Chapitre 18 : Death, the destroyer of worlds

En sortant de l'auberge pour retrouver Freyja au temple, je m'arrête soudainement : j'ai failli oublier l'attaque du Fourmillion ! Je me mets à courir en direction de son nid, dans l'espoir de pouvoir attraper Puck avant qu'il ne soit en danger, et éviter ainsi un combat de boss que je sais passablement redoutable : l'attaque Sirocco en particulier, qui inflige Cécité et réduit les PV de toute l'équipe à 1, m'a laissé un souvenir assez traumatisant. J'ose à peine imaginer ce que cela donnera en vrai.

Quand j'arrive à l'antre du monstre, je comprends immédiatement pourquoi le Fourmillion a attaqué Puck, alors que selon les habitants de Clayra, le boss qui garde l'entrée de la cité est habituellement plutôt paisible : ce n'est pas tant qu'il est agité à cause des troupes d'Alexandrie qui approchent, comme je le croyais initialement, c'est que le petit souriceau est en train de jeter des cailloux dans son terrier pour voir si le monstre réagira !

Sans réfléchir, j'agrippe le bras du garnement pour l'empêcher de continuer. Celui-ci se retourne vers moi en poussant un cri de surprise, avant de se débattre vigoureusement :

« Mais lâche-moi, espèce de brute ! Tu ne sais pas qui je suis ?

- Tu es Puck, j'imagine ? je réponds avec un sourire de satisfaction en voyant que ça a suffi à lui clouer le bec. Bibi m'a parlé de toi. Par contre, je t'assure que ce serait mieux pour tout le monde si tu n'énervais pas le Fourmillion.

- Ouais, ok, ok, mais t'es vraiment pas drôle. Comment tu connais Bibi, d'ailleurs ? »

Je lui explique qu'on a voyagé ensemble ces dernières semaines, puis je lui dis que je vais le conduire à son père avant qu'il ne fasse une nouvelle bêtise. Le souriceau fronce les sourcils et me demande :

« Tu sais qui est mon père ?

- Laisse-moi réfléchir : Freyja m'a parlé du roi et de son fils Puck qui fugue régulièrement et n'en fait qu'à sa tête Bibi a rencontré un souriceau qui s'appelle Puck et qui n'hésite pas à faire des bêtises et maintenant, je rencontre un gamin qui s'appelle Puck et qui essaie de voir s'il peut se faire bouffer par un monstre. Je me demande s'il y a un lien, dis donc !

- Alors tu sais que je fais partie de la famille royale. Je t'ordonne donc de me relâcher sur le champ ! »

Cette fois, je ne peux pas m'empêcher d'éclater de rire en entendant sa voix fluette s'efforcer d'adopter un ton autoritaire.

« Tu peux toujours te gratter, je rétorque. Ton père n'est pas mon roi, et on sait tous les deux que si je te lâche ne serait-ce que pendant une seconde, tu vas en profiter pour te carapater à toutes jambes ! »

Il maugrée, mais il finit par reconnaître que je l'ai bien cerné, et il m'accompagne jusqu'au grand temple en traînant des pieds. Mais lorsque je vois les gardes qui protègent l'entrée et qui me scrutent d'un air revêche, je réalise que mon idée était sans doute moins bonne que je ne le croyais. Après tout, qui aurait pu anticiper que kidnapper le prince du royaume pourrait potentiellement être mal vu, hein ? Je me creuse les méninges pour essayer d'expliquer ce que je fais ici, mais Freyja sort du bâtiment, juste à temps pour m'éviter un moment passablement embarrassant. Elle m'adresse un grand sourire avant de froncer les sourcils en reconnaissant Puck :

« Le prince ? Que faites-vous ici ?

- Salut, Freyja, ça faisait un bail ! s'exclame le souriceau en retour.

- J'ai trouvé ce jeune homme en train de voir s'il pouvait assez énerver le Fourmillion pour se faire dévorer, alors j'ai préféré l'amener ici, j'explique.

