Chapitre 19 : Retrouvailles
Le lendemain matin, quand je regarde autour de moi, les regards de tous les Blouméciens et de tous les Clayrans sont hagards, mais le roi insiste pour que son peuple se mette en route et gagne au plus vite les montagnes afin d'échapper aux monstres qui parcourent la Brume et d'essayer de trouver un nouveau lieu pour s'installer. Obéron me propose de les suivre, mais je réponds que je préfère essayer de retrouver mes amis, s'ils sont encore en vie. Je souhaite bon courage à la troupe d'exilés, et je sors de mon sac une poignée de Légumes Gysahl pour attirer Koko. Celle-ci, attirée par l'odeur, ne se fait pas attendre, et en moins d'une minute, je suis sur son dos à galoper en direction de l'Ouest en tout cas, ce que j'espère être l'Ouest : je m'efforce de suivre la chaîne des montagnes sur ma droite, mais la Brume qui nous environne la fait souvent disparaître à mes regards, et j'ai peur de me perdre, faute de points de repère sûrs. Mais je finis par arriver sur une plage familière. C'est là que nous devrions pouvoir trouver l'un des Chochographes. Koko me jette un regard interrogateur lorsque je descends de son dos et que je commence à explorer les alentours en fixant le sol, mais elle redresse vite la tête et pousse un cri curieux. Elle se met à chercher un peu partout en reniflant et en grattant le sol, avant de s'arrêter à un endroit en apparence anodin et de commencer à creuser avec enthousiasme. Je m'approche et je l'aide de mon mieux, et bientôt, nous avons dégagé un coffre au trésor. Le Chocobo bondit de joie alors que je l'ouvre délicatement. Comme je m'y attendais, seule une épaisse fumée s'en échappe, et je me sens sombrer dans l'inconscience.
Lorsque je me réveille, je vois Koko penchée avec inquiétude au-dessus de moi désormais, son plumage est d'un bleu clair qui lui va ma foi assez bien. C'est exactement ce que je cherchais : elle a obtenu la capacité de se déplacer sur les hauts-fonds, ce qui va me permettre de contourner les monts Aerbs et d'éviter d'avoir à retraverser la Caverne Guismar seule.
Je remonte en selle et Koko se met à galoper à toute vitesse en agitant les ailes, ce qui lui permet d'être assez légère pour ne pas s'enfoncer dans les flots. Nous atteignons presque immédiatement la partie Sud du continent, mais je lui propose de continuer d'explorer un peu les environs pour trouver d'atres trésors, et elle acquiesce avec enthousiasme. Nous passons donc le reste de la journée à aller d'île en île en nous arrêtant seulement pour creuser lorsque je reconnais un décor particulier ou que le Chocobo sent à nouveau un coffre à proximité. Lorsque le soir arrive, nos efforts ont été plus que couronnés de succès : outre une grande quantité d'objets de soin, j'ai récupéré plusieurs pièces d'équipement intéressantes et qui devraient grandement faciliter la suite des aventures.
Plutôt que d'aller directement au marais des Kwe, je suggère à Koko de faire un détour pour rendre visite à Méné. Ma monture pousse un « Kwe ! » plein d'entrain et se remet à courir. Nous arrivons à notre destination juste au moment où la nuit tombe, et le Chocobo traverse les sous-bois sans hésitation pour déboucher dans la clairière que je reconnais avec un grand sourire. Méné laisse échapper un cri de surprise, et vient immédiatement serrer Koko contre lui alors que je me laisse tomber au sol en grimaçant. Après cette journée passée à galoper, j'ai les jambes pleines de courbatures, et je me sens absolument épuisée. Aussi, lorsque le Mog nous propose de passer la nuit ici, j'accepte avec joie. Je me sens tellement bien ici que, pour la première fois depuis longtemps, je ne fais aucun cauchemar, et lorsque je me réveille le lendemain, j'ai l'impression d'être bien plus reposée que je ne l'ai jamais été. Je remercie encore Méné pour son accueil, et je lui promets de vite revenir le voir, avant de demander à Koko si elle veut bien me conduire jusqu'aux marais des Kwe. Le Chocobo me laisse remonter sur son dos, et se met en route sans hésitation.
Nous arrivons aux marécages quelques heures plus tard, et je serre mon amie dans mes bras pour lui dire au revoir avant qu'elle ne regagne la forêt tandis que je m'enfonce dans les hautes herbes qui entourent les marécages. Je sors mon arc et j'encoche une flèche : j'espère ne pas avoir à m'en servir, mais je sais que des monstres rôdent dans les environs, et je n'ai pas Djidane pour me protéger, cette fois. Je progresse prudemment en essayant de retrouver le chemin que nous avions emprunté la dernière fois et en étant aussi attentive que possible pour pouvoir entendre les ruit des grenouilles qui annonceront que je suis arrivée dans une zone plus sûre.
