aimant à problèmes, une boule d'énergie négative prête à exploser pour devenir le plus dévastateur des trous noirs. Le seul qui a réussi à passer à travers les mailles du filet pour le moment, c'est Sabo, mais je continue de croire que cet enfoiré a épuisé son stock de malchance pour toute une vie en naissant dans la putain de famille de serpents que sont les Outlook. Il n'est pas un exemple donc, il est juste miraculeusement immunisé. Et Luffy n'aura peut-être pas cette « chance », contrairement à lui.

Je me suis résolu. Cette leçon maquillée en angoisse de trois jours m'a pénétré les os et j'ai une peur maladive que toutes mes appréhensions se réalisent pour de bon si je refais une connerie. C'est humiliant, douloureux pour un égo comme le mien, mais je me retrouve simplement obligé à arrêter de me voiler la face : oui j'ai un problème, et non, il n'est pas si impossible que ça à régler. Et si j'aime Luffy aussi fort que je me le répète en boucle depuis presque dix ans, je devrais juste porter mes couilles et faire ce qu'il faut pour lui. Faire ce que je n'ai jamais réussi à faire jusqu'ici : croire que je peux m'améliorer, au lieu de simplement me laisser couler par le fond tout en tentant quelques brasses de temps en temps histoire de garder la tête hors de l'eau et ne pas trop boire la tasse.

Ça me soule d'avance. Je sais déjà que je vais aller à la plupart des séances à reculons, que je vais même vouloir ragequit et faire bouffer son bureau à ce connard de faux médecin les trois quarts du temps... Mais j'ai pris les devants pour m'obliger à respecter mon engagement : j'ai poussé le vice jusqu'à envoyer un message à Garp et Shanks pour les prévenir. J'ai donc la triple sentence au-dessus de la tête si jamais je me dérobe à ma parole. Et si ça ce n'est pas une preuve que je suis déterminé, je ne sais pas ce qu'il faut de plus.

Je soupire longuement sur mon banc, mais je note que la séance de la journée se termine en face. Pas trop tôt. Je vais pouvoir me venger un peu de Luffy qui m'allume avec ses mouvements sexys dès qu'on sera rentrés à la maison.

La troupe part dans les vestiaires pour se changer et je me lève pour errer un peu dans la grande pièce en attendant. Mais voilà que le coach de Luffy s'approche de moi prudemment. Je hausse un sourcil. Jusque-là, je l'avais juste aperçu de loin l'année dernière, à l'occasion d'une compétition. Mais je reconnais que j'avais dormi la moitié du temps, gueule de bois oblige. D'autant plus que Luffy n'avait pas encore un bon niveau et qu'il s'était fait rétamer d'entrée de jeu.

Je profite donc de son pas lent pour l'analyser : un quarantenaire bien tassé bedonnant mais avec des bras qui font facilement le double des miens le genre de force calme qui incite au respect par son simple regard à la fois dur et sage... Il me rappelle un peu Shanks sans que je ne sache expliquer pourquoi, mais il ne m'inspire pas grand-chose d'autre. Je sais que Luffy l'aime beaucoup et ça m'a l'air d'être réciproque, vu qu'il disait souvent qu'il était son préféré et qu'il l'a même appelé en novembre pour prendre des nouvelles...

- Ace, c'est bien ça ? demande-t-il de sa voix bourrue et même un peu ronronnante - le genre de voix capable de me trigger instantanément, heureusement que je ne tape pas dans le bara, mon dieu.

- C'est ça... Et vous c'est Jinbei ? C'est cool de faire votre connaissance...

Il m'offre l'ombre d'un sourire, mais ça ne dure qu'un instant. Il n'a vraiment pas l'air d'avoir des expressions avenantes naturellement, mais pourtant... avenant, il l'est. Au niveau de l'aura, je pense. C'est un peu déstabilisant comme dualité.

- De même. Luffy m'a très souvent parlé de toi. Et je pense qu'il doit être très content que tu sois venu assister à l'entraînement d'aujourd'hui.

