Chapitre 22 : Le Village des Mages Noirs

Il doit bien s'écouler une heure avant qu'un Mage n'arrive. Il passe un long moment à regarder autour de lui avec prudence, mais nous nous plaquons à terre, et il ne nous voit pas. L'automate lève les bras et l'air devant lui se met à onduler. Les arbres morts qui nous entouraient se transforment alors soudain et retrouvent leur feuillage vert. Le mage s'avance dans le bois et nous nous élançons à sa suite. Nous parvenons à atteindre la limite du bois juste avant que l'illusion ne réapparaisse à nouveau derrière nous.

Le spectacle qui se dresse devant nous est probablement inattendu pour mes compagnons, mais quant à moi, il m'évoque tellement de souvenirs que j'ai du mal à retenir les émotions qui me submergent. Je crois que c'est le lieu du jeu où j'ai passé le plus de temps, et ce que j'ai sous les yeux est exactement identique au village que je connais : un assemblage de maisons de bois maladroitement construites, dont les toits pointus évoquent les chapeaux des mages qui l'habitent et dont les fenêtres rondes ressemblent à des visages souriants. Il ne manque que la musique bancale et entraînante pour compléter le tableau. C'est d'ailleurs la seule chose qui manque à cet univers : la bande-son absolument incroyable du jeu, que j'ai si souvent regrettée depuis que je suis arrivée ici. Je ne peux pas m'empêcher de fredonner l'air du Village des Mages Noirs. Dagga m'adresse un regard interrogateur, avant d'aviser les trois Mages Noirs qui sont en train de discuter à l'entrée du village quand nous arrivons. Elle s'approche d'eux pour leur demander où est Kuja, mais dès qu'ils la voient, ils prennent peur.

« Des... des humains ! » s'exclame l'un d'eux avant de prendre ses jambes à son cou.

Les deux autres se retournent et ont la même réaction, même s'il y en a un qui trébuche et qui tombe au sol, avant de rapidement se remettre sur pied et de reprendre sa course dératée, tandis que Bibi essaie en vain de le retenir :

« Attendez, s'il vous plaît ! »

Mais les trois autres mages ont déjà disparu, et mon ami se retourne vers nous en tremblant :

« Ils sont... Ils sont comme moi...

- Oui, fait Djidane en se grattant la tête, mal à l'aise.

- Ils parlaient, comme moi ! Il y a des Mages comme moi ! » s'exclame Bibi, tout excité, avant de partir en courant pour essayer de discuter avec ses congénères.

Nous le regardons sans savoir quoi dire, jusqu'à ce que Kweena déclare qu'elle va regarder quelles sont les spécialités locales. Dagga annonce alors qu'elle va voir si les Mages peuvent lui donner des informations sur Kuja avant de partir à son tour. Djidane pousse un soupir :

« C'est toujours pareil... Claire, tu devrais rejoindre Dagga, je suis sûr qu'elle a envie de te voir. »

Je le regarde avec de grands yeux pendant une seconde, un peu abasourdie par sa remarque. Sans que je le veuille, une scène s'impose à moi : le grand sourire de la princesse en me voyant, son regard souriant, ses bras qui se tendent vers moi pour m'enlacer... Non ! J'ai dit non ! Je ne dois pas me laisser tenter, et si ce petit con de Djidane pouvait arrêter de me pousser dans les bras de Dagga, ce serait vachement mieux ! Je reprends mes esprits aussi vite que possible, et je réponds avec tout le calme dont je suis capable :

« En fait, j'allais retrouver Bibi. Il va falloir que tu explores tout seul de ton côté. Et je doute qu'il y ait beaucoup de filles à draguer ici.

- Ha ha, très drôle. Fais attention à toi, Claire. » réplique-t-il avec un geste de la main, comme pour me chasser.

Je me dirige vers la gauche en longeant les maisons. Voir tous les Mages s'enfuir à ma vue et fermer leurs portes quand je passe me fait tout bizarre : j'ai tellement l'habitude des moments où ils sont accueillants dans le jeu que je me sens un peu blessée qu'ils ne me fassent pas confiance, même si je me rends bien compte que c'est ridicule.

À l'extrémité du village se trouve un cimetière où Bibi est en train de parler à voix basse avec deux autres Mages. Je m'approche en silence et je contemple les sept tombes devant moi sans dire un mot. Quand ils se rendent compte que je suis là, les deux Mages sursautent, mais Bibi les rassure :

« C'est Claire, c'est... mon amie. »

Je les salue de la tête et je les laisse à leur conversation. Mon cœur se serre quand Bibi réalise qu'on peut mourir sans avoir été blessé et sans être malade, juste de vieillesse, parce que notre heure est arrivée. Et c'est encore pire lorsque Mage Noir 56 (oui, ils n'ont pas de noms, juste des numéros, ce qui a quelque chose de profondément déshumanisant) explique qu'un jour, son ami 36 est tombé à terre et a cessé de bouger, mais qu'il espère qu'il reviendra bientôt pour jouer à cache-cache avec lui. Il ajoute qu'il faudra probablement le laver avant, car il aura plein de terre sur lui. Je veux dire, j'ai déjà vu cette scène plein de fois, je devrais savoir à quoi m'attendre. Mais elle me fait quand même monter les larmes aux yeux, et je reste muette, incapable de trouver quoi lui dire : est-ce que je suis censée expliquer à quelqu'un d'aussi innocent qu'il ne reverra jamais son ami ? Que lui aussi va finir par mourir, ou « s'arrêter », comme disent les Mages, et que ce sera probablement bientôt, vu qu'il s'agit d'un modèle plus ancien, et que leur espérance de vie ne dépasse pas quelques années ?

