N/A : Deux chapitres pour le prix d'un aujourd'hui, pour fêter la fin du Disque 2 ; par ailleurs, le chapitre 12 était trop court à mon goût, donc autant ne pas retarder la confrontation avec Beate plus que nécessaire !
Chapitre 13 : Beate
En haut de l'escalier, nous arrivons devant un grand bâtiment, à l'entrée duquel se dresse une imposante statue d'homme-rat. Sur la gauche se trouvent les décombres de ce qui était sans doute une deuxième statue, ainsi que plusieurs cadavres de soldats tombés au combat. Mais c'est la jeune femme inerte au pied des escaliers qui montent sur notre droite qui me fait réagir. Elle ne doit avoir que quelques années de plus que moi, elle est complètement désarmée et sans défense, mais les Mages Noirs n'ont eu aucune pitié pour elle. Elle a probablement affreusement souffert, car son corps est tordu comme sous l'effet d'une intense douleur, ce qui n'a rien de surprenant vu que la moitié de son visage est carbonisé. Sans le vouloir, je m'approche d'elle alors que je sens la nausée monter une nouvelle fois en moi, mais Freyja s'interpose et me prend dans ses bras :
« Non, Claire, tu ne peux plus rien pour elle. Regarde-moi : nous devons continuer d'avancer, trouver le roi, et sauver ceux qui peuvent encore l'être, d'accord ? C'est tout ce qui compte, désormais. »
Je la regarde, d'abord incapable de comprendre ses paroles, mais peu à peu, je parviens à reprendre mes esprits, et je finis par hocher la tête. Elle me demande comment je vais, et je croasse avec difficulté :
« J'ai connu mieux. Il faut qu'on entre dans le temple. »
Elle me jette un regard surpris en fronçant les sourcils, mais ne fait aucun commentaire. Elle ne me demande pas comment je sais qu'il s'agit du temple de Gisamark, ni pourquoi je pense que nous devons nous y rendre. Elle se contente de suivre mon conseil, et je la suis avec le reste du groupe. À l'intérieur, comme dans le jeu, un soldat s'est réfugié sous la statue de Gismark pendant que sa jeune épouse essaie de le convaincre de se relever pour s'enfuir avec elle. Je donne un coup de coude à Djidane en pointant du doigt un des piliers, visiblement endommagé et prêt à se briser. Le jeune voleur s'exclame « Attention ! » en s'élançant vers le couple pour les tirer de là, juste à temps pour leur éviter d'être écrasés par la statue lorsque celle-ci cède enfin et s'effondre.
« Tu m'as sauvé la vie, merci... souffle le jeune homme-rat en grimaçant et en se tenant une jambe dont dépasse un objet blanc. Après quelques secondes, je m'aperçois avec horreur qu'il s'agit de l'os de sa cuisse.
- Oh, Gal, je suis si heureuse ! s'exclame son épouse, des larmes d'émotion coulant sur ses joues. Quand je pense à l'enfant que je porte, l'idée que tu meures... Oh, merci, merci mille fois ! ajoute-elle en se tournant vers Djidane
- Y a pas de souci, répond le voleur en se grattant le crâne. Mais vous ne pouvez vraiment pas rester là, vous n'êtes pas en sécurité. Allez à Lindblum, le roi Cid vous protègera. »
J'ouvre la bouche pour faire une remarque, mais je m'aperçois que je n'ai rien à ajouter. Je sais bien que Lindblum est moins sûr que ce que croit mon ami, mais à ce stade, je ne pense pas qu'il y ait encore un endroit sur tout le continent qui soit à l'abri des ambitions destructrices de Branet.
Gal explique à Djidane qu'il ne peut pas marcher, en pointant du doigt sa jambe brisée, quand arrive un autre soldat, qui enlace Oueil, la jeune femme-rat, avant d'aider son ami à se lever et de le soutenir pendant qu'il clopine en direction de la sortie.
« Venez nous voir quand notre enfant sera né ! » nous lance Gal avant de sortir.