- Plus que content, vous imaginez même pas... Il m'a hurlé dans l'oreille tout le long du trajet en bagnole dès que je lui ai dit que j'allais rester toute la séance.

J'ai la confirmation qu'il aime définitivement beaucoup mon petit frère au second sourire que cette information lui arrache : bien plus grand et attendri, bien qu'un poil amusé.

- Ça ne m'étonne pas de lui. Votre mère était venue une fois également et il en avait été ravi... Au point de faire du zèle, comme tout à l'heure, alors qu'il sait très bien qu'il dépasse les bornes...

- Mais vous savez à quel genre de bestiole vous avez à faire, pas vrai ? me marré-je tranquillement. On devrait plutôt vous filer une médaille pour arriver à le canaliser dans un sport aussi libre que le free-fight.

Il a encore un petit rire amusé.

- Il est étonnement patient et calme quand il s'agit de s'entraîner et de combattre. J'ai plutôt découvert son expansivité en dehors du ring... Ça serait à toi qu'il faudrait décerner une médaille. Surtout durant les quatre mois où il n'a pas pu se défouler ici...

Il perd définitivement son sourire et son expression redevient bien trop sérieuse, presque compatissante. Évidemment. J'ai eu la même de la part de Bankina un peu plus tôt et je ne sais pas si je devrais me réjouir ou m'agacer de ce traitement de faveur que nous offrent tous ces adultes autour de nous.

- Ça a été, lui réponds-je du même ton, prenant les devants, vu que je commence à comprendre où il veut en venir. On a eu beaucoup de bas, mais ça va mieux depuis plusieurs semaines.

- Je suis soulagé de l'entendre... Ce n'est pas un moment drôle que vous traversez. En un sens, je suis heureux de l'avoir récupéré ici : je suis persuadé que ça l'aide à se vider la tête...

- Incontestablement... acquiescé-je, bien que j'aie du mal à maquiller mon air ennuyé. Merci à vous d'avoir accepté qu'il revienne cette année. Et de lui permettre de participer à la compétition de cet été.

- Luffy a un très bon niveau pour son âge et le peu d'expérience qu'il a. Il a vite rattrapé son retard à son retour, ça serait vraiment dommage de gâcher son potentiel. Et vu les circonstances...

- Vous ne vous êtes pas vu lui refuser ça... ? tenté-je de compléter avec un sourire en coin.

- Exactement.

Je ne sais pas si c'est une forme de pitié ou non de sa part d'avoir raisonné comme ça. Et puis, je suis bien placé pour savoir que la pitié peut prendre bien des formes... Mais ce n'est définitivement pas quelque chose que j'aime recevoir dans la gueule. Et qu'est-ce qu'on peut en recevoir, depuis cinq mois... Je sais que c'est normal, je sais qu'on est des « pauvres gamins » aux yeux de la plupart des autres maintenant, mais voir tous ces gens se plier en quatre pour nous a plus tendance à m'agacer qu'autre chose. On s'en sort bien pour le moment, Luffy et moi. Je viens même de prendre une des décisions les plus importantes de ma vie pour lui et qui va probablement changer drastiquement notre quotidien pour le faire évoluer en quelque chose de plus positif... Alors, est-ce qu'on a vraiment besoin que tant de relous s'inquiètent pour nous ? Permettez-moi d'en douter.

Fort heureusement, la voix criarde de mon cadet nous pète aux oreilles au moment où la porte des vestiaires s'ouvre. Il est en train de rigoler avec un de ses collègues, mais il est changé. Douché, ça m'étonnerait, mais ce n'est pas comme si ça me dérangeait de le coller de force dans la baignoire pour m'y incruster avec lui quand on sera rentrés.

- Tout ça pour dire... reprend Jinbei plus rapidement tout en guettant l'arrivée de Luffy. Je ne suis concrètement personne pour vous deux, mais si un jour vous avez besoin de quelque chose, Luffy sait qu'il pourra venir me voir. Je tenais à te le dire à toi aussi.

J'hoche mollement la tête, entendant bien, mais pas motivé à lui offrir un « merci » que je ne penserai pas. Il n'a pas tort sur un point : il n'est personne pour nous, malgré la place qu'il prend probablement dans la vie de mon petit frère.

