Chapitre 24 : Le Village des Invokeurs

La joie d'Eiko ne diminue pas lorsque nous entrons dans les rues désertes de Madahine-Salee, et elle nous présente sa ville, toute guillerette. Je vois bien que Dagga fait ce qu'elle peut pour ne pas se montrer trop déçue, mais elle n'est clairement pas impressionnée par les ruines que nous avons en face de nous. J'imagine qu'elle espérait en apprendre davantage sur les Invokeurs, et sur elle-même, ce qui va être difficile, étant donné que la ville est désormais complètement abandonnée, à l'exception d'Eiko et d'un groupe de Mogs qui viennent nous saluer lorsque la petite Invokeuse appelle :

« Mocha ! Moko ! Chimono ! Momnol ! Moriçone ! Je suis revenue ! J'ai apporté à manger et des amis ! »

Elle nous présente, et tend son panier de victuailles à Moriçone, qui l'emporte en direction de la maison d'Eiko, suivi des autres Mogs. Puis elle s'approche de Djidane, mais je l'intercepte rapidement et je lui demande de me faire visiter. Elle fronce les yeux, mais elle finit par hocher la tête en jetant un dernier regard plein de regret au jeune voleur. Je sais bien que ce n'est pas très sympa de ma part de l'empêcher de passer du temps avec le mec pour lequel elle a craqué, d'autant que je suis mal placée pour le lui reprocher. Et on pourrait croire que je m'interpose uniquement par jalousie (et si je suis parfaitement honnête avec moi-même, je ne peux pas garantir que ça ne joue pas). Mais en réalité, ma motivation principale est que j'ai déjà assez fichu en l'air la relation de Dagga et de Djidane, et je ne veux pas que la situation devienne encore plus compliquée.

La petite fille me montre les coins les plus intéressants, mais on a vite fait le tour : à part sa maison et le mur des Invokeurs, le reste de la ville est surtout composé de tas de cailloux. Par conséquent, la conversation dévie assez vite, et Eiko insiste pour que je lui parle de Djidane. Je réfléchis une seconde à ce que je pourrais lui dire, et je commence à raconter nos aventures, en insistant sur la proximité du jeune voleur avec la princesse. L'Invokeuse finit par m'interrompre :

« Tu ne serais pas un peu amoureuse de lui ?

- Quoi ? Mais pas du tout ! » je m'exclame en m'étouffant à moitié tellement je ne suis pas en train de nier l'évidence.

Ma réaction lui fait hocher la tête d'un air entendu, et je la vois littéralement penser que Dagga n'est pas sa seule rivale et commencer à réfléchir aux manières de m'éloigner de Djidane. Je dois me retenir pour ne pas me cacher le visage dans les mains. Je voulais que ce soit le moins compliqué possible, c'est gagné. Je commence à insister et à expliquer à Eiko que Djidane et la princesse sont déjà très amoureux et que ce serait cruel d'essayer de les séparer, mais elle ne m'écoute déjà plus et se dirige vers sa maison pour commencer à préparer le repas. Malgré mon embarras, je décide de l'accompagner, après avoir fait un détour pour récupérer la Pierre Stellaire de la Balance. Je sais que la jeune Invokeuse aura besoin d'aide en cuisine et je ne peux pas m'empêcher d'éprouver le besoin de m'occuper d'elle autant que je le peux. En combat, je sais qu'elle se débrouille très bien sans moi, mais je sais que ses talents en cuisine sont... disons moins développés. Or dans mon monde d'origine, ça fait des années que je suis le plus souvent seule à la maison. Mon père s'est toujours assuré que je ne manque de rien, mais j'ai quand même dû apprendre à être autonome, à prendre soin de moi, et donc à cuisiner un peu même si ce sont des plats tout simples. Alors même si je ne sers pas à grand-chose, l'aider à faire à manger, c'est quelque chose que je devrais pouvoir faire.

Je dois la forcer à se décrasser un peu, et en particulier à se laver les mains avant de se mettre derrière les fourneaux (je ne sais pas s'il y a des microbes dans cet univers, ni comment je pourrais le lui expliquer, mais dans tous les cas, manipuler des aliments avec les mains pleines de boue et de terre me paraît peu indiqué). Nous nous affairons en cuisine avec l'aide des Mogs, et la nourriture que nous avons rapportée de Condéa permet de faire un repas plus consistant que le ragoût de pommes de terre qu'Eiko prépare dans le jeu, faute de mieux. La petite fille me jette plusieurs fois des regards méfiants en entendant mes conseils, mais elle paraît satisfaite en voyant le résultat. Malgré tout, elle me pointe du doigt en s'exclamant :

« Je sais que tu as fait tout ça pour te vanter auprès de Djidane, mais tu as intérêt à ne pas me voler mon idée ! C'est moi qui ai pensé à lui préparer un repas pour le faire tomber amoureux de moi, ne l'oublie pas ! »

Je dois me retenir très fort de ne pas sourire à sa remarque, car je me doute qu'elle le prendrait mal, et je ne pourrais pas le lui reprocher.