Bibi, lui, a compris très exactement ce que tout ça signifiait, et il essaie de lui expliquer, mais l'autre Mage, 288, qui est d'une génération plus récente, et, j'ai l'impression, plus avancée, l'interrompt :

« Laisse-le. Il est probablement plus heureux ainsi. »

56 le regarde avec un air interrogateur, tandis que Bibi se met à secouer la tête, avant de repartir sans un regard en arrière. Je le regarde s'éloigner en essayant de retenir mes larmes, et je m'apprête à le suivre pour le réconforter s'il en a besoin, quand 288 me tire de mes pensées :

« Nous n'aimons pas trop les humains, d'habitude.

- Je me doute, je réponds avec un haussement d'épaules. Ils vous ont utilisés, toi et les autres Mages, comme des armes toute votre vie, vous envoyant à la mort sans une seconde d'hésitation, vous forçant à tuer sans vous demander votre avis. Je ne me ferais pas confiance non plus, à votre place. Pour ce que ça vaut, je pense que vous avez eu raison de vous enfuir, et je vous promets que je ferai tout ce que je peux pour que vous puissiez continuer à vivre ici en paix. »

Le Mage me remercie avec hésitation, et je me mets à réfléchir : d'ici quelques semaines (c'est difficile d'évaluer le passage du temps dans cet univers par rapport au jeu que je connais, mais j'espère que mon estimation n'est pas complètement délirante), Kuja va revenir ici et utiliser la peur des Mages contre eux, en leur affirmant qu'il sait comment éviter qu'ils ne s'arrêtent. Il n'aura aucune intention de tenir sa promesse, ce qui est probablement impossible de toute façon. Mais l'angoisse existentielle des Mages les poussera à lui obéir et à le servir à nouveau, de leur plein gré cette fois. Et si j'ai mon mot à dire, il est hors de question que cela se produise ici aussi ! Sauf que je n'ai aucune idée de la manière de m'y prendre. Ce n'est pas comme si je pouvais aller voir Kuja et lui dire d'arrêter d'être méchant ! Perdue dans mes pensées, je m'éloigne à pas lents du cimetière en disant au revoir aux deux Mages qui continuent d'observer les tombes.

J'arrive devant ce qui sert d'auberge, où Djidane a retrouvé Dagga, qui essaie de demander à Bibi pourquoi il a l'air préoccupé. Le voleur détourne vite la conversation et suggère à la princesse de se reposer pour la nuit.

« Bibi, tu es sûr que..., insiste la jeune femme, les sourcils froncés et une inquiétude sincère dans le regard.

- Oh, allez, il est assez grand pour prendre ses décisions tout seul, la coupe le garçon à la queue de singe. Si tu veux parler, on est là pour toi, mec, mais tu peux prendre ton temps ! Allez, venez, toutes les deux, le Mage qui s'occupe de l'auberge disait qu'il y avait bien assez de place pour tout le monde. »

Je repousse la main qu'il me tend en lui expliquant que je veux passer par la boutique et la forge avant pour renouveler notre équipement. Ce qui, comme souvent, n'est pas faux, mais n'est pas du tout la raison principale de mon refus : je ne veux en aucun cas m'immiscer dans la scène qui arrive, car je sais à quel point elle est déterminante pour la relation de mes deux amis. Djidane va parler de son enfance à Dagga, en lui expliquant qu'il cherche d'où il vient depuis toujours, et cela va faire réaliser à la princesse que derrière la façade de plaisanteries, de vantardises et de drague lourde, il y a un cœur sensible qui n'hésite pas à s'ouvrir aux autres, même s'il risque d'être blessé. C'est là que l'amitié et l'attirance qu'elle a déjà pour lui deviennent plus romantiques. Je n'ose même pas imaginer quelles seraient les conséquences si j'intervenais là-dedans.

Je m'éloigne donc d'un pas lourd pour faire mes emplettes, et après quelques allers-retours entre l'armurerie et la forge, j'ai cramé littéralement toutes nos économies, mais j'ai récupéré presque tout ce que je voulais, en particulier beaucoup d'accessoires associés à des compétences variées. Dans les plus importants, il y a notamment une Bande Force pour que Djidane apprenne Contrattak et Attaque à MP, qui le rendent juste surpuissant pendant les combats de boss, ainsi que deux Barrettes pour renforcer les sorts de soin de Dagga et bientôt d'Eiko. Si nous avons un peu de temps, il reste plein de choses que je voudrais acheter, mais rien qui me paraisse absolument essentiel. Je vérifie par acquis de conscience, mais à ce stade, les bottes Mercure ne sont toujours pas disponibles à la forge : je regrette vraiment que le groupe n'ait pas pu en voler un exemplaire au Lovecraft quand ils sauvaient Dagga : la compétence Autobooster, qui accélère les mouvements des personnages, nous serait tellement utile...