- Ne changerez-vous donc jamais ? soupire le chevalier-dragon. Enfin, j'imagine que votre père sera heureux de vous voir. Et Claire, nous allions justement accomplir la cérémonie de renforcement de la tempête : tu es la bienvenue si tu souhaites y assister. »

J'opine du chef, mais mon regard s'est soudain assombri alors que me reviennent à l'esprit les dangers et la tragédie qui nous attendent aujourd'hui. Alors que nous entrons dans le temple et que nous progressons dans ses couloirs, je suis frappée par la richesse des décorations : sur les murs sont accrochés de multiples tapisseries qui, j'en suis sûre, n'existent pas dans le jeu, et qui représentent l'histoire du peuple de Clayra. Sur la première, deux divinités jumelles créent les premières souris humanoïdes. Ensuite, on voit une lutte titanesque contre une horde de dragons : il me faut quelques secondes pour reconnaître leur chef, Gismark, qui apparaît aussi sur la troisième tapisserie, cette fois apaisé et protecteur. L'image suivante représente une guerre civile : la lutte fratricide qui conduit à la séparation de Bloumécia et de Clayra. Enfin, l'arbre géant est visible sur le dernier mur, entouré par des prêtres qui invoquent la tempête qui les protège depuis plus d'un siècle.

Freyja s'aperçoit que je reste immobile pendant quelques instants à contempler les tapisseries, et elle m'adresse un sourire plein de fierté, mais aussi de tristesse : je ne sais pas si elle regrette la violence qui semble avoir accompagné l'histoire de son peuple (mais en va-t-il différemment des autres civilisations ?), ou si elle s'inquiète de devoir assister à sa destruction. Sans doute un peu des deux, en réalité.

Nous arrivons ensuite dans la salle centrale du temple, qui est cette fois bien plus reconnaissable : il s'agit d'un vaste espace aux hautes fenêtres. Sur la droite, j'aperçois la harpe magique qui va bientôt se briser. Le grand prêtre nous attend, assis sur le trône qui se trouve à l'arrière de la pièce, et à ses côtés, le roi de Bloumécia pousse une exclamation de surprise en reconnaissant son fils. Celui-ci se trémousse, et je m'assure de m'interposer entre lui et la porte, au cas où il lui viendrait l'envie de s'enfuir. Puck finit par saluer son père, qui commence à s'enquérir de ses aventures. Honnêtement, je dirais bien que je suis surprise qu'il ne l'engueule pas comme du poisson pourri, mais je me souviens que je l'avais trouvé passablement coulant avec son fugueur de fils dans le jeu aussi.

Enfin, le grand prêtre s'éclaircit la gorge et annonce que la cérémonie peut commencer. Il demande à Freyja si elle veut bien ajouter son pouvoir de chevalier-dragon pour renforcer celui de la tempête, et elle acquiesce sans une seconde d'hésitation. Je m'installe dans un coin de la salle à côté de Kweena, Bibi et Djidane, qui sont déjà là. La prêtresse assise à côté de la harpe commence à en jouer alors que les danseuses se positionnent au centre de la pièce : la mélodie est d'abord douce et délicate, mais son tempo s'accélère peu à peu et devient de plus en plus entraînante. Les prêtres commencent alors à chanter un air que je reconnaîtrais entre mille, et Freyja et plusieurs prêtresses se mettent à danser. Pour être honnête, autant j'adore cette scène dans le jeu, autant je m'attendais à ce que faire des claquettes dans ces circonstances ait quelque chose de ridicule. Mais toute la cérémonie est emprunte d'une gravité et d'une spiritualité telle que je me sens emportée, un peu comme lorsque je contemplais la tempête avec Shanon. La magie de Clayra a décidément quelque chose de très puissant.

Hélas, le moment que je redoutais finit par arriver : la mélodie et la danse sont interrompue lorsque toutes les cordes de la harpe se rompent soudainement, arrachant un cri de surprise et de douleur à la harpiste. Les courants de sable que nous pouvions apercevoir par les fenêtres ralentissent alors, puis retombent complètement dans un éclair bleu de magie, laissant apparaître la Brume tout autour de nous. Clayra est désormais sans défense, et je sais que l'armée d'Alexandrie arrivera dans quelques instants. Je ne sais pas si la rupture des cordes est une coïncidence, si c'est la cause de la disparition de la tempête, si Branet a utilisé les Chimères pour produire ce résultat, s'il s'agit d'un maléfice de Kuja. Ce que je sais, c'est que le temps nous est désormais compté.

