J'avais voulu en finir avec la publication des derniers chapitres le mois dernier, mais la vie réelle m'a rattrappée, et le burn out me guettait.
Après un peu de repos, voici le dernier chapitre avant l'épilogue ! Bonne lecture !
Paix
Le surlendemain, le camp était encore silencieux de chants et de musiques, et les elfes ayant survécu à la bataille continuaient à se relayer pour creuser les fosses qui serviraient de tombes aux dépouilles de leurs proches. Thranduil, qui devait se rendre aux obsèques de Thorin et de ses neveux, se para quant à lui de son armure qui luisait de nouveau après les soins prodigués par Seldir.
Quand midi approcha, il marcha jusqu'à Erebor, accompagné des seigneurs et dames qui l'avaient suivi dans la bataille, dont Megûr et Radion. Il n'avait pas requis la présence de son fils, cependant, car même si ses blessures guérissaient sans trouble, celui-ci était encore affaibli et ses côtes le faisaient encore souffrir affreusement.
En se retrouvant dans la vallée pour la première fois depuis la fin de la bataille, il ne pouvait que remarquer à quel point celle-ci avait changé. Les corps des troupes alliées tombées au combat avaient tous été emmenés, tandis que ceux de leurs ennemis avaient été empilés à plusieurs endroits pour être brûlés. Certains de ces tas dégageaient encore une affreuse odeur de chair brûlée qui donna la nausée à Thranduil.
La rivière avait quant à elle commencé à reprendre son cours normal maintenant que les nains s'étaient mis à déblayer l'entrée de la montagne, libérant un passage jusqu'à elle. Ce fut à un furlong de l'entrée qu'il rencontra Bard, qui était accompagné de Mithrandir et de Bilbo Bessac, ainsi que d'un homme à la barbe noire, à la carrure large et de taille comparable à celle du roi des elfes.
Thranduil salua Bard et Mithrandir d'un signe de tête, puis posa ses yeux sur le hobbit, qui semblait abattu et échiné. Il lui dit :
« C'est une joie de vous voir en vie, maître Bessac, j'avais craint qu'il vous fût arrivé malheur lors de cette bataille.
— Merci, ô roi, mais vous n'aviez pas à vous soucier de moi, répondit le petit être en s'inclinant bas.
— Il m'a été rapporté que vous avez été retrouvé sur le Montcorbeau. Vous m'excuserez d'avoir failli à vous y apercevoir quand je m'y suis rendu à la fin de la bataille. »
Son regard n'était plus sur le hobbit cependant, mais avait rencontré celui de Mithrandir, qui avait pris un air faussement innocent.
« Oh, non, ne vous excusez pas, j'ai eu la malchance de tomber dans une petite crevasse, c'est sûrement pour cela qu'on ne m'a pas trouvé avant le matin. »
Le regard perçant du roi retomba sur Bilbo et les joues de celui-ci s'enflammèrent. Thranduil était désormais sûr que le hobbit cachait quelque chose et que Mithrandir savait de quoi il était question, qu'il fût ou non dans sa confidence. Cependant, il s'agissait d'un sujet pour un autre jour et pour une autre compagnie. Thranduil posa alors son regard sur le grand homme qui se tenait un peu en retrait, observant l'échange entre le roi et le hobbit d'un œil captivé.
« Et vous devez être maître Beorn. Vos actions lors de cette bataille ont sauvé bien des vies. Vous avez la reconnaissance du royaume de la forêt.
— Merci. Bolg était une nuisance pour tout le Rhovanion, alors il était nécessaire qu'il tombe. Après la mort du roi des gobelins, du dragon, et si j'en crois Gandalf, avec le départ du Nécromancien, il ne restait plus que lui. Les peuples des Terres Sauvages seront tranquilles quelques temps, à présent. »
Thranduil acquiesça bien qu'il ne partageât pas l'optimisme du changeur-de-peau. Il dût se rappeler que pour un homme, quelque temps pouvait être une grande partie de sa vie, quand pour un elfe, ce n'était qu'un moment bref.
La petite compagnie arrivait à présent devant l'entrée d'Erebor où des nains les y attendaient, s'inclinant devant eux, avant de les enjoindre à les suivre à travers les cavernes de la Montagne Solitaire. Thranduil s'était déjà rendu dans celle-ci quand le roi Thror s'y était établi, mais tout avait changé depuis. Smaug avait détruit tout ce qui avait fait la splendeur de ce royaume : les halls avaient été ravagés, leurs piliers détruits, certains endroits s'étaient éboulés. Partout des gravats s'entassaient là où les nains n'avaient pas encore eu le temps de les déblayer.
Thranduil fut bientôt conduit dans ce qu'il se souvenait être la salle du trône. Les nains avaient sûrement œuvrés avec ferveur pour qu'elle fût prête pour ce moment. Elle était bondée d'une grande partie des guerriers nains qui avaient survécu à la bataille et au fond de celle-ci sur une estrade, se tenaient des sarcophages dans lesquels reposaient Thorin Écu-de-Chêne et ses neveux, Fili et Kili. Dáin accueillit ses hôtes révérencieusement, puis une place leur fut laissée à gauche de l'estrade avant que la cérémonie commençât.
Des prières furent prononcées et des chants furent déclamés d'une même voix par les nains, faisant résonner et vibrer la roche autour d'eux. Un des compagnons de Thorin, qui se prénommait Balin, se mit à réciter les prouesses d'Écu-de-Chêne, dont celle qui lui avait valu de porter ce nom, et enfin, Bilbo monta sur l'estrade pour chanter un texte qu'il avait apparemment lui-même écrit. Le hobbit semblait bouleversé et il débita les derniers vers très vite avant de descendre de l'estrade précipitamment.
