Chapitre 15 : Une ascension difficile
Après avoir grignoté un morceau, nous revenons à l'entrée de Bloumécia en en retraversant la ville. La pluie n'a bien entendu toujours pas cessé, et le décor est toujours aussi déprimant, d'autant que l'odeur de la mort s'est installée dans les rues et que les monstres ont commencé à dévorer les cadavres des Blouméciens. Nous les chassons quand nous le pouvons, mais lorsque je propose de donner une sépulture décente à tous ces pauvres gens assassinés, même Freyja me répond avec un regard douloureux que c'est un temps que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre.
Ce n'est qu'une fois sortie de la ville désormais abandonnée que je parviens à nouveau à respirer un peu. L'expérience nous a tous passablement secoués, mais aucun d'entre nous n'est prêt à renoncer, pas même moi (j'en suis la première surprise). Après une petite heure de marche en direction de l'Est, j'aperçois des traces reconnaissables entre mille au sol : il y a des Chocobos dans la région ! Je me rappelle alors les ChocoLégumes que m'a confiés Méné, il y a une éternité de ça. Dans le jeu, on les utilise pour appeler une monture, mais je ne sais pas comment c'est censé fonctionner en vrai. Néanmoins, je me dis que ça vaut la peine d'essayer, au cas où cela nous permettrait gagner ce temps qui nous fait tant défaut. J'ouvre le sachet, et une puanteur infecte en émane aussitôt, suscitant les cris d'horreur de tous mes amis à l'exception de Kweena, qui s'approche avec curiosité. Elle a même le courage d'avaler un des Légumes, avant de s'exclamer qu'ils ont vraiment mauvais goût. Elle me propose d'essayer pour me faire ma propre idée, mais je m'abstiens.
C'est à ce moment que nous entendons les bruits d'une cavalcade ponctuée de cris enthousiastes et quelques secondes plus tard, deux gigantesques oiseaux jaunes fondent sur nous et commencent à picorer les Légumes qui sont dans ma main. Djidane s'approche et flatte l'encolure de Choco avec un grand sourire, tandis que je fais de même avec Koko. Nous expliquons aux autres comment nous les avons rencontrés dans la Forêt des Chocobos, avant de décider de les utiliser pour progresser plus rapidement. Bien entendu, c'est plus facile à dire qu'à faire, car les deux oiseaux doivent désormais porter non plus deux, mais cinq cavaliers. Par ailleurs, je pars du principe qu'ils auront plus de mal avec Kweena. Mais en réalité, ils ont le dos bien plus solide que ce que je croyais : Bibi et Freyja montent avec moi pendant que le Kwe s'installe derrière Djidane sur le dos de Choco, qui se contente de pousser un petit grognement d'effort avant de se mettre au galop, suivi de Koko.
Grâce aux deux Chocobos, nous arrivons au pied de l'arbre de Clayra avant la tombée de la nuit : en réalité, le tronc géant n'est pas visible à travers l'intense tempête de sable qui fait rage, mais en plissant les yeux (ce que nous sommes de toute façon forcés de faire pour ne pas être aveuglés par les grains de sable qui tourbillonnent dans les airs), nous parvenons à distinguer une forme sombre indistincte et immense qui nous domine de plusieurs dizaines, peut-être même centaines de mètres. Freyja pousse un soupir de soulagement et commente :
« Cela aurait dû nous prendre presque trois jours pour faire ce trajet ! Tu as vraiment eu une riche idée, Claire ! Grâce à toi, nous pourrons peut-être arriver à temps pour protéger le Roi et le reste de mon peuple... »
Je baisse la tête, honteuse : il y a peu de chances que notre présence soit si utile que mon amie paraît le croire. Mais je ne sais pas comment le lui avouer. Bien sûr, maintenant, elle connaît mon secret, mais... Ai-je le droit pour autant de détruire tous ses espoirs, alors même que je ne suis pas pleinement certaine qu'ils soient complètement infondés ? Après tout, peut-être que dans cette réalité-ci, nous parviendrons à empêcher la destruction de Clayra, ou au moins à en sauver les habitants ? Et même si tout se produisait comme dans le jeu, est-ce que Freyja renoncerait pour autant à retrouver le peuple qu'elle a juré de protéger ? Cela ne lui ressemblerait pas, mais si je lui parle de ce qui va arriver, elle va aller au combat sans espoir, sans motivation, convaincue que tous ses efforts sont vains, quoi qu'elle fasse. Je ne suis pas sûre que ce soit une excellente idée non plus...
Djidane s'approche de moi et m'adresse un sourire rassurant :
« Ne fais pas cette tête, Claire. Ce ne sera pas comme à Bloumécia, je te le promets. »
Il lève une main pour la poser sur mon épaule, mais se ravise et reste un instant immobile, visiblement mal à l'aise, avant de s'éloigner sans rien ajouter. Génial. Il n'y a pas à dire, j'ai vraiment eu une riche idée de le repousser, ça met clairement une ambiance très positive dans le groupe ! Je veux dire, je suis très reconnaissante au voleur de faire attention à moi et de tenir compte ce que je lui ai demandé hier. Mais je vois bien que je l'ai blessé et que j'ai endommagé notre relation, peut-être irrémédiablement. Si c'est le prix à payer pour qu'il tombe amoureux de Dagga, comme prévu, je peux l'accepter, mais ce n'est pas agréable pour autant.
Malgré ce moment de malaise, nous montons le campement pour la nuit et nous nous installons pour manger un morceau, tandis que les deux Chocobos paissent à côté de nous. La nuit se passe sans souci : nous organisons des tours de garde, mais nous sommes juste aux abords de la tempête de sable, et aucun monstre ne semble vouloir s'approcher. Au matin, nous disons au revoir aux deux oiseaux géants, et nous commençons la longue ascension de l'arbre.
