Chapitre 16 : Le calme pendant la tempête
Lorsque nous parvenons au sommet de l'échelle et que nous apercevons les escaliers qui conduisent à une cité au milieu des branches, je sens toute la pression qui s'est accumulée en moi se relâcher brutalement, et j'ai les plus grandes difficultés à ne pas me laisser tomber au sol. Je regrette de ne pas entendre la musique si familière et si plaisante qui accompagne ce lieu dans le jeu, mais les toits bleus des maisons et les hélices qui tournent au gré des vents me rassurent et me donnent une sentiment de familiarité plus que bienvenu après les épreuves de ces derniers jours.
Nous sommes accueillis par deux prêtres, qui se présentent sous les noms de Kildéa et Satoléa, qui annoncent à Freyja que le Roi de Bloumécia l'attend. Le chevalier-dragon se redresse immédiatement, soulagée d'apprendre que son souverain est bien en vie. Elle s'excuse de nous fausser compagnie et suit Satoléa en direction du Grand Temple qui se dresse sur la plus haute branche de l'arbre.
Pendant ce temps, Kildéa propose de nous faire visiter la ville, mais Kweena refuse en expliquant qu'elle préfère trouver de la nourriture par elle-même. En revanche, je suis très intéressée, car la cité est bien plus grande que ce que j'en connais (ce qui n'a rien d'étonnant puisqu'elle ne comporte que quelques dizaines de maisons dans le jeu), et j'aimerais en apprendre le plus possible sur sa géographie. En effet, je pense déjà à l'évacuation qui aura lieu dans... Quelques jours ? Je réalise avec un surcroit d'angoisse que j'ignore à quel moment de la chronologie nous nous trouvons, et quand Branet lancera son attaque. Je sais que tant que la cérémonie pour renforcer la tempête n'a pas eu lieu, ça devrait être bon, mais je préfère perdre le moins de temps possible.
La visite nous prend plusieurs heures, et j'en profite pour essayer de repérer les objets que l'on trouve à travers la ville dans le jeu (il devrait y avoir une ou deux pièces d'équipement intéressantes, notamment pour Freyja, ainsi plusieurs objets de soin, ce qui ne sera pas de trop, car nos réserves sont presque à sec). À la fin, j'ai l'estomac qui gronde sous l'effet de la faim, mais j'ai une bonne idée de la topographie des lieux, et j'ai pu commencer à élaborer différents plans pour aider les habitants à s'enfuir aussi facilement que possible. Je retourne à l'auberge avec Bibi pour manger un bon repas chaud, mais lorsque nous entrons, nous sommes accueillis par un soldat de Bloumécia et sa famille, qui fixent le petit mage noir avec des yeux féroces. Ils commencent alors à l'agonir d'injures sans que Bibi puisse se défendre, jusqu'à ce que je m'interpose avec colère :
« On vient nous aussi de passer par Bloumécia, on s'est battus contre les Mages Noirs pour sauver ce qui pouvait l'être, et maintenant, vous venez nous attaquer sans raison ? Putain, Bibi a même fait face à Beate, la générale d'Alexandrie, pour vous, et c'est comme ça que vous le remerciez, espèces d'ordures !
- Claire, souffle Bibi d'une petite voix, laisse, c'est pas grave...
- Mon cul que ce n'est pas grave, je me récrie. Je ne vais pas les laisser s'en prendre à toi alors que tu n'as rien fait !
- Dis, papa, c'est vrai qu'il n'est pas exactement comme les autres, commente un des deux souriceaux en regardant mon ami avec curiosité. Il est plus petit, pis il peut parler...
- Ça ne veut rien dire ! s'emporte à nouveau le soldat, prêt à en découdre, jusqu'à ce que sa femme pose une main sur son épaule.
- Dan, calme-toi. Tu vois bien qu'ils ne nous menacent ni l'un ni l'autre.