Je me redresse alors que le roi de Bloumécia et le grand prêtre de Clayra commencent à discuter des causes de la disparition de la tempête et des conséquences que cela aura pour la défense de la ville. Je les interromps, sans vraiment réfléchir :

« Il faut commencer à évacuer, avant qu'il ne soit trop tard. Avec quelques soldats de Bloumécia, nous avons préparé un itinéraire sûr, mais si nous attendons trop longtemps... »

En m'entendant, le roi me jette un regard perçant et se redresse de toute sa majesté :

« Il est hors de question que je reçoive ainsi des ordres d'une étrangère, et que je m'enfuie à nouveau ! Tu as de la chance qu'une telle menace pèse sur nous, sans quoi je te châtierais pour ton insolence, jeune fille ! »

J'écarquille les yeux sous l'effet de la surprise et de la peur. Je... Je n'avais pas pensé que ma proposition offenserait ainsi le roi. Peut-être parce que dans le jeu, on passe surtout du temps avec Cid, qui est bien plus humble et peu concerné par les questions de protocole ou peut-être parce que j'ai vu le laxisme d'Obéron envers son fils Puck et que cela m'a poussé à supposer, à tort, que cela s'étendait aussi au reste de la population. Ou, plus simplement, je n'ai pas réfléchi, et j'ai sorti la première chose qui me venait à l'esprit. Heureusement pour moi, Freyja s'interpose et promet qu'elle répond de moi. Le roi me jette un nouveau regard furieux, mais il se laisse convaincre par le chevalier-dragon. Je remercie mon amie en tremblant, puis j'explique mon plan : il faut réunir tous les civils et les guider à travers le tronc pour échapper à l'armée qui nous menace. J'ajoute que plusieurs personnes devraient rester en arrière pour créer une diversion en essayant d'intercepter les troupes qui vont arriver peu à peu. Je jette un regard entendu à Djidane, qui me comprend immédiatement et qui se frappe la poitrine avec confiance en déclarant qu'il se porte volontaire. Freyja, Kweena et Bibi proposent de l'accompagner, mais lorsqu'ils se tournent vers moi, j'annonce que je veux guider les civils aussi loin que possible de la bataille qui s'annonce. Mes amis me regardent avec surprise, mais je hoche la tête avec plus de confiance que je n'en ressens réellement. Freyja me demande :

« Tu es sûre de toi, Claire ? »

Je m'approche d'elle et je la serre dans mes bras pour lui murmurer :

« Je ne vous servirais à rien de toute façon. Au moins, de cette manière, j'ai une chance de faire une différence et d'aider ton peuple. Mais avant, je voulais te parler de la suite : quand vous reviendrez, les mages attaqueront la ville avec des engins de téléportation. Il faudra que vous les utilisiez aussi pour vous enfuir avant qu'il ne soit trop tard, ok ? Et, si tout se passe comme je le crois, vous devrez ensuite aller à Alexandrie pour sauver Dagga. Je sais que vous serez pressés par le temps, mais essayez de passer par la bibliothèque : il y a un rayon avec un livre magique dans lequel réside un monstre entre les pages 150 et 200. Si vous parvenez à le vaincre, il devrait vous donner des récompenses particulièrement intéressantes. »

Elle s'écarte et me regarde un long moment avec un expression indéchiffrable sur le visage, avant de hocher lentement la tête. Cela fait sans doute beaucoup à accepter d'un coup, et c'est la première fois que je lui parle aussi de l'avenir de manière aussi détaillée. Mais les enjeux sont trop importants : s'il y a la moindre possibilité que cela se passe différemment de l'histoire du jeu, mes amis risquent de mourir dans la destruction de Clayra, et je ne me le pardonnerais jamais.

Bibi s'approche et m'enlace à mon tour. Je le serre fort contre moi et je lui promets que tout ira bien. Djidane s'approche ensuite de moi, l'air incertain, et il paraît hésiter un long moment, comme s'il avait du mal à choisir ses mots. Il finit par lâcher, d'une voix aussi neutre que possible :

« Fais attention à toi, ok ? »

Je hoche la tête et je lui adresse un sourire un peu forcé :

« Ça devrait aller, je ne serai pas seule. Sois prudent aussi de ton côté. »

Il se gratte la tête en lâchant un rire gêné. Nous restons ensuite tous les deux silencieux et immobiles, ce qui est sans doute passablement ridicule : du coin de l'œil, j'aperçois Freyja qui place sa main devant se bouche pour dissimuler son amusement. Finalement, Djidane prend une grande inspiration, il s'approche de moi et il me serre dans ses bras. Je me laisse aller à son étreinte avec plaisir : il sent bon et sa chaleur me rassure. Mais immédiatement, la culpabilité reprend le dessus et je commence à le repousser doucement :

« Il faut que j'y aille, maintenant » dis-je avec effort.