Soudain, alors que je marche sur un des pontons branlants qui parcourent le marais, j'entends un cri s'élever sur ma droite. Je me retourne et dès que j'aperçois le Grododo qui s'élance vers moi, je tourne mon arc vers lui et je tire sans hésitation. Il hurle de douleur : même si je n'ai pas réussi à tuer le crapaud géant d'un coup, je l'ai atteint, et gravement blessé. De peur d'être à nouveau paralysée par la peur, je m'efforce de ne pas réfléchir et je décoche une nouvelle flèche, en prenant davantage le temps de viser. Cette fois, le monstre est touché à la poitrine, et il expire avec un râle douloureux. Je lâche un long soupir en essayant de contrôler les tremblements dont je suis parcourue. Je ne sais pas si c'est l'adréline du combat, la terreur, le dégoût d'avoir à nouveau tué. Il y a sans doute aussi une part de fierté : j'ai remporté mon premier combat en solo ! Peut-être que je ne suis pas complètement inutile, après tout.
J'essaie de calmer ma respiration, mais il me faut quelques minutes pour me sentir capable de reprendre la route. Je ne rencontre heureusement pas d'autres monstres, mais le soleil est haut dans le ciel lorsque j'arrive enfin aux étangs remplis de grenouilles que je reconnais. Là, je découvre avec soulagement que Kweena m'a précédée : comme dans le jeu, il a échappé à la destruction de Clayra sans une égratignure. Il m'accueille avec un grand sourire et s'assure que je vais bien, mais lorsqu'il entend mon ventre gargouiller de faim, il me tire jusqu'à la maison de Kwan pour me nourrir, où il me ressert de force plusieurs fois. Je suis à deux doigts de vomir tellement je me sens remplie, mais je suis heureuse d'être là.
Les jours suivants se passent paisiblement : j'explore les environs avec Kwell et j'aide Kweena à attraper des grenouilles (mais je trouve une excuse pour ne pas les manger, surtout pas vivantes comme la Kwe le fait). Bientôt, je ne fais même plus de cauchemars, et je réalise à quel point faire des nuits complètes aide à voir le monde sous un jour plus positif. Bien sûr, ne pas être constamment confrontée à la mort est aussi un facteur décisif.
Enfin arrive le moment où j'entends une voix que je reconnaîtrais entre mille :
« Fichus marais, fichus monstres et fichus moustiques ! Pourquoi est-ce qu'on avait besoin de repasser par ici ? »
Je ne peux retenir un immense sourire de barrer mon visage et je m'élance vers la voix de Djidane avec enthousiasme. Comme dans le jeu, il est accompagné de Bibi et de Dagga. Tout le monde a survécu ! Je suis tellement soulagée ! Je pousse un cri et je cours serrer le petit mage noir contre moi. Celui-ci est un peu surpris de me voir, mais il est aussi heureux que moi et il me rend mon étreinte avec enthousiasme. Après quelques instants, je me relève et je me tourne vers les deux autres. La princesse a un sourire attendri, mais son regard est hanté, et je peux la comprendre : sa propre mère (enfin, pas exactement, mais c'est ce qu'elle croit) l'a torturée pour envahir un pays et massacrer des milliers d'innocents, et elle a dû assister à la destruction de Lindblum à l'aide de ses propres Chimères. Il y a de quoi être traumatisée. Mais c'est la réaction de Djidane qui attire le plus mon attention : il fait un geste vers moi, avant de jeter un regard furtif et inquiet vers Dagga. Finalement, il se contente de m'adresser un geste de la main, visiblement mal à l'aise. Ha ! C'est moins drôle, hein, maintenant que c'est son tour de devoir gérer des sentiments compliqués et contradictoires ! Bien fait !