Bard s'avança alors à son tour et monta sur l'estrade, tenant dans ses deux mains la Pierre Arcane qui brillait de mille feux, reflétant toute la lumière projetée par les nombreuses torches présentes dans la salle. Cette dernière s'était faite silencieuse, car peu parmi l'assistance avait déjà pu poser les yeux sur ce joyau, et tout le monde eut le souffle coupé par sa beauté. C'était la deuxième fois que Thranduil le voyait, et il était une nouvelle fois bouche bée devant la glorieuse lumière qu'il projetait, semblable au Silmaril qu'Elwing avait porté, bien que point aussi pur, car rien sur Ennor ne pouvait rivaliser avec les joyaux qui portaient la lumière des Deux Arbres. Bard s'inclina alors devant la dépouille du très bref roi sous la montagne avant de placer la pierre sur la poitrine de celui-ci, juste au-dessus de là où ses mains reposaient.
Des nains s'approchèrent alors, tenant en main une grande plaque de marbre qu'ils posèrent sur le sarcophage de Thorin, tandis que d'autres en firent de même pour ses neveux. Thranduil sentit alors son cœur s'apaiser. Il n'y avait pas fait attention, mais penser au Silmaril avait fait naître une crainte en lui, celle de voir une nouvelle fois des peuples s'entretuer pour la Pierre Arcane. Cela avait failli être le cas, quelques jours auparavant. Mais voir que le joyau accompagnerait Thorin dans les profondeurs de la montagne le rassura.
Il tourna la tête vers Mithrandir quand celui-ci bougea à ses côtés. Il remarqua alors que l'ithron lui tendait Orcrist. Il fronça les sourcils et l'interrogea du regard. Il avait rendu l'épée à Thorin, il avait pensé que celui-ci l'eût offert à un de ses proches, ou qu'il eût souhaité qu'elle fût déposée dans son cercueil. Mais le sage insista et lui fit un signe de tête vers l'estrade. Comprenant ce qu'il attendait de lui, Thranduil soupira, prenant l'épée dans ses mains et marchant à son tour vers le sarcophage d'Écu-de-Chêne, sous les regards curieux de l'assemblée. Arrivé devant celui-ci, il tira alors Orcrist de son fourreau, observant un instant sa lame affûtée refléter les lumières des torches de la salle, puis il la posa sur la plaque de marbre, déclarant de sa voix cérémonielle, grave et tonitruante :
« Que brille Orcrist, la pourfendeuse à orcs, quand ses ennemis oseront une nouvelle fois attaquer la montagne et ainsi plus jamais Erebor ne tombera. »
Des acclamations s'élevèrent à travers le hall en réponse, puis les dix compagnons de Thorin ainsi que Dáin et quelques autres nains s'approchèrent pour emporter les trois sarcophages, les portant à travers la salle, puis jusque dans les profondeurs de la montagne, tandis qu'un fredonnement funéraire s'élevait, grave et lent. Ainsi s'éteignait la lignée de Thror.
Quand la salle commença à s'animer de nouveau, Thranduil n'attendit pas plus longtemps pour prendre le chemin vers la sortie de la montagne, car il sentait l'agitation des elfes qui l'avaient accompagné, dont peu avaient l'habitude de se trouver sous terre et de respirer cet air pesant. Bard le suivit également, mais Mithrandir et Beorn restèrent quant à eux avec Bilbo.
A l'extérieur de la montagne, une fine neige s'était enfin mise à tomber. L'air était glacial depuis la bataille, et si cela n'atteignait pas plus les elfes, Thranduil remarqua que Bard était couvert d'une épaisse fourrure et que malgré cela, il semblait frigorifié.
« Marchez avec moi jusqu'au camp de Dáin, seigneur Bard », lui somma Thranduil, masquant un air amusé.
L'homme ne répondit rien tout d'abord, se contentant de venir se placer au flanc droit du roi des elfes. Quand il eut réussi à faire cesser le claquement de ses dents, il demanda cependant :
« Pourquoi m'app'lez-vous ainsi, sire ?
— Plaît-il ? questionna Thranduil, bien qu'il sût parfaitement à quoi l'archer faisait allusion.
— Je n'suis pas un seigneur.
— Il me plaît à vous appeler ainsi. Cela vous offense-t-il ?
— Je… non. Seul'ment, d'puis la dernière fois, beaucoup se sont mis à m'app'ler ainsi, parmi mes camarades ou encore l'seigneur Dáin. Cela est déroutant.
— Pourquoi le serait-ce ? Vous avez mérité ce titre.
— En quoi ?
— En tuant le dragon qui allait décimer votre peuple, et en conduisant vos soldats jusqu'à la victoire d'une grande bataille, pour ne citer que ces exemples. »
Thranduil arrêta ses pas un moment pour percer de son regard les yeux sombres de Bard.
« Vous êtes un chef exemplaire, reprit-il. Ceux parmi vos hommes qui ne sont pas déjà tombés vous suivraient jusqu'à la mort encore aujourd'hui. Pensez-vous qu'ils feraient de même avec le maître d'Esgaroth ? »
La commissure de ses lèvres s'étira alors en voyant le visage de Bard s'éclairer. Il se remit en marche, attendant la réplique de l'homme, dont les pas le suivirent lentement. Mais celle-ci ne vint pas. Peut-être que Bard était satisfait de la réponse du roi des elfes. Peut-être qu'il comprenait que c'était ce dont son peuple avait besoin et qu'il acceptait finalement le titre qu'il méritait.