J'en profite pour saluer Momog, qui me donne une lettre pour Moggi (j'ai complètement oublié où celui-ci se trouve dans le jeu, mais c'est une quête qui nécessite assez peu d'allers-retours, donc j'imagine que je le rencontrerai bientôt), et je parle un peu de Steelskin avec lui : apparemment, le Mog voyageur vient de passer par Condéa ! Je regrette vraiment de ne pas l'avoir croisé, mais je ne suis pas particulièrement surprise après tout, il n'apparaît pas là dans le jeu. J'entre également dans le cabane à côté de laquelle Momog a élu résidence : la porte est ornée d'un dessin assez rudimentaire de Chocobo, et comme dans le jeu, à l'intérieur vivent deux Mages Noirs qui sont en train de s'occuper d'un œuf de Chocobo qu'ils ont trouvé. Leur joie et leur espoir a quelque chose de contagieux, et suffit presque à me remonter le moral. Mais quand je leur demande comment ils vont appeler leur Chocobo quand il aura éclos, ils commencent à paniquer parce qu'ils n'y ont pas encore réfléchi. Pour les calmer, je leur suggère de l'appeler Bobby Kowen, comme dans le jeu, ou Boko s'ils préfèrent un diminutif. Les deux mages sont d'abord un peu hésitants, et ils finissent par hocher la tête en disant qu'ils y réfléchiront.

Je reviens ensuite vers l'auberge, mais au lieu d'entrer, je m'assois en-dessous de la fenêtre pour écouter les voix un peu étouffées qui viennent de la chambre. Ce n'est pas beau d'espionner les gens, mais je ne veux à aucun prix interrompre Djidane et Dagga. J'ai juste le temps d'entendre la fin de la conversation où Djidane raconte qu'il a fugué quand il était enfant pour trouver d'où il venait :

« Et quand je suis revenu, Bach m'a filé la pire rouste de sa vie ! Et le plus bizarre, c'est qu'il riait en me battant, tu imagines ? Mais en le voyant là, heureux de me revoir même s'il était furieux que je me sois fait la malle, je me suis dit que j'étais chez moi même si je ne suis pas né à Lindblum, chez les Tantalas, c'est là, mon foyer. Bibi aussi cherche un endroit où il pourra être chez lui. Peut-être dans ce village, peut-être ailleurs, mais c'est à lui de décider de toute façon.

- Tu as sans doute raison, commente Dagga d'une voix lente, avant de demander : Et Claire, où penses-tu qu'elle rentrera ? »

Mais qu'est-ce qu'elle raconte, cette idiote ? Pourquoi est-ce qu'elle parle de moi ? On s'en fiche, de moi, c'est une conversation qui vous concerne tous les deux, espèces de crétins !

« Je n'en sais rien, répond Djidane. Mais je n'ai pas hâte. Je veux dire, je ne veux pas être égoïste ni rien, hein, c'est comme pour Bibi, j'accepterai son choix, mais...

- Je te comprends, confirme Dagga d'une voix douce qui me fait fondre sur place. Je sais bien que je ne la connais pas depuis longtemps, mais je souhaite qu'elle fasse encore partie de ma vie le plus longtemps possible... Et... toi aussi, Djidane, si insupportable que tu puisses parfois te montrer.

- Ça fait partie de mon charme. » répond le voleur d'une voix taquine mais sincère.

Je me relève, le cœur battant. Je... Je n'aurais vraiment pas dû rester là et les espionner : je suis heureuse que Dagga et Djidane s'entendent si bien, mais je réalise que je ne fais vraiment que leur causer des problèmes. Mais qu'est-ce que je fais là, sérieusement ? Si je n'étais pas ici, leur histoire se déroulerait exactement comme dans le jeu que je connais. Et ce n'est pas une histoire joyeuse tout du long, mais elle a une fin heureuse, dans l'ensemble. Avec moi dans l'équation, qui sait quelles vont être les conséquences ? Djidane se préoccupera trop de moi, et quand Kuja et Garland attaqueront Alexandrie, il ne sera pas là pour sauver Dagga et Eiko, si bien qu'elles vont mourir ? La princesse ne pourra pas tirer le voleur de sa mélancolie lorsque Garland lui révèlera qu'il a été conçu pour détruire le monde, du coup, il va réellement attaquer ses anciens amis ? C'est profondément égoïste de ma part de faire passer mon envie de passer le plus de temps possible avec eux avant leurs intérêts. Comme j'aimerais que Freyja soit là pour pouvoir lui parler ! Je suis sûre qu'elle saurait m'aider à trouver la bonne voie.

Sans que je m'en rende compte, mes pieds m'ont conduite à l'entrée du village, où j'adresse un sourire triste à l'un des Mages Noirs qui se tient près de la boutique. Celui-ci se contente de se retourner et de partir d'un pas rapide dans le sens inverse. Je crois même le voir trembler, mais mon regard se brouille, et j'essuie d'un geste rageur les larmes qui commencent à couler sur mes joues. Je croyais que j'en avais fini avec cette attitude de pleurnicheuse ! Ça n'a jamais rien arrangé, et ça force les gens à se préoccuper de moi, plus qu'ils ne devraient (c'est-à-dire pas du tout).