Le jeune voleur s'écarte sans me lâcher. À la place, il se penche vers moi et pose ses lèvres sur les miennes. Je me fige sur-le-champ, les yeux écarquillés de surprise et le cerveau incapable de formuler la moindre pensée. Le baiser n'a duré qu'une seconde, mais j'ai l'impression que des années se sont écoulées quand le jeune homme se recule en m'adressant un regard empli de tendresse :

« Je ne sais pas quand on se reverra, commente-t-il d'une voix qu'il veut assurée mais dans laquelle je discerne un léger tremblement d'inquiétude. Alors je voulais te donner une raison de rester en vie. »

À ce moment, Freyja s'approche et tire le voleur par le col :

« Allez, Don Juan, tu dragueras plus tard. »

Djidane me jette un regard interrogateur et il ouvre la bouche pour me demander quelque chose, mais le chevalier-dragon l'interrompt et me salue avant de l'entraîner vers la sortie de Clayra, suivie de Bibi et de Kweena. Incapable de réagir de manière cohérente, je porte la mains à mes lèvres, où je sens encore le celles du jeune homme : c'est chaud et... salé ? Et tout doux...

C'est le roi qui me tire de ma rêverie de midinette en donnant ordre de réunir les Clayrans le plus vite possible afin partir avant qu'il ne soit trop tard. Je secoue la tête pour m'éclaircir les idées, et les soldats et moi nous mettons en route à travers les rues de la cité, frappant aux portes pour donner les consignes d'évacuation. Plusieurs des citoyens sont très réticents à l'idée d'abandonner leur maison ancestrale et tous leurs biens, mais grâce aux soldats de Bloumécia et à quelques habitants de Clayra, dont Shanon, nous parvenons à convaincre tout le monde de la nécessité de partir dès que possible.

Les soldats organisent le convoi, qui contient désormais plusieurs milliers de personnes, et le roi donne l'ordre du départ. C'est Dan et moi qui ouvrons la marche, et la colonne se met en branle derrière nous. Nous avançons plus lentement que dans les expéditions des jours précédents, ce qui n'a rien de surprenant : la foule que je conduis en exil comporte de nombreux enfants, des vieux et des malades, et certains des passages les plus escarpés sont très difficiles à négocier pour des civils qui n'avaient jamais envisagé de devoir abandonner leur chez-eux seulement quelques heures plus tôt. Malgré cela, nous progressons sans difficulté : à aucun moment nous ne croisons de monstre, et les seules Amazones que nous apercevons sont en train d'escalader les branches du chemin principal, loin de nous.

Hélas, cette paix relative ne dure pas : après quelques heures pesantes, une silhouette se laisse soudain tomber devant moi. Je reconnais instantanément la cape blanche et la chevelure ondoyante de Beate et je me fige sous le regard glacé de son œil. Elle tire son épée et la pointe vers le roi de Bloumécia, qui se trouve à quelques pas derrière moi :

« Je dois avouer que je ne m'attendais pas à ce que vous preniez la fuite ainsi, votre majesté, déclare-t-elle avec une ironie cruelle. Mais après tout, il est bien connu que les rats quittent le navire lorsque la tempête approche, ou plutôt lorsqu'elle cesse de les protéger, en l'occurrence. Hélas pour vous, votre ruse ne vous aura permis de gagner que quelques moments. Donnez-moi la Rose des Vents sur-le-champ si vous ne voulez pas que je mette à mort chaque misérable membre de votre peuple sous vos yeux. »

J'écarquille les yeux en l'entendant. Qu'est-ce que je suis stupide ! Comment ai-je pu être assez idiote pour ne pas faire le lien ? Comment n'ai-je pas réalisé plus tôt que si Branet avait attaqué Bloumécia, puis Clayra, c'était pour s'emparer d'un des éclats de la Perle ! Après tout, ce n'est pas seulement sa soif de conquête qui la pousse, elle désire le pouvoir des Chimères, et celui d'Alexandre en particulier ! Sans réfléchir, je m'interpose entre la générale et le roi de Bloumécia. Je n'ai même pas pris la peine d'encocher une flèche : j'ai conscience que je n'ai aucune chance face à Beate. Mais je sais aussi que je dois gagner du temps, car tant que l'éclat de la Perle n'est pas entre les mains de Branet, celle-ci ne sera pas tentée d'utiliser Odin pour raser Clayra.

