Chapitre 26 : Retour à la réalité
Lorsque je rouvre les yeux, je suis affalée sur le sol d'une pièce familière. Je me redresse avec difficulté alors que mon cœur se serre en réalisant où je suis : je suis revenue dans ma chambre, celle de mon monde d'origine, où je jouais à Final Fantasy IX avant d'être transportée dans l'univers du jeu. Devant moi, l'écran de la télévision est noir et ma console est complètement carbonisée. C'est impossible... Je ne peux pas être ici, pas après tout ce que j'ai traversé ! Je ne reverrai jamais Dagga et Djidane ? Le dernier souvenir qu'ils auront de moi, c'est que j'ai essayé de leur briser le cœur ? Et Eiko, à qui j'ai promis que je ne l'abandonnerais pas, qu'est-ce qu'elle va penser ? Il doit y avoir un moyen, je dois pouvoir retourner là-bas, au moins m'excuser pour tout le mal que je leur ai fait !
Mais je regarde autour de moi, et la réalité s'impose à moi. Tout ce que j'ai vécu n'était qu'un rêve, le fantasme délirant d'une adolescente paumée et isolée qui s'est pris un coup de jus et qui s'est mise à halluciner. En même temps, j'aurais dû m'en douter : c'était impossible qu'une fille comme moi puisse se faire des amis, surtout aussi facilement.
Je me lève lentement du sol pour m'allonger dans mon lit et je commence à pleurer toutes les larmes de mon corps avant de sombrer dans un état que je ne peux même pas qualifier de sommeil. Je suis recroquevillée en position fœtale quand mon père me réveille le lendemain matin, furieux :
« Qu'est-ce que tu fais, Claire, tu n'es pas encore levée ? Je parie que tu as encore passé la nuit à jouer et c'est pour ça que tu n'as pas entendu ton réveil ! Allez, dépêche-toi, je dois partir au travail et tu vas être en retard. »
Je ne réponds rien et je me prépare de manière complètement automatique. Pendant le reste de la journée, j'ai l'impression que je regarde le monde à travers les yeux de quelqu'un d'autre, comme si je n'étais plus vraiment aux commandes de mon corps. J'assiste à mes cours sans y prêter la moindre attention, et j'arrive même à me perdre plusieurs fois dans les couloirs, faute de me rappeler mon emploi du temps, ou d'y attacher la moindre importance. Lorsque je rentre chez moi, je m'aperçois qu'une nouvelle fois, mon père est toujours au travail. Je m'affale sur le sol de ma chambre, et en contemplant ma pauvre console en ruine, il me vient une idée : si j'ai été transportée dans Final Fantasy IX en y jouant, peut-être que la solution pour y retourner, c'est de refaire une partie.
Je passe donc les mois suivants à économiser mon argent de poche et j'arrive à me trouver un petit travail comme caissière dans une supérette pour racheter une vieille console d'occasion avec un autre exemplaire du jeu, vu que mon disque a aussi été détruit par la foudre. Le soir même, je profite de ce que mon père n'est toujours pas là pour lancer une nouvelle partie. Contrairement à la dernière fois, je ne suis pas interrompue par un orage au milieu de la séquence d'introduction, mais je me rassure : c'est sans doute normal, il faut que j'avance davantage. Je serre donc les dents en ravalant mes larmes, et je progresse aussi vite que je le peux dans l'aventure. Je fais tout ce que je peux pour empêcher les souvenirs de remonter à la surface, mais c'est peine perdue. Tout ce que j'ai vécu me revient constamment à l'esprit, et je dois m'interrompre à plusieurs reprises pour pleurer. Malgré tout, je persiste, et après plusieurs heures, j'arrive enfin à la séquence de l'Ifa. Mais je vainc le Soulcage, et rien ne se produit. Aucun éclair, aucun bruit, rien que le ronronnement de la console et la fanfare qui célèbre la victoire. Jusqu'à aujourd'hui, c'était un son qui ne manquait jamais de me remplir de joie et de fierté à l'idée d'avoir réussi quelque chose, surtout à l'issue d'un boss difficile, mais cette fois, la musique triomphante ne fait qu'accroître mon abattement. Il me faut plusieurs minutes pour empêcher mes mains de trembler et pour arriver à y voir clair à travers mes larmes. J'empoigne la manette en déglutissant avec difficulté. Peut-être qu'il faut un peu plus de temps ? Mais rien. Je finis le jeu au petit matin, et je suis toujours seule dans ma chambre, à regarder le générique défiler devant moi. Ça n'a pas marché. C'était mon seul espoir, et... Rien. Je ne retournerai jamais là-bas, je ne reverrai jamais mes amis, si tant est qu'ils aient jamais été réels.