- Tu parles ! Je parie que ce sont des espions ! »
La dispute est interrompue par l'aubergiste, qui est sortie de derrière le comptoir d'un pas lent et serein et qui s'exprime d'une voix douce et paisible :
« Je vous en prie, nul besoin de se fâcher ici. Nous sommes dans un lieu de paix et de repos, et ce jeune garçon a été invité dans notre cité. Il est arrivé aux côtés de dame Freyja à la demande du roi de Bloumécia en personne. Je doute qu'il constitue un danger, dans ces conditions, n'est-ce pas ? »
Dan semble prêt à se fâcher à nouveau, puis il nous jette un regard plus attentif et s'exclame :
« Mais c'est vrai que je vous reconnais, tous les deux ! On s'est croisés à Bloumécia, et Freyja a pris votre défense. Désolé, vous vous ressemblez tous, pour moi, et après tout ce que nous est arrivé, je suis un peu sur les nerfs. »
Sa femme lui prend la main d'un geste tendre et triste, et nous dit qu'elle s'appelle Rally, avant de nous présenter ses deux fils, Cab et Cob, et de s'excuser pour leur comportement. Bibi est bien plus prompt que moi à leur pardonner, mais en réalité, vu les traumatismes que sa famille et lui ont subi récemment, je ne peux pas trop reprocher à Dan d'être si intolérant et agressif. Je ne sais pas si je réagirais autrement si j'étais à sa place, pour être tout à fait honnête.
Bibi et moi nous attablons pour manger, mais la nourriture est moins appétissante que je ne l'espérais, et si elle suffit à remplir nos ventres, elle a un goût plus que fade. J'imagine que Kweena va être très déçue de son séjour ici...
Après le repas, je demande rapidement à l'aubergiste ce qu'ils proposent comme équipement (à peu près rien, en réalité), puis je reste un moment à discuter avec Bibi. Le jeune mage noir est visiblement secoué par l'échange avec les Blouméciens moins à cause de leur colère que parce qu'il continue de se demander s'il a un lien avec les Mages Noirs. Je fais de mon mieux pour le rassurer, mais je suis extrêmement mal à l'aise, car je sais qu'en réalité, ses doutes sont fondés. S'il leur ressemble tant, c'est qu'il a effectivement été fabriqué grâce au même procédé qu'eux. Comme eux, il a été conçu à partir de la Brume pour être une arme de guerre. Mais il n'est pas seulement ça, pas plus qu'eux d'ailleurs : il est capable de prendre ses propres décisions, de décider de se battre ou non, et pourquoi. Mais comment pourrait-il le réaliser sans s'être rendu au Village des Mages Noirs, sans voir d'autres êtres comme lui, manufacturés pour tuer, mais doués de volonté propre, sans avoir discuté avec eux de ce que signifie la mort et du sens à donner à leur vie ? J'ai beau essayer de le persuader que ce ne sont pas les circonstances de sa naissance qui déterminent qui il est, ce ne sont que les paroles bien intentionnées d'une amie qui semblent bien différentes de la réalité à laquelle il est confronté à chaque instant.
Et en prime, il en vient même à s'excuser de m'embêter avec ses problèmes, et détourne la conversation pour me parler de Djidane ! Ils se sont tous donné le mot, ma parole ! Ou alors mes sentiments sont bien plus évidents que je ne le souhaiterais. Et ils causent bien plus de souci à tout le monde que je ne le pensais. Je fais de mon mieux pour rassurer Bibi et je promets que je parlerai rapidement au jeune voleur. C'est une idée qui me terrifie, mais c'est sans doute nécessaire, au moins pour que mes amis puissent se concentrer sur des choses plus importantes que ma vie sentimentale.
Nous finissons par nous séparer lorsque Bibi m'avoue qu'il aimerait bien explorer la ville avant que le soleil ne se couche. Je lui propose quand même de lui faire un câlin avant qu'il ne parte. Il accepte l'offre avec enthousiasme et me serre contre lui de toutes ses forces. Je lui rends son étreinte et je lui murmure que je serai toujours son amie, quoi qu'il arrive, en lui promettant qu'il finira par trouver qui il est. Mes paroles me paraissent bien vaines, mais lorsqu'il s'écarte de moi, je crois discerner une lueur d'espoir dans son regard, et alors qu'il s'éloigne, son pas est plus guilleret que d'habitude.
Je pousse un long soupir, puis je pars aussi de mon côté, en récupérant les objets que j'ai repérés à l'aller. Je finis par arriver à l'antre du Fourmilion : un immense tourbillon de sables mouvants situés juste à l'entrée de Clayra, avec un panneau qui annonce que la zone est dangereuse. J'aperçois Kweena qui fixe le repaire du boss avec un air songeur et je m'approche de lui pour lui demander :
« Tu as trouvé quelque chose à manger ?