Je secoue la tête pour m'éclaircir les idées : qu'est-ce que je dois faire maintenant ? De toute évidence, mon plan de pousser Djidane et Dagga à se rapprocher autant que possible ne marche pas autant que je le souhaitais. Et à ce stade, je ne pense pas pouvoir faire quoi que ce soit pour Bibi : il est assez fort et solide pour ne pas avoir besoin de moi, en réalité, et j'ai prouvé que je ne savais foutrement pas comment l'aider de toute façon. Alors qu'est-ce que je fiche là, à part mettre des bâtons dans les roues de tout le monde ? Je regarde longuement la sortie du village sans réussir à prendre la décision qui semble s'imposer, jusqu'à ce que j'entende une petite voix :

« Claire ? Tu... Tu ne vas pas partir toute seule, dis ? »

Je me retourne, et je vois les grands yeux jaunes de Bibi, visiblement inquiet, fixés sur moi. Je me passe machinalement les mains sur le visage pour essayer de dissimuler le fait que je viens de pleurer, mais je ne me fais pas trop d'illusions sur le résultat. Je hausse les épaules sans répondre à sa question, et je change de sujet :

« Ne t'en fais pas pour moi. Et toi, comment est-ce que tu vas ?

- C'est... J'ai discuté avec les autres Mages. Ils sont gentils, mais... bizarres.

- Ouais, ils essaient de tout faire comme les humains, mais ils ne comprennent clairement pas tout. En même temps, ça a quelque chose... d'apaisant, si tu vois ce que je veux dire. De simple. »

Le petit mage noir s'approche de moi et se tient à côté de moi avant de hocher la tête sans me regarder :

« Oui. Ils sont en paix ici. Je veux dire, ils sont... Ils ne sont pas vraiment comme moi, mais en même temps, si. Je... Je ne sais pas comment l'expliquer, mais...

- Je ne suis pas experte en la matière, je commente lorsque je vois qu'il n'arrive pas à exprimer ses pensées, mais je pense que le mot que tu cherches, c'est famille. Ils sont ta famille, d'une certaine manière. Ils te ressemblent, par plein d'aspects, et tu tiens à eux sans pouvoir te l'expliquer. Ça ne veut pas dire que vous êtes tous simplement des copies conformes les uns des autres, mais...

- Je pense que tu as raison. Et je veux les protéger. Protéger ce village des gens comme Kuja, qui sont prêts à nous utiliser pour faire du mal. Et je veux le faire avec toi, Kweena, et m'sieur Djidane et madame Dagga. »

Je me contente de lui adresser un sourire triste sans savoir quoi lui répondre, mais il insiste :

« J'ai vu l'expression que tu avais tout à l'heure. Je... Je la reconnais, parce que j'ai ressenti la même chose quand nous avons vu les Mages Noirs pour la première fois, à Dali. L'impression que j'étais de trop, que j'étais un danger pour ceux à qui je tiens. Et à ce moment-là, c'est toi qui m'as réconforté, qui m'as dit que j'avais des amis qui étaient là pour moi, qui m'as convaincu que j'étais le seul à pouvoir décider de mes actions et de la personne que je voulais devenir. Mais ça vaut pour toi aussi : tu as des amis, et on est là pour toi. Mais il faut que tu nous laisses t'aider. S'il te plaît ? »

Les larmes me montent aux yeux en l'entendant si sincère. Je ne mérite vraiment pas sa gentillesse. Je me passe à nouveau les mains sur le visage avant de répondre, des sanglots dans la voix :

« Ce n'est pas mon histoire, Bibi. Je... C'est la vôtre, à toi, et à Djidane et Dagga, sans oublier tous les autres. J'aimerais y participer, mais je ne fais que vous encombrer, au bout du compte, j'ai l'impression.

- Ce n'est pas vrai, s'exclame mon ami avec indignation en me prenant par la main et en me forçant à lui faire face. Ce n'est pas une histoire ! Tu es aussi réelle et importante que n'importe lequel d'entre nous ! Et tu nous as constamment aidés. C'est toi qui nous as amenés ici, sans jamais te tromper, c'est toi qui as sauvé les habitants de Clayra. Qu'est-ce que tu crois qu'on aurait pu faire si tu n'avais pas été là pour t'occuper de notre équipement ? Je ne sais pas quelle est ta place dans tout ça, car comme tu me l'as dit, tu es la seule qui peux en décider. Mais on a tous envie que tu continues de nous accompagner, tant que tu le souhaites aussi. Je veux dire, je m'avance un peu en parlant pour les autres, mais j'en ai discuté avec eux, et tout le monde tient à toi. Kweena est convaincue que tu lui feras toujours découvrir plein de trucs à manger, ce qui a l'air d'être sa définition de l'amitié, Dagga te considère comme sa meilleure amie, moi aussi, et Djidane... tu sais forcément à quel point il tient à toi, Claire. »

Je suis assez fière de moi : pendant toute sa tirade, j'ai réussi à rester à peu près maîtresse de moi-même. Je veux dire, j'ai clairement les yeux embués de larmes, et il n'aurait pas fallu qu'il me demande de lui répondre, mais j'avais plus ou moins gardé le contrôle. Mais en entendant sa dernière phrase, j'éclate en sanglots comme un enfant de six ans. À ma décharge, Bibi a dit exactement ce qu'il ne fallait pas me dire : Djidane est plus ou moins amoureux de moi, et à cause de moi, il se détourne de Dagga. Je veux dire, ce n'est pas de la faute du petit mage noir, il ne fait que constater ce qu'il a vu de ses propres yeux. Mais cela n'allège en rien ma culpabilité.