J'éteins mon réveil lorsqu'il commence à sonner et je m'assois au bord de mon lit, sans arriver à savoir ce que je suis censée faire. Je passe le reste de la journée à regarder dans le vide, jusqu'à ce que mon père revienne en fin de soirée pour m'annoncer qu'il a reçu un coup de téléphone du lycée qui lui a appris que j'avais été absente. Je le regarde sans arriver à vraiment comprendre ce qu'il me dit, et je ne réponds rien. Qu'est-ce que je pourrais répondre ? Je ne suis pas allée au lycée aujourd'hui, en effet. Lorsque mon estomac commence à gargouiller, mon père fronce les sourcils en me demandant si j'ai mangé, mais la seule réaction qu'il obtient, c'est un haussement d'épaules. Il m'emmène à la cuisine, sans cesser de me morigéner sur l'importance des études et la nécessité d'être sérieuse si je veux avoir un bon métier plus tard, et il me prépare rapidement un bol de riz, qu'il doit me forcer à ingurgiter.
Puis il me met au lit, avant de débrancher et d'emporter ma console :
« C'est probablement ces fichus jeux vidéo qui t'ont pourri la cervelle. » explique-t-il avec conviction.
Les jours suivants s'enchaînent et se ressemblent. J'ai abandonné mon petit boulot du jour au lendemain, sans prévenir. Mon père s'efforce de passer plus de temps à la maison pour s'assurer que je ne recommence pas à sécher, que je fais mes devoirs et que je mange régulièrement. Mais peu à peu, je me sens perdre pied : je continue d'aller au lycée, car mon père surveille de près mes allées et venues, mais comme je n'arrive pas à prêter la moindre attention aux cours, cela ne sert pas à grand-chose et mes notes chutent brutalement. Cela inquiète mes professeurs, qui essaient en vain de me demander ce qui ne va pas, mais pour ma part, j'ai du mal à m'en préoccuper. Lorsque je rentre chez moi, je reste à regarder dans le vide pendant des heures d'affilée, même quand mon père essaie de me forcer à faire mes devoirs. Même le goût des aliments a largement disparu. Au bout de quelques jours, mon père s'est aperçu qu'il y avait quelque chose de bien plus grave que ce qu'il croyait, et il m'a emmené chez une psychologue. Si j'ai compris ce qu'elle disait (mais je n'écoutais pas vraiment), je souffrirais de dépression. Elle m'a donc prescrit des pilules, et je retourne régulièrement la voir pour lui parler de ce qui me tourmente. Du moins, elle essaie de me faire parler, mais je ne sais plus quand j'ai décroché un mot pour la dernière fois. Certains jours, je pense à Dagga, qui perd sa voix lorsque sa mère adoptive meurt et qu'Alexandrie est détruite par Kuja et Garland. Je pourrais presque sourire en me disant que je comprends beaucoup mieux pourquoi l'avalanche de catastrophes qui s'est abattue sur elle a pu la mettre dans un tel état, mais je crois que j'ai oublié comment on faisait pour sourire.
À plusieurs reprises, j'aperçois mon père assis dans le salon, le dos courbé et le visage dans les mains. Je me dis que c'est sans doute à cause de moi s'il est aussi abattu, et j'hésite à aller le voir, mais je renonce tout de suite. Qu'est-ce que je pourrais dire ou faire de toute façon ?