Pour la première fois, le décor est très différent de ce à quoi je m'attends : au lieu des larges passerelles qui conduisent au cœur de l'arbre géant dans le jeu, nous devons marcher pendant un long moment en équilibre le long des racines qui dépassent du sol, tandis que le vent chargé de sable nous fouette le visage et les membres. À plusieurs reprises, je manque de trébucher et de me fouler la cheville, mais à chaque fois, Freyja est à mes côtés et me rattrape. Du coin de l'œil, je crois apercevoir Djidane qui fait un geste dans ma direction, mais quand je le regarde, il fait semblant de rien, et je détourne vite les yeux.
Il nous faut plusieurs heures éreintantes et angoissantes pour atteindre le tronc. Et là, je suis confrontée à une nouvelle et affreuse déception : la porte qui devrait permettre de pénétrer facilement à l'intérieur est complètement absente. Je jette un coup d'œil vers Freyja, mais elle n'en sait pas plus que moi. C'est Kweena qui nous sauve en pointant du doigt une ouverture que je reconnais effectivement. Sauf qu'elle est dix mètres plus haut. Et j'ai beau scruter les environs du regard, il n'y a aucun chemin par lequel nous pourrions la rejoindre : il va falloir escalader le tronc lui-même à la force de nos poignets. J'ai un très mauvais pressentiment, mais je ne sais pas trop pourquoi... Ah si : c'est sans doute parce que je n'ai jamais fait ce genre de choses, surtout pas au milieu d'une tempête de sable, je vais lâcher prise, tomber, m'écraser au sol et me briser tous les os du corps avant de mourir dans d'atroces souffrances !
Mais Djidane a pensé aux moins sportifs d'entre nous (j'imagine qu'il inclut Bibi dans le lot, et pas seulement moi) et il propose de nous encorder. Freyja rejette sa proposition en expliquant qu'elle préfère rester aussi libre de ses mouvements que possible et Kweena refuse elle aussi en disant qu'elle est trop lourde et qu'elle risque de nous emporter avec elle si elle chute. Le jeune voleur a beau insister, la Kwe est déterminée : elle fera l'ascension seule. Je lui suggère d'utiliser sa fourchette comme piolet, mais elle me regarde comme si j'avais dit la pire ânerie qu'elle ait jamais entendue : maltraiter ainsi l'instrument le plus précieux d'un cuistot, quelle horreur ! J'hésite à lui faire remarquer qu'elle s'en sert déjà au combat, mais je renonce. De toute façon, elle fera comme elle veut. J'espère juste qu'il ne lui arrivera rien de grave...
Pendant la discussion, Djidane a aidé Bibi à nouer la corde autour de sa taille, puis il s'approche de moi. Il hésite visiblement à faire de même, mais il finit par renoncer et il me tend juste la corde avec un sourire un peu forcé. Je fais de mon mieux pour m'attacher, mais quand Freyja vérifie la solidité du nœud que j'ai fait, il se relâche immédiatement, si bien qu'elle est forcée de le défaire et recommencer.
L'ascension commence, et je sens presque immédiatement mes épaules et mes bras me supplier d'arrêter : se soulever à la seule force de ses mains est effectivement aussi difficile que je le craignais, et je me retrouve bien trop souvent dans des positions inhabituelles et inconfortables. Pour couronner le tout, l'écorce rugueuse de l'arbre géant m'écorche constamment les paumes et les doigts. Bibi s'en sort un peu mieux que moi, mais il n'en mène pas large non plus. Heureusement que Djidane est patient et s'assure à chaque seconde que nous parvenons à suivre. Freyja, elle, n'éprouve aucune difficulté à bondir de rebord minuscule en rebord minuscule, sans toutefois cesser de se préoccuper de nous et de venir nous assister lorsqu'elle voit que nous restons bloqués. Enfin, à nos côtés, Kweena progresse avec prudence et lenteur, mais ses mouvements sont bien plus assurés que ce que j'aurais pu croire.
Bien évidemment, prendre le temps d'observer mes amis est une très mauvaise idée, ainsi que je m'en aperçois lorsque mon pied glisse et que je manque de complètement lâcher prise. Je me retrouve collée à l'écorce, le souffle court, terrifiée à l'idée que j'ai failli tomber : nous sommes déjà à plusieurs mètres du sol, et je pense que je n'en serais pas morte (en tout cas, j'espère), mais je me serais sans doute gravement blessé. Et j'aurais emporté Djidane et Bibi dans ma chute, parce que je cause toujours le maximum de dégâts possible. Freyja s'approche de moi et s'assure que tout va bien, avant de m'aider à repartir. Il me faut quelques secondes pour me calmer mais je vois que Djidane et Bibi m'attendent avec inquiétude, et je me force à reprendre l'escalade.
Enfin, après un temps qui me paraît interminable et plusieurs autres frayeurs (dont une provoquée par Bibi, juste au-dessus de moi, qui a manqué une prise et qui a commencé à tomber avant d'être rattrapé in extremis par Djidane et Freyja), nous parvenons tous sains et saufs à la plate-forme où se trouve l'entrée du donjon. Je m'effondre au sol en ahanant, trempée de sueur, les muscles douloureux et les doigts en feu. Lorsque je regarde autour de moi, je me rends compte que même si c'est moi qui semble avoir le plus souffert de cette première partie de l'ascension (oh bordel, il va probablement falloir recommencer!), les autres sont eux aussi heureux de faire une pause.
Après quelques minutes, je constate que mes amis ont l'air prêts à repartir, et je me force à me relever aussi, malgré les protestations de mes jambes qui sont saisies de crampes. Je grimace, mais je ne dis rien pour ne pas ralentir le groupe. Pendant que Djidane et Freyja examinent avec attention la porte qui se dresse devant nous à la recherche d'un moyen de l'ouvrir, j'avise une ouverture dissimulée sur la droite, à peu près au même endroit que dans le jeu. J'y glisse la main, et je sens une sorte de poignée. J'essaie de la tirer, en vain, mais quand je la tourne, elle cède, et dans un bruit retentissant, la porte s'ouvre.