« Promis, je lui dirai que tu as tout fait. Mais tu sais, tomber amoureux, c'est plus compliqué que seulement manger un bon repas, et Djidane est... Il est déjà amoureux de Dagga. »

Eiko laisse échapper un grognement peu convaincu, mais elle hoche la tête à mon intention et sort en courant pour prévenir Djidane (et les autres aussi, j'espère) que le repas est prêt. À la fin du dîner, Eiko demande au voleur s'il avait aimé ce qu'elle avait préparé, mais elle n'a pas le temps d'entendre la réponse du jeune homme que Kweena se lance dans une longue diatribe complimentant les qualités du repas, avant de faire une liste de suggestions pour améliorer ses talents de cuisinière. Lorsqu'elle a fini, même Eiko n'a plus trop la tête à séduire Djidane, qui en profite pour détourner la conversation et essayer d'en apprendre davantage sur l'Ifa. La petite fille se montre très réservée lorsqu'elle apprend que le groupe a l'intention de pénétrer dans l'arbre géant. En effet, les Invokeurs ont jadis placé une protection sur ce lieu, et ont décrété que nul n'avait le droit d'y pénétrer. Cela me fait marquer un temps d'arrêt. Après tout, je sais que ce n'est pas là que nous trouverons Kuja, et que tout ce que cette expédition accomplira, c'est de révéler à mes amis une partie de la vérité sur la Brume, sans qu'ils soient pour autant plus proches d'accomplir leur objectif et de mettre fin à la guerre qui ravage leurs pays. L'espace d'un instant, je suis donc tentée de tout leur raconter. Mais je renonce très vite. Outre l'intense culpabilité que je ressens en pensant que je leur ai menti pendant si longtemps, je ne sais pas ce que j'accomplirais en agissant ainsi : certes, cela nous éviterait un voyage passablement périlleux, mais cela ne nous avancerait guère, car je n'ai aucune idée de la manière dont nous pourrions rejoindre le Palais du Désert, où vit le mage maléfique, sans avoir accès à un navire, ce qui n'arrive que bien plus tard dans le jeu.

Pendant que j'étais perdue dans mes pensées, mes amis ont réussi à convaincre Eiko de les accompagner jusque là-bas, même si elle refuse encore de retirer le sceau magique qui empêche d'entrer dans l'Ifa. Pendant que Djidane aide la petite fille et les Mogs à débarrasser la table et à nettoyer la vaisselle, Bibi se penche vers moi et me souffle :

« Tout va bien, Claire ? Tu avais l'air... ailleurs...

- Ne t'inquiète pas pour moi. J'ai juste peur de ce que nous trouverons à l'Ifa. Je veux dire, si Kuja est là-bas, on va probablement se battre contre lui, et ça me file les chocottes. Mais honnêtement, s'il n'est pas là, c'est presque pire, parce qu'on aura fait tout ça pour rien. En prime, on n'a aucune idée des obstacles et des ennemis qu'on rencontrera. Vu ce qu'Eiko en dit, ça doit être pas mal dangereux...

- Je suis sûr qu'on s'en sortira, murmure-t-il d'un ton rassurant. Après tout, Djidane est un combattant hors pair, et avec Dagga, Eiko et toi pour nous soigner, nous pouvons venir à bout de tout !

- Et toi, comment est-ce que tu t'accroches ? je demande en faisant de mon mieux pour ignorer son compliment implicite.

- C'est difficile. Djidane m'a dit que je ne devais pas trop réfléchir, mais...

- C'est plus son genre que le tien. Je te dirais bien la même chose, sauf que je suis plutôt du genre à gamberger aussi. Mais je te promets qu'au bout du compte, tout ira bien. Tu as vu les autres Mages Noirs, ils sont un peu bizarres, c'est sûr, mais ils ont trouvé une manière de vivre leur vie, à leur propre façon, comme ils le souhaitent. Toi aussi, tu y arriveras, j'en suis certaine.

- C'est... Merci... Je vais faire de mon mieux. »

Il me sourit, puis fait un signe de tête en direction de Dagga, qui s'est levée pour examiner une étagère pleine de livres. Je fronce les sourcils sans comprendre ce que le petit mage essaie de me dire, et il me jette son regard le plus innocent, avant d'insister à nouveau :

« Tu as dit que tu n'étais pas amoureuse de Djidane, mais Dagga est ton amie, donc je suis sûr que tu as envie d'aller lui parler, non ? »

Le petit... ! Mais ce n'est pas possible, je suis si transparente que ça ? Tout le monde sait exactement ce que je ressens ? Alors... Dagga aussi s'est rendue compte que mes sentiments à son égard n'étaient pas purement platoniques ? Je déglutis en rougissant légèrement. Mais je me lève sans pouvoir m'en empêcher, et comme Bibi continue de m'encourager de la main, je m'approche de la princesse, qui m'adresse un sourire :