- Non, il n'y a rien ici, miam ! Et avec tout ce sable, même pas une grenouille à se mettre sous la dent ! Mais ce tourbillon ressemble à une glace délicieuse ! »
Je la regarde, les yeux écarquillés de surprise, puis je me tourne vers les sables mouvants. Ouais, nan, je ne vois pas le lien. Personnellement, ça me rappelle surtout que j'ai failli mourir étouffée juste ce matin, et je déglutis en sentant la panique monter le long de ma colonne vertébrale. C'est sans doute pour ça que je ne réagis pas sur-le-champ quand j'entends la Kwe commenter :
« Je me demande quel goût ça a... »
Je n'ai pas le temps de réaliser ce qu'il est en train de dire qu'il a déjà sauté au milieu du sable et qu'il commence à sombrer peu à peu, la bouche grande ouverte pour profiter au maximum de l'expérience. Je hurle son nom sans savoir quoi faire. Je fouille dans mon sac, avant de me rappeler que c'est Djidane qui a gardé la corde. Je cherche du regard une branche, n'importe quoi que je pourrais lancer à mon ami pour le sortir de là, mais je ne vois rien. Enfin, alors que seule toque de Kweena est encore visible, je me résigne à faire un des trucs les plus débiles de ma vie : je ferme les yeux, je prends quelques inspirations paniquées, et je m'élance à la suite du Kwe.
Dès que je sens le sol se refermer sur moi, je pousse un hurlement de terreur, mais le sable rentre immédiatement dans ma bouche et étouffe mon cri. J'ai juste le temps de me dire qu'avec un peu de chance, le Fourmilion, qui m'était complètement sorti de l'esprit, me bouffera avant que je n'étouffe, puis la panique m'envahit alors que le sable m'aspire de plus en plus bas et que l'air commence à manquer. J'aurais dû laisser derrière moi un testament, pour qu'on écrive sur ma tombe : « Ci-gît Claire, elle est morte comme elle a vécu, stupidement et inutilement ». Sauf que je n'aurai même pas de tombe, vu que je me suis jetée dans des sables mouvants !
Au moment où je m'apprête à baisser les bras et à laisser la mort me prendre, le sol cède sous mes pieds et je me retrouve à chuter dans le vide. Après quelques secondes qui me paraissent durer une éternité alors que je vois les branches de Clayra défiler autour de moi, j'atterris lourdement sur le dos. Le choc me coupe le souffle, avant de me faire tousser comme une malade parce que j'ai avalé une bonne dose de sable. Quand j'ai fini, je me mets à gémir de douleur. Je ne crois pas que j'ai le dos cassé, mais il me fait affreusement souffrir. J'ai juste la force de tourner la tête pour voir que Kweena est toujours à mes côtés. Elle se redresse avec plus d'énergie que moi et commente :
« En fait, le sable, c'est pas bon, miam ! »
Je tâtonne dans mon sac pour en tirer une Maxi-Potion. Il me faut des efforts considérables pour déboucher le flacons et avaler le remède, gorgée par gorgée, mais je sens mon corps retrouver une partie de ses forces. Je regarde autour de nous : on est revenus dans le tronc géant, à des mètres en-dessous du village. Je lâche un juron. Il va falloir refaire la montée. Juste tous les deux. Avec tous les monstres qui risquent de nous tomber dessus. Et merde.
Je me redresse avec difficulté et je vois que Kweena a ouvert un des coffres qui nous entourent. Je m'apprête à commenter que c'est au moins ça de pris, quand le Kwe jette par-dessus son épaule la paire de Bottes Magik qu'il vient de trouver en disant que ça ne se mange pas. Je retiens un grognement en m'approchant de lui pour le convaincre d'arrêter de gâcher du matériel qui nous sera utile, puis nous nous laissons tomber aussi prudemment que possible dans la salle qui se trouve en-dessous de la branche sur laquelle nous avons atterrie. Ouais, je reconnais l'endroit. On est déjà passés par là. Hier.