Djidane fanfaronne un peu en disant qu'il savait bien qu'aucune serrure ne peut lui résister, tandis que Freyja, qui m'a vue me redresser, m'adresse un clin d'œil et un sourire complice. Une fois à l'intérieur, nous avançons sur un chemin recouvert de sable que je reconnais. Je n'avais pas fait attention dans le jeu, mais il s'agit en réalité d'une immense branche dont les nœuds forment des espèces de marches qui nous amènent de plus en plus haut. Enfin, je parle de branche parce qu'il s'agit d'une surface vaguement recourbée, et faite de bois, et qu'on peut voir des feuilles qui poussent dessus ici et là mais nous sommes à l'intérieur du tronc, et la route sur laquelle nous progressons est suspendue en l'air. Je m'assure de ne pas regarder dans le vide, car je sais que nous sommes à plusieurs dizaines de mètres du sol. Dans tous les cas, il est clair que la géographie et la biologie de l'arbre de Clayra me sont parfaitement obscures, mais j'espère tout de même que mes souvenirs m'aideront à m'orienter.
Comme de bien entendu, juste au moment où je me fais cette réflexion, la branche bifurque dans deux directions différentes, ce qui n'arrive absolument pas dans le jeu. Je fronce les sourcils et quand Freyja me consulte discrètement du regard, je secoue la tête avec impuissance. Les deux chemins semblent continuer de monter, et on les voit ressortir du tronc bien plus loin, si bien qu'il m'est impossible de savoir lequel des deux nous conduira dans la bonne direction. Mais Djidane emprunte la route de droite avec assurance, et quand Bibi lui demande comment il sait où aller, le voleur répond crânement :
« Aucune idée ! Mais ça ne sert à rien de rester ici pendant des heures. Au pire, qu'est-ce qu'il peut nous arriver ? On tombera sur un cul-de-sac et on reboussera chemin ! »
Personne ne trouve rien à redire à sa logique, aussi nous lui emboîtons le pas. La branche serpente pendant quelques dizaines de mètres avant de nous conduire à nouveau à l'intérieur. Je grimace en sentant la tempête de sable recommencer à me fouetter le visage. Je manque de perdre l'équilibre lorsqu'une bourrasque de vent me heurte de plein fouet, mais Freyja me rattrape à temps et m'empêche de tomber et de m'écraser plus bas. Je la remercie en tremblant : j'ai eu l'occasion d'apercevoir le sol, et il est infiniment plus bas que je ne souhaiterais. Je m'apprête à repartir en plissant les yeux pour me protéger du sable, quand Djidane m'arrête en plaçant son bras devant moi.
« Qu'est-ce que tu... ? je demande avec surprise.
- Chut ! Répond-il en fixant droit devant lui. Reculez tout doucement. »
Je regarde dans la même direction que lui, et je m'aperçois qu'à à peine deux mètres de nous, il y a ce qui ressemble à un immense nid de frelon, que je n'avais pas identifié jusque-là. Et quand je dis « immense », je veux dire qu'il fait la taille d'un petit immeuble, et que devant ont l'air de dormir deux insectes de près d'un mètre de long, qui ont un dard long et visiblement pointu, ainsi que des crochets aux pattes avant, qui évoquent ceux d'une mante religieuse : ce sont des Dragonfly. Dans le jeu, ils ne font pas très peur et ils ne sont pas très dangereux, mais là, j'ai beau ne pas avoir de phobie particulière concernant les insectes, je sens que je suis à deux doigts de me faire dessus. Je recule lentement sans les quitter du regard, quand j'entends un cri : Bibi a trébuché et est tombé à genoux sur la branche. Il se relève vite, paniqué, mais c'est trop tard : le bruit a alerté les monstres, qui se réveillent et nous fixent de leurs yeux composés en faisant vrombir leurs ailes. Pire encore, le reste du nid semble lui aussi reprendre vie et nous entendons des centaines d'ailes commencer à battre. Djidane s'écrie :
« On s'arrache ! »
Et nous détalons aussi vite que nous le pouvons. Le jeune voleur s'arrête parfois pour décapiter une des créatures qui s'est trop approchée de nous, et Freyja bondit de tous côtés pour les distraire et les embrocher afin de nous permettre de nous échapper. Je cours comme une dératée en soufflant avec toute l'élégance d'un phoque, mais je suis presque à bout de force et j'ai l'impression que mon cœur bat tellement vite qu'il va sortir de ma poitrine. Lorsque nous arrivons au croisement de tout à l'heure, je tombe à terre, épuisée, et j'ai beau faire tous les efforts possibles pour me relever, mes jambes ne veulent plus me porter. Djidane me prend sans ménagement par l'épaule pour me forcer à repartir, mais tout ce qu'il obtient, c'est que je ne parviens plus à retenir les hauts-le-cœur dont j'étais saisie, et que je me mets à vomir, en partie sur lui, hélas. Il doit se rendre à l'évidence : la seule solution serait de me porter, et s'il fait ça, il ne pourra plus nous défendre. J'ai à peine l'énergie de crier à Bibi s'utiliser sa magie de glace tandis que le voleur se met en garde et commence à faire tournoyer ses lames pour empêcher les Dragonfly de s'approcher de nous. Kweena et Freyja s'arrêtent à leur tour et nous passons les minutes suivantes à repousser l'assaut des monstres. Enfin, je dis « nous », mais toute mon énergie est consacrée à m'efforcer de ne pas tomber dans les pommes. Je suis bien tentée d'essayer de prendre mon arc pour aider mes amis, mais les tremblements dont mes mains sont agitées me confirment que ce serait une très mauvaise idée, en admettant que j'ai encore assez de force pour encocher une flèche et bander la corde...
Après un temps infini, la vague de monstres reflue enfin et mes amis s'assoient lourdement à terre, presque aussi épuisés que moi.
« Je te retiens, avec tes idées à la con, souffle Freyja à l'intention de Djidane. Qu'est-ce qui peut nous arriver de pire ? Qu'est-ce qui peut nous arriver de pire ? À ton avis, gros malin ? On se fait attaquer par une nuée de monstres enragés et on manque de crever comme des débiles !
- Eh, oh, c'est quand même pas de ma faute si ces fichus moustiques avaient les glandes, rétorque le voleur sans faire l'effort de seulement redresser la tête.