Djidane le lui promet, et je ferme les yeux avec douleur. Je ne sais plus du tout ce qui arrive à ce jeune couple, et s'ils survivent à l'attaque de Lindblum par Atomos. De toute façon, je ne suis pas sûre que ce genre d'événements soit aussi fixe ici que dans le jeu. Ce qui est certain, c'est que toute cette mort et cette destruction me pèsent infiniment plus que je ne le croyais il y a encore quelques jours. Je suis heureuse qu'on ait pu leur sauver la vie comme dans le jeu, mais l'idée qu'ils sont peut-être condamnés malgré tout me cause une angoisse si considérable que je dois déployer les plus grands efforts pour ne pas m'effondrer sur place.
Je sens quelqu'un me prendre délicatement dans ses bras, et je rouvre les yeux pour voir que c'est Freyja qui me serre fort contre elle en me soufflant :
« Merci, Claire. J'ignore comment tu savais qu'ils étaient là, mais je suis heureuse que tu sois là. Sans toi, je... Je ne sais pas ce que nous aurions pu faire. »
Sans plus pouvoir me retenir, je fonds alors en larmes. Le chevalier-dragon se contente de continuer de m'enlacer sous le regard plein de compassion de Djidane et de Kweena. Quand je regarde du côté de Bibi, je vois ses grands yeux jaunes remplis d'inquiétude pour moi, et cela m'aide à reprendre un peu le contrôle de moi-même.
« Merci, Freyja, je... Je suis vraiment désolée. C'est juste... Ils vont quand même mourir, et Oueil est enceinte, et... Oh merde... Qu'est-ce qu'on peut faire ?
- Ce que tu as fait jusque-là, me répond la femme-rat en me regardant dans les yeux. Ce qu'on peut. Quoi qu'il se passe maintenant, il y a une chose qui est certaine : tu leur as sauvé la vie. Grâce à toi, ils pourront encore continuer leur chemin, et s'aimer. Pour quelques heures, pour quelques jours, pour des années, je n'en sais rien, et personne ne peut le deviner.
- C'est ce qui est le plus horrible, commente Djidane. Cette incertitude constante, le fait de ne pas savoir si tes amis, ta famille, les gens que tu croises dans la rue, seront encore en vie demain. De savoir qu'on n'y peut rien. Je suis navré que tu aies à y faire face ainsi...
- Tout ce qu'on peut faire, ajoute Freyja, c'est aider les gens autant qu'on le peut et se battre pour les protéger. C'est ce que tu as fait, avec plus de courage que nombre de guerriers que je connais. Tu n'as absolument pas à rougir ou à t'excuser de ton comportement. »
Je renifle encore un peu en remerciant mes amis, avant de leur demander si nous pouvons trouver un endroit pour nous reposer un peu avant d'atteindre le palais. Freyja me lance un long regard lourd de sens, avant d'acquiescer :
« La trésorerie de la cité se trouve sur la place un peu plus loin. Nous devrions pouvoir y trouver un endroit pour reprendre nos esprits pendant une heure, mais je veux absolument savoir ce qui est arrivé au roi avant la fin de la journée. Est-ce que ça te paraît raisonnable ? »
Je rougis, car j'ai compris ce qu'elle me demande réellement. Elle ne veut pas me forcer à révéler les secrets que je leur dissimule à tous, mais elle souhaite savoir si je compte lui en dire plus sur la suite des événements. Je suis très tentée de lui expliquer que le roi est déjà parti pour Clayra, ne serait-ce que pour éviter d'avoir à faire face à Kuja, qui me faisait déjà froid dans le dos dans le jeu, alors je n'ose même pas imaginer le malaise qu'il me causera ici. Mais j'espère pouvoir parler à Beate avant le combat et essayer de la pousser dès maintenant à remettre en cause sa loyauté envers Branet. Si seulement je pouvais la convaincre de ne pas détruire Clayra, si seulement j'étais capable de faire quelque chose pour empêcher tout ça... Je n'y crois pas des masses, mais je dois essayer, à tout prix.