Un jour, alors qu'il me ramène du lycée, il commence à me parler d'une voix hésitante :
« Ecoute, ma chérie, je... Qu'est-ce que je peux faire pour toi ? »
Je le regarde pendant quelques secondes avant de hausser les épaules avec impuissance avant de détourner les yeux. Il n'y a rien à faire, et même s'il pouvait m'aider, je n'ai pas envie d'être encore plus un poids pour lui que d'habitude. À la rigueur, je pourrais peut-être lui demander de me laisser tranquille et de ne plus se préoccuper de moi, mais je doute que cette réponse lui convienne, alors je garde le silence. Mon père pousse un soupir et il continue :
« Je sais que je n'ai pas été un très bon père. J'aurais voulu m'en rendre compte plus tôt, mais il y avait toujours quelque chose d'autre à faire, et je t'ai négligée, bien plus que je n'aurais dû. Malgré tout, tu es ma fille, et rien ne compte plus pour moi que ton bonheur. Alors s'il te plaît, parle-moi, dis moi ce que tu attends de moi... »
Quand je le regarde à nouveau, je vois des larmes perler à ses yeux tandis qu'il fixe la route, les mains serrées sur le volant. J'ouvre la bouche pour lui répondre, mais aucun mot ne sort. Je me détourne et je recommence à fixer la route par la fenêtre de la voiture. Mon père insiste encore d'une voix chargée d'émotions, mais je ne réagis pas à ses prières, et lorsque nous arrivons à la maison, je me contente de me diriger vers ma chambre en silence et de m'affaler sur mon lit pour regarder le plafond, jusqu'à ce que mon père me force à me mettre à mes devoirs, d'une voix moins assurée que d'habitude.
Le lendemain, il propose de m'acheter un jeu vidéo pour me réconforter :
« Cela fait longtemps que je ne t'ai pas vue sur ta console, alors tant que tu n'y consacres pas trop de temps, ça pourrait peut-être te remonter le moral, tu ne crois pas ? »
Il fait comme si mon silence signifiait que j'étais d'accord, et il nous conduit à une boutique de jeux où je n'étais jamais allée. Au lieu de la grande enseigne dont j'ai l'habitude, c'est un tout petit magasin tout en longueur, cachée dans une rue peu fréquentée. Je lui demanderais bien comme il en a entendu parler, mais au fond, je m'en fiche, comme de tout le reste. Il parcourt les rayons avec moi pour voir en me proposant plein de jeux pour essayer de susciter mon intérêt, en vain. Finalement, c'est lui qui finit par choisir un jeu qui ressemble vaguement à un des RPGs qu'il a dû voir dans ma collection. Alors que la vendeuse enregistre son achat, elle commente :
« Ah oui, c'est un de mes jeux favoris. C'est le genre d'univers dans laquelle on a vraiment l'impression d'être transportée, n'est-ce pas ? »
Je ne sais pas si c'est ce qu'elle a dit ou le ton qu'elle a employé, mais sa remarque me fait lever les yeux vers elle. C'est une femme entre deux âges, avec des traits plus fins et aristocratiques que ce à quoi je m'attendais. Elle porte un genre de tailleur gris avec une étiquette indiquant son nom, Arecia. Mais on remarque surtout se longue écharpe violette et le bandana assorti qui retient une chevelure épaisse et volumineuse. Le long porte-cigarette qu'elle tient explique sa voix légèrement éraillée. Le regard complice qu'elle me jette par-dessus ses lunettes me donne une bouffée d'énergie comme je n'en ai pas ressentie depuis que je suis revenue dans cet univers. J'ouvre la bouche pour lui poser une question, lui demander si elle sait ce que j'ai vécu, mais elle fait un mouvement presque imperceptible de la tête et m'adresse un bref clin d'œil en glissant un papier dans le sac qu'elle me tend.
Une fois rentrée chez moi, je me précipite pour lire ce qu'elle m'a écrit. Elle me dit simplement de revenir au magasin demain. J'hésite quelques instants, car même dans mon état, j'ai conscience que ça ne serait pas prudent de faire ce que me demande une inconnue comme ça. Mais je ne peux pas passer à côté de cette occasion. Il faudra juste que je trouve le moyen d'échapper à la vigilance de mon père. Pendant le dîner, je lui demande donc si je peux rentrer seule à l'école demain, car j'ai promis d'aller en ville avec une copine. Il reste bouche bée quelques secondes, car ce sont les premiers mots que je prononce depuis des mois. Une fois qu'il a retrouvé ses moyens, il accepte aussitôt avec joie, avant d'essayer d'en savoir plus sur l'amie en question. Je me referme comme une huître et je ne réponds rien. Il essaie d'insister, mais finit par renoncer. Après le repas, il s'assure que je fais bien mes devoirs, puis vient me souhaiter une bonne nuit en m'embrassant sur le front. C'est un peu infantilisant, mais pas forcément désagréable.