Je lui adresse un sourire radieux où se mélange le soulagement de le savoir en vie et la jubilation de le voir encore plus embarrassé que moi, avant de serrer Dagga dans mes bras. Cela faisait tellement longtemps que je ne l'avais pas vue que je ne peux m'empêcher de la garder contre moi plus longtemps que le strict nécessaire. Elle me rend mon étreinte, et je sens l'odeur de ses cheveux emplir mes narines, et je réalise mon erreur : j'ai appris à me méfier de mes sentiments pour Djidane, mais j'avais complètement oublié que mes hormones s'affolaient tout autant pour la princesse. Je dois me forcer à m'éloigner d'elle, et je lui adresse un sourire un peu forcé en lui demandant comment elle va. C'est clairement stupide de ma part, car je sais parfaitement à quel point les dernières semaines ont été difficiles pour elle. Mais c'est la seule chose qui me vient à l'esprit pour garder contenance et éviter de lui sauter dessus comme une midinette en chaleur. Dagga me jette un regard triste, mais me répond qu'elle se porte bien, sans même évoquer les épreuves qu'elle a subies. Kweena arrive à ce moment et salue nos amis avec un grand sourire. J'en profite pour changer de sujet et demander des nouvelles des autres.
« Le capitaine Steiner et dame Freyja sont restés derrière pour protéger ma fuite, souffle la princesse avec un sentiment de culpabilité évident.
- Ouais, je n'ai pas que du bien à dire du vieux, mais ce n'est pas la loyauté et le courage qui lui manquent, reconnaît Djidane avec un demi-sourire.
- Je suis sûre qu'ils s'en sortiront, j'ajoute à l'intention de la princesse. Ce sont d'excellents guerriers, après tout.
- Et ils ont Beate avec eux, renchérit le voleur. Elle nous a dit qu'elle t'avait recroisée à Clayra, et je ne sais pas ce que tu lui as dit, mais ça a dû pas mal l'ébranler. Pis voir Dagga dans les vapes, ça l'a clairement retournée. Rien de grave, ajoute-t-il rapidement pour me rassurer. Juste un sort que Branet lui avait jetée, mais ça a permis à Beate de se rendre compte qu'elle n'était pas du tout du bon côté. »
Je toussote en pointant vers la princesse d'un geste du menton : celle-si s'est assombrie en entendant le nom de la reine.
« Et toi, comment tu t'en es sortie ? demande Djidane pour essayer à son tour de changer de sujet.
- J'ai réussi à m'enfuir de Clayra avec le reste de la population, et je suis venue ici à dos de Chocobo, j'explique sobrement. J'ai hésité à aller jusqu'à Lindblum, mais...
- Tu as bien fait de ne pas venir, grimace le voleur. Ce... Ce n'était pas joli à voir. »
Il jette un regard prudent à Dagga, avant de m'expliquer ce à quoi ils ont assisté : comme dans le jeu, Branet a envoyé ses mages noirs pour affaiblir la garnison, puis invoqué Atomos qui a ravagé le quartier ouvrier. Heureusement, au premier signe d'attaque, Cid a fait évacuer les quartiers populaires (j'avais oublié que je le lui avais suggéré il y a maintenant plusieurs éternités), si bien qu'il y a eu bien moins de morts que ce que l'on aurait pu craindre. Mais les dégâts matériels sont considérables, et le roi s'est rendu sans condition à Alexandrie. Comme je le craignais, Branet contrôle désormais tout le continent. Mais entre les survivants de Clayra et ceux de Lindblum, j'ai pour une fois l'impression d'avoir pu faire une vraie différence. La princesse annonce ensuite qu'ils cherchent un passage qui leur permettrait de gagner le Continent Extérieur.
« J'ai vu des ruines un peu au Nord d'ici qui pourraient correspondre à ce dont vous parlez, je réponds. Mais il se fait tard, alors je propose qu'on aille d'abord se reposer et se restaurer chez Kwell. »
Djidane grimace entendant le nom du Kwe et de sa nourriture si peu appétissante, mais il doit reconnaître que je n'ai pas tort, si bien qu'il acquiesce. Sur le trajet, je m'attarde un peu pour pouvoir discuter avec Bibi : le Village des Mages noirs n'est plus si loin, et je veux m'assurer que même lorsqu'il apprendra que comme eux, il est un automate manufacturé pour faire la guerre et pour tuer, il n'oublie pas qu'il est aussi une créature vivante, douée d'une conscience et d'une volonté propres, et que c'est mon ami, quoi qu'il arrive. Par ailleurs, c'est une excellente occasion pour laisser Djidane et Dagga passer le plus de temps ensemble.
Lorsque nous arrivons, Kwell grommelle un peu, mais il accueille les nouveaux arrivants avec une hospitalité sincère et nous sert un repas copieux et délicieux (mais à l'apparence toujours aussi répugnante : une espèce de bouillie non identifiable dans laquelle surnagent des morceaux dont je préfère clairement ne pas connaître l'origine) et les autres commencent à monter leur tente à l'extérieur de la hutte des Kwe pour la nuit. Mais au moment où je m'apprête à m'installer sur l'espèce de natte qui m'a servi de matelas ces derniers jours, Dagga s'approche de moi et ouvre la bouche comme pour demander quelque chose. Mais elle semble se raviser aussitôt et s'apprête à se retourner sans dire un mot. Je l'attrape pas la manche pour la retenir et je lui adresse un sourire que je veux rassurant :
« De quoi est-ce que tu as besoin ?