« Je regardais si Eiko n'avait pas des livres sur les Chimères, mais il n'y a rien. Je vais devoir me contenter de ce que j'ai pu voir au mur des Invokeurs, mais les informations que j'y ai trouvées étaient très vagues et lacunaires. Néanmoins, regarde ce que j'ai trouvé ! »

Elle me tend un vieux bouquin aux pages jaunies et à la couverture en cuir épais. En l'ouvrant, je vois qu'il s'agit d'une première édition de Prière à une étoile de Lord Hayvon. La date ne me dit pas grand-chose, car je ne me souviens plus exactement de la manière dont le calendrier de Héra fonctionne, mais vu l'état du volume, il date sans doute de la fondation de Madahine-Salee, il y a 500 ans, avant que les Invokeurs ne perdent le contact avec le continent de la Brume. Dagga commence à s'enthousiasmer en s'interrogeant sur la raison de la présence de cette pièce ici, si loin d'Alexandrie. Elle prend mon sourire attendri pour de la curiosité, et elle commence à m'expliquer qu'elle a lu cette pièce des dizaines de fois quand elle était au château, avant de m'en raconter l'intrigue et de m'en lire plusieurs de ses passages favoris. Je trouve qu'elle surjoue un peu, mais il y met tant de conviction que je ne me sens pas capable de lui adresser le moindre reproche, alors je me contente de sourire et de hocher la tête. De plus, elle a raison, le texte est absolument magnifique. Je n'ai jamais beaucoup lu de théâtre, mais pour le coup, j'aurais vraiment envie de découvrir cette pièce en entier. Je veux dire, je ne vais quand même pas emporter cette édition avec moi, elle est trop précieuse, et je ne pense pas qu'elle supporterait bien le voyage et les aventures, mais peut-être que quand nous reviendrons à Alexandrie, je passerai du temps à la bibliothèque du château.

Je force Eiko à prendre un bain avant de se coucher. Je dois insister un peu, mais au moins, à la fin, elle est propre, et même si elle porte encore les marques du manque de nourriture, elle ressemble un peu moins à un enfant sauvage et un peu plus à une petite fille normale. Je l'accompagne jusqu'à son lit, et elle se glisse sous les couvertures en bâillant, avant de me souhaiter bonne nuit d'une voix déjà ensommeillée. J'esquisse un sourire en la bordant avant de souffler la chandelle qui éclaire sa chambre et de sortir. Le reste du groupe se trouve une autre maison en pas trop mauvais état pour passer la nuit. Elle est en ruine, et il n'y a plus un meuble qui tient debout, mais au moins, nous avons un toit au-dessus de nos têtes, ce qui nous change, assez agréablement, ma foi.

Malgré tout, je ne parviens pas à m'endormir. Trop de pensées se bousculent dans ma tête. J'essaie de me concentrer sur ce qui nous attend dans les profondeurs de l'Ifa, car au moins, je peux faire semblant de planifier la suite de nos aventures et de rendre le voyage le moins dangereux possible. Mais en réalité, ce sont les visages de Dagga et de Djidane qui tournent constamment dans mon esprit, avec parfois un caméo de la figure émaciée d'Eiko. Je crois qu'il m'arrive de parfois parvenir à trouver un peu de sommeil, mais je ne pense pas que cela dure jamais plus de quelques dizaines de minutes. Je finis donc par me lever pour essayer de prendre l'air et de me détendre un peu. Une fois dehors, je prends une longue inspiration et je ferme les yeux pour profiter de la fraîcheur de la nuit. Il n'y a aucun bruit tandis que je commence à marcher dans les rues désertes, pas même un insecte ou le son lointain d'un animal (ou plus vraisemblablement d'un monstre), et je m'aperçois que j'avais pris l'habitude de ce genre de bruits ambiants. J'aurais cru que le silence aurait quelque chose d'apaisant, mais en réalité, je me sens plutôt légèrement oppressée. Cela dit, c'est sans doute surtout lié au fait que j'ai en tête les images de la destruction de la ville par Garland il y a dix ans. Cela me rappelle la manière dont Odin a anéanti la ville de Clayra sous mes yeux, et un frisson d'horreur me parcourt en y repensant.

En errant sans but, je descends plusieurs escaliers, et je finis par déboucher sur une petite crique dissimulée dans un creux de la montagne à laquelle le village est adossé. Je me souviens de la scène où Dagga et Djidane discutent dans la petite barque qui flotte doucement devant moi, et où la princesse se souviendra de l'attaque de Garland ici et de sa fuite avec sa mère. Un sourire un peu triste se dessine sur mon visage alors que je m'assois sur un rebord, sans que je sache si c'est parce que le passé de mon amie a quelque chose de tragique, ou si c'est parce que je sais que mes sentiments pour elle ne seront jamais réciproques, et qu'ils ne doivent l'être à aucun prix.