« Si on vous donne la Rose des Vents, vous laisserez les Blouméciens et les Clayrans partir sains et sauf ? je demande à Beate d'une voix plus hésitante que je ne le souhaiterais.

- Crois-tu vraiment être capable de m'empêcher de tous les tuer si je le souhaite ? Rétorque Beate avec un sourire carnassier. Aurais-tu oublié ce qui s'est passé la dernière fois que tu as fait face à ma lame ? »

Je déglutis à ses propos, et j'ai l'impression de sentir de nouveau le métal froid de son épée traverser ma poitrine. Mes genoux se mettent à trembler, mais je m'efforce de tenir bon et je demande au grand prêtre de Clayra, qui se tient à côté d'Obéron, de me tendre la Rose. Celui-ci hésite, surtout que ma voix tremble de terreur, mais j'insiste avec plus de force, et après quelques secondes d'hésitation, il finit par céder.

« Et à quoi cela vous avance-t-il ? » me souffle le roi de Bloumécia avec colère.

Il n'est visiblement pas convaincu que je puisse faire quoi que ce soit, et je ne peux pas le lui reprocher, surtout que j'ai l'impression que je vais m'évanouir de terreur d'un instant à l'autre. Je serre fort dans ma main la Rose et le contact froid du joyau contre ma paume m'aide un peu à garder le contrôle de moi-même. En bredouillant, je déclare à Beate :

« Laissez les autres passer, et je vous donnerai l'éclat de la Perle.

- Te voir essayer de me donner des ordres est amusant, grince la générale avec un sourire mauvais. Je n'ai que faire de ces rats, qu'ils s'enfuient la queue entre les jambes, comme les lâches qu'ils sont ! »

Je sens le roi de Bloumécia se raidir derrière moi, mais il se contient et ordonne d'une voix tendue de reprendre la marche. Dan me jette un regard interrogateur, mais je lui fais signe de partir avec les autres, et il rejoint sa famille sans insister. Beate s'écarte du chemin pour laisser passer le convoi, et je profite de cet instant de distraction pour bondir sur une branche inférieure et m'enfuir à toutes jambes. La générale s'en aperçoit vite et elle étouffe un juron en se lançant à ma poursuite. Cependant, je connais bien mieux le tronc qu'elle, car j'ai passé les derniers jours à l'explorer assidûment, et je parviens à la tenir à distance pendant pendant quelques minutes. Malgré tout, cet avantage ne suffit pas, et elle me rattrape bientôt, me poussant à terre d'un coup de pied puissant. Je pousse un cri de surprise et de douleur en heurtant le sol, mais je m'agrippe à la Rose des Vents de toutes mes forces.

Beate place son épée contre ma gorge et siffle :

« Croyais-tu vraiment pouvoir m'échapper ? »

La panique m'envahit et je me mets à sangloter sans pouvoir m'en empêcher, mais la générale m'interrompt en me donnant un coup sur la joue du plat de sa lame :

« Cesse de pleurnicher, petite sotte. Il n'est pas dans mes habitudes d'assassiner un ennemi désarmé, surtout quand il est aussi faible que toi. Donne-moi ce que je cherche et je te laisserai rejoindre ton convoi de vagabonds. »

Elle me tend une main impatiente, et je réfléchis aussi vite que je le peux pour essayer de trouver une solution mais rien ne me vient. J'essaie seulement de la faire parler encore quelques minutes, dans l'espoir que cela permette aux autres d'avoir le temps de s'éloigner le plus possible du tronc avant qu'il ne soit réduit à néant :

« Pourquoi est-ce que vous faites ça ? je demande en essayant de contenir mes larmes. Je... Les histoires qu'on raconte sur vous donnent l'impression que vous êtes une héroïne...

- Je n'ai rien d'une héroïne, quoi que disent les gens qui n'y connaissent rien, me coupe-t-elle avec froideur. Je défends Alexandrie et j'obéis aux ordres de ma reine, c'est tout.