Le lendemain, je me réveille avant mon réveil, et j'arrive à me lever aussitôt, ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps. Je sais bien que je ne dois pas me faire de faux espoirs, sinon je serai inévitablement déçue. Mais je n'arrive pas à empêcher mon cœur de battre un peu plus vite en pensant à Arecia. Est-ce qu'elle sait ce que j'ai vécu ? Peut-être qu'elle connaît même un moyen de me renvoyer sur Héra avec Djidane,Dagga et les autres ? Je ne suis pas sûre que ce serait une bonne idée de leur imposer à nouveau ma présence, et que je leur ferais probablement encore du mal, mais rien que l'idée que je pourrais les revoir suffit à me faire sourire sans que je puisse me retenir.
Je suis encore moins attentive à mes cours que d'habitude, car je n'arrive pas à penser à autre chose qu'à cette femme étrange et à ce qu'elle pourrait me dire. Lorsque la sonnerie qui marque la fin de la journée retentit, je fourre mes affaires dans mon sac avec impatience et je quitte le lycée à toute vitesse. Mais lorsque j'arrive devant l'entrée du magasin, je marque une pause. Ça reste profondément stupide de ma part d'être venue. Et il n'y a aucune chance que j'obtienne vraiment ce que j'attends. Cependant, je finis tout de même par pousser la porte : si je renonçais maintenant, je sais que je le regretterais. À l'intérieur, il n'y a aucun client, mais Arecia m'attend avec un sourire entendu en tirant sur son porte-cigarette.
« Bonjour, je commence en me dandinant sur place, mal à l'aise. Vous m'avez dit de venir, et je... J'ai eu l'impression que vous pourriez répondre à certaines de mes questions.
- Bien sûr. Mais assieds-toi donc. » répond-elle en faisant passer une chaise par-dessus le comptoir.
- Quand vous avez dit que les jeux vidéo pouvaient transporter les gens dans un autre univers, est-ce que... C'était sérieux, ou juste une manière de parler ? je demande en m'installant.
- Si tu me racontais ce qui t'est arrivé ? » demande Arecia en soufflant une volute de fumée.
Je fronce les yeux, assez peu enthousiasmée par ses manières énigmatiques. Je suis venue ici pour obtenir des réponses, pas pour parler de ma vie. Je prends quelque seconde avant de décider d'ouvrir la bouche. Je commence à lui expliquer ce que j'ai vécu. J'avais l'intention d'aller à l'essentiel, mais une fois que j'ai commencé, je m'aperçois que je n'arrive pas m'arrêter, et je finis par tout lui raconter, dans les moindres détails, y compris la manière dont j'ai détruit la relation de Djidane et de Dagga. Lorsque je m'arrête, Arecia me regarde longuement avec un sourire mystérieux, mais au moins, elle n'a pas l'air de me prendre pour une folle.
- C'est bien ce que je pensais, commente Arecia d'un ton énigmatique. Il y avait quelque chose dans ton regard, dans ta manière d'être. Ton aura, si tu me passes l'expression. Tu n'es pas la première à voyager à travers les mondes, loin de là, et ils ont toujours ce petit je ne sais quoi. Pour ne rien te cacher, je commence même à penser que c'est presque devenu un effet de mode, tellement j'ai vu de gens qui s'étaient retrouvés dans cette situation. Ils font tous face à des situations différentes : certains sont transportés dans leur propre corps, d'autres remplacent une autre personne, voire se retrouvent dans le corps d'un animal ou même d'un objet. Parfois, ils se réincarnent à leur mort, dans d'autres cas, c'est une sorte de portail inter-dimensionnel qui les téléporte, et bien entendu, il y a les situations comme les tiennes, où quelqu'un apparaît simplement dans un univers fictif qu'il connaît, comme par magie.
- Comment pouvez-vous savoir tout ça ? je demande en fronçant les sourcils, soudain méfiante. Qui êtes-vous ? Ou plutôt : qu'est-ce que vous êtes ? C'est peut-être une question plus pertinente.
- Je m'appelle Arecia al-Rascia. Quant à ma nature... Je ne suis pas sûr que la réponse t'intéresse réellement, ni que tu puisses véritablement l'appréhender.
- C'est peut-être à moi d'en juger, je rétorque avec défiance. J'ai été honnête avec vous, et si vous avez quelque chose à voir avec ce qui m'est arrivé, j'ai le droit de le savoir, je pense.