Bibi me réconforte de son mieux, et j'essaie de lui dire que ce n'est pas de sa faute, mais il faut plusieurs minutes pour que ma crise de larmes s'apaise peu à peu. Je m'excuse comme je peux et je lui dis qu'il n'a pas à s'en faire pour moi, mais il me rabroue vertement (du moins aussi vertement qu'il en est capable, c'est-à-dire avec bien plus de délicatesse que je n'en mérite) :

« Tu es mon amie, Claire, comment est-ce que je pourrais ne pas m'inquiéter pour toi ? »

Ouais, j'avais prévenu : ce garçon n'a pas une once de méchanceté dans tout son corps. Il me faut plusieurs minutes pour parvenir à tenir une conversation cohérente sans que ma voix ne s'entrecoupe de trémolos, et je m'arrange pour changer de sujet (mais je vois bien que Bibi n'est pas dupe) :

« Promis, je vais bien et je ne vous fausserai pas compagnie au milieu de la nuit. Mais toi, qu'est-ce que tu as décidé ? Est-ce que tu as envie de rester avec les Mages ?

J'aimerais bien dire que je connais d'avance la réponse : dans le jeu, il veut continuer à vivre des aventures avec Djidane et les autres, et pouvoir revenir ici pour les raconter aux autres Mages. Mais si ça se trouve, ça fait aussi partie des choses que j'ai changées et fait empirer. Heureusement pour moi, sa réponse correspond assez bien aux souvenirs que j'ai de son homologue vidéo-ludique.

« Mais il faut que tu viennes avec nous aussi, sinon, ce serait trop triste. À moins que tu ne préfères rester ici, mais il est hors de question qu'on te laisse voyager toute seule ! » insiste mon ami.

Je lui souris, et je lui promets que je ne partirai pas sans eux. Je veux dire, je ne suis même pas sûre que c'est ce que j'allais faire avant qu'il ne m'interrompe. Je mentirais si je disais que je n'ai pas été tentée, mais je ne sais vraiment pas si je l'aurais fait. Non seulement j'aurais dû faire face à toutes sortes de monstres bien trop dangereux pour moi, non seulement je n'aurais nulle part où aller, mais surtout, j'aurais sans doute fini par céder à la tentation de passer le plus de temps possible avec mes personnages favoris, avec mes meilleurs (et seuls) amis, même si c'est sans doute une mauvaise idée.

Une fois qu'il est convaincu que je ne lui cache rien (s'il savait!), Bibi me raccompagne à l'auberge, où Djidane et Dagga ronflent déjà comme des sonneurs c'est une manière de parler : un léger sifflement émane bien du lit de la princesse, mais ça n'a rien de particulièrement disgracieux ou dérangeant, et une fois que je suis allongée, je m'endors presque instantanément. À la grande surprise de personne au monde, mon sommeil est agité de cauchemars qui se succèdent les uns aux autres, où les cadavres des Blouméciens se succèdent aux accusations de Djidane et de Dagga, furieux que je les ai séparés, sans oublier le regard déçu de Bibi, qui me reproche de lui avoir menti alors qu'il croyait être mon ami. Quand je me réveille, j'ai le cœur qui bat à toute vitesse, et le dos dégoulinant de sueur. Il me faut quelques secondes pour me rappeler où je suis. Il faut que je déploie tous les efforts du monde pour que mes angoisses idiotes ne me fassent pas à nouveau fondre en larmes. Et en prime, je ne me sens pas reposée du tout !

Je me lève, non sans efforts, et je constate que le soleil est déjà levé. Je pousse un soupir de soulagement : c'est mieux que d'habitude, au moins je ne me suis pas levée au milieu de la nuit ! Mais ma satisfaction est de courte durée lorsque je réalise que Dagga est déjà levée (les garçons, en revanche, dorment encore à poings fermés, et je n'ai aucune idée de ce que fait Kweena). Je sors de l'auberge en remerciant le Mage noir qui la tient et je commence à chercher la princesse.

Je la trouve à la forge, en train de discuter avec les deux mages qui vivent là et que je salue d'un geste de la tête. Ils me répondent avec prudence, mais sans la peur que j'ai pu voir chez la plupart de ses congénères : après tout, avec tous mes achats d'hier, ils ont pu voir qu'il y avait peu de chances que je leur cause du tort.

« Salut Dagga, je fais avec un sourire un peu forcé. Alors, des nouvelles ?

- Oui ! s'exclame-t-elle en me prenant les mains. Ils ont vu un dragon d'argent dans la partie Nord-Ouest du continent, de l'autre côté de Condéa. D'après ce qu'a dit Djidane, c'est forcément Kuja ! »

Je fais de mon mieux pour ne pas rougir en sentant la chaleur de ses mains contre les miennes et en voyant ses grands yeux bruns plantés dans les miens, pleins d'excitation et de confiance. Claire, sois sage. Dagga est amoureuse de Djidane, pas de toi, alors quels que soient tes sentiments, tu ne dois rien laisser paraître, et tu ne dois surtout, surtout pas embrasser ses lèvres rouges, et délicates, et légèrement entrouvertes et... Non ! J'ai dit que je restais sage.