Je hoche la tête et nous reprenons notre progression. Comme Freyja l'a annoncé, nous arrivons sur une petite place qui ressemble exactement à celle du jeu, et le chevalier-dragon commence à nous conduire vers le bâtiment qui se trouve à notre droite, mais je pointe du doigt avec timidité la construction qui se situe sur notre gauche en demandant d'une petite voix :
« Et qu'est-ce qu'il y a là ? »
Une nouvelle fois, Freyja m'adresse un long regard méfiant, mais elle finit par expliquer qu'il s'agit d'une armurerie, et que ce serait sans doute une bonne idée de voir si nous pouvons y trouver de l'équipement. Effectivement, le chevalier-dragon y trouve un statue qui tient une Mithlance en bon état et dont elle teste l'équilibre avant de se déclarer satisfaite. Il y a aussi quelques épées, mais rien qui convienne à Djidane, ni quoi que ce soit d'adapté pour Bibi ou pour Kweena. En revanche, je trouve une réserve de flèches, et je remplis à nouveau mon carquois avec un certain soulagement. Malgré ma nullité générale, j'étais encore plus inutile que d'habitude sans munitions.
Nous retraversons la place et je conduis l'équipe vers le bâtiment d'en face qui est en réalité un entrepôt où un immense fourbi a été entassé. Je pars du principe qu'il était mieux organisé à une époque, mais que dans la panique de l'attaque, les Blouméciens l'ont utilisé pour protéger ce qu'ils pouvaient, ont emporté les ressources dont ils avaient besoin et ont laissé ce capharnaüm. Ou alors peut-être qu'après des années de paix et de tranquillité apparentes, plus personne ne se souciait de le ranger. Dans tous les cas, en entrant, nous pouvons apercevoir le mog Hatra, juché sur une caisse. Je le salue avant de me diriger vers l'arrière de la salle, où je trouve ce que je cherchais : une Foudrekane dont je me souvenais. J'appelle Bibi et je lui tends l'arme. Il la prend et me remercie avant de me demander comment je vais. Je m'efforce de le rassurer en lui disant qu'on doit se concentrer sur des choses plus pressantes : comment aider les Blouméciens et découvrir d'où viennent les Mages Noirs. Mais il n'est visiblement pas convaincu. Et maintenant, je me sens encore plus coupable : non seulement je handicape tout le monde par ma nullité crasse, non seulement je leur mens constamment, mais en plus, j'empêche Bibi de s'occuper de ses propres problèmes, qui sont bien plus importants que les miens... Heureusement pour moi, nous sommes interrompus par une voix guillerette :
« Ah, tu es déjà là ? Mince alors, j'aurais dû être plus rapide ! Mais c'est difficile d'avancer vite sous cette pluie torrentielle. »
Je passe la tête par une ouverture entre une statue et une pile de caisses instables et j'aperçois une silhouette reconnaissable entre mille : c'est un Mog avec un sac à dos plus gros que lui et recouvert d'une cape à motif léopard.
« Steelskin ! Je suis content de te voir ! s'exclame Hatra. Comment vas-tu ?
- Bien, mais une nuée de Moskira dans la caverne de Guismar a détruit ma tente et je ne sais pas comment je vais faire pour continuer mon voyage. Mais ce jeune homme voudra peut-être m'acheter quelque chose ? Poursuit-il en s'adressant à Djidane. Je te fais un prix : 333 gils pour un Défijeur, une Maxi-Potion et un Ether ! »
Djidane tente de protester en disant qu'on n'a pas besoin d'objets de soin supplémentaires, ce en quoi il n'a part tort, mais je m'interpose :
« Attends une seconde, il a raison, à ce prix-là, c'est presque du vol ! En plus, on ne sait pas quand on pourra se ravitailler, et tu me connais, je trouve qu'on n'a jamais assez d'Ethers. Je veux dire, imagine un peu qu'on soit à court et que Bibi ne puisse plus utiliser sa magie !
- Ok, ok, je te fais confiance pour gérer l'équipement. Après tout, tu nous as fait gagner bien que que 300 gils, alors...
- J'espère que ça te permettra de continuer tes voyages et qu'on se recroisera, Steelskin, je déclare au Mog en lui tendant la somme demandée.
- Moi aussi, jeune fille ! » me répond la créature avant de me demander mon nom.