- Mais... Vous croyez vraiment que Branet vous sera reconnaissante de ce que vous faites pour elle ? Elle vous utilise comme un simple outil, et elle vous jettera dès qu'elle n'aura plus besoin de vous ! »

Cette fois, j'ai vraiment dû la mettre en colère, car elle presse le fil de son épée contre ma joue, m'arrachant un cri de douleur lorsqu'elle perce ma peau et que le sang commence à couler sur mon visage.

« Il suffit, déclare la générale d'un ton sans réplique. Donne-moi la Rose des Vents sur-le-champ, ou je te tue, que tu sois désarmée ou non. C'est ta dernière chance. »

Je commence à hocher la tête, terrorisée par sa froideur menaçante, mais je m'arrête immédiatement en sentant l'épée tracer une nouvelle estafilade sur ma joue. Je retiens une nouvelle exclamation de douleur, et je me lève prudemment sous le regard torve de Beate. Je commence à tendre le bras vers elle pour lui donner le trésor qu'elle désire, mais au dernier moment, je ferme les yeux et je jette la Rose aussi loin que je le peux. Quand je rouvre les paupières, je constate que la générale me regarde avec un mélange de colère et d'incrédulité :

« Espèce de petite... ! s'exclame-t-elle.

- Tant que vous n'avez pas l'éclat de la Perle, je souffle, Branet ne détruira pas Clayra, et ça donnera du temps aux autres pour s'enfuir et survivre. Maintenant, je sais que vous allez me tuer, alors s'il vous plaît, faites-le vite. »

Je referme les yeux en me mettant à pleurer et à trembler de tout mon corps. C'est vraiment trop con de mourir maintenant ! J'aurais tellement aimé revoir Djidane, et Dagga, et les autres, et les accompagner dans le reste de leurs aventures, mais ça n'arrivera jamais. J'imagine que d'une certaine manière, j'ai eu de la chance pendant trop longtemps : après avoir échappé à la mort tant de fois, c'est assez normal qu'elle finisse par me rattraper...

Une seconde s'écoule, puis deux, puis une poignée, et rien ne se passe. Soit c'est moins douloureux de mourir que je ne le croyais, soit quelque chose cloche. Je rouvre prudemment un œil, et je constate que Beate me fait toujours face, un regard indéchiffrable sur le visage. Elle commente :

« Tu as plus de cran que je ne le pensais, pour une enfant. Je devrais en effet te tuer pour ce que tu viens de faire, mais ta mort ne m'avancerait à rien. Estime-toi heureuse que je sois d'humeur magnanime. »

Elle ponctue sa dernière phrase d'une gigantesque gifle qu'elle m'envoie de sa main gantée. Le coup est si puissant qu'il me fait littéralement décoller de terre et rouler à plusieurs mètres de là, tombant de la branche où nous nous trouvions. Je me raccroche in extremis au rebord, et je ne peux que regarder Beate descendre le long de l'arbre, bond après bond, pour essayer de retrouver la Rose des Vents.

Mes forces m'abandonnent, et je me laisse tomber sur la branche inférieure. Je me reçois mal et je pousse un cri de douleur en sentant ma cheville se tordre son mon poids. Au moins, la douleur me ramène à la réalité et me rappelle que je suis vivante. Lorsque j'ai vu Beate, je ne m'attendais vraiment pas à survivre à cette nouvelle rencontre. J'imagine qu'elle a dû croiser les autres là-haut, comme dans le jeu, et je ne peux qu'espérer qu'ils vont bien. J'avale une Potion et je me remets en route d'un pas mal assuré. Je ne suis plus sur le chemin que nous avions préparé avec les autres soldats, et je dois plusieurs fois m'arrêter et faire un détour pour éviter des nids de monstres, mais je finis par arriver au pied de l'arbre alors que le soleil se couche. J'aperçois la foule des Clayrans et des Blouméciens un peu plus loin, et je m'effondre au sol, vaincue par l'épuisement et le soulagement. J'ai réussi. Je fonds en pleurs sans pouvoir me retenir. J'ai réussi : Branet réduira peut-être Clayra en cendres, mais le peuple de Freyja survivra !