« Les Condéens disaient que c'est un genre de Terre Sacrée, non ? » je demande en baissant les yeux pour essayer de focaliser mon attention sur autre chose que son visage tout près du mien, par exemple sa poitrine, et qu'est-ce que je raconte, il faut vraiment que je me calme !

La princesse ne semble pas se rendre compte de mon trouble, et elle se contente de sautiller sur place tandis que j'essaie de maintenir mon regard fixé sur autre chose que son corps. C'est assez largement un échec, mais elle ne s'en aperçoit pas, et elle continue de dire que nous devons absolument retourner au village des nains, avant de me prendre par la main pour me tirer jusqu'à l'auberge. Je ne suis absolument pas troublée par le contact physique, et si mon visage prend soudain une teinte rouge pivoine, c'est purement parce que nous courons toutes les deux. Ou parce que je suis heureuse que l'intrigue continue d'avancer normalement. Rien à voir avec des pensées peu chastes. Toute personne qui prétendrait le contraire serait coupable de la plus honteuse des calomnies.

Heureusement pour moi, c'est ce moment que Djidane et Bibi choisissent pour sortir de l'auberge en bâillant et en s'étirant avec bonheur. La princesse s'approche d'eux avec enthousiasme pour leur expliquer ce qu'elle a découvert, et nous nous préparons à nous mettre en route. Je traîne un peu des pieds, mais Kweena apparaît à la sortie du village pour nous accompagner. Je me serais sentie coupable de l'abandonner derrière nous, je dois avouer, et c'est un compagnon de voyage plus qu'agréable. Je profite de ce que nous connaissons le chemin de Condéa pour rester avec lui à l'arrière, pendant que Djidane et Dagga papotent à l'avant, plus complices que jamais Bibi quant à lui est au milieu du groupe, pensif. La Kwe et moi passons le trajet à discuter des régions que nous avons traversées jusque-là, en mettant évidemment l'accent sur toutes les saveurs que nous avons pu expérimenter elle a bien plus à dire que moi sur ce sujet, mais je me prête au jeu avec bonne grâce.

Nous sortons de la forêt sans difficulté, et je me rappelle alors les empreintes de Chocobo qui devraient se trouver à proximité. Je dis alors aux autres de continuer sans moi, ce qui les surprend. Bibi me saisit même par la main, comme pour m'empêcher de l'abandonner. Mais je lui adresse un sourire et je sors un Chocolégume de mon sac :

« Je ne serai pas seule, et je vous retrouverai à Condéa avant la fin de la journée, j'explique, mais je voudrais explorer les alentours avant que nous ne continuions le voyage. »

Djidane hoche alors la tête avec un clin d'œil, et quand quelques minutes plus tard, Koko accourt à toute vitesse, il s'approche d'elle pour lui caresser l'encolure, après toutefois un léger temps de surprise lorsqu'il voit la couleur de son plumage.

« Tu prendras soin de Claire pour moi, d'accord ? souffle-t-il à l'oiseau. Et tu nous la ramènes vite. »

Je me sens rougir malgré moi en l'entendant si plein de sollicitude, mais je me reprends aussitôt et j'enfourche ma monture. Je salue mes amis, et Koko et moi nous élançons en direction de la plage où devrait se trouver le Chocographe que je n'ai pas récupéré à l'aller. Comme je le pensais, le coffre au trésor ne contient rien de particulièrement intéressant : un Diamantelet pour Freyja ou Steiner, quelques Péridot pour améliorer l'invocation de Ramuh, et je ne crache pas sur les Renais et les Résurex que je récupère. Mais je suis surtout heureuse de pouvoir passer un peu de temps seule (enfin, avec Koko, mais loin des préoccupations que me causent Djidane et Dagga, surtout ces derniers temps) et réfléchir. Je veux dire, je préfèrerais éviter autant que possible de trop rester seule avec mes pensées en ce moment mais au moins, comme ça, je peux me reposer un peu et juste profiter du monde autour de moi, du soleil et du vent sur ma peau, de l'air surpris des Griffons qui voient Koko les dépasser en poussant des cris joyeux. Je décide même de passer par le marais des Kwe qui se trouve à proximité, et le Chocobo accepte de m'accompagner, à ma grande surprise. Ce n'est pas qu'il y ait grand-chose à y faire, mais je prends le temps d'attraper une grenouille pour la ramener en souvenir à Kweena je doute cependant que ce soit un souvenir qui survivra très longtemps après avoir fait connaissance avec le gosier de mon amie.

Lorsque le soleil me paraît assez haut dans le ciel, je décide qu'il est temps de retourner à Condéa. À l'entrée du village des nains, je descends de ma monture et je la serre contre moi. Elle pousse un « Kweh ! » enthousiaste, que j'interprète comme un au revoir et une demande de refaire ce genre d'excursion. Alors que le Chocobo repart en courant vers des aventures dont je m'aperçois que je ne sais rien, j'agite la main pour la saluer, un sourire un peu triste sur le visage. Ce n'est pas seulement qu'elle va me manquer, ni même l'inquiétude de ce qui nous attend c'est aussi que cette journée m'a rappelé toutes les raisons qui font que je suis incroyablement heureuse d'être dans ce monde, même si j'ai toujours du mal y à trouver ma place. Et j'aimerais tellement être plus capable de contribuer aux aventures de mes amis au lieu d'être constamment un poids pour eux. Mais après quelques minutes d'introspection, je parviens à me reprendre : puisque je suis inutile, ça signifie seulement que je vais devoir redoubler d'efforts pour compenser.

