Chapitre 17 : Eviter le pire
Lorsque le soleil se lève, je ne me suis clairement pas assez reposée, et quand Djidane me réveille, je lui balance mon oreiller dans la figure avant de tirer les couvertures sur mon visage en lui disant de me laisser dormir en paix. Il se moque un peu de moi, puis se penche pour m'embrasser dans les cheveux avant de sortir de la chambre. J'entends Bibi qui me dit de bien me reposer avant de suivre notre ami, mais sérieusement, après ça, comment est-ce que je suis censé me rendormir ? Je sais bien qu'il a dit qu'il allait continuer de me draguer, ce petit bâtard, mais quand même ! J'ai les cheveux qui frétillent au souvenir du contact de ses lèvres ! Je suis absolument certaine que les cheveux, ce n'est pas censé frétiller ! Et je ne parle pas du reste ! Bref, malgré la fatigue, je sais qu'il va être impossible de rester couchée plus longtemps.
Je me lève en maugréant contre les voleurs lève-tôt, sexy et incorrigiblement dragueurs, et je me dirige vers le belvédère. Comme hier, regarder la tempête et discuter avec Shanon au belvédère m'aide considérablement à apaiser la multitudes d'angoisses et d'interrogations qui me hantent, et lorsque je rejoins l'auberge pour prendre le repas du midi, je me sens prête à faire face à n'importe quoi. Jusqu'à ce que j'aperçoive Djidane torse nu, luisant de sueur, en train de faire un bras de fer avec un soldat de Bloumécia. Ses muscles jouent sous sa peau et le regard de concentration qu'il affiche le rend encore plus séduisant. Je secoue la tête en essayant de reprendre mes esprits : espèce d'idiote, il faut impérativement que tu cesses de te comporter comme une midinette en chaleur. C'est ton ami, et tu veux qu'il sorte avec Dagga. Tes fantasmes où il te voit, te prend dans ses bras et t'embrasse passionnément, tu les ranges dans un coin de ta tête et tu les oublies. Ouais. C'est plus facile à dire qu'à faire...
Malgré ses efforts, le jeune voleur finit par s'avouer vaincu lorsque le dos de sa main touche la table. Il pousse un grognement dépité et paie ce qu'il doit à son adversaire. Au moins, il a le bon goût de rougir et de se rhabiller rapidement lorsqu'il m'aperçoit, mais cela ne l'empêche pas de frimer :
« Je l'ai juste laissé gagner, je ne voulais pas lui ruiner le moral. »
Je lui jette un regard dubitatif, et je constate que Bibi, qui est déjà attablé et prêt à manger, a l'air aussi peu convaincu que moi par les rodomontades de notre ami. J'engloutis le repas avec appétit, et je passe rapidement en cuisine pour remercier Kweena, qui continue de s'occuper de la nourriture, malgré les protestations du cuisinier officiel.
« Quand on n'est pas capable d'assaisonner les plats, on garde ses avis pour soi, miam ! lui rétorque le Kwe avec colère. Je vais vous montrer ce qu'est la voie de la nourriture ! »
Je sors de l'auberge et je me mets à chercher Dan ou sa famille : il m'est venu une idée ce matin, et je pense que c'est le candidat idéal pour m'y aider. J'arpente les rues de la ville, ce qui m'aide à en apprendre la topographie, et finalement, après un long moment, j'aperçois deux enfants-souris en train de jouer. Je reconnais Cab et Cob tout de suite et je les interpelle pour leur demander s'ils savent où je peux trouver leur père. Ils sont d'abord un peu apeurés (il faut dire que je n'avais pas nécessairement fait la meilleure première impression hier), mais quand ils voient que je ne leur veux aucun mal, ils finissent par me pointer une direction du doigt. Je suis leurs indications, et je finis par déboucher sur une place, où le soldat est en train de discuter avec deux prêtres de Clayra :
« Enfin, vous devez bien vous rendre compte que les soldats d'Alexandrie finiront par arriver ici, et il faudra que vous soyez prêts à vous défendre ! »
Mais ses interlocuteurs sont très peu réceptifs à ses arguments : leur isolement les a protégés jusque-là, et ils ne peuvent pas imaginer que la tempête de sable qui les cache depuis un siècle va bientôt disparaître, laissant le champ libre à leurs ennemis pour les attaquer. Le soldat finit par renoncer et laisse les prêtres repartir. Il pousse un soupir de frustration avant de me remarquer. Il me jette un regard peu amène :
« C'est toi ! Qu'est-ce que tu me veux ?