« Quand retourn'rez-vous dans la forêt ? demanda plutôt Bard.
— Dans trois jours, s'il nous est possible de transporter les elfes invalides. Demain soir, nous enterrerons les corps de ceux et celles qui ont péri, puis nous nous préparerons pour le départ.
— Vous nous avez été d'une grande aide. Je s'rai peiné d'vous voir partir.
— Le peuple de la forêt continuera à vous épauler, que ce soit pour reconstruire Esgaroth, ou pour vous établir à Dale. Je continuerai à vous épauler, même si nos rencontres seront rares et brèves.
— Nous vous sommes déjà tant redevables.
— Ne le soyez pas. Cette amitié entre nos deux peuples profitera à tous deux. »
Peu de temps après le retour du roi au camp, les troupes qui étaient parties au sud commencèrent à revenir. Elles avaient essuyé peu de blessures supplémentaires, mais étaient tellement exténuées de ces quatre jours de combat et de chasse intenses que plusieurs de ces elfes pâmèrent dans les bras des congénaires qui leur souhaitaient la bienvenue.
Thranduil resta à l'orée du camp jusqu'à l'arrivée de la dernière troupe, menée par Lothuil, décidé à toutes les accueillir. Quand la commandante se pointa devant lui, elle était dans un état effroyable, échevelée et le visage couvert de crasse et de sang séché, avec des poches cernées sous ses yeux qu'elle semblait avoir du mal à garder ouverts. Alors qu'elle peinait à garder son équilibre, maintenant que sa course effrénée s'était arrêtée, elle chercha tout de même à lui faire un rapport de sa mission. Thranduil dût la retenir par les épaules pour éviter qu'elle tombât et il ne la laissa pas parler :
« Vous me ferez votre rapport demain, commandante. Pour l'instant, restaurez-vous et reposez-vous. Vous l'avez mérité. »
Mais le roi n'eut pas à attendre le lendemain pour apprendre que la mission de Lothuil était une réussite, car une fois que celle-ci fut emmenée vers l'intérieur du camp par ses camarades, un autre elfe se pointa devant lui, semblant en bien meilleure forme, bien que dans ses yeux saillants se lût sa fatigue.
« Imladir ? »
Le roi ne constata qu'à ce moment que la troupe de Lothuil s'était élargie de quelques réservistes parmi ceux et celles qui avaient choisi de rester à Esgaroth pour aider à la reconstruction de la ville et la protéger. Il retourna son attention sur le frère de son épouse, qui s'était mis à parler d'une voix inhabituellement monocorde.
« Une compagnie d'orcs avait réussi à distancer Lothuil et se dirigeait tout droit sur la ville du lac quand nous l'avons aperçue, expliqua l'elfe. Ils ont dû penser qu'elle était sans défense et qu'ils pourraient l'utiliser comme monnaie d'échange, mais nous avons pu les tenir à distance jusqu'à l'arrivée de la commandante. Apparemment, celle-ci a envoyé une troupe à l'ouest à la poursuite des ennemis qui essayaient de rejoindre les montagnes par la forêt, mais je pense que la garde-frontière les aura interceptés avant. »
Thranduil acquiesça. Il ne se faisait pas de souci pour la garde-frontière, celle-ci était préparée, et eût eu largement le temps de faire appel à la défense intérieure avant l'arrivée des orcs à moins de quelques lieues de l'orée des bois. Quand le roi avait mobilisé son armée, il n'avait pas été question de drainer le royaume de tous ses moyens de défense, mais plutôt de les renforcer.
« Des pertes ?
— Six, répondit Imladir en fronçant les sourcils. Les corps vont être ramenés dans la forêt. »
Le roi hocha une nouvelle fois la tête. Il allait congédier l'elfe quand celui-ci fit un pas pour se rapprocher de lui, l'air grave et le regard sombre.
« Où est-il ?
— Qui ? » demanda Thranduil, bien qu'il sût parfaitement de qui il était question.
« Legolas. Quelque chose est arrivé, n'est-ce pas ? Lothig est inquiète. »
Thranduil eût dû se douter que c'était la raison pour laquelle Imladir n'était pas retourné à Esgaroth. Son fae était relié à celui d'Imlothiel bien qu'il ne le fût pas à celui de Legolas. Même sans avoir reçu de nouvelles de la bataille, il avait pu aisément deviner que quelque chose s'était produit pour son neveu.
« Legolas a reçu des blessures non-mortelles, répondit Thranduil d'un ton factuel.
— Où est-il ? »
Thranduil lui indiqua alors la direction vers laquelle se trouvait sa tente, devant laquelle il savait son fils assis parmi de jeunes elfes qui avaient souhaité lui tenir compagnie. Legolas avait exprimé plus tôt le désir de se retrouver à l'air libre et de pouvoir profiter des étoiles cette nuit-là, alors Eregol avait donné son accord pour qu'il pût bouger sans risquer de rouvrir sa plaie. Imladir acquiesça et se tourna pour se diriger vers la direction indiquée, quand Thranduil le coupa :
« Imladir ? »
L'elfe l'interrogea du regard avec impatience. Thranduil n'était pas sûr de ce qu'il souhaitait lui dire. Il ne pouvait pas lui avouer être rassuré qu'il fût présent pour réconforter l'esprit meurtri de son fils, bien que ce fût la vérité.