Je suis interrompue dans mes rêveries par une voix douce que je reconnais tout de suite, et je me retourne avec horreur pour constater que Dagga m'a suivie ici :

« Claire ? Tu n'étais plus dans ton sac de couchage, alors j'ai voulu... Je t'ai vue venir ici, et j'ai décidé de te rejoindre. As-tu toi aussi des difficultés à trouver le sommeil ? »

Non ! Ce n'est pas possible ! Elle ne peut pas être ici ! Pas maintenant ! Pas avec moi ! C'est Djidane qui doit être là pour elle quand elle se souviendra de son passé, c'est lui qui doit la soutenir et la rassurer. Paniquée, je ne parviens pas à articuler une réponse et je me contente de hocher la tête, sans vraiment le vouloir. Dagga vient s'asseoir à côté de moi et pose sa tête sur mon épaule, inconsciente de mon trouble. Enfin, en tout cas, je l'espère, parce que si elle s'aperçoit que tout ce que je souhaite actuellement, c'est la prendre dans mes bras et l'embrasser passionnément, elle ne va clairement plus vouloir être mon amie. Et autant me morfondre à cause d'un amour à sens unique, ça me va raisonnablement bien, autant ne plus pouvoir la voir tous les jours, sans doute perdre Djidane du même coup, ce serait intolérable.

« Je te comprends, commente-t-elle doucement. Il s'est passé tellement de choses depuis que j'ai quitté Alexandrie. Je me sens si perdue et si démunie. Je n'ai fait que tourner en rond à chercher comment améliorer les choses, mais rien de ce que j'ai entrepris n'a tourné comme je le souhaitais. Pour être tout à fait honnête, si Djidane et toi n'aviez pas été là, je pense que j'aurais renoncé depuis longtemps.

- C'est sûr que ça a été une aventure, je réponds d'une voix mal assurée. Mais ne te sous-estime pas trop non plus. C'est clair que Djidane est super, mais tu ne te rends pas compte de tout ce que tu as fait. Je veux dire, d'accord, la situation n'est pas exactement toute rose en l'état, mais c'est ta détermination à changer les choses qui nous a amenés ici, sur un tout nouveau continent où personne n'était venu depuis des siècles. Et ce n'est pas parce que tu n'as pas réussi à convaincre Branet de renoncer à attaquer les autres royaumes que ça diminue la force de tes actions. Tu es partie seule, avec juste Steiner pour te protéger, tu as combattu le Valseur, aidé Markus à sauver Frank, vaincu le Larvalar dans la Route de la Gorgone et traversé le continent pour faire tout ce que tu pouvais pour éviter de nouvelles guerres. C'est toi qui nous soignes quand on est blessée et tu es aussi capable d'invoquer des Chimères à la puissance incroyable. Tu es la fille la plus incroyable et la plus magnifique que j'aie jamais rencontrée, et même si Djidane n'était pas là, je sais que tu continuerais à te battre pour ce en quoi tu crois. »

En entendant ma tirade, Dagga se redresse alors et me regarde, les joues légèrement roses :

« Tu me trouves magnifique... ? Je veux dire, je ne pensais pas que je t'avais donné autant de détails que cela. »

Elle me jette un long regard, et je réalise qu'une nouvelle fois, je me suis plantée et j'ai révélé que j'en savais bien plus que je ne devrais. Je ne peux que pousser un soupir de soulagement lorsqu'elle choisit de ne pas insister :

« En tout cas, je te remercie pour tes paroles d'encouragement, bien que je te trouve particulièrement indulgente à mon égard. Par ailleurs, je ne pense pas que tu sois la mieux placée pour dire que je me sous-estime. Après tout, j'ai pu constater qu'il t'arrivait bien trop souvent de minimiser et même d'ignorer complètement tes propres qualités.

- Je...

- C'est grâce à toi que nous avons accompagné Eiko ici, me coupe Dagga sans prêter attention aux arguments absolument imparables que j'allais avancer. L'autonomie dont elle a fait preuve pendant si longtemps malgré son jeune âge est admirable, bien entendu, mais je suis heureuse que tu aies proposé de la prendre en charge. Elle est pleine d'assurance et je sais qu'elle est tout à fait capable de se débrouiller par elle-même, mais je pense tout de même qu'il faut mieux pour elle avoir quelqu'un qui s'occupe et se préoccupe d'elle comme tu l'as fait. Cette gentillesse et ce dévouement font partie des qualités que j'admire tant chez toi.

- Ce n'est pas comme si tu étais la pire des égoïstes non plus, je réponds en déglutissant avec difficulté.