- Je suis désolé, soupire Bibi, au bord des larmes. Si je n'étais pas tombé...
- Toi et moi, j'ajoute, avant de gémir de douleur et de fermer les yeux.
- C'est bon tous les deux, pas la peine de recommencer le cirque de la culpabilité, fait Djidane en nous regardant pour la première fois. Il n'y a pas vraiment d'endroit sûr ici, ok ? Vous êtes claqués, comme tout le monde, d'ailleurs, on fait des erreurs, on s'accroche et on survit, c'est tout ce qui compte. Ça ne sert à rien de se flageller pour des trucs que vous ne pouvez pas changer de toute façon.
- Je suggère tout de même qu'on prenne le temps de se reposer avant de repartir, propose Freyja, songeuse.
- Ça me paraît ok, réplique le voleur. Qu'est-ce que tu en dis, Kweena ? On ne t'a pas beaucoup entendue.
- J'aimerais bien savoir quel goût ça a, un Dragonfly, miam ! répond le Kwe, songeur.
- Si tu veux, on pourrait... commence le voleur en retenant un rire amusé.
- Ferme-là, le coupe Freyja, que la plaisanterie n'a pas l'air d'amuser. On ne retournera pas là-bas, sauf si c'est absolument nécessaire, tu m'as bien comprise ?
- Oh, si on ne peut plus rigoler... » rechigne le jeune homme en se remettant sur pied avec vivacité.
Je ne sais pas comment il fait pour être déjà d'attaque alors que j'ai encore du mal à relever la tête sans que tout tourne autour de moi. Il s'approche de tout le monde pour s'assurer que nous n'avons rien de grave, avant de se tourner vers moi. Il s'assure de ne pas me toucher, ni même s'être trop près de moi lorsqu'il me demande si tout va bien. Je suis un peu soulagée qu'il soit moins affectueux que d'habitude, mais la distance que j'ai moi-même créée entre nous me blesse tout de même. Je lui réponds avec un sourire forcé que je survivrai probablement, et je m'excuse de lui avoir gerbé dessus. Djidane me sourit tristement en guise de réponse, avant d'annoncer qu'il va essayer d'explorer l'autre passage pour s'assurer que nous n'aurons plus de mauvaise surprise.
Freyja le regarde partir en fronçant les sourcils, avant de se tourner vers moi avec un air interrogateur. Je secoue la tête dans l'espoir qu'elle comprenne que je ne souhaite vraiment pas aborder le sujet du voleur.
Malgré mes réticences à gaspiller ainsi nos ressources, j'essaie d'avaler une Potion pour soulager les douleurs que j'ai un peu partout, mais cela n'a pas autant d'effet que je l'aurais espéré. Le retour de Djidane, qui annonce que la route est libre et que nous devrions être en sécurité, du moins autant qu'il est possible, me cause une angoisse considérable, car je ne me sens pas prête du tout à repartir, mais heureusement, la pause dure encore un long moment.
C'est Freyja qui finit par donner le signal du départ. Je ne peux pas dire que je sois enthousiaste, mais je pense que j'ai suffisamment récupéré pour suivre le rythme, tant que nous ne faisons pas face à une attaque aussi violente que celle que nous venons de subir. Djidane ouvre la marche, et je me place au milieu du groupe, aux côtés de Bibi que ne paraît pas tellement plus frais que moi, malgré l'Ether et la Potion qu'il a lui aussi avalés.
La branche sur laquelle nous marchons serpente pendant un long moment, tantôt à l'intérieur, tantôt à l'extérieur du tronc, et nous progressons avec une lenteur qui frustre visiblement Freyja, mais au moins, il n'y a plus de mauvaise surprise.
Enfin, nous arrivons dans un espace que je reconnais : la branche pénètre dans une cavité du tronc, s'élargit et forme une espèce de sol recouvert de sable d'où émerge un arbre miniature. Autour de celui-ci se trouvent non pas les coffres auxquels je m'attends, mais les cadavres de voyageurs qui se sont précédemment aventurés ici avant d'y trouver la mort. Malgré un dégoût évident, Djidane et Freyja les fouillent : une paire de Bottes Magik, une Canne Glace pour Bibi, un Ether. En théorie, c'est une excellente nouvelle, mais allez savoir pourquoi, j'ai du mal à être très enthousiaste.
Une fois la pièce explorée, nous la traversons, mais lorsque nous progressons de l'autre côté, nous nous apercevons qu'il s'agit d'un nouveau cul-de-sac. Freyja fronce les sourcils, avant de faire remarquer qu'il y a une sorte de porte en hauteur, mais lorsqu'elle bondit pour voir si elle permet de progresser, elle s'aperçoit que l'ouverture donne sur la pièce dont nous venons. Après avoir réfléchi quelques instants, je retourne dans l'impasse, où je trouve ce que je cherchais : un trou à peine assez grand pour y glisser la main, ce que je fais. À nouveau, je sens un genre de levier, et quand je tire dessus, j'entends un cri un peu plus loin : Djidane et Kweena viennent de manquer d'être emportés par le torrent de sable qui a jailli d'un peu plus loin. Je m'excuse platement, avant d'être interrompue par Freyja, qui nous annonce que la pièce est en train de se remplir de sable et que nous devrions pouvoir la traverser.
Heureuse d'avoir pu aider un peu, je déchante vite : le sable continue de s'écouler sans fin, et il va être infiniment plus difficile de nous rendre de l'autre côté que dans le jeu. Le sol se dérobe sous nos pas à chaque instant et il nous faut lutter de toutes nos forces pour progresser sans être emportés et ensevelis. Finalement, Freyja s'élance dans les airs avant d'atterrir à la sortie de la pièce, d'où elle nous lance une corde pour nous tirer vers elle les uns après les autres.
À ce stade, c'est officiel, je n'ai plus aucune énergie. J'ai la tête qui tourne et je tiens à peine debout. Si un monstre nous attaquait maintenant, je le laisserais me dévorer, et je le remercierais même sans doute d'abréger mes souffrances.