« Les derniers jours ont été difficiles. Il sera content de te voir », dit-il alors simplement. Il vit les yeux saillants d'Imladir s'agrandir et l'entendit jurer en dialecte sylvain dans un souffle. Il se tourna une nouvelle fois en direction du centre du camp, mais s'arrêta au bout de quelques verges avant de revenir sur ses pas, fixant le roi d'un regard maintenant incertain.
« Comment vas-tu ? »
Thranduil fronça les sourcils. Il ne s'était pas attendu à une telle question de la part de l'elfe. Tous deux entretenaient au mieux une relation cordiale, mais loin d'être amicale.
« Je n'ai pas reçu de blessure », répondit le roi après un temps.
Imladir le regarda d'un air circonspect, mais il dût deviner qu'il n'obtiendrait pas de réponse plus précise, car il acquiesça puis tourna les talons.
Les troupes parties avec Laernor revinrent quant à elles dans la nuit, un peu avant le levé d'Arien, et elles étaient aussi échinées que Lothuil l'avait été.
Le lendemain eut lieu le couronnement de Dáin, dans la même salle où les funérailles avaient été honorées. Ce fut une cérémonie somptueuse et le nouveau roi sous la montagne s'exposa aux yeux de ses compères recouvert richement de joyaux et d'ornements qui avaient certainement été retrouvés dans le trésor de Smaug. Thranduil s'y rendit vêtu de la seule robe brodée qu'il avait emportée avec lui ainsi que du diadème de mithril, et il était accompagné comme la veille de ses seigneurs et ses dames, mais également de Legolas. Celui-ci arrivait à présent à se déplacer, bien que cela le fatiguât vite et que ses côtes restassent douloureuses. Son père pensa qu'il s'agissait là d'une bonne distraction pour le jeune elfe qui était encore peu habitué aux cérémonies d'apparat.
En voyant son regard épuisé, cependant, Thranduil le congédia juste après la cérémonie, alors qu'une célébration prenait place dans un autre hall de la montagne. Breuvages et simples mets furent partagés avec les convives, bien que d'une mesure moindre que ce que les nains eussent souhaité, car les vivres n'étaient pas abondants.
Après quelques temps, Thranduil fut invité à rejoindre le roi Dáin à un conseil, où il retrouva également Mithrandir, Beorn, Bard, de même qu'un de ses capitaines ainsi que Balin. Thranduil avait quant à lui prié la dame Megûr de l'accompagner en plus du seigneur Radion, car bien que celle-ci ne comptât pas parmi ses ministres, elle était une précieuse conseillère. Alors que Thranduil en était venu à mépriser les conseils blancs de par leur indécision et leur inaction, il était curieux de voir de quoi celui-ci allait pouvoir discuter et délibérer.
Il se tînt dans une petite salle de conseil qui semblait avoir curieusement été épargnée par Smaug dans laquelle une grande mais basse table carrée et des chaises en pierre y avaient été installées. Thranduil se positionna entre Radion et Megûr face à Dáin et Balin, tandis que Bard et son capitaine prirent place à sa gauche, et Mithrandir et Beorn à sa droite. Le changeur de peau semblait se demander ce qu'il faisait là. Quand tout le monde se fut assis, Dáin se racla la gorge et parla :
« Merci d'avoir répondu à cette invitation. Des différends existent encore entre chacun de nos peuples, qui, je l'espère, pourront s'attenuer grâce à ce conseil, et c'est pourquoi je propose que Gandalf ici présent soit aujourd'hui notre médiateur…
— Nenni, le coupa alors Thranduil, Gandalf sert sa propre cause et ses propres desseins, et ceux-là ne s'alignent pas avec les besoins de nos peuples. Ce rôle devrait revenir à maître Beorn. »
Dáin plissa les yeux, irrité d'avoir été interrompu, mais il considéra tout de même la proposition du roi des elfes, avant de soupirer bruyamment.
« Si cela convient à tout le monde… »
Il fit voyager ses yeux inquisiteurs sur l'assemblée et après des échanges de regards entendus, chacun et chacune hocha la tête, même Mithrandir qui ne semblait pas troublé d'avoir été ainsi désapprouvé. Beorn se contenta quant à lui de hausser les épaules.
« Dans ce cas, maître Beorn, reprit Dáin, nous nous en remettons à vous. Je souhaiterais tout de même commencer par évoquer ce qui nous a chacun rassemblé dans cette contrée désolée. J'ai pu discuter avec mon cousin avant qu'il ne décède, puis j'ai parlé avec Balin, qui a été son compagnon, ainsi qu'avec le seigneur Bard. »
Le nain parlait d'un ton pompeux et désigna les intéressés d'un ample geste de la main. Il continua :
« Nous nous sommes mis en agrément pour honorer l'accord qui avait été conclu avec Thorin, et de ce fait un quatorzième du trésor que contient Erebor reviendra au seigneur Bard sans autre condition que le retour de la Pierre Arcane. Cette fraction sera déplacée sous peu dans une salle de la montagne en attendant qu'elle puisse être conservée dans un lieu sûr de son choix, et lui seul pourra en disposer. »
Il se tourna alors vers Balin avec un regard impératif, et celui-ci se pencha sur sa chaise pour soulever une cassette, qu'il déposa sur la table avec révérence, avant de l'ouvrir sous les yeux de la petite assemblée et de le pousser vers Bard.