- J'allais te proposer mon aide, mais visiblement, tu te débrouilles très bien tout seul », je réponds avec un brin d'insolence. À ma décharge, Dan n'est pas exactement la plus aimable des personnes que j'ai croisées ces derniers temps, et j'ai plus urgent à faire que de protéger ses sentiments. Je sais bien qu'il vient de vivre des épreuves difficiles, mais ce n'est pas le seul.
- Ok, grogne-t-il. J'imagine que je l'ai un peu cherché. C'est quoi ton idée ? Je te préviens, il vaudrait mieux pour toi que tu ne recommences pas à essayer de défendre ces fichus mages noirs !
- Je défendais juste mon ami, parce qu'il ne t'a rien fait, lui. Pour le reste, je suis comme toi : je sais que ce n'est qu'une question de temps avant que les soldats d'Alexandrie n'arrive ici. Et les habitants de Clayra n'ont aucune armée, et visiblement aucune envie de se protéger. Ils vont se faire massacrer si on ne fait rien.
- Je sais bien ! J'ai essayé de leur parler, de les convaincre, mais rien n'y fait, ils refusent de même considérer la possibilité d'avoir à se battre pour leur propre cité !
- Je ne pense pas qu'ils seront jamais prêts à prendre les armes, et même si on arrivait à les convaincre, il serait sans doute trop tard, je réponds lentement et avec hésitation. La seule solution que je vois, c'est d'évacuer la ville. »
Le soldat écarquille les yeux en entendant ma proposition.
« Tu... Tu proposes de fuir ?
- Tu as vu ce qu'Alexandrie a fait à Bloumécia ! je réponds en haussant le ton et en essayant de ne pas laisser les souvenirs m'envahir. Ils vont détruire Clayra aussi, et massacrer tous ceux qui s'y trouvent ! Quand ils attaqueront, il faudra partir, sauver le plus de gens possible...
- J'ai déjà abandonné ma maison et ma patrie une fois, soupire Dan avec abattement. Et maintenant, tu me demandes de recommencer, et pour aller où ? Lindblum ?
- Non ! je m'exclame avec sans doute trop d'empressement. Si Branet a attaqué Bloumécia, je pense qu'on peut partir du principe que Lindblum sera sa prochaine cible. Je... Je ne sais pas où vous pourrez aller. Mais tu préfères vraiment mourir ici ? Tu préfères que ta famille soit massacrée, comme le reste de votre peuple ? »
Il accuse le coup. Je m'en veux un peu de lui faire ce genre de chantage affectif, mais j'ai absolument besoin de son aide. Le soldat finit par fermer les yeux en retenant un soupir qui ressemble fort à un sanglot. Mais il se reprend vite :
« J'imagine qu'il vaut mieux survivre sans foyer que mourir sans raison. Comment tu suggères qu'on s'y prenne ? »
Je lui explique mon plan : je sais à l'avance qu'une fois que la tempête s'arrêtera, les Amazones vont créer une diversion en remonter par le tronc, avant que les mages noirs n'arrivent pour tuer les civils, et que Beate ne s'empare de la Perle. Et enfin, Branet utilisera Odin pour raser complètement l'arbre et la cité. Il faut donc que nous trouvions un chemin détourné et à peu près sûr qui nous permette de guider les Clayrans en sécurité sans qu'ils soient attaqués ni par les monstres, ni par l'armée d'Alexandrie. Dan écoute attentivement mon plan (je ne lui raconte évidemment pas tout ce que je sais), puis il acquiesce avant de me proposer l'aide des autres soldats de Bloumécia qui ont réussi à l'enfuir comme lui.