Une fois entrée dans le village, je commence à chercher mes amis, que je finis par trouver sur la place principale, en train de discuter avec le grand prêtre, probablement parce que celui refuse de laisser passer qui que ce soit vers la Terre Sacrée, c'est-à-dire la suite de notre voyage, s'ils ne sont pas mariés. Même Dagga a l'air bien plus réticente et gênée que dans mes souvenirs, et si j'en crois les éclats de voix de Djidane, il n'est pas plus à l'aise qu'elle.

Je m'approche d'eux, et quand Djidane m'aperçoit, il me fait un grand signe de la main pour me demander de les rejoindre :

« Claire, tu tombes bien ! Aide-nous à convaincre ce fichu prêtre de nous laisser passer !

- Cela ne me pose pas de problème de me marier si cela nous permet de trouver Kuja, ajoute Dagga, mais... nous sommes cinq, donc à moins qu'ils ne nous laissent faire un couple de trois, nous ne pourrons pas tous passer, et je refuse d'abandonner l'un d'entre nous. »

Je me tourne vers le jeune voleur, certaine que comme dans le jeu, il sera passablement embarrassé que Dagga accepte de l'épouser sans protester, et en même temps déçu parce qu'elle le fait juste par intérêt et sans rien éprouver pour lui. Mais au lieu de ça, c'est moi qu'il regarde en rougissant. Ce petit... Ce n'est pas moi que tu dois fixer comme ça, abruti, c'est la princesse !

« On va trouver une solution, je fais en détournant le regard. En attendant, je pense que le mieux, c'est que Dagga et Djidane commencent à célébrer la Cérémonie de Sacralisation, pis on verra pour la suite. »

Le prêtre hoche la tête et il s'éloigne en sifflotant, content d'avoir quelque chose à faire et de ne plus s'ennuyer. Je continue :

« Je trouverai un moyen d'échapper à la surveillance des jumeaux qui gardent la sortie du village et de vous rejoindre, c'est promis. Bibi, Kweena, vous faites comme vous le sentez. Mais en vrai, c'est sans doute plus sûr que vous faisiez la cérémonie aussi. »

Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est aussi plus drôle, parce que la Kwe s'exclame avec la plus totale sincérité :

« Moi, me marier ? C'est le plus beau jour de ma vie ! Je vais trouver le meilleur plat possible pour fêter ça ! »

Puis elle s'éloigne avec entrain, sous le regard passablement stupéfait de Bibi :

« Je... Ce n'est pas contre elle, mais... De quoi ? bégaie-t-il en essayant de comprendre ce qui vient de lui arriver.

- Tu vas te marier, mon pote, fait Djidane en lui donnant une claque sur l'épaule, avant d'ajouter à mon intention : Tu es sûre de toi, Claire ? Il est hors de question qu'on continue sans toi, et si tu as l'intention de rester derrière, je peux t'assurer qu'on reviendra te chercher, avec un sacré coup de pied au cul pour t'apprendre. »

Il m'adresse un clin d'œil, mais il a l'air passablement sérieux, et Dagga hoche la tête à côté de lui pour appuyer ses dires. Je jette un regard à Bibi, qui se tient le chapeau avec gêne. Je ne sais pas s'il leur a parlé de notre discussion au Village des Mages Noirs cela dit, peu importe. Je n'ai pas (ou plus) l'intention de leur fausser compagnie, et savoir qu'il veulent encore que je reste avec eux me fait chaud au cœur, plus que je ne l'aurais cru. Un début de sanglot m'interrompt alors que j'essaie de les rassurer, et j'essuie furtivement les larmes qui perlent à mes yeux sous le coup de l'émotion, avant de renoncer et de prendre mes amis dans mes bras un par un pour les remercier et leur promettre que je trouverai un moyen de les rejoindre.

Je suis tentée une seconde d'utiliser la distraction que devrait causer Eiko en dérobant de la nourriture, mais je renonce presque immédiatement : j'ai fait en sorte de garder assez d'argent justement pour que la petite fille n'ait pas à voler pour manger. Je fais donc un tour par la boutique du village pour acheter des provisions, puis je parcours les rues à la recherche de la jeune Invokeuse ou de sa meilleure amie Moug, qui est, comme son nom l'indique, une Mog, au moins en apparence. Mon inquiétude croît alors que je la cherche sans la trouver : à ce rythme, les autres vont partir sans moi, ou pire, perdre du temps à venir me retrouver. Heureusement, je finis par apercevoir un ruban jaune disparaître derrière une caisse, et je pousse un soupir de soulagement. Je vérifie rapidement qu'il n'y a personne alentour, puis je m'approche et je dis tout bas :

« Salut, je m'appelle Claire. Et toi, quel est ton nom ?