- Je... Tu veux bien dormir avec moi cette nuit ? lâche la princesse dans un souffle, le plus vite et le moins fort possible. Je... Tu n'es pas obligée, mais je préfère ne pas demander à Djidane, et je... Enfin...
- Ce n'est pas le genre de moment où on a envie d'être seule. Je sais exactement ce dont tu parles. Je récupère mes affaires et je te rejoins. »
Je me retiens d'ajouter que je suis probablement autant un danger pour son innocence que le jeune voleur, parce que je doute que ce soit une remarque très productive, et que par ailleurs, je sais que l'adolescent ne ferait rien qui puisse blesser la princesse, pas plus que moi.
Une fois sous la tente, je laisse échapper un long soupir. Je ne sais pas si je dois me réjouir de passer la nuit avec la fille la plus magnifique que je connaisse, ou être absolument terrifiée. Surtout quand celle-ci me serre doucement la main en s'installant à à peine quelques centimètres de moi et en me lançant un regard plein de reconnaissance et de tendresse. Il me faut un effort de volonté qui me paraît surhumain pour éviter de l'embrasser à pleine bouche. Merde, Claire, tu as déjà fait ce cirque avec Djidane, mais c'est la même chose pour Dagga : tu sais très bien qu'elle n'est pas pour toi ! Tout ce que tu as à faire, c'est à ne pas t'interposer entre elle et lui. Tu fais en sorte que tout le monde oublie que tu es là, tu devrais savoir faire, tu as l'habitude ! Alors pourquoi est-ce que mon cœur bat à cent à l'heure quand je regarde les yeux magnifiques de Dagga se fermer doucement sous l'effet du sommeil ? Pourquoi est-ce que quand j'essaie de me retourner pour échapper à cette torture et qu'elle me serre instinctivement plus fort pour me retenir, je m'immobilise aussitôt et je continue de la regarder ? Je suis vraiment trop stupide ! Et je meurs d'envie de la serrer dans mes bras pour lui faire oublier tous ses problèmes !
Bien entendu, avec toutes ces émotions parasites, j'ai les plus grandes difficultés à m'endormir, mais le pire, c'est que je ne le regrette même pas, vu que ça me permet de passer plus de temps à observer la fille dont, je dois bien l'avouer, je suis tombée raide amoureuse.
Mais quand je me réveille au petit matin d'une nuit trop courte, Dagga s'est déjà levée. Je fronce les sourcils et je sors de la tente. Il fait encore nuit, mais l'aube a l'air proche. Dans l'obscurité incertaine, j'aperçois la princesse assise sur le perron de la maison de Kwell, les bras serrés autour de ses genoux. Je m'approche d'elle et je lui demande si tout va bien, mais elle se contente de hocher la tête sans répondre et sans me regarder. Je m'assois à côté d'elle et je reste silencieuse pendant quelques instants, avant de décider d'insister : si j'étais à sa place, j'aimerais savoir qu'il y a quelqu'un à qui je peux parler.
« Tu vas me trouver ridicule, répond-elle en haussant les épaules, ce qui secoue sa chevelure dans un geste que je ne devrais vraiment pas trouver séduisant, vues les circonstances. Hélas, mon cerveau rempli d'hormones étant ce qu'il est, je tombe un peu plus sous le charme de la princesse.
- Ouais, c'est sûr que quand je vois une amie qui va visiblement mal, ma première réaction, c'est de me moquer d'elle, je commente après une seconde de réflexion. Je suis même connue pour ça. »
Pour la première fois, Dagga me regarde, et ce que je vois dans ses yeux me brise absolument le cœur : elle a l'air tellement malheureuse et pleine de culpabilité ! Je dois caler mes mains sous mes fesses pour m'empêcher de la serrer dans mes bras. Elle finit par lâcher dans un souffle :
« J'ai fait un mauvais rêve. Comme je te le disais, c'est stupide, à mon âge, d'avoir encore des terreurs nocturnes.
- Après le genre de choses que tu as traversées, ça n'a rien de surprenant, je déclare avec un demi-sourire triste. Je te dirais bien combien de cauchemars j'ai fait ces dernières semaines, mais il y en a eu tellement que j'ai perdu le compte il y a longtemps. Tu veux m'en parler ?