Je me hâte de récupérer les pièces d'équipement que Kweena a jugées non-comestibles, et nous nous mettons toutes les deux en route, très prudemment. Nous repassons devant la maison de Mogna, mais celle-ci est désormais vide : c'est une maigre consolation, mais je suis soulagée de voir qu'il a bien suivi mon conseil et qu'il survivra peut-être aux événements à venir. Nous continuons notre ascension, en nous cachant lorsque nous apercevons des monstres, avant d'arriver dans une nouvelle salle que je reconnais. Je m'arrête net et je commence à répéter en boucle :
« Non, non, non, pas moyen, non, non ! »
Nous sommes de retour dans la salle des sables mouvants où j'ai déjà faillir mourir il y a quelques heures. Mais cette fois, Djidane et Freyja ne sont pas là pour m'aider, nous n'avons pas de corde pour me tirer de là quand je serai ensevelie. J'aimerais dire que je commence à chercher un autre chemin par lequel je pourrais passer pour revenir à Clayra, que je réfléchis à une solution brillante pour progresser, mais en réalité, mon regard est fixé sur le sable dont les tourbillons semblent déjà m'aspirer. Je vois les murs et le sol commencer à tourner aussi avant de sentir un choc lorsque je me retrouve par terre. Il me faut quelques secondes pour réaliser que je suis tombée, et que Kweena s'est approchée de moi avec inquiétude pour s'assurer que je vais bien. Mais je la regarde sans réagir, sans même comprendre ce qu'elle me dit. Elle décide alors de me soulever et de me placer sur son dos.
« Tu me tiens bien, d'accord ? Je vais te porter pour traverser, tu vas voir, tout va bien se passer, miam ! »
Je la serre de toute mes forces, et elle commence à s'avancer prudemment. À plusieurs reprises, le sol semble commencer à céder sous ses pas, mais comme ce matin, elle sonde le sable à l'aide de sa fourchette et parvient à esquiver les zones les plus dangereuses.
Il ne nous faut que quelques minutes pour atteindre l'autre extrémité de la salle, mais j'ai une nouvelle fois l'impression que cela nous a pris des heures. Kweena me dépose délicatement à terre et me tient par la main :
« Comment tu vas, Claire ? Tu peux me répondre ? »
J'ouvre la bouche, mais aucun mot ne sort alors je me commence de hocher la tête.
« Bon, je te ramène à Clayra, on verra ce que les autres ont à dire, miam ! »
Le Kwe me remet sur ses épaules avec entrain et je me laisse faire, amorphe. Mes pensées sont dans un brouillard absolu, qui ne s'éclaircit qu'alors que nous sommes déjà revenues à Clayra. Je remercie Kweena, qui me dépose à terre en m'adressant un grand sourire et me dit de faire attention à moi, avant de repartir de son côté.
Je reste un long moment immobile, debout sur mes jambes flageolantes, avant de me diriger vers le belvédère. La prêtresse qui se trouve là m'accueille avec un sourire chaleureux et quand elle voit ma détresse, elle me propose de m'installer pour contempler la tempête avec elle. Selon elle, cela aurait des propriétés apaisantes. Je suis plus que sceptique, mais après plusieurs minutes passées à observer les formes géométriques en mouvement constant que forment les volutes de sable, je dois reconnaître qu'elle n'a pas tort. Je ne sais pas si c'est d'avoir pu cesser de penser à mes problèmes pendant un moment ou s'il y a une forme de magie à l'œuvre, mais je me sens mieux.
Je commence à discuter avec la prêtresse, qui déclare s'appeler Shanon. Elle se montre curieuse de ce que je peux lui apprendre du monde extérieur, mais elle prend soin de ne pas se montrer indiscrète. De son côté, elle me parle de la vie à Clayra, de la paix que les hommes-rats y ont trouvée dans l'isolement, de ses devoirs en tant que prêtresse.
Lorsque le soir arrive, je la quitte pour regagner l'auberge en souriant largement, pour la première fois depuis longtemps, j'ai l'impression. Je passe le dîner à plaisanter avec Bibi, malgré les regards méfiants des quelques Blouméciens qui sont présents même la nourriture est meilleure qu'à midi. Cela dit, c'est sans doute davantage lié au fait qu'après que Kweena a goûté le premier plat servi par l'aubergiste, il a jeté l'assiette par la fenêtre et a pris possession de la cuisine pour préparer un repas digne de ce nom.