- Certes. Mais contrairement à toi, je ne suis pas tout à fait désintéressée, car je désire en apprendre davantage sur les Chimères. Lorsque j'ai vu ma mère être séduite et corrompue par leur pouvoir, j'ai désiré y renoncer. Mais lorsqu'elles m'ont été prises, j'ai senti que l'on m'arrachait une part de moi-même. Je... Depuis que Ramuh nous est apparu et qu'il nous a fait passer une épreuve à Pinnacle Rocks pour me permettre de l'invoquer à nouveau, je me sens de nouveau entière. »

Dagga marque un temps d'arrêt, comme si elle attendait une réaction de ma part. Ce n'est que lorsqu'elle reprend que je m'aperçois qu'elle ne m'avait pas non plus parlé de sa rencontre avec la Chimère de Foudre et qu'elle attendait de voir si j'allais réagir.

« De plus, maintenant que je suis ici, poursuit la princesse, j'ai une sensation étrange. C'est comme si j'étais déjà venue ici. J'ai bien conscience que c'est ridicule, car ce continent est resté inexploré pendant des siècles, au point que personne n'a même conscience de son existence. Si mon oncle Cid n'avait pas retrouvé une ancienne carte suggérant qu'il se trouvait des terres au Nord du continent de la Brume, je ne pense pas que nous aurions eu l'idée de venir ici. Pourtant, lorsque je vois les ruines de Madahine-Salee, je... J'ai un sentiment de déjà vu. C'est comme si je pouvais voir devant moi ces bâtiments avant qu'ils ne soient détruits. C'est ridicule, n'est-ce pas ? »

Je suis tellement prise de panique que je ne parviens pas à formuler une réponse. Cette scène ne devrait pas se produire maintenant, mais après notre retour de l'Ifa, et surtout, Dagga devrait être avec Djidane. Normalement, ça devrait être l'occasion pour eux d'approfondir leur relation. Ils devraient parler de leurs visions respective du monde, et arriver ainsi à mieux se comprendre, et à réaliser à quel point ils ont besoin l'un de l'autre, à quel point ils se complètent. Au lieu de ça, il n'y a que moi, au milieu de la nuit, avec une jeune femme dont je suis absolument dingue, mais qui m'est parfaitement inaccessible. Je me mets à balbutier :

« Je... tu... Tu peux invoquer les Chimères, c'est peut-être pour ça ?

- Non, c'est plus profond que ça. » m'explique la princesse en prenant un air songeur.

Elle s'apprête à poursuivre, mais elle reste silencieuse, comme si elle cherchait les mots appropriés sans pouvoir les trouver. De mon côté, je me creuse les méninges autant que j'en suis capable pour essayer de me sortir de cette situation inconfortable et pour m'assurer que ce soit Djidane qui soit là pour Dagga quand elle en a besoin. Hélas pour moi, mes pensées se contentent de tourner en rond dans une série de variations autour du thème « Claire a vraiment tout foiré, ce coup-ci ». Et comme pour me donner raison, après quelques instants, je vois mon amie froncer les yeux et se raidir. Je sais alors qu'elle est en train de revoir la destruction de Madahine-Salee par Garland, qu'elle a vue lorsqu'elle s'est enfuie avec sa mère biologique alors qu'elle n'était une petite fille, encore plus jeune qu'Eiko aujourd'hui. Des larmes commencent à couler sur les joues de la princesse, et elle laisse échapper un sanglot en s'affaissant contre moi. Sans réfléchir, je la prends dans mes bras et la serre fort en lui murmurant que tout va bien aller. Je sais que je ne devrais pas, mais c'est plus fort que moi, elle paraît si vulnérable, si traumatisée, je suis incapable de la laisser faire face à son traumatisme seule. Elle se raccroche à moi comme à une bouée de sauvetage, et il lui faut quelques minutes pour se calmer peu à peu.

« Je... Désolée, Claire, je ne sais pas ce qu'il s'est produit. J'ai vu... un œil immense dans le ciel, qui lançait des rayons et semait la destruction à travers la ville.

- C'est fini, c'est passé, tu ne crains rien. » je souffle en lui caressant les cheveux.

Dagga s'écarte alors de moi et me regarde dans les yeux pendant un long moment, avant de me demander :

« Ce n'était pas seulement une vision, n'est-ce pas ? C'était... un souvenir. Je croyais que je n'étais jamais venue ici, mais... S'il te plaît, dis-moi la vérité, Claire. »

Je déglutis avec difficulté et je ferme les yeux en prenant une décision probablement stupide.

« La seule autre personne qu'on connaisse qui puisse invoquer les Chimères, c'est Eiko, qui vient d'ici, j'explique lentement. Et... Tu ne t'es jamais dit que tu ne ressemblais pas beaucoup à la reine Branet ? Je pense que tout ça, c'est parce que tu viens d'ici, en réalité.

- Ma mère... ne serait pas ma mère ? C'est ridicule !

- Désolée, je murmure en baissant la tête. Je n'aurais pas dû...

- Non, c'est moi qui t'ai posé la question, me coupe Dagga en posant sa main sur ma joue pour me pousser à la regarder en face. Tu n'as pas à t'excuser. C'est néanmoins difficile à croire. Es-tu sûre ?