« En gage de notre bonne foi, reprit Dáin, voici, maître Bard, un premier règlement. Il s'agit là du collier d'émeraudes de Girion, seigneur de Dale, qui le donna autrefois à Thror en paiement d'une armure d'argent pour son fils. »
Les yeux de Thranduil s'agrandirent. Il s'agissait là d'un bijou d'exception, dont les pierres de la couleur de l'herbe d'une colline verdoyante reflétaient avec aise la lumière des torches. Il n'avait pas vu d'émeraudes si purs depuis très longtemps. Bard aussi semblait impressionné, portant le même regard que lorsque le hobbit leur avait délivré la Pierre Arcane. L'homme mit quelques instants avant de trouver les mots pour parler.
« Je ne sais comment vous remercier, roi Dáin. Sachez en tout cas que je ne serai pas avare et qu'une partie de l'or sera mise à disposition du maître d'Esgaroth pour dédommager les familles ayant perdu leur foyer et pour financer la reconstruction de la ville, expliqua l'occiseur de dragon en posant son regard sur le roi des elfes. Et bien sûr, Bilbo Bessac bénéficiera de la portion qu'il lui sera nécessaire car il s'agissait là de la part de trésor qui devait lui revenir. Le reste, je l'investirai dans la reconstruction de la cité de Dale, qui était le fief de mes ancêtres avant que le dragon n'arrive.
— Et comme je vous l'ai dit, reprit Dáin, mes nains seront heureux de vous aider à la remettre sur pieds. Cette cité était autrefois un épicentre du commerce dans le nord, et il serait avantageux pour nous que ses marchés renaissent et que les commerçants de l'est comme de l'ouest y reviennent vendre et acheter.
— En effet, acquiesça Thranduil, si Dale attire les marchands, elle attirera également de nouveaux habitants et une effervescence se créera dans la région. Il ne s'agit pas seulement d'un atout commercial, mais également sécuritaire. Cela devrait d'ailleurs être notre priorité. Une région peuplée est plus protégée de l'Ennemi qu'une place désolée.
— Devons-nous craindre qu'l'Ennemi revienne ici ? demanda Bard en fronçant les sourcils. N'avons-nous pas remporté une grande victoire ? »
Le regard de Bard était incertain, comme s'il craignait que le roi des elfes lui annonçât la fin d'une ère prospère qui n'avait duré que quelques jours. Thranduil se répugnait à lui dévoiler que ce temps de paix ne serait que bref.
« Cela est vrai, confirma Thranduil, notre victoire lors de cette bataille participe grandement à apporter la paix dans les Terres Sauvages, et mon peuple est d'ailleurs le premier à en bénéficier. Mon royaume était il y a peu encerclé de tous côtés par Smaug à Erebor, Bolg à Gundabad et le Nécromancien à Dol Guldur. Le premier n'est plus. Les Monts Brumeux et les Montagnes Grises ont été vidées, et si j'en crois Mithrandir, le dernier a quitté sa forteresse. »
Il marqua une pause et il vit Bard retenir son souffle. L'homme n'était pas prêt à revivre une telle bataille. Mais ce fut Beorn qui délivra la triste nouvelle.
« Cela ne signifie pas que d'autres ne reviendront pas, dit le changeur de peau. Si le Nécromancien est parti, c'est qu'il peut revenir. Je n'ai pas la mémoire des elfes, mais il me semble que cela est déjà arrivé. »
Il fixa son regard un instant sur Thranduil, qui acquiesça lentement pour confirmer sa conjecture. Beorn reprit :
« De plus, les orcs se multiplient rapidement et je ne serai pas étonné qu'un autre roi des gobelins soit choisi et qu'un autre commandant prenne la place de Bolg dans les montagnes. C'est une bonne chose que la montagne solitaire soit de nouveau occupée et que Dale reprenne vie, mais je suis d'accord avec le roi des elfes, les Terres Sauvages ne trouveront pas la paix tant qu'elles resteront sauvages.
— Que proposez-vous, dans ce cas ? demanda Dáin en fronçant les sourcils. Mon peuple serait plus qu'heureux de pouvoir s'établir de nouveau dans les Montagnes Grises ou même à Khazad-dûm, mais s'éparpiller signifierait laisser Erebor et les Collines de Fer sans défense, et cela me paraîtrait peu sage.
— Il est en effet préférable de s'unifier plutôt que de se disperser, dit alors Mithrandir qui parlait pour la première fois.
— Que voulez-vous dire ?
— Les Terres Sauvages sont l'une des régions les plus peuplées de la Terre du Milieu, et pourtant, combien de royaumes la constituent ? La plupart des hommes qui y habitent vivent dans des villages isolés. Ils n'ont que des maîtres, et pas d'armée. Quand ils sont attaqués, ils n'ont que leurs fourches pour se défendre.
— Cela est vrai pour les hommes du Val d'Anduin, acquiesça Beorn. Chaque village a son chef, mais les liens entre chacun d'eux ne sont que commerciaux.
— N'avez-vous pas d'influence dans cette contrée, maître Beorn ? demanda Thranduil.
— Les hommes du Val ont plus de peur que de respect pour moi, et rares sont les fois où je me mêle à eux. Mais ce sont des orcs dont ils ont le plus peur. Ceux-là descendent des montagnes la nuit pour les attaquer. Peut-être pourrais-je les convaincre que s'unir sous un même chef leur permettrait d'être plus en sécurité.
— Ce serait une bonne chose pour la région, commenta alors le seigneur Radion. Cela permettrait également de sécuriser les zones de passages.
— En effet, le Haut Col mériterait d'être surveillé, ajouta Dáin en hochant la tête. Quiconque pourrait ainsi voyager en toute sécurité, notamment les marchands. Mais il faudrait également que la forêt puisse être traversée, pour cela. »
Il fixait à présent son regard sur Thranduil, qui haussa un sourcil.