C'est à ce moment que j'aperçois au milieu de mes larmes une lueur dans le ciel. Je lève les yeux et je vois un aéronef stationnaire à quelques dizaines de mètres du tronc géant : c'est la Rose Rouge, le vaisseau amiral de Branet. Mais ce qui me fait me relever de toute la vitesse de mes membres fatigués, c'est le rayon d'énergie qui perce soudainement le ciel : c'est le signal que le l'invocation d'Odin a commencé ! Je me mets à courir à toutes jambes vers les Clayrans et les Blouméciens en leur criant de s'éloigner le plus possible. Il leur faut quelques secondes pour réagir, mais eux aussi ont vu le rayon frapper le ciel juste au-dessus de l'arbre, et le ciel s'obscurcir brutalement et se charger d'une énergie sombre et saturée d'électricité. Un vent de panique parcourt la foule, et nous nous enfuyons tous comme nous le pouvons alors qu'un cavalier sombre apparaît soudain dans le ciel désormais rouge sang et se met à galoper à toute vitesse vers l'arbre. Lorsqu'il n'est plus qu'à quelques mètres de sa cible, il dresse sa lance et la projette avec une puissance phénoménale en direction du tronc. Celui-ci explose soudainement dans une déflagration qui me propulse à plusieurs mètres de là et m'assourdit pendant quelques minutes. J'atterris rudement sur le sol, le souffle coupé, et je ne peux que regarder avec sidération et horreur la boule de feu qui s'élève peu à peu à l'emplacement où se trouvait auparavant Clayra.

J'avais toujours pensé que la scène du jeu évoquait les images que j'avais vues de la bombe nucléaire lâchée sur Hiroshima. La destruction absolue que j'ai sous les yeux confirme cette impression, sans le moindre doute possible. Il n'y a plus rien, tout a été vaporisé, presque en un instant. J'imagine que je dois juste m'estimer heureuse qu'il n'y ait pas de retombées radioactives, sans quoi, j'y passerais aussi. J'espère juste que mes amis ont eu le temps de s'échapper et qu'ils ont pu gagner Alexandrie sans encombre. Je pousse un long soupir en me relevant. Ils me manquent déjà, mais ils sont loin, maintenant. Je m'approche en boitant de la foule des Clayrans qui regardent la souche carbonisée qui était leur patrie il y a encore quelques heures. J'avise le roi de Bloumécia et je m'approche de lui. Il m'adresse un regard sombre et chargé d'émotion :

« J'imagine que je dois m'excuser d'avoir douté de vous, jeune fille, commence-t-il. Si vous n'aviez pas eu la présence d'esprit de suggérer et d'organiser cette évacuation, aucun de nous n'aurait survécu. Notre peuple vous est infiniment reconnaissant, et rien de ce que nous pourrons faire ne suffira jamais à rembourser la dette que nous avons envers vous. »

Je rougis et je marmonne des excuses, mais le roi ignore ma réaction et poursuit :

« Cependant, pour l'instant, nous n'avons pas les moyens de vous remercier à la hauteur de ce que vous méritez. Nous n'avons plus de foyer, et nulle part où aller. En temps normal, j'irais chercher la protection de notre allié le roi Cid Fabre IX, mais...

- Si Branet en a après les Eclats de la Perle, Lindblum est sa prochaine cible. » je conclus en reprenant mes moyens.

Le monarque hoche la tête sombrement. Après quelques instants de réfléxion, il déclare qu'il est de toute façon trop tard et que les hommes-rats sont trop épuisés et abattus pour partir sur le champ, et il donne des ordres pour monter un camp en attendant la tombée de la nuit. Il me propose aussi de les accompagner si je le souhaite, mais je décline son offre : je veux retrouver mes amis au plus vite, et pour cela, la meilleure solution sera de les retrouver aux marais des Kwe quand ils y repasseront pour atteindre le Continent Extérieur. Je pourrais pousser jusqu'à Lindblum pour essayer de les trouver aux Pinnacle Rocks, mais cela me paraît plus risqué, tant à cause de la distance que du risque de les manquer. Surtout, après avoir vu Odin détruire Clayra, je me sens incapable de regarder Atomos ravager Lindblum.

Je m'installe pour la nuit, mais je dors très mal : ma nuit est, comme d'habitude, hantée de cauchemars variés, allant de flash-backs de l'attaque sur Clayra aux cadavres de mes amis qui me reprochent de les avoir abandonnés. J'aimerais bien dire que je commence à m'y habituder, mais je me réveille hurlante et trempée de sueur la seule consolation que j'ai — très maigre —, c'est que si j'en crois les sangltos et les cris étouffés qui retentissent autour de moi, je ne suis pas la seule à faire de mauvais rêves, cette fois.