- Et si tu as envie de te mettre au MMA, tu es le bienvenu aussi... rajoute-t-il d'un ton un peu plus léger, les yeux roulant sur moi de haut en bas. Tu as le parfait physique pour ce sport...

- C'était ça la couille, en fait... ? ricané-je. Vous cherchez à me caresser dans le sens du poil pour me recruter ?

Il me rend mon ricanement, simplement amusé.

- Luffy me dit que tu es bon en sport... Et ça le motiverait peut-être deux fois plus de t'avoir ici.

- Quoi ?! hurle le concerné en arrivant à notre hauteur. Quoi quoi quoi ?! De quoi vous parlez ?

- De rien, soufflé-je en abattant ma main sur sa tête, histoire de lui frictionner les cheveux un coup. C'est ton coach qui prend ses rêves pour des réalités.

- Absolument pas, se défend tranquillement Jinbei. Je ne fais que proposer.

- Tu l'as vraiment fait ?! s'étrangle Luffy à son encontre. J't'avais dit qu'il était trop feignant pour accepter !

Je tique à cette attaque gratuite et tente de lui mettre un coup de pied. Son esquive est très belle, je le reconnais, mais mon égo en prend encore un coup. J'ai définitivement envie de lui faire manger ses dents, à ce petit con qui prend beaucoup trop la confiance.

- Allez Jinbei, à samedi ! lui lance-t-il joyeusement en se carapatant vers la sortie pour m'échapper.

- Bonne soirée à vous deux, s'amuse l'autre en nous regardant faire, pas perturbé.

Je lui jette un dernier coup d'œil doublé d'un salut de la main poli. Cet échange était étrange, mais je n'ai pas vraiment le temps de m'en préoccuper pour le moment : j'ai un Monkey à rattraper pour lui faire la misère.

Et il courre vite, l'animal... Je le retrouve planqué derrière la voiture quelques secondes plus tard, à glousser comme un gamin surexcité en croyant que je ne vais pas réussir à le choper.

- Tu penses vraiment que j'vais pas tenter de t'étrangler dès qu'on sera montés dans la caisse ? m'amusé-je avec un sourire en coin que j'espère être terrifiant.

- J'peux rentrer à pied... tente-t-il en continuant de tourner prudemment autour de l'engin, à essayer de mettre le plus de carlingue possible entre lui et moi.

- Si tu fais ça, j'te poursuis pour te rouler dessus.

- Psychopathe, siffle-t-il en retenant un rire.

- Dépêche-toi de monter petit con, le sommé-je en ouvrant les portières. T'as bien gagné un fast food pour te récompenser de ton dur labeur...

- Waoh, c'est vrai ?!

Il grimpe à mes côtés l'instant d'après, et j'attends gentiment qu'il ait refermé derrière lui pour lui offrir mon meilleur coup de poing dans l'épaule. Il couine mais me refrappe derrière en réponse et, putain, je les sens vraiment de plus en plus passer... Ça me fait flipper : il va vraiment devenir plus fort que moi dans un futur proche... ?

- Qu'est-ce que tu racontes comme connerie à ton coach ?! l'engueulé-je tout de même en mettant fin à la bataille pour démarrer.

- Mais rien... c'est lui qu'est venu te parler ? Il t'a dit quoi ?

- Que t'étais un énorme casse-couilles.

- Quoi ?! chouine-t-il avec de grands yeux choqués.

Je hausse un sourcil, surpris de le voir réagir comme ça. Mais il se met à gonfler une joue l'instant d'après tout en me fusillant du regard.

- Tu mens… Jinbei me kiffe trop, jamais il dirait ça.

- T'as l'air bien sûr de toi...

- Mais ouais ! Jinbei est trop cool, et en plus il dit jamais de gros mots ! Mais il est tellement cool qu'il m'engueule même pas quand j'en dis ! Malgré le fait que j'en dis vraiment trop à cause de toi...

- Pardon... ? m'étonné-je à mon tour. Comment ça, « à cause de moi » ?!