- Il y a une inscription sur le murs des Invokeurs qui évoque une jeune femme qui a fui la destruction de la ville avec sa petite fille, il y a une dizaine d'années. Je pense que c'était toi. Tu devrais demander à maître Totto, ou à la reine Branet, pour confirmer, mais... »

Je n'arrive pas à finir ma phrase. Je me sens affreusement coupable. Même maintenant, je continue de lui mentir, de lui cacher la vérité sur mon compte. Pire encore, les révélations que je suis en train de lui faire ne devraient intervenir que bien plus tard, et je n'ai aucune idée des ramifications que mon choix pourra avoir sur la suite. Et si au lieu de la rassurer, je la faisais douter d'elle-même, au point qu'elle ne puisse plus continuer à participer à nos aventures ? Je veux dire, apprendre qu'elle est adoptée, c'est le genre de choses qui peut lui faire remettre en question son identité, et pas mal d'autres choses, non ?

Dagga me tire de mes pensées en approchant son visage du mien pour me chuchoter avec émotion :

« Je te remercie de ta sincérité, Claire. Je vois bien que cela n'a pas été facile pour toi, mais je suis heureuse que tu aies accepté de partager cela avec moi. J'ignore encore quoi en penser, mais... je te suis reconnaissante d'être là pour moi. »

Je devrais être surprise que la princesse ne m'en veuille pas davantage, mais elle est bien trop proche de moi pour que je sois encore capable de la moindre pensée rationnelle. Je ne vois rien d'autre que ses grands yeux bruns plongés dans les miens, et je n'entends rien d'autre que mon cœur qui cogne à toute vitesse dans ma poitrine. Et sans pouvoir me contrôler, je me penche doucement vers elle et je pose mes lèvres sur les siennes. Elles sont chaudes et douces, et je pousse un petit gémissement de plaisir en la serrant plus fort contre moi. Au début, Dagga ne réagit pas, mais dès que la surprise initiale est passée, elle me rend mon étreinte et mon baiser. Je crois bien que je n'ai jamais été aussi heureuse de toute ma vie. Quelques heures plus tard, je m'écarte d'elle et je prends une longue inspiration, car je crois que j'ai arrêté de respirer pendant la durée de notre baiser. Dagga me regarde avec un mélange de timidité et de tendresse, et cette fois, c'est elle qui se penche vers moi pour m'embrasser de nouveau. C'est encore plus agréable que la première fois et je sens mon estomac faire de délicieuses cabrioles à travers tout mon corps. Jusqu'à ce que j'entende une voix s'exclamer :

« Oh ! Je croyais que... Je n'avais pas vu... Désolé, je ne voulais rien interrompre ! »

Je tourne la tête, juste à temps pour voir la queue de singe de Djidane qui s'enfuit en courant. Le retour à la réalité est brutal. Je réalise ce que je viens de faire. Je m'étais promis que je ne serais pas un obstacle, que je n'empêcherais pas Dagga et Djidane de tomber amoureux. Et voilà que je brise le cœur du jeune voleur en embrassant la princesse !

Je me redresse soudainement, mais Dagga tente de me retenir. Je me dégage doucement, et je lui adresse un dernier regard, que je regrette sur-le-champ. Je n'aurais pas dû. La détresse que je vois dans ses yeux manque de me décider à rester avec elle. Mais j'arrive à me reprendre. D'une voix tremblante, je lui promets que je vais tout réparer, et je m'élance à la poursuite de Djidane. Je voudrais tellement me retourner, la regarder à nouveau, mais je sais que cela ne ferait qu'anéantir ma détermination, et je ne peux pas me le permettre. J'arrive à peine à distinguer la silhouette de Djidane qui s'enfuit devant moi, et je me mets à courir aussi vite que je le peux. Honnêtement, en temps normal, je ne pense pas que je pourrais rattraper le jeune voleur, mais il n'est pas au mieux de sa forme (et à qui la faute, hein, espèce de traîtresse !), et après plusieurs minutes, je finis par réussir à l'attraper par sa veste, nous faisant tomber tous les deux à terre. Dans les points positifs, il ne peut plus s'enfuir. Dans les points moins positifs, il me repousse sans ménagement et refuse de me regarder. Mais même dans la pénombre, je vois qu'il a des larmes dans les yeux. Je m'assois en face de lui et j'essaie de reprendre ma respiration tant bien que mal.

« Je suis désolée, Djidane, je murmure. Je t'en supplie, il faut que tu retournes voir Dagga. »

Cette fois, il se retourne vers moi, avec un mélange de déception, de colère et de désespoir :

« Ne me dis pas ça, Claire. Je... Je veux croire que tu es mon amie, alors ne dis pas ça. Pas après... S'il te plaît, je ne peux pas. Je pensais que je pouvais vous soutenir, que tant que vous étiez toutes les deux heureuses, ça m'allait, mais... Tu n'as pas idée comme c'est difficile ! »

Il a de la chance que je sois trop abattue pour éclater de rire. Effectivement, je n'ai aucune idée de ce que ça fait d'essayer de toutes mes forces de renoncer à mes sentiments pour permettre aux deux personnes que j'aime d'être heureuses ensemble, comme elles le méritent. C'est le genre de trucs qui ne m'est jamais arrivé. Sauf que bien entendu, je ne peux pas lui expliquer ça. Alors à la place, je décide de mentir :

« Tout est de ma faute. Je suis désolée, c'est moi qui ai essayé d'embrasser Dagga, mais ce n'est pas moi qu'elle aime. C'est toi. Je ne sais pas ce qui m'a pris, je... Je t'en supplie, retourne la voir, dis-lui ce que tu ressens.