- Ce n'est pas moi qui t'ai transportée dans ton jeu vidéo, répond mon interlocutrice en me regardant dans les yeux. Et puisque tu tiens tant à avoir une réponse à ta question, j'imagine que tu pourrais me considérer comme une sorte de déesse. »
Je laisse échapper un léger ricanement. Je sais parfaitement qu'il n'y a pas de dieu, ni même de religion, dans l'univers de Final Fantasy IX, et en ce qui concerne ce monde-ci, je n'y ai jamais cru non plus. Et si cette femme était une divinité comme elle le prétend, j'aurais deux mots à lui dire sur la cruauté de son sens de l'humour.
- Peut-être que dire que je suis un être inter-dimensionnel te conviendrait mieux, corrige Arecia en haussant un sourcil. Toujours est-il que je peux voyager à travers les univers, les observer et interagir avec eux, selon des règles et avec des limites qui sont hors de ta portée et qui n'ont aucune importance pour toi. Cela fait des années que j'étudie les voyageurs tels que toi dans l'espoir de pouvoir utiliser les connaissances ainsi glanées dans mon propre univers. Je suis encore loin d'avoir atteint mes objectifs, mais après avoir entendu ton récit, j'espère pouvoir progresser sur la voie qui est la mienne... »
Je reste muette pendant quelques instants. Cela fait beaucoup de choses à intégrer, et pour être honnête, j'ai les plus grandes difficultés à la croire. Mais si elle dit la vérité, cela signifierait au moins que tout ce que j'ai vécu sur Héra s'est réellement produit, que ce n'était pas seulement un rêve et une illusion. Je ne m'attendais pas à ce que cela me procure un tel soulagement, mais savoir que j'ai vraiment passé plusieurs mois avec les personnages de mon jeu favori, que j'ai partagé leurs aventures et que j'ai eu la chance d'être leur amie, est une joie incroyable qui suffirait presque à me faire oublier tout le reste. Mais j'arrive à me reprendre et je réfléchis à ce qu'Arecia m'a révélé.
« Est-ce que vous êtes comme Garland ? »
Mon interlocutrice me regarde sans comprendre, et je dois lui raconter qu'il s'agit d'un personnage qui vient de Terra. Comme sa planète était vieillissante et ne pouvait plus subvenir aux besoins de sa population, les Terrans se sont mis en stase et ont demandé à Garland de trouver une planète plus jeune où ils puissent installer leur civilisation. Son choix s'est porté sur Héra, la planète où se déroule la majorité de Final Fantasy IX, mais lorsqu'il a tenté de la faire fusionner avec Terra, cela a raté et ses projets ont été réduits à néant. Depuis des siècles, il a donc utilisé l'Ifa pour empêcher les âmes des habitants de Héra de revenir au cœur de la planète et d'en régénérer l'énergie vitale. Ainsi, il espérait que la jeune planète, affaiblie, accepte plus facilement la fusion avec Terra. Arecia m'écoute attentivement, avant de secouer la tête :
« Si ce que tu me dis est vrai, cet homme appartient à un seul univers, contrairement à moi. Il est vrai qu'il semble avoir des connaissances hors du commun et des pouvoirs considérables pour naviguer d'une planète à l'autre et les manipuler ainsi, mais il n'a rien à voir avec les êtres tels que moi. À moins que... Mais peu importe. Disons que tu peux considérer que mon rôle n'est pas sans similarité avec le sien, mais à une échelle bien supérieure. Et rassure-toi, contrairement à lui, mes projets ne conduiront à l'anéantissement ni de cet univers-ci, ni de celui de ton jeu vidéo.
- Et qu'attendez-vous de moi ?
- Je souhaite explorer la nature des barrières entre les mondes, mais aussi comprendre comment altérer la destinée d'un univers. Et d'après ton récit, il me semble que tu pourrais m'aider à progresser sur cette voie. À cette fin, je te propose de te renvoyer dans l'univers de ton jeu. »
Je reste sans voix. Elle... Est-elle sérieuse ? Est-ce qu'elle se moque de moi ? Ce serait possible de revoir Djidane, Dagga et les autres ? Je fronce les sourcils en réalisant que ce n'est pas ce qu'elle a dit : après tout, l'histoire de Héra est longue, et si c'est pour observer la fusion ratée avec Terra, ou un autre événement qui n'a pas grand-chose à voir avec le jeu, je suis tout de suite moins intéressée. Mais Arecia semble deviner la direction dans laquelle vont mes pensées, car elle précise :
« Je voudrais tenter de te renvoyer là-bas peu de temps après ta disparition. Je ne peux pas te donner une date exacte, ni garantir ta sécurité pendant ton déplacement, car c'est la première fois que j'interviens ainsi. Mais il me semble que cela me serait profitable, si c'est également ce que tu souhaites. »
Je suis tentée d'accepter sur-le-champ, mais je me force à prendre le temps de réfléchir. Je ne devrais pas faire confiance à une inconnue comme ça, surtout lorsqu'elle me fait une promesse si absurde et irréaliste. Mais quand je considère l'alternative, quand j'imagine que je pourrais passer le reste de ma vie ici, je ne peux pas hésiter. J'acquiesce avec enthousiasme, et je passe le reste de l'après-midi à répondre aux questions d'Arecia, qui sort un calepin et qui commence à y noter toutes sortes de signes cabalistiques. Finalement, elle me dit de revenir dans une semaine pour qu'elle ait le temps de mettre au point une manière de me téléporter à nouveau.