Djidane nous rejoint en cours de route pour nous annoncer que Freyja est encore retenue au palais et qu'elle y restera pour la nuit, ajoutant avec un sourire « cette sale lâcheuse ». Il me jette un regard incertain, mais je fais de mon mieux pour le rassurer discrètement. Je ne suis pas sûre d'être claire, mais il hausse les épaules et s'intègre dans la conversation, tout en me prêtant le moins d'attention possible. Je ne peux pas dire que cela me plaise, mais je l'ai clairement mérité.
Après le repas, je fais quelques parties de cartes avec Bibi et je vais me coucher, certaine pour la première fois depuis longtemps de passer une nuit à peu près reposante. Hélas, je me réveille quelques heures plus tard, dans le noir, trempée de sueur à cause d'un nouveau cauchemar. Cette fois, c'étaient les sables mouvants qui m'engloutissaient. Je repousse la couverture d'un coup de pied en essayant de calmer ma respiration, mais j'ai l'impression que les murs de l'auberge vont s'écrouler sur moi. Je me lève en faisant tout mon possible pour ne pas céder à la panique, et je sors de l'auberge. Une fois à l'air libre, je prends une longue inspiration en fermant les yeux.
Quand je les rouvre, je m'aperçois que je ne suis pas aussi seule que je le croyais : Djidane se tient à quelques mètres de moi, penché sur une rambarde, les yeux perdus dans la tempête de sable. Je m'apprête à m'éloigner pour éviter de le déranger, quand je l'entends déclarer :
« Tu peux rester, tu sais. »
Je déglutis et je m'approche à pas lents. Je reste en silence à regarder la tempête qui virevolte autour de nous, jusqu'à ce que le jeune voleur reprenne la parole :
« Claire, est-ce que j'ai fait quelque chose de mal ? Je veux dire, je suis largement irrésistible, donc si tu m'as envoyé sur les roses à Bloumécia, c'est que j'ai dû te causer du tort d'une manière ou d'une autre. Mais j'ai beau y réfléchir, je n'arrive pas à savoir où j'ai foiré.
- Tu... tu ne m'as rien fait, je réponds avec hésitation. C'est juste... compliqué, ok ?
- J'avais cru comprendre. Cela dit, pour ne rien te cacher, ça ne m'aide pas beaucoup...
- Je suis désolée, je souffle.
- Pas la peine de t'excuser, réagit le voleur avec un sourire triste qui me fend le cœur. Je croyais qu'il y avait quelque chose de spécial entre nous, que tu... Bref. Tu as le droit de ne pas être immédiatement séduite par mon charme sans limite, même si j'ai du mal à imaginer comment c'est possible.
- Ce n'est pas ça, je réponds en baissant la tête, peu sensible à ses tentatives d'humour. Mais il y a d'autres priorités, non ? Je veux dire, la survie de Clayra est en jeu, et tout le peuple de Freyja avec, c'est bien plus important, je dirais. En plus, je sais que tu t'inquiètes pour Dagga, et moi aussi d'ailleurs.
- Bien sûr que je suis inquiet pour Dagga, répond Djidane avec un haussement d'épaule. C'est même à elle que je pensais avant que tu arrives, pour ne rien te cacher. Je me demande où elle est, si elle est en sécurité... Mais elle est à des lieues d'ici, et je ne peux rien pour elle. Alors que je peux être là pour toi. Si tu le souhaites. »
Il a prononcé ces derniers mots avec un espoir qui me retourne l'estomac. Je n'ai qu'une envie, c'est de céder, d'obéir à mes hormones et de lui rouler la plus grosse des galoches possibles. Mais je sais que je n'en ai pas le droit.
« Tu... je commence en essayant à toute force de me retenir de fixer ses lèvres (autant dire que c'est un échec sur toute la ligne). Je ne veux pas être ta priorité, Djidane. On va revoir Dagga, et c'est elle qui doit compter pour toi. Pas moi.