Je me présente et je présente le reste de l'équipe. Alors que je me tourne pour les pointer du doigt, mon regard tombe sur Hatra, et je m'interromps pour m'exclamer :
« Au fait, j'ai failli oublier, j'ai une lettre pour toi ! »
Je lui tends le message de Mokk, qui se pose des questions sur Steelskin. Celui-ci s'esclaffe en entendant son ami lire à haute voix et commence à nous montrer certaines des cartes qu'il transporte dans son grand sac et sur lesquels le Mog de Lindblum s'interrogeait tant. Il nous raconte quelques anecdotes des différents endroits qu'il a visités : il a vraiment parcouru tout le continent de la Brume, c'est assez impressionnant. Mais Freyja finit par se racler la gorge pour attirer mon attention, et mon enthousiasme retombe. Elle a raison, il est temps pour nous de repartir. J'aurais aimé rester plus longtemps avec les Mogs (et oublier au moins pour un moment l'horreur du monde extérieur), mais je ne peux pas abandonner mes amis. Je prends quand même la lettre qu'Hatra veut envoyer à Mogna, et il me donne un grain de Coubo en échange.
Nous ressortons sous la pluie battante et je frissonne, probablement autant de peur et d'appréhension que de froid. Djidane me donne une bourrade amicale et m'adresse un sourire d'encouragement. Freyja nous conduit rapidement vers l'immense palais aux hautes tours que nous pouvons apercevoir au bout de la rue. L'entrée est encadrée de deux immenses statues qui font probablement plus de dix mètres de haut : l'une représente Gisamark et l'autre représente un guerrier rat. Quand j'interroge Freyja, elle me répond brièvement qu'il s'agit du fondateur légendaire de Bloumécia, qui est censé avoir passé un pacte avec le serpent aquatique pour protéger la cité. Mais je vois bien que son attention est ailleurs. En effet, la porte est détruite et des pierres qui se sont effondrées bloquent complètement le passage. Djidane soupire :
« Mince, ils sont déjà passés par là... J'imagine que ça veut dire que le roi... »
Mais il s'interrompt quand il voit Freyja s'agenouiller, visiblement inquiète.
« Désolé, Freyja, je me doute que c'est dur pour toi. C'est juste que je ne peux pas m'empêcher de penser à Dagga, de m'inquiéter pour elle. Je suis heureux qu'elle ne soit pas venue ici... »
À ce moment, nous entendons des éclats de voix de l'autre côté du mur, et le chevalier-dragon se relève prestement :
« Il y a quelqu'un à l'intérieur, s'exclame-t-elle avant de s'élancer d'un bond sur le crâne d'une des statues. Venez vite !
- Elle en a de bonnes, commente Djidane en la regardant disparaître à l'intérieur du palais. On ne peut pas monter aussi facilement qu'elle. »
Il commence à escalader la statue avec agilité, mais quand il se retourne, il s'aperçoit que malgré nos efforts, Bibi, Kweena et moi sommes absolument incapables de le suivre.
« C'est pas gagné, lâche-t-il. Ecoutez, je ne peux pas laisser Freyja toute seule là-dedans. Regardez si vous trouvez un moyen d'entrer et rejoignez-nous, d'accord ? »
Il regarde en particulier dans ma direction, et je hoche la tête avec plus d'assurance que je n'en éprouve. Il me fait confiance, même si je lui cache des choses, et je ne veux pas le décevoir. Et même si je n'ai en réalité aucune idée de la manière d'entrer dans le palais, je sais que Bibi et Kweena y parviennent dans le jeu, donc il doit bien y avoir une solution.
Nous commençons à faire le tour du palais à la recherche d'une ouverture. À mesure que les minutes passent, je sens l'anxiété monter : je n'ai pas de montre, donc je n'ai aucune idée du temps exact qui s'écoule, mais je sais que les autres sont à l'intérieur et qu'ils ne vont pas tarder à faire face à Beate. Et je sais qu'intervenir ne changera pas l'issue du combat : la générale d'Alexandrie est bien trop forte pour nous, même seule contre cinq. Mais je ne peux pas m'empêcher de me dire qu'au moins, dans le jeu, tout le monde survit à la rencontre : et si, sans Kweena et Bibi pour les épauler, Djidane et Freyja étaient non seulement battus, mais tués ? Malgré mes efforts, je ne parviens pas à occulter ces pensées sombres, et je cherche de plus en plus fébrilement un moyen d'entrer dans ce fichu palais et de rejoindre mes amis. Je suis tellement agitée que je ne vois même pas qu'un pan de mur s'est effondré et a révélé une ouverture assez large non seulement pour Bibi et moi, mais aussi pour Kweena. C'est le Kwe qui doit me le signaler. J'étouffe un juron et je le remercie.