Heureusement pour moi, nous sommes juste avant la zone où nous attend le Mog du tronc de Clayra et où nous devrions pouvoir faire une pause : de toute façon, vu l'obscurité qui tombe peu à peu, la journée semble tirer sur sa fin.
Comme prévu, nous devons contourner une cascade de sable et gravir une nouvelle branche escarpée, mais nous arrivons face à un creux dans le bois d'environ un mètre de large, d'où émerge une boule de poil très reconnaissable, qui se présente sous le nom de Mogna. Il nous demande si nous avons des nouvelles d'Hatra, et je me rappelle que j'ai une lettre pour lui. Je la lui tends, et il la lit avec une inquiétude croissante :
« Oh non, Bloumécia a été détruite ! Est-ce qu'ils vont aussi attaquer cette ville, coubo ? J'ai peur de rester ici ! Est-ce qu'il faut que je déménage ?
- On va faire ce qu'on peut pour protéger Clayra, promet Djidane, mais je le coupe :
- Il vaudrait mieux que tu partes d'ici. Vu la puissance des Mages d'Alexandrie, je ne suis pas sûre que les soldats de Clayra fassent le poids, ni qu'on puisse aider autant qu'on le souhaiterait. Je ne sais pas où tu pourras être en sécurité, mais il n'y a probablement pas d'endroit où tu seras plus en danger qu'ici. Je suis vraiment désolée...
- Je n'ai pas envie de déménager, j'étais bien ici, coubo... soupire Mogna en baissant la tête avant de se reprendre. Merci de m'avoir prévenu ! Vous êtes les bienvenus chez moi pour passer la nuit, coubo ! »
L'enthousiasme du Mog a quelque chose de profondément rassurant : malgré les difficultés, malgré les tragédies qui l'entourent, il conserve sa bonne humeur et sa générosité, envers et contre tout. Mais cela me fend tout de même le cœur de devoir lui annoncer que sa maison va être détruite. Personne ne devrait avoir à subir ça, et surtout pas un petit bonhomme aussi adorable et positif que lui... Pour ne rien gâcher, Djidane me souffle que j'aurais pu faire un effort pour rassurer le Mog : de son point de vue, il n'a pas tort, mais sachant ce que je sais, je n'allais tout de même pas laisser Mogna mourir dans la destruction de Clayra !
Comme nous ne pouvons pas tous nous entasser chez lui pour la nuit, le groupe monte tout de même une tente. Je me sens trop coupable pour accepter l'hospitalité du Mog, alors j'insiste pour rester dehors, et Freyja et Bibi font de même.
Le lendemain matin, nous disons au revoir à Mogna, qui nous salue avec un sourire triste avant de commencer à préparer ses affaire pour quitter sa maison. Mon cœur se serre en le voyant s'affairer, et si je ne savais pas que le temps nous est compté, j'insisterais pour que nous restions pour l'aider.
En reprenant notre route, nous devons à plusieurs reprises recommencer à escalader le tronc, mais heureusement, il y a désormais plus de petites branches que nous pouvons utiliser comme points d'appui et l'ascension est bien plus facile qu'à la base. Malgré tout, mes bras et mes jambes me font souffrir le martyre et grimacer à chaque mouvement. Je fais tout ce que je peux pour ne pas ralentir le reste du groupe, mais je vois bien que Djidane et Freyja doivent constamment m'attendre. Nous finissons par arriver devant un pont qui enjambe le vide désormais vertigineux et qui conduit vers une ouverture dans le tronc d'arbre. Juste à côté se trouve un panneau qui nous indique que nous sommes bien dans la direction de Clayra. En ahanant sous l'effort, je fronce les sourcils et je ne peux m'empêcher de réfléchir à haute voix en épongeant du dos de la main la sueur qui perle à mon front :
« Ce n'est pas censé être une cité cachée ? Pourquoi indiquer la direction, dans ce cas ?
- C'est peut-être un piège, suggère Bibi.
- Non, répond Freyja avec certitude. Je ne suis jamais venue ici, mais ce n'est pas dans la manière de mon peuple. L'explication est sans doute bien plus simple : la protection de Clayra repose avant tout sur la tempête de sable qui entoure l'arbre. Une fois à l'intérieur, le secret n'est plus nécessaire. Par ailleurs, les habitants doivent avoir besoin de pouvoir se repérer facilement. »
Je hoche la tête, et nous traversons le pont en silence et en essayant de ne pas regarder en bas. Cependant, Bibi est saisi de vertige, et il se colle contre moi, ce qui n'est pas une bonne idée, car je ne suis pas pleinement à l'aise non plus, d'autant qu'il n'y a aucune barrière pour nous empêcher de tomber. Mais nous parvenons à atteindre l'autre côté sans encombre.
Une fois à l'intérieur, nous nous trouvons dans une immense salle dont le sol est entièrement recouvert de sable. J'aperçois une ouverture sur la gauche, qui devrait nous mener plus haut si mes souvenirs sont bons, mais je suis bien plus intéressée par les coffres qui parsèment la pièce.
Cependant, lorsque nous nous approchons de l'un d'entre eux pour l'ouvrir (des Desert Boots, ce qui est toujours bon à prendre), un grondement s'élève derrière nous, et lorsque nous nous retournons, nous voyons une immense forme surgir du sable et se dresser devant nous. Je la reconnais immédiatement à la petite créature rougeâtre qui se situe au centre du monstre : il s'agit d'un Golem et de son cœur, un Koâ (je n'ai jamais compris le sens de ce nom, d'ailleurs). Djidane et Freyja s'apprêtent à s'élancer à l'assaut de la créature, mais je les arrête tout de suite : je me souviens que le Golem contre-attaque automatiquement et qu'il fait particulièrement mal. À la place, je suggère à Bibi d'envoyer un sort de Glacier sur le cœur du monstre, qui se fige instantanément sous l'effet du sort. Cette fois, les deux guerriers en profitent pour le larder de coup, qui font jaillir des torrents de sable du corps de la créature, jusqu'à ce que celle-ci s'effondre avec un nouveau cri guttural.