- Mais qu'est-ce que tu racontes ? s'emporte le voleur. Bien sûr que tu es importante pour moi ! Est-ce que tu crois vraiment que je fais des compliments et que je viens à la rescousse de toutes les filles que je croise ? »
Sa remarque est suffisamment absurde pour me tirer de mon embarras. Il voit le regard que je lui lance, et il corrige :
« Ok, c'est un mauvais exemple. Mais tu sais ce que je veux dire. Je tiens énormément à toi, et je ne veux pas te perdre sans raison.
- Peut-être, mais c'est Dagga que tu aimes, je réponds, au bord des larmes.
- Je... Je n'en sais rien, souffle Djidane, visiblement désarçonné. Quand je l'ai vue pour la première fois, ouais, il y a eu comme un coup de foudre. Je veux dire, elle est absolument magnifique, et elle dégage... quelque chose de spécial, c'est sûr. »
Je hoche la tête en signe d'assentiment : après tout, je suis moi aussi tombée sous le charme de la princesse. Je ne suis pas sûr que je parlerais de coup de foudre immédiat, mais c'est sans doute parce que la première fois que je l'ai rencontrée, Blambourine était en train d'essayer de me tuer. Si tant est qu'on puisse vraiment parler de « première fois » : après tout, je la connais depuis des années, même si c'est seulement dans un jeu...
« Et le temps qu'on a passé avec elle avait quelque chose de simplement magique, continue le jeune homme. Même maintenant, je n'arrive pas à me la sortir de la tête. Je ne sais pas si c'est ça l'amour, mais je n'avais jamais ressenti ça. C'est... Quand je suis avec elle, tout en moi s'enflamme, et en même temps, je me sens apaisé et exactement à ma place. Mais tu es à part aussi !
- Ouais, tu m'as vu m'humilier de toutes les façons possibles et imaginables, je rétorque, en essayant de ne pas me laisser aller à espérer quoi que ce soit, malgré son compliment.
- Hein ? répond Djidane avec beaucoup d'éloquence. De quoi tu parles ?
- Ne fais pas semblant, j'insiste en essayant de ravaler ma honte. Tu m'as vu me pisser dessus, dégueuler partout, m'évanouir, rater tout ce que j'entreprends. Je t'ai même tiré dessus, je te rappelle ! »
Le jeune voleur me regarde un long moment en silence, et l'espace d'un instant, je crois que j'ai gagné. Si on peut appeler victoire le fait de perdre le garçon dont je suis tombée amoureuse et de me rendre malheureuse pour toujours. Mais il finit par me répondre lentement :
« Claire, c'est pour ça que tu es spéciale et que je t'admire. Depuis que je t'ai rencontrée, tu n'as pas arrêté de souffrir, d'encaisser horreur sur horreur sur horreur. Je t'ai vue au plus bas. Et pas une seule seconde tu n'as même envisagé de laisser tomber. Pas une seule fois tu n'as arrêté de faire passer tous les autres avant toi, de te sacrifier pour essayer de nous protéger, de nous sauver. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme toi avant... »
Cette fois, je me détourne ouvertement en rougissant d'embarras. Ce n'est pas comme ça que ça s'est réellement passé ! Je le sais, j'étais là, après tout ! Je n'ai jamais été aussi héroïque que Djidane le prétend. J'étais proprement terrifiée, et si je suis restée avec lui et les autres, c'est parce que j'ai envie de continuer de suivre l'histoire de mon jeu favori, et de profiter très égoïstement de la présence des premières personnes que j'ai pu considérer comme des amis. Mais en réalité, j'ai parfaitement conscience que ce n'est pas mon histoire, c'est la leur. Tout ce que je peux faire, c'est aider mes personnages favoris au mieux de mes capacités, même je n'ai pas ma place avec eux.
Mes pensées s'interrompent quand je sens Djidane me prendre dans ses bras et me serrer fort contre lui en murmurant :
« Ne pleure pas, s'il te plaît. Je suis désolé, je ne voulais rien dire pour te blesser. »
Je porte ma main à mes joues, et je constate qu'effectivement, des larmes coulent de mes yeux sans que je puisse les arrêter. Cette réalisation ouvre en grand les vannes de mes émotions, et je me laisse aller, bien malgré moi, à éclater en sanglots. Je pense que les vagissements de désespoir que je pousse me rendent encore moins sexy que je ne le suis d'habitude, mais le jeune homme se contente de me tenir en mumurant des paroles rassurantes et en me caressant les cheveux, tandis que je m'accroche à lui comme si ma vie en dépendait.