Lorsque je rentre chez moi, mon père est surpris de me voir sourire et répondre à ses questions, mais je reste évasive. Les jours suivants s'écoulent avec une lenteur désespérante, et je me referme à nouveau petit à petit alors que l'excitation initiale s'efface : après tout, il y a toutes les chances qu'Arecia me mène en bateau et qu'elle cherche seulement à profiter de moi, d'une manière ou d'une autre.
Enfin, je retourne dans son magasin, et elle m'accueille avec un sourire en coin, avant de me tendre un carte mémoire.
« Je suis certaine d'avoir réussi à trouver un espace dans la barrière qui nous sépare de l'univers où tu souhaites te rendre. Cependant, je dois t'avertir, je ne t'apporte mon aide qu'à une condition. Comme je te l'ai dit, je désire examiner l'influence des voyageurs dimensionnels sur les univers qu'ils visitent, et comprendre la manière dont leur présence transforme la destinée des mondes. Je veux donc que tu me promettes de chercher à altérer l'histoire du jeu que tu connais, au lieu de la préserver autant que tu le pouvais, comme tu l'as fait jusque-là. »
Je la regarde, de nouveau soupçonneuse. Son regard et son expression sont indéchiffrables, mais elle s'aperçoit de mon hésitation, et elle ajoute
« Je ne pense pas que tu t'en sois rendue compte, mais tes actions ont déjà eu des ramifications que tu n'as pas encore réalisée. Par exemple, d''après ce que tu m'as dit et ce que j'ai pu observer, tu as assisté le peuple des hommes-rats et lui a permis de survivre, alors qu'il était vraisemblablement voué à l'extinction. Au lieu de quoi, à travers tes actions, Obéron et sa nation restent des acteurs majeurs dans l'équilibre géo-politique, et tant Alexandrie que Lindblum devront composer avec eux. De même, tu as permis au roi Cid de sauver une partie bien plus importante de sa ville et de ses citoyens, et ainsi, de conserver un pouvoir politique bien supérieur à celui qu'il aurait eu si tu n'étais pas intervenue. Et je ne parle pas des effets que tes actions ont pu avoir sur des individus particuliers, comme Eiko, dont la destinée a été modifiée par le seul fait de te rencontrer ou de te parler. À ce stade, j'ignore si ces changements transformeront l'histoire en profondeur, ou s'ils ne provoqueront que des inflexions limitées et marginales qui n'auront que peu de répercussions sur le déroulement des événements. Mais c'est précisément ce genre de questions que je souhaite résoudre, avec ton aide. Aussi je dois te demander de renoncer à cette passivité et de chercher activement à modifier les événements que tu connais.
- Que voudriez-vous que j'accomplisse exactement ? je demande en me reculant un peu. Vous n'aviez pas l'air de connaître Garland ou Kuja, alors je ne vois pas comment vous auriez intérêt à ce qu'ils soient vaincus. À moins qu'ils ne soient en réalité vos alliées et que vous espériez que mes actions finissent par leur profiter, et à vous aussi, d'une manière ou d'une autre ? Parce que je vous préviens, il est hors de question que je retourne là-bas si ça doit nuire à mes amis, même si je crève d'envie de les revoir !
- Mes projets n'ont rien de si machiavélique, sourit Arecia. Je veux que tu fasses ce que tu désires, tout simplement. Ce que je souhaite, c'est examiner et comprendre la manière dont le destin d'un univers peut être transformé. Pour être tout à fait honnête avec toi, peu m'importe que tu réussisses, et peu m'importe le résultat de tes actions, tant que le cours des événements est altéré. Si je peux me permettre un conseil, je te suggère de commencer par faire confiance à tes amis, puis d'utiliser ta connaissance des événements du jeu afin de les aider autant que tu le peux. Mais si tel n'est pas ton désir, libre à toi d'agir autrement. Tout ce que je te demande, c'est de me promettre de ne pas te contenter de suivre passivement l'histoire que tu connais, comme tu sembles avoir essayé de le faire jusque-là.