Nous progressons dans l'étroit boyau. Je me sens un peu oppressée, mais nous débouchons rapidement sur un couloir. Mes deux amis me regardent, comme pour me demander la direction à prendre, mais je n'en ai aucune idée. Ce n'est absolument pas un décor que je reconnais. Nous décidons de partir à gauche, mais après quelques mètres, j'aperçois une fenêtre qui donne sur la cour intérieure du palais, ceinturée de colonnes et de statues que l'obscurité du soir qui tombe et la pluie incessante rendent lugubres à souhait.
Au centre se trouvent un gros tas que je sais être la reine Branet, avec à ses côtés une femme aux longs cheveux auburn : le général Beate. Elle porte une armure plus conséquente que dans mes souvenirs, mais il est impossible de ne pas la reconnaître avec sa longue cape rouge et le bandeau qui lui recouvre l'œil droit. Toutes deux sont en train de discuter avec une silhouette svelte qui me fait si froid dans le dos que j'en oublierais presque le dragon d'argent qui est allongé derrière elle : Kuja. Je serre involontairement les poings et je m'apprête à repartir, quand un soldat de Bloumécia déboule à toute allure, prêt à attaquer la reine. Il est arrêté par Beate, mais je sais que le temps nous est compté : Djidane et Freyja vont intervenir d'une minute à l'autre. Je souffle à mes deux compagnons que nous devons nous dépêcher, et nous commençons à courir pour chercher une porte, une ouverture, n'importe quoi qui nous permettra d'aider nos amis. Nous finissons par la trouver, juste à temps : nous entrons dans la cour au moment même où Freyja s'interpose entre Beate et le soldat, qui s'enfuit sans demander son reste.
« Vous arrivez au bon moment, s'exclame Djidane en nous apercevant. On s'apprêtait justement à s'amuser un peu !
- Tu penses vraiment être à la hauteur, petite vermine ? siffle Beate en tirant son épée d'un geste menaçant. Je vais t'apprendre à craindre mon nom ! »
Je ne me rappelais pas qu'elle était si agressive et arrogante dans le jeu ! J'avais le souvenir qu'elle accomplissait son devoir avec une loyauté absolue et un sens de l'efficacité impitoyable, mais qu'elle regrettait la cruauté de ses actions. Est-elle différente ici, ou bien ma mémoire me joue-t-elle des tours ? En tout cas, si Beate n'éprouve aucun remord à ce stade de l'histoire, mon plan d'essayer de la persuader d'empêcher la destruction de Clayra va directement tomber à l'eau. Mais je dois essayer, je ne peux pas renoncer sans rien faire.
« Générale Beate, je l'interpelle d'une voix tremblante malgré mes efforts pour faire preuve d'assurance. Est-ce ainsi qu'un chevalier d'Alexandrie se comporte ?
- Je suis heureuse de voir qu'il y a une personne ici qui est assez raisonnable pour avoir peur, répond la guerrière en se tournant vers moi, son regard pâle aussi froid que l'acier de sa lame.
- Laisse-la tranquille, elle n'a rien à voir avec ça ! s'exclame Djidane en essayant d'attirer l'attention de notre ennemie.
- Patience, je m'occuperai de toi dans un instant. Ton amie voulait me parler : qu'as-tu à me dire, petite fourmi ?
Je déglutis avec difficulté en voyant l'expression menaçante et méprisante de son visage, mais je me force à répondre. Ma voix tremble de terreur et je sens que mes jambes menacent de se dérober sous moi, mais il est trop tard pour reculer. J'espère juste ne pas recommencer à me pisser dessus de trouille, ce serait un comble.
« Je croyais qu'Alexandrie était un royaume honorable, pas un pays de tueurs sanguinaires. En venant ici, on a vu des civils, des innocents massacrés avec cruauté, sans raison, juste pour assouvir les désirs de conquête illusoires d'un tyran ! »
Je finis ma phrase en pointant Branet du doigte, alors que je hausse le ton et que je prends une forme d'assurance née de mon indignation et de l'horreur qui s'est accumulée en moi depuis des jours.