- J'deviens plus vulgaire à force de traîner avec toi... marmonne-t-il en boudant à moitié. Mais il t'a dit quoi, en vrai ?

J'envoie un regard blasé à la route malgré moi.

- Déjà, d'où tu me dis « depuis que je traîne avec toi », comme si on était des putains de potes... ?! m'insurgé-je, bien qu'à moitié sérieux. Et ensuite, est-ce que ça te regarde vraiment ? Surtout après que tu me fasses comprendre que j'ai une mauvaise influence sur toi ?!

Je le vois tourner la tête vers moi et m'envoyer un regard de jugement. Un réel et violent jugement. J'ai envie de le tuer ?

- Ace... Évidemment que t'as une mauvaise influence sur moi. C'est toi qui m'as appris mes premiers gros mots, à répondre aux parents, les techniques pour tricher pendant les contrôles... Tu m'as même carrément encouragé à picoler quand j'faisais mes premières soirées, tu t'souviens ?! Et j'vais même pas parler du sexe, hein...

Je fixe encore la route de l'air le plus faussement choqué et innocent que j'ai en réserve.

- ... Tout ça n'est vraiment pas mon genre.

- Tu souuuuuules ! explose-t-il en riant à gorge déployée.

Il me pousse à l'épaule, me faisant redoubler d'attention pour ne pas mettre un coup de volant involontaire. Mais l'instant d'après, j'ai une sangsue adorable collée à moi, à me câliner le bras avec passion.

- J'suis trop trop content que tu m'ais accompagné à mon entraînement... ! Même si tu veux pas m'dire ce que Jinbei t'as dit.

J'esquisse un sourire et lui caresse les cheveux un instant, avant de reprendre le levier de vitesse en main.

- Tant mieux si ça t'a fait plaisir... Mais il m'a rien dit d'exceptionnel, arrête de te faire des films. Il m'a juste dit qu'il était content que tu sois revenu et de te retrouver en forme.

Il m'envoie un sourire solaire que j'aperçois seulement avec ma vision périphérique. Mais ça suffit à me réchauffer le coeur, comme d'habitude.

- Jinbei, c'est trop le sang d'la veine... commente-t-il en retournant sagement à sa place.

- Tu sais ce que veut dire « sang de la veine », toi ?

- J't'ai entendu plusieurs fois le dire en parlant de Sabo.

Je lève les yeux au ciel : évidemment... Merci pour le rappel du fait que, en effet, je déteins définitivement sur lui. C'est Garp qui serait ravi d'apprendre ça, tiens.

- Mais ouais, ton coach a vraiment l'air de se soucier de toi... Fais gaffe quand même à ce qu'il ne te propose pas de devenir ton sugar daddy ou je sais pas quoi : j'serais obligé de vous tuer tous les deux, j'espère que t'en es conscient.

- C'est quoi un chougar daddy ? me demande-t-il de toute son innocence, ne rebondissant même pas sur ma blague carrément limite.

Je me retiens de ne pas fermer les yeux de fatigue. Qu'est-ce qui m'a pris de lui dire ça, putain.

- Laisse tomber... T'es pas attiré par les darons, que je sache ?

- Attiré... ? Genre, sexuellement ?

- Bah oui, ducon.

- Va chier, grogne-t-il, avant de carrément grimacer. Mais non, j'suis pas attiré sexuellement par Jinbei, nan... Ni par les darons. Pourquoi j'ferais ça ?!

- Ça se contrôle pas ce genre de kink, petit frère... m'amusé-je. Mais tu me rassures.

- Mais j'ai rien dit... s'étonne-t-il encore d'une voix bien plus perplexe. Pourquoi tu m'dis ça, tout à coup ? Tu crois que j'veux me taper Jinbei ?!

- Mais naaaan... Lui, par contre...

- Mais... QUOI ?! hurle-t-il. Mais t'es un ouf ?! Mais il est, genre, marié ?! Il a des gosses et tout ?!

- Et alors... ? continué-je en gardant mon meilleur sérieux pour lui faire encore plus péter un plomb. C'est le frisson de l'interdit : se taper un père de famille marié, révéler tous ses côtés les plus immoraux...