« Bien vu, Claire ! me félicite Djidane en me donnant une grande claque dans le dos, avant de se reprendre aussitôt et de s'excuser.
- Comment tu as su qu'il fallait attaquer le milieu ? demande Bibi en s'approchant de moi avec curiosité et en repositionnant son chapeau.
- Je n'en sais rien, je réponds en jetant un regard incertain vers Freyja. C'était rouge et voyant, je me suis dit que c'était sans doute son point faible ?
- En tout cas, tu as eu raison, déclare la femme-rat pour me tirer de cette situation. Et tu nous as sans doute évité bien des difficultés. Mais nous ne pouvons pas traîner ici indéfiniment, il faut repartir et gagner Clayra aussi vite que possible. »
Nous suivons son conseil, mais j'incite le groupe à explorer les différents tunnels qui sortent de la salle : cela nous ralentit certes un peu, mais nous collectons ainsi plusieurs pièces d'équipement et des Potions et des Ethers qui nous seront très utiles.
Enfin, alors que la faim commence à se faire sentir, nous arrivons dans un salle que je reconnais et où se trouvent plusieurs tourbillons de sable qui s'enfoncent dans le sol. Djidane récupère une petite branche pour la jeter dans l'un d'eux, et elle est aspirée presque immédiatement. Il n'a pas l'air enthousiaste à l'idée de traverser, mais je soupçonne qu'il s'inquiète moins pour sa propre capacité à éviter ces obstacles que pour les moins agiles d'entre nous (comprendre : moi). Il suggère donc de faire une pause, d'en profiter pour manger et reprendre des forces.
Nous commençons à nous installer quand Kweena s'exclame soudain qu'elle n'en peut plus des rations de voyage et qu'elle va trouver quelque chose qui ait meilleur goût. Le jeune voleur essaie de la retenir, mais elle ne l'écoute pas et elle s'éloigne du campement de fortune en courant. Djidane pousse un juron, nous dit de rester ici et s'élance à la suite de l'étrange Kwe, sous le regard dubitatif de Freyja et de Bibi (je suis pour ma part surtout amusée par la situation, et de toute façon trop épuisée pour réagir).
Après un long moment pendant lequel nous finissons de monter le camp et où Bibi et moi entamons une partie de Tetra Master pendant que Freyja astique et affute sa lance, la cuistote officieuse du groupe finit par revenir, accompagnée d'un Djidane plus que renfrogné, et portant sur son dos la carcasse d'une Cocatrix. Le Kwe disparaît presque sous la masse de l'oiseau gigantesque, mais elle laisse tomber la créature à côté du feu de camp sans paraître éprouver la moindre fatigue, puis elle sort un couteau et commence à préparer le repas. Comme je me doute que le spectacle va être assez peu ragoûtant, je me tourne vers Djidane pour essayer de me distraire des flots de sang noir qui ne vont pas tarder à couler, mais je me fige aussitôt.
Malgré les cernes sous ses yeux et les mèches collées à son front par la sueur, le jeune voleur reste diablement séduisant, et je reste un long moment à contempler ses magnifiques yeux bleus, eux aussi fixés sur moi. Je me sens rougir et j'ouvre la bouche pour parler, mais aucun son ne sort. Je commence à tendre une main hésitante vers lui, mais c'est à ce moment que je reprends mes esprits. J'interromps aussitôt mon geste et je me retourne pour reprendre la partie de cartes, en faisant de mon mieux pour ne pas penser à la douleur que j'ai lue dans le regard de mon ami, si je mérite encore de l'appeler comme ça, lorsque j'ai détourné les yeux. Mais je n'arrive pas à me concentrer sur le jeu, et Bibi remporte les trois manches suivantes. Il me jette un long regard pensif, car je ne perds pas si facilement d'habitude, mais il ne fait aucun commentaire, car Kweena annonce à ce moment que le repas est prêt. Comme d'habitude, ce qu'il a préparé est absolument délicieux : j'ignore comment il a fait, mais la chair de la volaille est restée tendre malgré les ustensiles rudimentaires utilisés, et elle a une saveur épicée, délicatement relevée par une sauce dont je ne demande pas l'origine (je soupçonne qu'il s'agit entre autres du sang du monstre, mais je n'ai aucune envie d'en savoir plus).
Après le repas, comme d'habitude, nous nous installons dans les tentes, les filles d'un côté et les garçons de l'autre. Freyja fait alors quelque chose qui me surprend profondément : elle commence à me parler de Djidane !
« Vous ne pouvez pas continuer ainsi, Claire. J'ignore ce qu'il y a entre vous, mais je vois bien que tu en souffres, et lui aussi.
- Il n'y a rien entre nous, je m'exclame, avant de baisser d'un ton et de répéter en murmurant : il n'y a rien entre nous. »
Kweena choisit ce moment pour s'esclaffer, ce qui ne m'aide pas exactement.
« C'est une plaisanterie très amusante, miam ! explique-t-elle entre deux rires étouffés. Tu veux nous faire croire que tu ne l'aimes pas, c'est très drôle ! »
Je rougis sans savoir si c'est par honte ou par colère.
« Ne te moque pas de moi ! Je ne suis pas amoureuse de lui, ok ? Ce n'est pas... Il aime Dagga, ok ? Je n'ai pas ma place dans le tableau, donc je ne peux pas être amoureuse de lui ! »
J'aimerais dire que mes explications ne convainquent que moi, mais outre l'air dubitatif de Kweena et le sourire amusé et attendri de Freyja, je dois avouer que je sais que ce que je raconte n'a guère de sens.
« Tu as le droit d'éprouver des sentiments, tu sais ? finit par déclarer le chevalier-dragon en me prenant doucement par la main. Et je ne suis pas sûre que Djidane soit si indifférent que tu le crois...
- Tu plaisantes ? Tu as vu comment il regardait Dagga ? Comment il pense constamment à elle ?
- De fait, répond Freyja d'un ton parfaitement calme. Je ne l'ai vu se comporter ainsi qu'en une seule autre occasion.
- Tu vois ? j'insiste, au bord des larmes.