« Mon royaume n'a pas vocation à être pénétré de toutes parts, répondit-il d'un ton formel. Si vous souhaitez passer par la forêt, il vous est possible de prendre la vieille route.
— Celle-ci n'est plus usitée par autre que les araignées et les orcs depuis des années, contredit Beorn.
— En effet, répondit Thranduil, mais avec l'absence du Nécromancien, leur passage se fera plus rare. Les Emyn Duir ont déjà été récemment purgées de toutes créatures de l'Ennemi, et la frontière de mon royaume sera rétablie au sud de celles-ci dans les prochains mois, mais je ne puis cependant demander à mon peuple de s'établir plus au sud et d'être garant de la sécurité des personnes qui s'aventureront sur cette route. »
Dáin fronça les yeux, semblant peu satisfait par cette réponse.
« Peut-être que les hommes des bois se satisferaient d'une telle tâche, proposa alors Beorn. Ils sont habitués aux créatures qui envahissent les bois et je connais quelques gars parmi eux qui ne seraient pas contre se faire quelques sous en guidant les marchands à travers la forêt. »
Thranduil haussa un sourcil en entendant l'ithron se racler la gorge à sa droite. Le regard intense du sage s'était posé sur lui.
« Qu'y a-t-il, Mithrandir ? interrogea-t-il.
— Il ne serait pas sage de laisser Dol Guldur inoccupée.
— Libre à vous de vous y établir dans ce cas, mais je ne laisserai aucun et aucune de mes elfes s'approcher de cette terre maudite. Le Nécromancien est parti, mais ses créatures rôdent. Et pis encore.
— Pire qu'des araignées et des orcs ? » questionna alors Bard en fronçant les sourcils. Il fixait Thranduil d'un air inquiet, tandis que les yeux de celui-ci se posèrent sur la table avec une lueur de tristesse. Voyant qu'il gardait le silence, ce fut Mithrandir qui répondit :
« Le Nécromancien ne tient pas seulement son nom car il communique avec les esprits des morts… Mais parce qu'il les manipule.
— Comment est-ce possible ? demanda alors Balin d'un air horrifié.
— Quand un esprit des enfants d'Iladar perd son enveloppe corporelle, qu'il soit elfe, nain ou humain, se mit alors à expliquer le seigneur Radion, il est appelé à rejoindre les Cavernes de Badhron, que les nains appelent aussi Cavernes de l'Attente. Certains choisissent de ne pas répondre à cet appel et errent donc en Terre du Milieu pour l'éternité. Le Nécromancien se sert alors de leur vulnérabilité pour les piéger et les contraindre à le servir. »
Le silence se fit dans la salle tandis que des expressions d'horreur s'affichaient sur les visages des hommes et des nains présents. Megûr avait une mine attristée, tandis que Thranduil peinait à masquer les traits de douleurs qui marquaient son front. Il était certainement rare que les esprits des nains refusassent l'appel, et il arrivait que des hommes perdus ne fussent pas prêts à rejoindre les cavernes. Cela était plus compliqué concernant les elfes. Si la majorité des elfes de l'ouest, Noldor ou Thindil, choisissaient de suivre l'appel car cela signifiait retrouver leurs proches qui avaient péri ou avaient fait le voyage jusqu'aux Terres Immortelles, ce n'était pas le cas des Denil et des Evair.
Quand l'ombre était tombée pour la première fois sur Eryn Galen et que le roi avait envoyé des troupes s'enquérir de ce qu'il se passait au sud, celles-ci étaient revenues traumatisées, racontant avoir été attaquées par des fantômes et des spectres qui leur avaient paru beaucoup trop familiers.
Thranduil tenta de refixer son attention sur la discussion. Mithrandir ne relança pas le sujet de Dol Guldur, alors elle reprit pendant un temps sur les projets de Dáin pour s'établir à Erebor. Il souhaitait y faire venir seigneurs et artisans nains des Emyn Angren et des Ered Luin, pour que les forges fussent remises en marche et que le commerce pût reprendre au plus tôt dans la région. C'était une bonne chose, selon Thranduil, et il espérait sincèrement que cette redynamisation permettrait de tenir l'Ennemi à l'écart le plus longtemps possible.
Quand aucun autre sujet ne fut abordé, le conseil s'acheva. Tout le monde commença alors à se diriger vers la sortie, mais Thranduil fut interpelé par Bard, alors il s'arrêta sur ses pas pour lui faire face avec un air interrogatif sur son visage. L'homme attendit que la salle se fût entièrement vidée, puis il poussa vers le roi le coffret que lui avait remis Dáin. Thranduil le questionna du regard.
« Ce joyau appartenait à votre ancêtre, dit-il d'un ton factuel.
— Qui l'a échangé de lui-même contre une armure pour son fils, dit l'homme en le fixant de son regard sombre. Ce que je referai sans hésitation. Ce n'est pas de joyaux à contempler dont mon peuple a besoin actuellement, mais d'or pour acheter des matériaux et des vivres. Je vous en prie, acceptez-le, non pas en paiement de ce qui est dû et vous reviendra, mais en guise de remerciement et d'amitié. »
Le roi le fixa impassiblement pendant un moment, puis lentement il hocha une fois la tête, disant :
« Dans ce cas, je l'accepte. Votre peuple est chanceux de vous avoir, seigneur Bard. »
Bard s'inclina alors avant de sortir de la pièce. Thranduil prit le coffret dans ses mains, et l'ouvrit pour admirer une deuxième fois le scintillement des émeraudes. Ce n'était pas non plus de joyaux dont son peuple avait le plus besoin, mais ces pierres précieuses témoignaient de la victoire remportée quelques jours plus tôt et de l'entente mutuelle qui s'était forgée en conséquence entre les peuples humain, nain et elfique du Rhovanion. Thranduil espérait que ces alliances dureraient au moins jusqu'à ce que leur Ennemi décidât de se montrer au grand jour. Refermant la cassette, le roi sortit de la salle et se mit en route vers le camp.