- Je revoyais mère ordonner à Pile et Face de prendre toutes mes Chimères et de m'envoyer au cachot, avant d'hurler de rire. Puis elle tuait Steiner, et Beate, et, et, et Djidane avant de réduire Lindblum en cendres. Et au milieu de tout cela, je restais immobile, incapable de rien faire pour l'en empêcher. »
La princesse étouffe un sanglot et se blottit contre moi, si bien que je n'y tiens plus et que je la serre entre mes bras aussi fort que je le peux. Résultat, mon visage est dans ses cheveux, et je respire à plein nez son odeur douce et chaleureuse. Reprends-toi, Claire, espèce de petite obsédée ! Dagga a besoin de ton soutien, pas de ta libido débridée.
« Je sais ce que tu vas me dire, poursuit mon amie sans s'écarter de moi. C'est exactement le genre de cruauté dont ma mère s'est rendue coupable, et les actes qu'elle a commis sont impardonnables. Mais je n'arrive pas à la haïr ! Je sais que je devrais, je sais que vous avez tous raison de la détester de toutes vos forces, mais c'est ma mère ! Je comprends que vous me blâmiez de ressentir cela, mais même si je me sens trahie par ce qu'elle m'a fait, je l'aime toujours ! Faut-il que je sois la dernière des idiotes ! »
Cette fois-ci, elle éclate véritablement en larmes, et je ne peux rien faire d'autres que de murmurer des platitudes aussi rassurantes que possible en lui caressant les cheveux. Je me sens tellement impuissante face à sa détresse. Lorsque la crise de larmes s'est un peu calmée, je prends la parole avec hésitation :
« Tu sais, Dagga, je pense qu'on comprend tous à quel point c'est difficile pour toi. Malgré tout ce qu'elle a fait, c'est quand même Branet qui t'a élevée, et de ce que tu m'as raconté, c'était plutôt une bonne mère et une bonne reine jusqu'à assez récemment. Pour Djidane ou pour moi, c'est probablement plus simple : la seule chose qu'on a vu d'elle, c'est les innocents dont elle a causé la mort. Mais toi, tu as pu voir pendant toute ta vie tout ce qu'elle avait fait de bien. Tu étais sûre qu'elle allait se rendre compte qu'elle commettait une erreur en attaquant Bloumécia. Tu as même fait tout le voyage jusqu'à Alexandrie pour pouvoir lui parler, la convaincre de revenir à la raison, de redevenir la personne que tu connaissais. Je n'imagine même pas ce que tu es en train de traverser. »
Bon, ok, la dernière phrase est un mensonge : j'ai fait bien assez de parties de Final Fantasy IX pour comprendre exactement tout ce que Dagga ressent et va ressentir. Mais c'est précisément pour cette raison que je peux dire que je sais pourquoi elle se sent si effondrée et si coupable. La princesse redresse la tête, et je fais tous les efforts du monde pour ne pas me laisser instantanément envoûter par la beauté éblouissante de son visage que même les larmes ne parviennent pas à ternir :
« Je... Merci, Claire, d'être si compréhensive. Mais je tiens à te dire que tu n'y es pas obligée. Comme je te le dis, j'ai bien conscience que ce qu'a fait ma mère est inexcusable. Quoi qu'il arrive, elle devra répondre de ses actes, mais... Oh, j'espère tellement qu'elle pourra revenir à ses esprits.
- Je l'espère aussi, je réponds en essayant de ne pas mentionner, de ne même pas penser que ça n'arrivera pas avant la mort de la reine. Et je te promets que je ne me sens pas forcée de te dire ça pour te rassurer. Je sais à quel point la famille, ça peut être compliqué, parfois. »
Je ne sais pas trop pourquoi, mais je commence alors à lui raconter que ma mère nous a quittés, mon père et moi, quand j'étais tout petite, et que je n'ai aucun souvenir d'elle, à part la photo d'elle que mon père garde sur sa table de nuit. J'ajoute que je n'ai aucune envie de rencontrer la femme qui n'a pas voulu de moi, mais que parfois, surtout aux petites heures du matin, je me sens affreusement coupable de détester celle qui m'a donné le jour. Je lui explique aussi que mon père est constamment absent à cause d'un travail qui l'occupe pendant l'immense majorité de la journée, et que je vois bien qu'il essaie de compenser en m'offrant tous les cadeaux que je souhaite, mais que cela ne remplace pas l'affection et l'attention qu'il n'a jamais eues pour moi. Je n'ai jamais parlé de ce sujet à personne, et je ne sais pas pourquoi je m'épanche ainsi, alors que ma priorité devrait être les soucis de Dagga. Mais celle-ci m'écoute sans m'interrompre, et quand j'ai fini, elle me sourit et me serre dans ses bras. Je profite de son étreinte pendant quelques secondes avant de me reprendre et de commenter :
« Mais tu sais, je ne suis pas la seule à avoir conscience que la famille, c'est compliqué. Djidane, lui, n'a jamais connu ses parents, et je suis certaine qu'il comprendrait ce que représente ta famille pour toi. Ça m'étonnerait sincèrement qu'il t'en veuille plus que moi de continuer de tenir à Branet. »
Je vois Dagga s'empourprer en entendant le nom du voleur (ou en tout cas, c'est l'impression que j'ai, car ses joues sont déjà rouges et striées de larmes d'avoir pleuré). Comme je m'en doutais, elle en pince toujours pour lui, mais elle se sent coupable de ce que sa mère a fait subir à la ville où le jeune homme a grandi. Dans les jours qui viennent, il faudra que je prenne grand soin de la rassurer à ce sujet, en plus de m'efforcer de leur faire passer le plus de temps possible ensemble (et loin de moi, que je ne sois pas soumise à la tentation).