Nous passons le reste de l'après-midi à convaincre ses amis, puis à explorer les abords de la ville. À plusieurs reprises, nous tombons sur des nids de monstres, et nous devons nous défendre, mais les guerriers-rats sont déterminés et leurs lances éliminent vite nos ennemis. J'aide aussi avec mon arc, en arrivant à ne pas fondre en larmes, cette fois : il y a du progrès. Mais mon rôle principal est surtout de les soigner avec mon stock de potions lorsqu'ils sont blessés. Les connaissances que j'ai du jeu ne me servent en revanche à rien, car je n'ai jamais vu que le chemin principal qui mène à Clayra, celui que les Amazones emprunteront et que nous devons à tout prix éviter.
Quand nous revenons en ville en début de soirée, nous sommes fourbus, mais pleins d'espoir. Nous nous donnons rendez-vous le lendemain à la même heure, et je vais retrouver mes amis à l'auberge.
Au départ, je suis assez inquiète, car au cours du repas, Djidane commence à flirter avec moi de manière plus que soutenue. Mais quand je lui oppose un refus en rougissant, avec autant de délicatesse que je le peux, il m'adresse un sourire resplendissant et me tire la langue avec un clin d'œil.
« Bah alors, tu es tellement éblouie par mon incroyable beauté que tu en perds tes mots ? » demande-t-il en voyant que je reste bouche bée.
Il me faut quelques secondes pour retrouver mes esprits, et réaliser qu'il se moque de moi. Le petit... ! Il sait bien que la situation m'embarrasse affreusement, et ça le fait rire ! Si je n'étais pas raide dingue de lui, je lui expédierais une gifle retentissante. À la place, je tente juste de répondre sur le même ton :
« Non, je n'avais juste jamais réalisé que tu étais si moche que ton visage pouvait lancer un sort de Fossile juste en te regardant. Et je me demandais : quand tu te regardes dans un miroir, qu'est-ce qui se passe ? Est-ce que la glace se brise plutôt que d'avoir à te renvoyer ton reflet, ou bien est-ce que tu te fais tellement peur que tu tombes immédiatement dans les pommes ? »
Il pose un main sur son cœur et pousse un soupir de fausse tristesse, avant de lâcher dans un faux aparté à Bibi :
« Les femmes sont vraiment une race d'une cruauté sans nom. Ecoute mon conseil, jeune apprenti, et ne te laisse pas séduire par leurs douces paroles, ce ne sont que poison destiné à, euh, empoisonner les jeunes oreilles crédules.
- Mais euh, c'est pas toi qui as commencé ? répond le petit mage noir en fronçant ses grands yeux jaunes.
- C'est pour ça ! je m'exclame en me frappant le front de la main. Je m'étais toujours demandé pourquoi tu continuais de draguer les filles alors que tu n'as jamais le moindre succès. Mais en réalité, tu fais semblant d'aimer les femmes pour dissimuler le fait que tu préfères les hommes. Et, j'ajoute avec un sourire diabolique, je comprends mieux les sons étranges qui venaient de la tente de Steiner. Tu voulais juste passer du bon temps avec lui sans qu'on le sache. Mais franchement, tu sais, tu aurais pu nous en parler, on t'aurait accepté tel que tu es. »
Cette fois, c'est au tour de Djidane de me fixer sans savoir quoi répondre, un regard d'horreur plaqué sur le visage. Finalement, il lâche d'une toute petite voix :
« Steiner et... »
Il n'arrive pas à finir sa phrase qu'il est pris d'un haut-le-cœur.