- Avec toi. » conclut la femme-rat.
Je cligne des yeux sans parvenir à réaliser ce qu'elle vient de dire. Elle a craqué. La destruction de Bloumécia l'a rendue folle, il n'y a pas d'autre explication possible. Djidane ne peut pas... Je veux dire, je ne suis pas... Putain, est-ce que j'ai encore merdé sans le vouloir ? Je bafouille :
« Non, ce n'est pas... Il ne me voit pas comme ça, je... C'est de Dagga dont il est tombé amoureux, dont il doit tomber amoureux ! »
Freyja voit que je suis en train de paniquer et elle me serre contre elle en murmurant des paroles rassurantes. Je finis par reprendre le contrôle de moi-même, et elle relâche un peu son étreinte, avant de me regarder dans les yeux :
« L'avenir n'est pas fixé, Claire. C'est à Djidane de décider de ce qu'il ressent, pas à toi.
- Mais pourquoi il me verrait comme ça ? Je suis nulle et je n'en vaux pas la peine, certainement pas comparée à... » je lâche dans un souffle, avant d'être interrompue par Freyja, qui m'agrippe fermement par les épaules et déclare d'un ton plus dur :
« Je t'interdis de dire cela ou de penser ainsi, Claire. Je ne sais pas à quoi ressemblait ta vie auparavant pour que tu aies une aussi piètre opinion de toi-même, mais aucun d'entre nous ne te voit ainsi. Ni moi, ni Bibi, ni Kweena, et certainement pas Djidane. Tu es une des jeunes femmes les plus courageuses et intelligentes que j'ai connues, et ne laisse personne te convaincre du contraire, y compris toi-même, d'accord ? »
Un torrent d'émotion menace de me submerger, et je sens les larmes me monter aux yeux, sans savoir si c'est de la tristesse, de la joie, de la reconnaissance, des regrets, ou juste que la pression est trop forte pour moi. Je me tourne vers Kweena dans l'espoir qu'il m'aide, mais il se contente de hausser les épaules :
« Je suis d'accord avec Freyja. Tu m'as offert une grenouille, alors tu es forcément quelqu'un de bien, miam ! »
Sa manière simple et directe de voir les choses m'aide à reprendre un peu le contrôle de mes émotions. Du moins jusqu'à ce qu'elle poursuive :
« De toute façon, si tu aimes Djidane, c'est comme ça, ça ne sert à rien de faire semblant. Et s'il t'aime aussi, tu ne peux pas le changer non plus. Alors pourquoi te torturer ainsi ? »
Je ne peux que la regarder fixement en me sentant affreusement trahie. Pourtant, je dois reconnaître qu'elle n'a pas tort : comme d'habitude, elle a, à sa manière étrange et très directe, mis le doigt sur une vérité incontestable. Pendant que j'essaie d'assimiler ce que la Kwe vient de dire, Freyja reprend la parole :
« Il faut que tu parles à Djidane et que tu règles ce qu'il y a entre vous, Claire. Cela vous fait souffrir tous les deux, et cela ne peut pas continuer ainsi indéfiniment. Et je t'en prie, ne le prends pas mal, mais outre le tort que cela cause à deux de mes amis, j'ai peur que la situation n'affecte aussi votre capacité à protéger Clayra. Alors si tu ne veux pas le faire pour toi-même, fais-le au moins pour moi, s'il te plaît ? »
Je reste une long moment à regarder le chevalier-dragon en silence. Elle se sent visiblement coupable de me demander quelque chose qui me met si ostensiblement mal à l'aise, mais elle jugeait que c'était trop important pour le passer sous silence. Et au-delà de la protection de Clayra, je sais qu'elle n'a pas tort : cela ne peut pas continuer ainsi. Je vois bien que Djidane souffre à chaque fois que je m'efforce de garder mes distances avec lui, et cela me pèse tout autant. Je finis donc par hocher la tête, et Freyja me remercie avant de me serrer une nouvelle fois contre elle. L'atmosphère très tendue qui s'est créée sous la tente est alors rompue lorsque Kweena demande :
« Par contre, qui est Dagga, miam ? »
La femme-rat et moi regardons notre compagne, bouche bée, en réalisant que personne ne lui a encore expliqué les tenants et les aboutissants de la situation. Ça n'a évidemment pas empêché le Kwe de poursuivre son voyage avec sa bonhommie caractéristique, mais je me sens affreusement coupable. Nous faisons de notre mieux pour tout lui expliquer, mais il finit par nous couper :
« Il n'y a pas beaucoup de bonnes choses à manger dans votre histoire. Vous avez bien fait de me demander de vous accompagner, miam, je continuerai de faire en sorte que vous puissiez déguster de bons plats ! »
Comme il n'y a clairement pas grand-chose à ajouter après une telle déclaration, nous nous préparons à nous endormir pour la nuit. Malgré mes promesses, je ne peux pas m'empêcher de m'interroger : si je n'avais pas accompagné Djidane, peut-être qu'il aurait pu continuer de m'ignorer, ou au moins de penser à moi comme à une vague amie, et se concentrer sur son amour pour Dagga ? Pendant un moment, je me demande ce qui se serait produit si j'avais décidé d'accompagner la princesse. Peut-être que ce serait elle et non le jeune voleur qui aurait éprouvé des sentiments plus tendres pour moi ? Mais je chasse très vite cette idée absurde de mon esprit : comme si une princesse pouvait en pincer pour quelqu'un comme moi ! J'ai peut-être en partie certaines des qualités que Freyja voit en moi, mais Grenat est de sang royal (enfin, disons qu'elle a reçu une éducation royale), ce n'est pas n'importe qui, tout de même !
Bien entendu, la nuit est moins reposante que je ne le souhaiterais, mais je suis assez épuisée pour faire peu de cauchemars, et lorsque je me réveille, les courbatures que j'ai aux bras et aux jambes sont presque tolérables. Du coup, disons que je suis prête à repartir et à affronter une nouvelle journée. En tout cas, j'espère. J'aurai probablement une nouvelle crise de panique, comme tous les jours depuis... Trop longtemps maintenant, mais avec un peu de chance, il n'y en aura qu'une et elle ne sera pas trop grave.