- Je ne suis pas là, me répond un petite voix fluette. Et de toute façon, je n'ai rien fait !

- Je ne te veux pas de mal, j'explique avec un sourire. Si tu veux, j'ai de la nourriture pour toi, tu as faim ? »

À ces mots, une tête surgit de derrière la caisse, et je sais instantanément que j'ai fait le bon choix. Je veux dire, j'ai beau savoir qu'Eiko n'a que neuf ans, la voir si jeune et si vulnérable en vrai est très différent, d'autant que son visage est bien plus émacié que ce que l'on peut voir dans le jeu, et il est immédiatement visible que cela fait longtemps qu'elle n'a eu personne pour s'occuper d'elle : ses cheveux sont mal coupés et à peine coiffés, la corne d'Invokeuse qui orne son front est couverte de boue et de crasse, comme le reste de son visage, et ses yeux sont encore plus cernés que les miens. Je dois faire les plus grands efforts du monde pour m'empêcher de la serrer dans mes bras et de lui promettre que tout ira bien et que je m'occuperai d'elle. Ce n'est pas très féministe de ma part, et en tant que femme, je devrais peut-être me sentir coupable de vouloir m'occuper d'un enfant dès que j'en vois un. Mais déjà, ce n'est pas un enfant, c'est Eiko, qui fait partie des personnages principaux de Final Fantasy IX, et que j'adore, même si elle peut parfois se montrer absolument insupportable. Et surtout, ce serait encore plus impensable pour moi de ne pas tout faire pour que cette petite fille, que j'adore déjà même si elle ne le sait pas encore, ait une enfance digne de ce nom. Normalement, après les événements du jeu, c'est le roi Cid et sa femme Hilda qui vont la prendre en charge et l'élever comme leur propre fille, mais c'est dans longtemps, et pour l'instant, tout ce que je vois, c'est une petite fille qui n'a même pas dix ans, qui a perdu toute sa famille et qui a dû se débrouiller toute seule pendant toute une année. Il est hors de question que je la laisse dans cet état.

Bien entendu, je ne lui dis rien de tout cela et je me contente de lui tendre mon panier de nourriture en essayant de lui cacher tout ce que je ressens. Elle me jette un regard soupçonneux qui me rappelle à quel point elle est maligne et méfiante, malgré son jeune âge, mais elle prend tout de même mon présent d'une main prudente, et y jette un regard curieux, avant d'écarquiller les yeux :

« Il y en a plein ! Je peux vraiment tout avoir ? Mais... Il faut que ramène tout ça au village pour les autres...

- Tu sais comment passer sous le nez des jumeaux ? je demande.

- Bien sûr ! Le jour où ils me captureront n'est pas près d'arriver » s'exclame la petite fille avec fierté, avant de bondir de derrière la caisse où elle se cachait. Moug reste derrière elle, visiblement peu à l'aise à l'idée de discuter avec une étrangère. Je lui fais un petit geste de la main et un sourire rassurant, mais la Mog se cache encore plus en me voyant, et je n'insiste pas.

Eiko porte le même pull à col roulé rouge et la même salopette jaune que dans le jeu (à se demander comment personne ne l'a jamais vue, avec des vêtements aussi voyants!), mais ses vêtements sont passablement élimés et sale. Le dos de la salopette est décoré de deux ailes en piteux état. La petite fille me fait signe de la suivre, avant de se présenter. Elle me conduit à travers des ruelles que je n'avais jamais vues, avec une discrétion qui me surprend : d'habitude, elle est au contraire très expansive et difficile à ignorer ! Nous finissons par arriver à l'autre bout du village, et Eiko me souffle :

« À partir de là, on ne peut plus se cacher, alors il faut attendre qu'ils regardent ailleurs. Mais ils sont nuls comme gardes, alors c'est facile ! C'est qui, eux ? » ajoute-t-elle en fronçant les sourcils lorsqu'elle voit mes quatre amis qui discutent en jetant des regards inquiets vers le village. Visiblement, ils se demandent où je suis.

S'ils reviennent sur leurs pas, ils vont tout faire rater ! J'explique rapidement la situation à la petite fille, qui hoche la tête avec un soupir.

« Il va nous falloir une distraction, conclut-elle. Moug, tu veux bien...

- Non ! je la coupe avec empressement. C'est trop risqué. On va juste courir, avec un peu de chance, les jumeaux n'auront pas le temps de réagir. »

La Mog et la petite fille me jettent un regard curieux, mais elles acquiescent, et nous démarrons toutes les trois au quart de tour. Les gardes n'ont même pas le temps de nous voir que nous les avons déjà dépassés. Je prends juste le temps de hurler à mes amis :

« On s'arrache ! »

Djidane est le seul à avoir l'air de comprendre ce qui se passe, mais il doit prendre le temps de pousser les trois autres à courir aussi, si bien qu'ils se retrouvent tous à plusieurs dizaines de mètres derrière nous sur l'immense racine qui sort du village. Nous n'arrêtons notre course folle que lorsque nous sommes de l'autre côté de la vallée, en sécurité sur la « Terre Sacrée » où les Condéens n'oseront jamais nous poursuivre. Je fais ce que je peux pour reprendre ma respiration, tout comme Eiko, lorsque Djidane et les autres nous rejoignent, aussi essoufflés que nous.