« C'est bien fait pour toi, commente Freyja qui arrive pile à ce moment-là. Je te félicite, Claire, ce n'est pas si facile que cela de moucher ce petit prétentieux. »
Elle nous explique ensuite qu'elle passe seulement en coup de vent pour prendre de nos nouvelles et nous annoncer que le roi de Bloumécia et le grand prêtre de Clayra ont décidé d'effectuer une cérémonie pour renforcer la tempête de sable qui protège la ville. Je grimace en entendant que l'alignement des astres sera idéal dans seulement quatre jours : j'aurais tellement aimé avoir plus de temps ! Enfin, en réalité, j'aurais juste préféré que Clayra ne soit pas détruite. Mais j'ai peur de ne pas réussir à finir de planifier l'évacuation avec Dan et les autres dans ce type de délai... Freyja remarque ma réaction et fronce les sourcils, mais elle ne fait aucun commentaire.
L'atmosphère commence à se faire sombre et pesante, jusqu'à ce que Djidane fasse une plaisanterie particulièrement immature qui nous fait tous éclater de rire : même Freyja pouffe d'amusement, avant de reprendre son masque de sérieux et de responsabilité. Après cela, nous passons le reste de la soirée dans la bonne humeur, même si un nuage d'angoisse pèse clairement sur tous les esprits. Il n'y a guère que Kweena, qui nous rejoint à la fin du repas, pour ne pas paraître trop inquiète de la suite, ce qui ne surprend personne.
Une fois que nous avons tous fini de manger, le chevalier-dragon demande à me parler seule à seule et m'emmène dans une des chambres pour que nous puissions avoir une discussion plus privée. Une fois à l'intérieur, je commence à me dandiner sur place, mal à l'aise.
« Détends-toi, me dit mon amie en s'asseyant en tailleur sur un des lits. Je ne vais pas te manger, je te le promets. »
Elle m'adresse un sourire, mais je vois bien qu'elle est préoccupée. Malgré cela, elle commence par me dire qu'elle est heureuse de voir que Djidane et moi avons pu régler nos problèmes.
« Pas exactement, je réponds. Mais je lui ai promis qu'on reparlerait de notre situation une fois qu'on aura sauvé Dagga. »
Freyja me regarde longuement avant de lâcher dans un soupir :
« Tu espères qu'il t'oublie lorsqu'il sera de nouveau avec elle, n'est-ce pas ?
- Je sais qu'il l'aime ! j'affirme avec force. Ça fait juste... longtemps qu'il ne l'a pas vue, c'est tout...
- Je veux juste que tu sois heureuse aussi, répond la femme-rat avec un sourire un peu triste. Mais si la situation te convient ainsi, ce n'est pas à moi de t'empêcher d'agir à ta guise. Cependant, je t'avoue que ta vie amoureuse n'est pas la seule raison pour laquelle je voulais te parler. Je n'ai pu m'empêcher de remarquer ta réaction quand j'ai évoqué la cérémonie de protection... Je... Je ne sais pas si je veux savoir ce que me réserve l'avenir, mais je suis terriblement inquiète pour mon peuple. »
Elle me regarde, et pour la première fois depuis que je la connais, je la vois sincèrement et profondément vulnérable. Elle se tord les mains sur ses genoux et sa voix tremble un peu lorsqu'elle ajoute :
« Je ne devrais sans doute pas te demander cela, mais... est-ce que je suis destinée à échouer, à voir ceux que j'ai juré de protéger être massacrés jusqu'au dernier ? »
L'émotion me coupe la parole et je reste un long moment sans voix. Je m'approche d'elle et je m'assois à ses côtés en posant ma main sur les siennes.
« Je... Je n'ai pas de bonne nouvelle à t'annoncer, je commence doucement. Je suis vraiment navrée, mais dans l'histoire que je connais, la cérémonie dont tu parles va échouer, Beate va voler la Rose des vents et les Amazones et les Mages noirs vont envahir Clayra, avant de complètement raser la ville. J'espère de toutes mes forces que ça ne se passera pas comme ça ici. Mais... »
Je m'interromps en voyant que mon amie a fermé les yeux et que des larmes coulent silencieusement sur ses joues. Je commence à paniquer :
« Désolée, je n'aurais pas dû t'en parler !
- Non, c'est moi qui te l'ai demandé, répond Freyja en étouffant un sanglot. J'imagine qu'il ne me reste qu'à accomplir mon devoir, même si je n'ai aucun espoir de réussir...