La journée était bien avancée quand il y arriva et Arien descendait déjà dans le ciel. En entrant dans sa tente, il y trouva Legolas, ainsi qu'Imladir qui s'occupait de changer ses bandages.
« Alors, que s'est-il dit ? » demanda son fils en lui jetant un regard curieux. Le roi le détailla d'un œil scrutateur. Son visage arborait des cernes et des traits fatigués, tandis que sa respiration était plus rapide qu'elle ne l'avait été dans la matinée. Il n'eût peut-être pas dû lui demander de l'accompagner à Erebor, en voyant ce que cela lui coûtait. De plus, Thranduil était certain de le voir s'affiner de jour en jour depuis la bataille.
« As-tu mangé ? » lui demanda-t-il d'un ton impérieux, ignorant sa question. Legolas haussa un sourcil avant de répondre :
« Oui, bien sûr... » Il fut coupé par Imladir qui poussa un souffle de désagrément, avant de lever les yeux vers lui d'un air exaspéré. Il était en train de désinfecter la plaie que Legolas avait reçue à l'abdomen et qui avait commencé à cicatriser.
« Tu as à peine pris deux bouchées, réprimanda l'elfe.
— Je n'avais plus faim.
— Tu as perdu beaucoup de sang. Ton corps a besoin de ces nutriments. »
Legolas avait à présent le regard d'un enfant qui avait été pris sur le fait de fanfaronner. Il poussa alors un soupir de reddition.
« Cela me rend nauséeux », répondit-il finalement en faisant naviguer ses yeux entre son père et son oncle.
« Dans ce cas, mange peu mais plus souvent », recommanda Thranduil en lui adressant un regard qui ne laissait place à aucune discussion. Pour toute réponse, Legolas hocha la tête tandis qu'Imladir commençait à bander sa blessure.
« Qu'est-ce ? » demanda alors le jeune elfe en désignant du menton la cassette que le roi portait sous son bras. Haussant un sourcil, celui-ci la posa sur le coffre à côté de là où était assis Legolas. Il l'ouvrit et observa avec intérêt son fils contempler les émeraudes avec des yeux émerveillés. Imladir jeta quant à lui un regard perplexe avant de continuer sa tâche.
« Un présent d'amitié de la part de Bard », expliqua Thranduil en se détournant. Il s'affranchit de ses habits cérémoniaux et de son diadème pour ne garder qu'une sous-chemise de lin et des braies.
« Ces joyaux sont magnifiques. Qu'allez-vous en faire ? » demanda Legolas en se levant, une fois qu'Imladir eût fini de bander sa blessure. Le jeune elfe s'empressa alors d'enfiler une tunique et de la boutonner.
« Je l'ignore encore », répondit le roi en observant son fils. Malgré sa respiration encore laborieuse et sa mine exténuée, il se tenait debout sans mal, ce qui était une nette amélioration comparé aux jours précédents. « Es-tu prêt ? »
Legolas hocha la tête pour toute réponse, alors Thranduil tourna les talons et sortit de sa tente, sentant derrière lui les pas silencieux de son fils et d'Imladir qui le suivaient. Il se mit alors en marche vers le nord, et il n'était pas le seul, car chaque elfe dans le camp semblait s'y déplacer, et tous et toutes se retrouvèrent bientôt dans la vallée située entre les éperons occidentaux, se regroupant autour des fosses qui avaient été creusées cette dernière semaine.
Quand la nuit fut tombée et qu'il fut clair que toutes les personnes qui souhaitaient assister à la cérémonie étaient arrivées, un chant élégiaque se mit à résonner à travers la vallée, le premier que les elfes chantèrent depuis la bataille, un qui ne se faisait entendre que lors d'occasions telles que celle-ci. Sauf que rares étaient les fois où quatre cents corps sans vie leur faisaient face. Corps qui étaient alors un à un déposés dans les fosses qui allaient les engloutir.
Même lors de la bataille de Dagorlad, les victimes avaient été tellement nombreuses qu'elles avaient été enterrées dans la précipitation sur le champ de bataille, dans des tombes à peine creusées près des restes d'orcs et de trolls brûlés, sans cérémonie ni prière. Thranduil lui-même avait repris conscience en apprenant que le corps de son père avait déjà été inhumé et des elfes lui avaient vaguement indiqué l'endroit avant de reprendre sans un mot leur labeur. Le roi chassa ce terrible souvenir de son esprit. Le présent était déjà assez douloureux pour y ajouter les meurtrissures du passé.
Chaque dépouille avait été dévêtue de son armure, de ses armes et de tout effet personnel, choses dont les vivants avaient plus besoin que les morts, et choses dont la nature n'avait que faire. Pour les elfes, d'autant plus pour les Tawarwaith, un corps mort n'était plus que de la chair à retourner à la terre pour permettre à l'écosystème de perdurer. Malgré cela, contempler ces figures froides qui avaient abrité des êtres aimés et exprimé mille sentiments étaient pour tout elfe un déchirement.