Nous passons encore quelques minutes à discuter à voix basse, blotties l'une contre l'autre, et la conversation dévie vers des sujets moins pesants, ce qui est une bonne chose, mais cela signifie aussi que je ne peux plus oublier la culpabilité que je ressens à être si proche de Dagga, si... intime avec elle. Cependant, je ne parviens pas à m'empêcher d'être infiniment heureuse de ces quelques instants passés avec elle, et profiter de ma présence à ses côtés.
Lorsque l'aube vient, la princesse finit par s'écarter de moi en serrant une dernière fois ma main dans la sienne et en d'adressant un sourire, juste au moment où Djidane sort de la maison de Kwell et nous salue avec sa bonhommie coutumière. Je le connais suffisamment bien pour savoir que sa bonne humeur est largement forcée après les événements de ces dernières semaines, mais son sourire devient plus sincère et son visage s'apaise dès qu'il aperçoit Dagga.
Lorsque tout le groupe est réveillé, nous nous mettons en route, pour le plus grand bonheur de Kwell, qui en avait visiblement marre de voir sa solitude troublée par tant d'invités inattendus. Nous partons en direction du nord à travers les hautes herbes, jusqu'à ce que Kweena redresse la tête en humant l'air, avant de s'exclamer :
« Je sens des grenouilles par là ! »
Il se met à courir, et nous nous élançons tous à sa suite, tandis que Djidane peste contre l'obsession du Kwe pour la nourriture. Mais comme dans le jeu, c'est ce qui nous permet de découvrir l'entrée d'un souterrain ancienne mal entretenue : la Route des Fossiles. Nous descendons prudemment les escaliers de pierre aux marches parfois branlantes, jusqu'à arriver dans couloir mal éclairé et angoissant. J'allume une des torches que j'ai préparées, et je reconnais sur notre gauche l'ouverture par laquelle Amérante sortira pour nous pourchasser dans un instant.
Comme je m'y attendais, après quelques pas, le piège de Lamie se déclenche : une grille s'abat derrière nous, bloquant la sortie, et un monstre mécanique apparaît soudain. Il a une apparence un peu bancale, car il est en équilibre sur deux immenses roues, mais ses bras démesurés et la lance gigantesques dont il se sert comme arme le font dangereusement pencher en avant. Je sais d'avance que l'Amérante ne peut pas être vaincu, et je crie aux autres de courir. Peut-être que dans ce monde, il est possible de battre définitivement ce boss, mais je préfère ne prendre aucun risque. Je pousse Dagga et Bibi devant moi, tandis que Djidane et Kweena ferment la marche. Nous courons de toute la vitesse de nos jambes, mais bientôt, nous arrivons sur le pont où sont suspendues des lames massives qui se balancent constamment au milieu du chemin. Je serre les dents, et j'exhorte la princesse et le mage noir à ne pas s'arrêter, tout en les suivant de près. Ils doivent toutefois ralentir pour éviter d'être tranchés en deux par les lames, si bien que Amérante gagne du terrain. Djidane se retourne pour lui faire face en nous hurlant de continuer pendant qu'il ralentit la machine infernale. J'encoche une flèche, que je tire après avoir soigneusement visé : je parviens à éviter de toucher aussi bien le voleur que le Kwe qui l'a rejoint dans la bataille, mais mon projectile rebondit contre le métal de notre ennemi sans effet apparent. Je pousse un juron, et, voyant que ça ne servirait à rien que je reste ici plus longtemps, je m'élance à nouveau à la suite de Bibi et de Dagga. Nous parvenons à progresser malgré les lames qui nous barrent la route, jusqu'à ce que nous arrivions face à un immense trou dans le pont qui nous force à nous arrêter net. Le mage noir propose de profiter de ce que le rebord gauche du pont est encore à peu près intact pour y monter prudemment, mais lorsque je jette un regard en arrière, je vois que Djidane et Kweena ont mis fin à leur combat et courent à toutes