- Qu'est-ce que ce que tu en sais, de ce que je ressens ? s'exclame le voleur avec colère. Même moi, je n'en ai aucune idée ! Je croyais que j'étais amoureux de toi et que c'était plus ou moins réciproque. Mais ensuite, on a retrouvé Dagga, et à chaque fois que je la regarde, que je lui parle, j'ai l'impression que ma poitrine va exploser tellement ça me rend heureux. Mais je vous ai vues vous rapprocher, et je me suis dit que vous alliez bien ensemble, et que je devais être content pour vous. Mais vous voir vous embrasser, ça m'a... Putain, Claire, j'ai senti mon cœur se briser en un million de toutes petites pièces. Et au milieu de tout ça, il y a une boule de jalousie qui me bouffe littéralement de l'intérieur, sauf que je ne sais pas du tout contre qui elle est dirigée. Alors dire à Dagga... »

Au fil de sa tirade, sa colère s'est peu à peu dissipée, tandis que des sanglots commencent à entrecouper sa voix. Je dois fermer les yeux pour éviter de fondre en larmes en voyant la souffrance que je lui ai causée.

« Je suis désolée, je répète en me forçant à réprimer les tremblements de ma voix. Je croyais... Je tiens à toi, et à Dagga, et l'idée de vous avoir fait du mal m'est juste insupportable. Je sais que c'est ridicule de dire ça après ce que j'ai fait, mais je te promets que c'est la vérité. Je ne voulais pas... J'ai vu que Dagga en bavait, et j'ai essayé d'être là pour elle, j'ai cru que ce que j'éprouvais pour elle, c'était... C'est de toi dont elle a besoin, Djidane. Je t'en prie, va lui dire que tu l'aimes, et que je ne... je ne l'aime pas. »

Pour une raison qui m'échappe totalement, et qui n'a rien à voir avec le fait que ces derniers mots sont un immense mensonge, ma voix s'est brisée en les prononçant. Mais c'est tout ce que j'ai trouvé à dire pour convaincre Djidane. Et ça a l'air de plus ou moins marcher, car il me regarde pendant un long moment, avant de se lever lentement.

« Tu es sûre, hein ? me demande-t-il avec hésitation. Je vais vraiment le faire si tu ne m'arrêtes pas. »

J'aimerais lui répondre, mais si j'ouvre la bouche, je sais que je vais éclater en sanglots et qu'il va se sentir forcé de rester ici. Alors je me contente de hocher la tête, la gorge serrée. Le voleur commence alors à s'éloigner, non sans un dernier regard dans ma direction. Ce n'est que lorsqu'il a complètement disparu que je laisse la tension que j'ai accumulée ces dernières minutes se relâcher, et j'éclate en sanglots incontrôlés en roulant sur le côté en position fœtale. J'arrive juste à mettre ma main devant ma bouche pour m'empêcher de hurler de douleur et éviter que Djidane ne revienne en m'entendant. Comme ça ne suffit pas, je mords à pleines dents dans le gras de mon pouce. Ça fait affreusement mal, mais c'est tout ce que je mérite, et au moins, comme ça, je ne rameute pas tout le monde en criant.

Pour la première fois, je regrette d'être venue dans cet univers. C'est ridicule, même quand le Sealion allait me dévorer, même quand Beate m'a passé son épée au travers du corps, j'étais heureuse d'être là. Pour la première fois de ma vie, j'avais des amis, j'avais l'impression que ma vie valait quelque chose. Et j'ai tout foutu en l'air. Je n'aurais jamais dû être là, je n'aurais jamais dû accompagner Djidane et les autres quand ils sont partis pour sauver Dagga, j'aurais dû rester à Lindblum quand j'en ai eu l'occasion, et surtout j'aurais dû être capable de me contrôler, de ne pas faire souffrir les personnes auxquelles je tenais le plus alors que je savais parfaitement que ça n'aboutirait à rien. Je suis vraiment trop nulle ! Pas étonnant que personne n'ait jamais voulu de moi, ni ma mère, ni mon père, ni qui que ce soit à l'école, au collège ou au lycée.