« Attention à toi si tu portes atteinte à l'honneur sa Majesté, siffle Beate en pointant son arme sur moi.
- C'est elle qui porte atteinte à son propre honneur par ses actions, je rétorque. Et je pense que vous le savez, au fond de vous : c'est pour ça que vous avez utilisé les Mages Noirs plutôt que les Amazones ! Vous ne vouliez pas que vos soldates, ces femmes nobles et honorables que vous avez formées vous-même, voient ce que vous faisiez, voient le résultat de la politique impérialiste d'Alexandrie ! »
C'est étrange, mais je ne ressens plus aucune peur. En réalité, je n'éprouve pour ainsi dire plus rien. Mon regard est entièrement concentré sur Beate qui me fixe de son regard froid et cruel tout le reste est flou, et je ne sens plus rien d'autre que les battements assourdissants de mon propre cœur.
« Votre Majesté, je pense qu'il est inutile que vous en entendiez davantage, finit par lâcher la générale d'une voix sourde. Je m'occupe de ces insectes et je vous rejoins. Il n'y en aura pas pour plus d'une minute. »
En entendant ces mots, Freyja pousse un cri de rage, et des éclairs violets jaillissent autour d'elle : elle est entrée en Transe. Sa cape change aussi de couleur et se recouvre de plaques métalliques, tandis que son casque change de forme pour recouvrir son visage. Le chevalier s'élance à toute vitesse, lance en avant, pour transpercer Beate, mais celle-ci pare l'attaque sans difficulté. Freyja est emportée par son élan et se retrouve de l'autre côté de la cour, mais elle prend appui sur le mur, et comme dans le jeu, elle commence à enchaîner les sauts. Chaque assaut semble plus rapide et imparable que le précédent, mais la générale d'Alexandrie ne semble même pas s'en apercevoir. Finalement, d'un mouvement vif de son épée, elle désarme le chevalier dragon. Djidane, qui cherchait une ouverture depuis le début du combat, en profite pour passer à l'attaque à son tour, mais Beate bloque sa lame double sans effort et l'expédie en arrière d'un coup de pied, avant de faire un saut périlleux pour esquiver le sort que Bibi lui envoie. Elle paraît déstabilisée un instant par l'arme et la technique inhabituelle de Kweena, mais elle reprend vite ses esprits et assomme le Kwe du plat de son épée. Pendant ce temps, Freyja, qui n'est plus en Transe, a récupéré son arme et Djidane s'est remis sur pied. Ils repartent à l'attaque, plus prudemment cette fois, et de manière plus coordonnée, mais rien n'y fait : Beate est bien trop forte pour eux et non seulement elle parvient à repousser leurs assauts sans efforts, mais c'est presque immédiatement elle qui les force à reculer. Même les sorts de Bibi ne l'empêchent pas de dominer complètement le combat. Entretemps, j'ai pu tirer mon arc et encocher une flèche, mais je me rends tout de suite compte que dans une mélée si confuse, j'ai plus de chance de complètement manquer ma cible, voire de toucher mes coéquipiers, que de blesser la générale. C'est à ce moment que j'aperçois Kuja, adossé à une colonne, qui regarde la scène avec une expression amusée sur le visage. Mon sang ne fait qu'un tour, je bande mon arc et je tire dans sa direction. J'aurais sans doute fait mouche s'il n'avait pas levé paresseusement une main pour désintégrer le projectile en plein air avant qu'il ne le touche. J'entends alors un cri et je me retourne pour voir Freyja au sol, désarmée, se tenir une jambe dont jaillit un flot de sang épais. Djidane redouble alors d'efforts, mais Beate fait siffler sa lame come une serpent, et la double-dague du voleur s'envole dans les airs pour retomber à plusieurs mètres de là avec un tintement retentissant. Ce faisant, elle tourne le dos à Bibi, qui lui envoie un nouveau sort de Foudre dans l'espoir de la prendre au dépourvu, mais la générale l'esquive au dernier moment, et le sort vient percuter Djidane de plein fouet. Je hurle de surprise et de terreur en entendant mon ami pousser un cri de douleur et en le voyant s'effondrer au sol comme un sac tandis que Beate nous adresse un sourire victorieux et cruel. Elle se rue alors dans la direction du petit mage noir pour l'achever. Sans réfléchir, je bondis dans sa direction dans l'espoir de la percuter et de l'empêcher de tuer mon ami.