Enfin, je finis par réussir à me calmer un peu. Je pleure encore, mais j'arrive à me contrôler, plus ou moins, et à m'écarter de Djidane. Ce qui est une grave erreur, car du coup, mon regard se plonge dans le sien. Il reste figé à me regarder, et je ne vaux guère mieux. C'est quand il commence à se pencher vers moi pour m'embrasser que je réagis enfin : prise de panique, je le repousse violemment, en l'envoyant valdinguer en arrière, avant de m'excuser aussitôt. Mais il se relève d'un bond et me sourit :
« Ne t'en fais pas pour moi. À la place, préoccupe-toi pour une fois de toi : qu'est-ce que toi, tu veux ? Pas pour moi, pas pour Dagga ou pour Bibi ou n'importe qui d'autre, pour toi ? J'espère qu ce que je ressens est clair : je tiens à toi, énormément, et j'aimerais qu'on soit le plus proches possible. Mais si tu veux qu'on soit juste amis, ça me va aussi et si tu préfères que je te fiche complètement la paix... Je ne peux pas te dire que j'adorerai l'idée, mais je ferai comme tu me le demandes. Dis-moi juste ce dont tu as envie. »
Je le regarde, bouche bée, et je reste silencieuse pendant un long moment, avant d'avoir une idée brillante :
« Je ne peux vraiment pas te répondre pour l'instant. C'est trop compliqué dans ma tête, et pour être tout à fait honnête, j'ai d'autres priorités, et toi aussi : tu veux bien qu'on reprenne cette discussion une fois qu'on aura retrouvé Dagga et qu'on aura réglé la situation ici ? Et en attendant... on continue d'être amis, si tu es d'accord ? »
En disant ça, je sais que non seulement je gagne un peu de temps pour trouver une excuse afin de le repousser sans le blesser, mais aussi qu'il y a des chances que j'évite tout simplement de reprendre cette conversation : après tout, immédiatement après la destruction de Clayra, on devra aller sauver Dagga au château d'Alexandrie, et à partir de là, Djidane l'accompagnera sur le Continent Extérieur, ils passeront du temps ensemble, tomberont complètement amoureux l'un de l'autre et je pourrai cesser d'être un obstacle pour eux. Tout rentrera dans l'ordre. Du moins, je l'espère.
Le sourire de Djidane s'efface pendant un instant mais il réapparaît très vite :
« J'aurais préféré une vraie réponse, mais je m'en contenterai pour l'instant. En revanche, je te préviens, en attendant, je vais continuer de te draguer jusqu'à ce que tu succombes à mon charme irrésistible ! On verra bien si tu résistes encore longtemps aux techniques du plus grand séducteur de Lindblum ! »
J'essaie de protester, mais il me coupe immédiatement :
« Trop tard ! Fallait prendre une décision plus vite ! Plus sérieusement, ajoute-t-il, merci d'avoir bien voulu parler avec moi. Je sais que ce n'était pas facile pour toi, mais ça m'a fait du bien. Et je te promets qu'on retrouvera Dagga, et qu'on sauvera Clayra, d'une manière ou d'une autre. »
Il m'adresse un dernier sourire avant de retourner à l'auberge. Je le regarde s'éloigner en silence. Je ne sais pas si je suis émoustillée à l'idée qu'il m'aime sincèrement, terrifiée à l'idée qu'il m'aime sincèrement, embarrassée qu'il essaie de flirter avec moi, déprimée parce que je sais qu'il ne pourra pas tenir sa dernière promesse, ou, plus vraisemblablement, réponse d, toutes les options ci-dessus.
Je reste à réfléchir en regardant la tempête de sable pendant un temps qui me paraît infini : faute de montre, ça pourrait n'être que quelques minutes, mais je soupçonne que c'est plutôt une heure ou deux. Mais enfin, la fatigue se fait sentir, et je rentre à mon tour pour essayer de dormir un peu. Dans les points positifs, j'ai oublié mon cauchemar et mes angoisses (elles ont été remplacées par des terreurs toutes nouvelles, mais je considère tout de même que c'est un progrès), et le sommeil m'emporte facilement.