jambes pour nous rejoindre. Il n'y a pas de temps à perdre, nous devons sauter ! Dagga passe la première. Mon cœur bat à cent à l'heure en la regardant s'élancer au-dessus du vide, mais elle gagne l'autre bord sans trop de difficulté. En revanche, Bibi est terrifié de tomber, et je dois prendre quelques secondes pour le rassurer avant qu'il n'accepte de sauter à son tour. Il ne parvient pas à prendre suffisamment d'élan, et Dagga doit le rattraper in extremis. Je jure de nouveau, et je saute à mon tour pour l'aider à remonter notre ami. Djidane et Kweena arrivent pile à ce moment-là, mais eux n'ont aucune difficulté à franchir l'obstacle. Fichus guerriers en fichue bonne condition physique, je suis vraiment trop jalouse. Heureusement pour nous, faute d'avoir des jambes, l'Amérante se contente de rouler droit dans le vide, et se met à tomber dans un cliquetis qui résonne pendant plusieurs secondes, avant que nous n'entendions un choc lointain et assourdi. Je déglutis en imaginant que j'aurais pu être à sa place si je m'étais ratée, et je recule de quelques pas, juste pour être sûre. Nous reprenons notre respiration pendant quelques instants, puis nous nous remettons en route : le groupe a l'air rassuré d'avoir échappé à cet obstacle, mais je sais que ce n'est que le début. Et en effet, quelques minutes plus tard, j'entends une voix plus chantante que ce à quoi je m'attendais :
« Il m'aura moins servi que prévu... »
Celle qui a parlé est une femme à la peau bronzée et aux longs cheveux auburns, vêtue d'un costume de chasse doublé de fourrure et d'un bandana orné d'une plume verte. Sur son dos, elle porte une immense hache qui est plus grand qu'elle. Mais je dois reconnaître que ce qui attire le plus mon regard, c'est le fait que la veste qu'elle porte se limite en fait à ses manches, et qu'elle ne porte qu'une bande de tissu colorée pour couvrir sa poitrine, ce qui laisse complètement voir son ventre, sans parler du décolleté particulièrement pigeonnant que cela crée.
Djidane s'interpose entre l'arrivante et le reste de notre groupe et lui demande son identité.
« Je m'appelle Lamie, répond la mercenaire en fixant son regard sur Dagga. La reine Branet m'envoir chercher la princesse.
- Annoncez à ma mère que je ne compte pas rentrer pour l'instant, répond celle-ci en secouant la tête.
- Vous m'avez mal comprise, commente Lamie avec un sourire ironique. Ce n'est pas vraiment vous que la reine veut voir. Elle veut quelque chose que vous avez emporté avec vous. Donnez-moi votre pendentif, et je vous laisserai partir en paix.
- Combien la reine Branet vous a-t-elle payée ? Je demande en m'avançant d'un pas.
- Pourquoi, tu comptes surenchérir ? Répond la mercenaire avec un sourire froid. Désolée de te décevoir, mais je fais toujours le boulot pour lequel je suis payée. Après tout, dans mon métier, si j'acquiers la réputation de renoncer aux contrats pour lesquels j'ai été engagée, je vais vite me retrouver à court de clients. Mais puisque tu es curieuse, la reine m'a offert 200 000 gils pour récupérer son petit bijou. Une affaire pour moi, si tu veux mon avis. »
J'écarquille les yeux en entendant la somme : j'espérais pouvoir négocier, car le groupe a accumulé une réserve assez raisonnable, mais j'étais très loin du compte, quand bien même Lamie aurait été prête à renoncer ! Celle-ci, en voyant que nous ne réagissons pas, commence à s'impatienter, et elle fronce les sourcils en tapant du pied.
« Vous n'avez pas l'air de réaliser la situation dans laquelle vous êtes. Je vous conseille d'être raisonnables, dans votre propre intérêt.
- C'est toi qui es responsable du piège de tout à l'heure, comprend alors Djidane.
- En effet, et il serait préférable pour sa propre santé que la princesse me donne ce que je demande. Après tout, on ne m'a pas demandé de la ramener saine et sauve à Alexandrie...