Le roi fit voyager son regard sur l'assemblée funeste. Les visages étaient pour la plupart fermés et concentrés, mais certains affichaient de la tristesse ou de la douleur. Celui de Legolas semblait teinté par la rancœur et cela ne lui seyait point. Sa voix ne se mêlait pas à la chorale, lui qui était pourtant toujours le premier à chanter. Il se contentait de fixer ce qui avait été le visage de Taurian, et dont le corps venait d'être déposé dans la fosse. Felanor était là également, se tenant en retrait, ses yeux hantés posés sur le sol aride.
Un peu plus loin, Thranduil aperçut Seldir coucher le corps de sa fille dans la terre et des larmes coulaient à flot sur son visage rond. Cela était bien la première fois que le roi le voyait pleurer depuis la bataille, comme si le valet ne s'était rendu compte qu'à ce moment de la triste réalité.
Thranduil détourna son regard de ce terrible tableau, ses yeux se posant sur d'autres visages familiers. Thurindir s'occupant de déposer le corps d'Arhaviel dans la fosse, ou encore la dépouille de Gwelim couchée à côté de celle de son épouse, qui avait succombé elle aussi de ses blessures dans la nuit suivant la bataille. Ou peut-être était-ce de son chagrin. Le cœur du roi se constricta en pensant à la petite Droni, désormais seule pour affronter les atrocités de ce monde.
Quand toutes les dépouilles furent mises en bière, commença la longue tâche de les recouvrir de terre, mais les cœurs des vivants étaient apaisés, car Elbereth avait dégagé le ciel au-dessus de leurs têtes et ses étoiles brillaient d'une lueur réconfortante. Les Tawarwaith enterraient leurs morts à la tombée de la nuit car l'apparition des étoiles étaient leur moment préféré dans une journée, et parce que celles-ci permettaient de guider les esprits.
La besogne fut plus rapide que l'excavation des fosses l'avait été, car chacun et chacune entreprit de pousser de ses mains la terre froide et aride, jusqu'à ce que chaque tombe fut recouverte. Le roi également participa, n'hésitant pas à s'agenouiller auprès de ses compatriotes et les aidant à enterrer les corps d'elfes dont il ne connaissait parfois pas même le nom.
Parmi les rangs passèrent alors des sacs en toile desquelles les elfes piochèrent des graines de pin germées, qui avaient été apportées le jour même depuis la forêt par un courrier dépêché par Imladir, et elles furent plantées sur chacune des tombes. Alors, chacun et chacune posa ses mains sur la terre retournée, s'agenouillant ou se prosternant, et un nouveau murmure s'éleva dans la vallée. Cette fois-ci, il s'agissait d'une prière à Ivann, reine de la terre et protectrice de la nature, pour lui demander de rendre fertile cette terre aride et gelée.
Thranduil s'était quant à lui accroupi, et sa voix sépulcrale s'était jointe à celles des autres, car l'hiver était trop avancé et seule la main d'une parmi les Belain pourrait faire sortir de la terre ce bois de pins qu'il concevait. A moins que…
Un souvenir lui revint alors en mémoire, si ancien, presque oublié, celui d'un moment qu'il avait passé avec la reine Melian, dans les bois qui entouraient Menegroth. Il n'avait été qu'un jeune enfant, mais il avait appris tellement de choses en sa compagnie. Elle lui avait enseigné de prendre soin de la nature, à parler aux arbres et à comprendre le langage des oiseaux. Et ce jour-là, elle lui avait fait comprendre qu'il pouvait communiquer avec toutes choses qui poussaient.
Il ferma alors les yeux pour se concentrer. Il sentit tout d'abord les faer chagrinés des elfes qui l'entouraient, dont celui de son fils tout près de lui, mais rien d'autre. Puis en cherchant un peu plus loin, petit à petit, des présences se révélèrent à lui, minuscules et endormies, celles des graines qui avaient été enfouies dans la terre. Elles étaient à peine perceptibles au début, mais vers chacune d'elles il projeta son fae, leur intimant une à une de se réveiller et de se battre pour leur survie.
Bientôt, un bourdonnement léger se fit entendre, qui grandit peu à peu jusqu'à devenir presque assourdissant. Elles s'étaient réveillées. Il ouvrit alors les yeux pour voir les elfes autour de lui se réjouir, car tous et toutes les entendaient et pensaient que leur prière avait été entendue. L'avait-elle été ? Tout ce que Thranduil savait était que la terre sous ses mains lui paraissait moins glaciale qu'elle ne l'avait été un moment plus tôt.
Son regard navigua parmi les elfes des bois qui s'étaient remis à chanter, non pas un chant funéraire, mais un lai à la gloire des étoiles, comme il n'en avait pas été entendu depuis la bataille dans cette désolation qui ne paraissait plus si désolée à présent. Les lèvres du roi s'étirèrent en un sourire tandis qu'autour de lui, les elfes se dispersaient pour reprendre la route vers le camp où mets, vin et chants allaient être partagés pour honorer la mémoire de ceux et celles qui avaient disparu.
Son regard croisa alors celui de son fils, qui s'était relevé et le fixait d'un air curieux, mais non plus rongé par la culpabilité comme plus tôt. Alors, un sourire doux se dessina sur ses lèvres et ses yeux saillants se mirent à pétiller. Il ouvrit la bouche et commença à chanter en chœur avec ses compatriotes, se tournant à son tour pour retrouver le camp, passant un bras par-dessus l'épaule de Felanor pour l'embarquer avec lui. Qu'il était bon de l'entendre chanter.