- Ne dis pas ça ! Les Clayrans ne sont pas encore morts ! Nous pouvons encore les sauver. Je veux dire, j'ai du mal à croire que tout se passera parfaitement bien, mais cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas essayer. J'ai passé la journée avec Dan et d'autres soldats de Bloumécia à essayer de mettre en place un plan d'évacuation de la cité. Et dans tous les cas, quand l'attaque viendra, il faudra qu'on fasse tout ce qu'on peut pour protéger les habitants. »
Le chevalier-dragon prend une longue inspiration pour essayer de se calmer, puis essuie ses joue avant de serrer ma main entre les siennes.
« Merci, souffle-t-elle. Tu as raison, tout n'est pas encore perdu. Je suis désolée pour ce moment de faiblesse.
- C'est à ça que ça sert, les amis, je réponds, mal à l'aise. Je veux dire, tu as été là quand j'ai eu besoin de toi, c'est normal que je te rende la pareille, non ? »
Elle me sourit et insiste pour que j'accepte réellement ses remerciements, avant de se lever et de reprendre son attitude de chevalière responsable et pleine d'assurance.
Il faut bien reconnaître que la voir ainsi si pleine de doute m'a passablement secouée. Je veux dire, rationnellement, je sais que c'est un être humain (enfin, humain-rat, j'imagine?) avec ses doutes et ses faiblesses, mais j'avais toujours cru, je ne sais pas, qu'elle arrivait à les surmonter ? Ça paraît stupide, dit comme ça, mais je ne m'étais jamais posé la question. Je n'avais jamais réalisé que si elle était toujours aussi pleine d'assurance, c'était certes en partie grâce à sa force intérieure, mais aussi parce que son sens du devoir la forçait à refouler ses angoisses pour continuer d'avancer. Et avec tout ce qu'elle a traversé, tout ce qu'elle a vécu ces dernières semaines, ça n'a rien de surprenant qu'elle ait fini par craquer. D'une certaine manière, j'imagine que je devrais me sentir honorée qu'elle m'ait jugée digne de me montrer cette facette de sa personnalité. Mais ça a surtout quelque chose d'effrayant : si même la courageuse et incroyable Freya se sent incapable de faire face à ce qui nous attend, qu'est-ce qu'une fille comme moi peut espérer faire ?
Je secoue la tête pour m'éclaircir les idées. J'ai décidé d'un plan, si merdique et incertain soit-il, je dois au moins essayer de m'y tenir, ça ne sert à rien de se laisser décourager. Si je peux sauver quelques vies, cela en vaudra la peine. Je crois. Et je sais qu'une nouvelle confrontation avec Beate m'attend : je n'ai plus guère d'espoir de la convaincre de renoncer à obéir aux ordres diaboliques de Branet, mais il doit y avoir quelque chose que je peux faire ou dire pour la ralentir.
Je continue de tourner et de retourner le problème dans ma tête pendant le reste de la soirée, et lorsque je m'endors, c'est toujours à ce que me réserve l'avenir que je pense. J'aimerais bien dire que le sommeil m'apporte les réponses que je cherche, mais ce serait un mensonge. Tout au plus suis-je soulagée de ne pas être hantée par plus de cauchemars que d'habitude.
Lorsque je me réveille le lendemain matin, je me sens profondément abattue. Qu'est-ce qui m'est passé par l'esprit hier, à croire que je pouvais sauver les habitants de Clayra ? Evacuer toute une ville, en quelques heures à peine ? C'est du pur délire !
Ces pensées me pèsent tant que j'ai les plus grandes difficultés à me lever et à m'acheminer jusqu'au belvédère. Shanon m'accueille avec un grand sourire, mais elle voit immédiatement que je suis préoccupée et elle s'installe à mes côtés en silence. Après quelques minutes passées à contempler la tempête, elle commence à me parler des plantes qu'elle fait pousser ici : elle est particulièrement fière d'un pied de mandragore qui a bien repris, malgré ses craintes initiales, et dont les racines permettront de produire des potions particulièrement efficaces, du moins l'espère-t-elle.