Le dernier obstacle qui se dresse entre nous et le village de Clayra devrait désormais être les sables mouvants tourbillonnants que nous avons aperçus hier soir. J'aimerais dire qu'après une nuit de repos (plus ou moins), cette salle est plus engageante qu'à la tombée de la nuit, mais ce serait un mensonge. En réalité, voir plus clairement le danger qui est face à tous est bien plus intimidant que de simplement savoir qu'il est là.
Heureusement, Djidane et Freyja propose d'utiliser une nouvelle fois les cordes que nous avons emportées pour nous aider à progresser : au moins, si l'un d'entre nous se fait happer par les sables mouvants, les deux guerriers devraient pouvoir nous tirer hors de danger. Ils traversent tous deux la pièce en bondissant d'un espace sûr à un autre avec agilité, puis Bibi s'avance, bien plus prudemment. À un moment, il commence à glisser, mais malgré le cri de surprise qui lui échappe, il parvient à garder son calme et à se déplacer lentement vers une zone plus sûre. Enfin, après un temps qui me paraît infinie, il arrive de l'autre côté, et je pousse un grand soupir de soulagement. C'est ensuite au tour de Kweena, qui s'avance d'un pas plus sûr. Elle utilise sa fourchette pour sonder le sol devant elle et parvient à traverser sans trop d'encombre. Je ferme les yeux pour me donner du courage, puis je m'avance à mon tour, pas à pas. J'entends mon cœur battre à mes tempes, et j'ai l'impression que le sol se dérobe sous mes pieds à chaque mètre que je fais, mais je m'efforce de garder le contrôle de moi-même et de rester attentive à mes mouvements.
J'ai atteint le milieu de la salle lorsque le sable se dérobe sous mon pied gauche et que je trébuche. J'essaie de garder l'équilibre, mais je me vautre lamentablement en poussant un hurlement paniqué auquel le cri de Djidane fait écho. Il commence immédiatement à tirer sur la corde pour me tirer de là, mais le sable a commencé à m'aspirer, et les gestes désordonnés que je fais sous l'effet de la terreur n'aident sans doute pas. Comme je suis étalée sur le ventre, mon corps est presque immédiatement recouvert, et seuls mes yeux dépassent, fixés sur mes compagnons qui font tout ce qu'ils peuvent pour me sauver.
Après des heures d'efforts, ils parviennent enfin à me tirer suffisamment pour que mon visage ressorte à l'air libre. En réalité, je suis presque certaine que ça a duré moins d'une minute, mais comme j'étais en train d'être asphyxiée, j'estime avoir le droit de trouver le temps long. J'aspire une grande goulée d'air, avant de commencer à tousser et à cracher le sable qui m'est rentré dans la gorge. Puis je parviens à agripper la corde et à essayer de tirer dessus pour me rapprocher de mes amis.
Finalement, j'atteins une surface solide, sur laquelle je reste allongée un long moment, à bout de souffle et des larmes coulant sur mon visage sans que je puisse les arrêter. J'ai vraiment cru que j'allais y passer (j'allais dire « cette fois », mais « encore une fois » serait plus approprié). Et ça n'aurait vraiment pas été une mort agréable : être enterrée vivante, c'est bien moins plaisant que ce qu'on pourrait croire !
Lorsque je me redresse, Bibi s'élance vers moi sans plus pouvoir se retenir et me serre fort contre lui. Je lui rends son étreinte avec enthousiasme tout en remerciant mes compagnons de m'avoir, encore, sauvé la vie. Djidane me répond :
« Tu nous as fait une sacrée frayeur, je dois dire. Je... Essaie de faire attention à toi, d'accord ? »
Son ton bien plus timide qu'à l'accoutumée me pousse à regarder dans sa direction, et ce que j'aperçois me laisse sans voix : pour la première fois, je crois, depuis que je l'ai rencontré, il ne sait pas où se mettre. Je l'ai déjà vu mal à l'aise, incertain, inquiet, mais jamais je n'aurais pensé le voir se dandiner sur place et se tordre les mains en rougissant. Il se reprend vite et se tourne vers la sortie en prétextant vouloir regarder ce qui nous attend, mais il ne peut s'empêcher de me jeter un dernier regard avant de partir, comme pour s'assurer que j'étais bien là et que je n'allais pas disparaître.
Je reste bouche bée pendant de longues secondes, sous le regard entendu de Freyja. Je suis très reconnaissante au chevalier-dragon de ne pas ajouter à haute voix qu'elle me l'avait bien dit, mais elle n'en pense pas moins. À la place, elle se contente de s'approcher pour s'assurer que je vais bien. Je commence alors à me relever en la rassurant et en m'excusant de ralentir encore une fois le groupe, mais elle n'en tient pas compte :
« Ne dis donc pas de bêtise, répond-elle avec un geste de la main agacé. Personne ici n'aurait envisagé même une seconde de t'abandonner, quoi qu'il se c'est Bibi et moi qui étions coincés dans les marais, Djidane et toi êtes venus nous chercher, sans un instant d'hésitation. Pourtant, cela nous a ralentis et bien plus que tu ne l'as fait aujourd'hui, si l'on suit ta logique ! Tout ce qui comptes, c'est que tu n'aies rien. »
Je la remercie avec un grand sourire, puis nous rejoignons Djidane, qui a réussi à reprendre contenance, même s'il évite soigneusement de me regarder. Quant à moi, je dois me retenir de trépigner de joie, et ça n'a pas grand-chose à voir avec la réaction du jeune voleur (qui m'emplit plus d'angoisse que d'enthousiasme) : au bout du couloir où nous sommes se trouve une échelle qui, si la réalité correspond à mes souvenirs, devrait nous conduire directement à l'entrée de Clayra. Nous sommes enfin arrivés ! Bien sûr, ce n'est que le début de nos problèmes (ou peut-être plutôt leur suite, si je suis tout à fait honnête), mais je vais décréter que c'est quand même un soulagement.