Je pleure à chaudes larmes en faisant la liste de tous mes défauts et de tout ce que j'ai raté dans ma vie (enfin, le début de la liste, si elle était exhaustive, j'y serais encore dans une semaine), et je finis par m'endormir, ou plutôt par sombrer dans l'inconscience. Les cauchemars s'enchaînent, et je ne me réveille qu'au matin lorsqu'une main se pose sur mon épaule et que la voix inquiète de Bibi me demande :

« Tout va bien, Claire ? Tu n'étais plus avec nous, est-ce qu'il s'est passé quelque chose ?

Il me faut quelques secondes pour pleinement me réveiller, me rappeler ce que j'ai fait cette nuit, et réaliser que ce n'était pas seulement un cauchemar. J'ai vraiment tout foutu en l'air. J'ouvre la bouche pour répondre au petit mage noir, mais ma gorge se serre et aucun mot ne sort. En voyant ma détresse, Bibi me prend dans ses bras et me serre fort contre lui. Je m'agrippe à lui sans pouvoir me retenir et je fonds en larmes. J'essaie de lui raconter ce qui s'est passé, mais je ne pense pas être très cohérente. Heureusement, mon ami est extrêmement intelligent, et il a l'air de comprendre peu à peu pourquoi je suis dans cet état. Il commence à me réconforter, mais sa gentillesse ne fait que redoubler mes pleurs : je ne mérite pas qu'il se préoccupe de moi comme ça, je vais seulement lui faire du mal, comme à Djidane et à Dagga !

Malgré tout, je me calme peu à peu en m'excusant de craquer comme ça. Bibi affirme que c'est tout à fait normal et que je n'ai pas à m'en faire, mais je ne le crois pas une seule seconde. Je sais qu'il a ses propres problèmes, bien plus graves que les miens, et lui imposer mes propres angoisses en plus est profondément injuste de ma part. Mais le mage fait comme si c'était parfaitement normal, et il reste à discuter avec moi pour me rassurer autant que possible. Enfin, il me dit que les autres nous attendent et veulent partir pour l'Ifa. Je m'arrête net et je commence à secouer frénétiquement la tête. Je ne veux pas, je ne peux pas faire face à Djidane et à Dagga, pas après... Je n'ai pas ma place dans le groupe, et de toute façon, ils n'ont pas besoin de moi. Eiko va les conduire jusqu'à l'arbre géant et retirer la protection mise en place par les Invokeurs, et ils sauront facilement faire face au Soulcage sans moi. Je ferais mieux de rester ici, au moins, je ne pourrai faire de mal à personne.

« Je t'en prie, Claire. On a tous envie que tu continues le voyage avec nous. Je comprends que tu penses avoir blessé Djidane et mademoiselle Dagga, mais tu sais, c'est eux qui étaient les plus inquiets de ton absence. Je veux dire, je m'en faisais pour toi aussi, et c'est la même chose pour Eiko et Kweena, on tient tous vraiment à toi. Mais Djidane et Dagga étaient au bord de la panique, si tu les avais vus... »

Je ne le crois pas une seconde, mais il insiste tant et déploie tellement d'arguments (dont un certain nombre à base d'un chantage affectif discutable, même s'il est très efficace) que je finis par céder et par me lever à contrecœur. Je le suis vers l'entrée de Madahine-Salee en traînant des pieds. Eiko est déjà là et elle tape du pied de frustration en me voyant arriver :

« Bah alors, où tu étais ? On te cherchait partout, t'exagères ! »

J'esquisse un sourire triste en entendant la petite fille, mais je ne réponds rien. Elle s'approche alors de moi et me serre dans ses bras, à ma grande surprise. Eiko me murmure :

« J'ai cru que tu étais partie sans moi. Maintenant que j'ai pris l'habitude que tu sois là, tu dois me promettre de ne plus me faire peur en me laissant seule comme ça, d'accord ? »

Je sens quelques larmes couler sur mes joues, et je me penche pour lui rendre son étreinte, en lui promettant que je ne l'abandonnerai pas.

Bibi nous dit alors qu'il va aller chercher les autres, et quelques minutes plus tard, nous sommes tous réunis et prêts au départ. Djidane, puis Dagga essaient de me parler, mais je ne leur réponds pas, et je suis même incapable de lever la tête pour les regarder en face. Je ne veux pas lire la déception, le dégoût, ou la haine dans leur regard, et j'ai peur d'éclater à nouveau en sanglots si je vois leur visage.

À la place, je fais signe à Eiko de prendre la tête du groupe avec moi. Elle jette un regard aux autres avant d'acquiescer. Nous nous mettons en marche dans un silence pesant, jusqu'à ce que la petite fille commence à discuter avec moi en me demandant à quoi ressemblait ma vie avant de la rencontrer. Je commence par lui répondre très laconiquement, mais comme elle continue d'insister avec gentillesse, je finis par me détendre un peu et lui raconter ce que je peux, sans lui dire exactement d'où je viens. En retour, elle me parle de sa vie au village avec les Mogs. Avoir une conversation normale m'aide un peu, et j'arrive même à lui faire une ébauche de sourire lorsqu'elle me raconte une farce particulièrement réussie qu'elle a jouée à Chimono.