- Et si je ne tiens pas cette promesse ?
- Je pourrais te menacer d'une punition divine, rétorque Arecia avec un sourire moqueur, mais ce n'est guère mon style, et ce serait bien trop compliqué à accomplir sans que cela me serve de rien. Disons que mes plans seraient retardés, et que j'en serais fort déçue, mais que ce serait sans doute la seule conséquence. Cependant, tu dois te demander si ce que tu veux, c'est réellement de continuer de mentir à ceux que tu considères comme tes amis et de les regarder souffrir sans rien faire. Je n'ai pas eu l'impression que cela te ressemblait, mais je me trompe peut-être. Quelle est ta réponse ? »
Il me faut quelques secondes pour prendre une décision. Je sens mon cœur battre à tout rompre dans ma poitrine, et il y a tant d'émotions qui se mélangent en moi que je ne parviens même pas à toutes les ressentir à la fois. Mais en réalité, je sais d'avance quel va être mon choix. S'il y a la moindre chance qu'Arecia ne me mente pas, que je puisse retrouver mes amis, au moins pour m'excuser, je ne peux pas ne pas essayer de la saisir, quels que soient les risques. Je hoche la tête, et je tends la main. Arecia me sourit chaleureusement et me remet la carte mémoire, avant de me souhaiter bonne chance.
« Une dernière chose, ajoute-t-elle alors que je me dirige vers la sortie : je doute que tu puisses jamais revenir ici par la suite. Les circonstances qui t'ont permis de survivre à ta chute dans l'Ifa et de réapparaître dans cet univers-ci sont si particulières que je doute qu'elles puissent être reproduites. Comme la plupart de ceux qui ont été tranportés dans un autre univers, je doute qu'il y ait beaucoup de choses qui te retiennent ici, mais tu devrais faire tes adieux tant que tu le peux. »
Je n'y avais pas pensé, mais elle n'a pas tort. La seule personne qui sera affecté par ma disparition sera sans doute mon père. Et même s'il n'a jamais été très présent, j'ai pu constater ces derniers mois que ce n'était pas par manque d'amour de sa part. Je lui dois au moins un au revoir, même si je ne peux pas lui dire la vérité.
Une fois que je suis de nouveau à la maison, je m'assure que mon père est toujours au travail, et je prends une feuille de papier. Il me faut plusieurs tentatives, mais je crois que j'arrive à lui écrire une lettre dont je sois à peu près satisfaite, où je lui explique que je l'aime, mais que je ne peux pas continuer à vivre ainsi et que j'ai donc décidé de fuguer. J'insiste pour qu'il ne me cherche pas et qu'il continue sa vie comme il le souhaite sans se préoccuper de moi, même si je doute que ce soit si simple que ça. Je laisse la lettre sur la table de la salle à manger, puis je m'enferme dans ma chambre. J'insère la carte mémoire d'Arecia dans ma console, les mains tremblantes d'émotion et d'anticipation, et je lance mon jeu pour la première fois depuis une éternité. La musique et les images du générique ne manquent pas de me faire le même effet que d'habitude, et j'appuie fébrilement sur les boutons pour aller sur l'écran qui permet de reprendre une partie enregistrée. Je manque de laisser tomber ma manette en voyant ce qui s'y trouve : au lieu d'un fichier normal, avec les quatre portraits des personnages de l'équipe et le lieu où se trouve le Mog qui a enregistré le jeu, la sauvegarde se situe dans les profondeurs de l'Ifa, où il est normalement impossible de sauver la partie. Mais ce qui me surprend particulièrement, c'est qu'en plus des visages de Djidane, de Bibi, de Dagga et d'Eiko, il y a aussi celui de Kweena, qui ne devrait pas pouvoir apparaître à ce stade du jeu. Et surtout, je reconnais un visage au nez aquilin disgracieux, aux yeux bleu pâle, et encadré par de longs cheveux châtain foncé légèrement ondulés : le mien. Mes mains tremblent alors que je sélectionne le fichier, et au moment où la partie démarre, tout devient brusquement noir.