J'entre sur le parking du fast-food et j'aperçois en même temps Luffy qui se décroche la mâchoire.

- ... Vas-y tu m'dégoûtes : j'te parle plus de la soirée.

Je pile en réponse à cette annonce, profitant qu'il n'y ait personne derrière moi. J'enclenche le frein à main et soupire en m'accoudant au volant.

- C'est dommage, ça... J'avais vraiment envie d'un bon burger, bien saignant...

Luffy m'envoie un nouveau regard, bien plus mauvais cette fois.

- ... Et ben quoi ? On va pas manger, là ?

- Bah non, tu dis que tu veux plus me parler.

Il commence soudainement à s'agiter sur son siège comme un gosse qui ne supporte pas sa punition et il finit par me frapper en boucle dans le bras. Pas fort, mais sans discontinuer et en se mettant à hurler assez pour me rendre un peu plus sourd que je ne le suis déjà à cause de la branlette.

- TU M'SOULES AAAAACE ! C'EST TOI QUI M'METS DES IMAGES SUPER DÉGUEUS EN TÊTE, ET APRÈS TU T'PERMETS DE ME FAIRE MARINER UN BURGER ?! DE ME LE REFUSER COMME ÇA, COMME UN ÉNORME SALAUD QUE T'ES ?! J'VAIS VRAIMENT PLUS TE PARLER ! T'ES TROP NUL ! J'TE DÉTESTE !

Je finis par lui choper les bras avant qu'il ne me ruine vraiment le mien, bien que je ne puisse pas m'empêcher de rire en même temps de sa réaction de gosse affamé.

- Mais non, tu me détestes pas... ronronné-je en face de lui, armé de mon plus beau sourire charmeur. Je vais te le payer ton burger, putain de morfale...

- Y'a intérêt, boude-t-il sous mon nez, une joue gonflée d'agacement. Et me reparle plus jamais de daron qui voudrait mes fesses, ça m'fait bader !

- D'accord d'accord, promis... Tu m'offres un bisou, pour la peine ?

- Tu l'mérites pas... ronchonne-t-il encore.

Il est beaucoup trop mignon quand il tire cette tête boudeuse à souhait... Pour une fois, je ne respecte donc pas son consentement et lui arrache un baiser qu'il ne voit pas venir. Il ne se défend pourtant pas et ne fait que bouder un peu plus.

- J'suis dég' d'avoir déjà perdu mon totem d'immunité...

- Quelle immunité ? m'amusé-je en haussant un sourcil.

- L'immunité qu'j'avais parce que tu t'en voulais pour ce week-end... Mais ça y est, c'est déjà fini, tu vas redevenir relou et me refaire vivre un enfer... Super quoi, la fête était de courte durée !

J'entends bien qu'il plaisante à moitié mais, en un sens, je sais qu'il a raison. J'ai été étrangement gentil et patient avec lui ces derniers jours, parce que je me noyais toujours dans ma culpabilité et ma peur de le perdre... Je ne dis pas que c'est passé, mais ça va un peu mieux maintenant que j'ai réglé mon ardoise vis-à-vis d'Usopp et sa mère et putain, ça fait du bien. J'ai lâché du lest depuis tout à l'heure et en effet, je sens que je retrouve mes réflexes de chieur habituels avec Luffy.

Mais est-ce que c'est ma faute, quand c'est l'une des facettes de notre relation que j'aime le plus : quand on se cherche l'un l'autre ? Luffy est l'un des seuls qui a autant de répondant avec moi. Il dit les choses crûment, il encaisse mes conneries avec une légèreté bienvenue, il me suit même de plus en plus dans mon sarcasme... C'est bien trop facile de communiquer avec lui par rapport au reste de cette foutue humanité insupportable. Un pied total, même.

Je n'ai vraiment aucune envie de perdre ça, putain.

- « Te faire vivre un enfer », carrément... ronronné-je encore, seulement un tout petit peu sérieux. Alors que je t'ai promis que j'allais tout faire pour que ça aille mieux, à partir de maintenant...