En l'entendant évoquer ses projets pour l'avenir, je la regarde avec un tel sentiment de terreur et d'impuissance qu'elle s'interrompt. Je lui parle alors avec difficulté de ma certitude que l'armée d'Alexandrie va détruire la cité. Au début, elle ne me croit pas vraiment, car comme tout le monde ici, elle fait confiance à la puissance de la tempête pour les protéger mais comme j'insiste et que je lui parle de mon ébauche de plan, elle finit par pousser un soupir :
« Tu parles d'évacuer Clayra, mais je ne peux pas fuir ainsi la cité qui m'a vu grandir, qui a protégé mon peuple des menaces du monde extérieur pendant si longtemps. Cependant, je dois bien reconnaître que l'arrivée des réfugiés de Bloumécia a ébranlé certaines de mes certitudes, et je ne pense pas être la seule. »
Elle me promet donc qu'elle réfléchira à mes propos et qu'elle en parlera avec ses compatriotes. Je lui adresse un sourire un peu piteux, et nous nous replongeons dans notre contemplation. Peu à peu, la conversation reprend, d'abord maladroitement, puis de plus en plus naturelle à mesure que nos soucis respectifs s'envolent dans l'immensité changeante du sable qui tournoie autour de nous.
Je finis tout de même par dire au revoir à mon amie et je pars pour essayer de trouver Dan : je sais que nous nous étions donné rendez-vous dans l'après-midi, mais je me sens pressée par le temps. Visiblement, je ne suis pas la seule à m'inquiéter, car lorsque je le vois enfin, il est avec le groupe de soldats d'hier, et ils sont tous prêts à partir sur-le-champ. Nous prenons de quoi manger en route à l'auberge, et nous nous remettons en route. Cette fois, nous progressons plus vite, du moins pendant un certain temps. Mais lorsque nous arrivons aux parties du tronc que nous n'avions pas pu explorer hier, nous ralentissons considérablement le rythme. Nous ne voulons rien manquer, et nous devons faire face à plusieurs groupes de monstres, que nous exterminons aussi complètement que possible : il ne devra plus y avoir le moindre obstacle d'ici seulement quelques jours. Je constate avec un mélange de surprise et de fierté que mon habileté à l'arc s'est passablement accrue depuis que j'ai commencé à l'utiliser : certes, il m'arrive encore souvent de manquer ma cible, surtout lorsqu'elle bouge vite et qu'elle essaie d'esquiver, mais au moins, j'ai désormais l'impression de vraiment contribuer aux combats. Mais alors que la journée progresse, nous sommes forcés de rebrousser chemin pour regagner la ville. Je grimace et je pousse un grognement de frustration : nous n'avançons pas assez vite du tout ! Nous devons avoir trouvé un chemin à peu près sûr dans moins de trois jours ! Quand Dan me demande ce qui ne va pas, j'insiste pour que le lendemain, non seulement nous partions plus tôt, mais pour que nous évitions de revenir à Clayra avant d'avoir atteint le pied de l'arbre. Le soldat hésite, et je comprends bien qu'il ne souhaite pas passer plus de temps que nécessaire loin de sa famille, mais il finit par se rendre à mes arguments : trouver une solution pour sauver le plus de monde possible, y compris sa femme et ses enfants, est notre priorité absolue.
Heureusement pour moi, les progrès sont plus nets au cours des jours suivants : je regrette moi aussi de ne pas pouvoir discuter davantage avec Shanon, Djidane, Bibi, ou même Freyja, mais au moins, lorsqu'arrive le matin où la cérémonie de protection est prévue, nous avons pu planifier un itinéraire que nous jugeons raisonnablement sûr, et qui permet d'arriver au pied de l'arbre en à peine quelques heures. Je ne sais pas si ce sera suffisant pour échapper à l'attaque d'Odin, mais c'est plus que ce que je pouvais espérer il y a seulement une semaine.