- Non ! s'écrie Dagga avec horreur. Mère n'aurait jamais...
- Assez discuté ! la coupe Lamie en empoignant son immense hache avec un geste menaçant. Donnez-moi le pendentif si vous ne voulez pas crever ici !
- T'as pas entendu ? répond Djidane en dégainant à son tour. Elle t'a dit non ! »
La mercenaire pousse alors un cri et s'élance en direction de la princesse, mais le voleur l'intercepte et tous deux commencent à ferrailler. Lamie fait vrombir son arme et utilise son élan pour repousser Djidane, qui titube sous la force des coups, mais il prend vite la mesure de son adversaire et utilise son agilité pour esquiver et détourner les attaques suivantes plutôt que d'essayer de les bloquer. Kweena se joint bientôt à la mêlée, et j'encoche une flèche pour voir si je peux aider mais les combattants sont trop rapides pour moi, et je risque trop de toucher un de mes amis pour oser tirer. À côté de moi, Bibi a les mêmes hésitations que moi, et je lui suggère d'utiliser Somni pour ralentir les mouvements de Lamie. Cela aide le voleur et la Kwe, qui commencent à faire reculer la tueuse à gages. Quand je me tourne vers Dagga, je m'aperçois que celle-ci tient son bâton serré contre elle sans savoir quoi faire. Plusieurs fois, elle prend une inspiration, comme pour se donner du courage, mais elle ferme aussitôt les yeux et renonce. Je jette un dernier coup d'œil au combat, mais tout a l'air de bien se passer, et je m'approche de mon amie pour lui prendre doucement les mains.
« Tout va bien, je dis sans la brusquer. Est-ce que tu penses que tu peux aveugler Lamie ? »
La princesse commence à bégayer, paniquer, mais elle parvient à se reprendre et elle hoche la tête avec détermination. Elle jette un sort de Cécité, et les yeux de la mercenaire se retrouvent obscurcis par un nuage sombre, qu'elle essaie de chasser de la main, en vain. La guerrière recule rapidement pour éviter les attaques de Djidane et de Kweena, avant de s'écrier :
« Vous ne perdez rien pour attendre ! »
Elle marmonne alors une incantation, et une vague d'eau jaillit de ses mains. Djidane parvient à l'esquiver d'un saut périlleux, mais Kweena est emporté et se retrouve à terre. Au milieu de la confusion, Lamie en profite pour tourner les talons et s'enfuir en pestant. Le voleur s'apprête à s'élancer à sa poursuite, mais lorsqu'il s'aperçoit que Dagga tombe à genoux et commence à pleurer, il renonce et s'approche d'elle pour la rassurer. Je souris, un peu tristement, et je le laisse s'occuper d'elle pour donner une potion au Kwe afin de le soigner. La princesse finit par se relever et s'incline profondément :
« Je suis vraiment désolée de vous avoir causé de tels soucis. Je voulais invoquer Ramuh pour vous aider, mais... Je n'ai pas... Je vous promets qu'à l'avenir, je vous aiderai davantage. »
Djidane et moi échangeons un regard inquiet. Dans le jeu, ce n'était que bien plus tard que Dagga devait avoir des difficultés à lancer des sorts. Il faut croire que voir ses propres Chimères détruire Lindblum sur les ordres de sa mère l'a bien plus affectée ici. Nous allons devoir être d'autant plus attentifs à ce qu'elle traverse, j'imagine, mais je ne peux pas m'empêcher de jeter un regard à Bibi : nous arriverons bientôt au village des Mages noirs, et il aura lui aussi besoin de tout notre soutien. J'ai peur que ça ne fasse beaucoup, et je ne suis clairement pas à la hauteur. Heureusement pour moi, Djidane reprend très vite contenance, et il adresse un grand sourire à la princesse :
« T'inquiète ! T'as déjà été super-utile : c'est ton sort qui a fait fuir Lamie, après tout, et on n'avait clairement pas besoin d'une Chimère juste pour un petit ennemi tout seul de rien du tout comme ça. Tu vas voir, tout va bien aller. »
Mais je le connais maintenant assez bien pour me rendre compte que c'est un enthousiasme de façade qui n'est destiné qu'à rassurer Dagga et à dissimuler ses propres inquiétudes. J'hésite à faire un commentaire, mais avant que je ne trouve ce que je pourrais ajouter, le jeune voleur nous suggère de reprendre la route. Je laisse Dagga marcher à ses côtés, et je m'arrange pour rester avec Bibi, quelques pas derrière eux, tandis que Kweena ferme la marche pour commencer la traversée de la route de la Gorgone.