Je ne sais pas si c'est moi qui ai mal calculé mon coup, ou si c'est Beate qui a anticipé mes actions, mais au lieu du choc auquel je m'attendais, elle se retrouve simplement debout devant moi, à moins d'un mètre de distance, et elle me sourit à nouveau alors qu'une sensation étrange de froid commence à émaner de ma poitrine. Je baisse les yeux et je m'aperçois que l'épée de la générale est plantée dans mon torse. J'essaie de parler, mais quelque chose se coince dans ma gorge et je me mets à tousser. Un liquide sombre jaillit de ma bouche, et il me faut une seconde pour réaliser que c'est du sang. Mon sang. Une intense souffrance surgit alors dans ma conscience, la pilonnant comme un maillet alors que je tombe au sol en gémissant pitoyablement. Alors ça fait ça de mourir ? Je me mets à pleurer de douleur et de terreur alors que je sens ma respiration devenir de plus en plus laborieuse. Je n'ai pas envie de mourir, merde !
Beate se tourne vers Bibi, menaçante, mais celui-ci a lâché son bâton de magicien et s'est élancé vers moi, sans plus prêter aucune attention à notre ennemie ni au combat. Il me prend la main et me supplie, des sanglots dans la voix :
« Claire, tu ne peux pas mourir ! Accroche-toi !
- Pfff, de la vermine, soupire Beate en rengainant son épée. Je ne trouverai donc pas d'adversaire à ma taille ici... J'espère qu'au moins, vous aurez appris un peu d'humilité et qu'à l'avenir, vous resterez à votre place, du moins si vous survivez. »
Elle s'éloigne ensuite à grands pas. En tout cas, je le crois, car j'ai beaucoup de mal à me concentrer. Je ne prête même pas attention à Kuja qui s'approche de Djidane pour l'examiner, avant de monter sur le dos de son dragon et de s'envoler. Je ne sais pas où il va, et à ce stade, je m'en fiche. J'ai à peine la force de pointer mon sac du doigt en soufflant d'une voix rauque et faible :
« Phénix... »
Le petit mage me regarde sans comprendre pendant un moment qui me paraît interminable. Mais il finit par sortir une poignée de plumes rouges d'une main tremblante et les frotter sur ma plaie. Elles disparaissent en répandant une chaleur rassurante dans ma poitrine, et le sang qui en coulait à flot se tarit peu à peu. Je parviens à prendre une inspiration laborieuse, puis une deuxième, et une troisième. Peut-être que je ne vais pas mourir, finalement. J'adresse un sourire faible à Bibi en le remerciant, avant de lui dire d'aller s'occuper des autres.
Pendant qu'il s'active, je reste étendue au sol, incapable de bouger. Je ne sais pas si c'est la perte de sang, le contrecoup de l'adrénaline, ou si je suis encore terrifiée par ce que je viens de vivre. Probablement tout ça à la fois. C'est alors que j'ouvre la bouche pour déclarer :
« Renais ».
C'est pour ça que Bibi ne comprenait pas ce que je disais : j'avais oublié que Final Fantasy IX était le seul jeu où les Queues de Phénix s'appellent des Renais. Quelle idiote ! J'éclate de rire, avant de m'interrompre aussitôt quand une intense douleur éclate dans ma poitrine.
Je reprends peu à peu mes esprits, et j'essaie de faire le point sur la situation. Dans les éléments positifs, nous avons tous survécu : j'entends Djidane qui se plaint du goût affreux de la potion que lui a donnée Bibi, et Freyja et Kweena son en train de se redresser tant bien que mal. Dans les éléments carément négatifs, nous avons échoué sur toute la ligne. Bloumécia est détruite, tous ses habitants sont morts ou se sont enfuis, et les troupes d'Alexandrie marchent sur Clayra. Et vue la manière dont la discussion a tourné, je ne pense pas avoir dissuadé Beate de continuer à obéir aveuglément à Branet, ce qui signifie que les Chimères seront utilisées pour détruire Clayra et Lindblum afin de mettre tout le continent sous la domination d'Alexandrie. Dans l'ensemble, je pense que ça aurait pu mieux tourner...