Son expression s'adoucit en une moue, probablement en réponse à mon sourire plus tendre, mais surtout un poil sérieux et désolé malgré moi.

- ... Ouais, je sais. J'déconnais.

Mon rictus s'élargit, se tord et frôle la grimace compatissante. Je n'aime pas tourner en rond sur cette discussion, mais j'ai vraiment besoin qu'il me croie, sur ce coup-là. Je n'ai jamais été aussi déterminé de ma vie à changer pour quelqu'un, au détriment de ce que moi je veux, de mon égo et de ma piètre foi en mes propres capacités. Alors, je le lui répéterai autant de fois qu'il le faille, autant pour l'enfoncer dans sa tête... que pour l'enfoncer dans la mienne.

- Fais pas cette tête-là, je le sais bien que tu déconnais... Mais je veux te rappeler que je suis vraiment sérieux là-dessus, okay ? J'vais éplucher le répertoire des psys de la ville dès demain, et... Je vais me reprendre en main. Je te le promets. Tout ce que j'ai dit ces dernières heures étaient vraiment pas des paroles en l'air... J'veux ton bonheur avant tout, Lu'. Ça a toujours été et ça devrait l'être encore plus maintenant qu'on est ensemble... Donc j'vais faire ce qu'il faut. Pour nous.

- ... Okay...

Son sourire est un peu bancal, même un peu triste... Peut-être est-il navré pour moi qui me lance dans une telle aventure, aussi loin de ce que j'ai toujours été. Je sais qu'il me connaît assez bien pour avoir pleinement conscience que ça ne va pas être une partie de plaisir...

Mais il croit en moi. Peut-être comme personne n'a jamais cru en moi jusqu'ici. Et rien que pour ça, j'ai vraiment envie de mettre les bouchées doubles.

Je me penche sur lui pour lui offrir un nouveau baiser doux, que je fais traîner en longueur et auquel il répond avec la même douceur.

J'ai envie de continuer à croire que c'est toujours nous deux contre le reste du monde, vu les circonstances depuis octobre... Mais ces derniers jours m'ont fait comprendre que je ne pourrais pas construire une relation saine et solide avec Luffy en réfléchissant de cette manière. Que l'extérieur n'est pas tant un ennemi que ça, plutôt un gros enculé contre lequel je suis en guerre depuis beaucoup trop longtemps et avec qui je dois essayer de renouer comme je le peux.

Alors, je vais le faire. Pour Luffy. Parce qu'il le mérite tellement. Ne serait-ce que pour m'avoir sauvé la vie avec son simple sourire.

- Ace... ? me rappelle-t-il à la réalité dans notre baiser.

- Ouais ?

- J'ai faim. On va manger ?

... Il me soule. Mais qu'est-ce que je l'aime, bordel.

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- Calvin Harris, Disciples – How deep is your love -

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Ce fut encore un chapitre qui va me donner des insécurités jusqu'à la fin de l'histoire... mais bon dieu, que je l'aime bien ! Le passage avec Usopp qui garde la tête haute face à Ace, j'ai juste envie de me mettre derrière lui pour l'encourager très fort avec des petits drapeaux ! J'aime beaucoup montrer d'autres facettes des personnages qui gravitent autour des frères, j'espère que j'aurais l'occasion de le refaire avec plein d'autres !

... Et c'est d'ailleurs exactement dans cette idée que la scène du club de MMA est née xD je voulais VRAIMENT que l'on voit un peu Jinbei et l'entraînement de Luffy, je suis contente de l'avoir enfin placé, même si ça a été très court.

Au prochain chapitre, il devait normalement y avoir une grosse ellipse, mais finalement, j'avais encore quelques petites choses à raconter avant d'arriver au prochain point temporel important... ça rallonge encore et toujours la fic, ça me stresse parce que je n'avais vraiment pas prévu de faire un si gros monstre à l'origine, mais tant pis/tant mieux. On va tout de même faire une ellipse au prochain chap' donc, mais elle sera plus petite pour mieux entamer la suivante au chapitre après.

À la prochaine !