Chapitre 28 : L'attaque d'Alexandrie
Dans les jours qui précèdent le couronnement de Dagga, je fais tout ce que je peux pour enfin arriver à sortir de ce fichu lit. Malgré les préventions de maître Totto, qui estime que ce n'est pas bon pour ma santé, j'absorbe plusieurs Potions par jour, dans l'espoir qu'elles me soignent plus vite. Cela ne suffit pas à me guérir, car en réalité, ce dont j'ai besoin, c'est de recouvrer mes forces mais cela me permet de passer outre la douleur et la fatigue que j'éprouve au moindre effort. Je cause tout de même plusieurs grosses frayeurs à Eiko, qui me voit tomber encore et encore alors que j'essaie de me tenir debout et de marcher seule. Cependant, mes efforts se voient récompensés, car lorsque le jour du couronnement arrive, sans être encore vraiment prête au combat, je suis au moins à peu près fonctionnelle et autonome.
Les autres n'ont pas chômé non plus : les populations les plus fragiles ont été évacuées aussi discrètement que possible d'Alexandrie vers Tréno et d'autres villes des montagnes dont je n'avais jamais entendu parler dans le jeu. Et grâce aux chevaliers Brutos, le reste des habitants s'est trouvé assez d'abris dans les souterrains pour minimiser autant que possible le nombre de morts et de blessés dans l'attaque, en tout cas je l'espère.
La cérémonie du couronnement se tient dans une des salles du palais que je n'ai jamais vue dans le jeu : elle est si immense qu'elle semble faite pour accueillir toute la ville. Le plafond est décoré de motifs géométriques multicolores que j'ai du mal à distinguer précisément, car il doit s'élever à plus de dix mètres. Il est soutenu par deux doubles rangées de colonnes ornées de bas-reliefs représentant l'histoire du royaume d'Alexandrie. Une allée centrale mène à un piédestal en marbre qui domine l'ensemble de la salle, et sur lequel est installé un trône en or et en ivoire rehaussées de pierres précieuses, essentiellement des gemmes rouges mais je serais bien incapable de dire s'il s'agit de rubis ou de grenats, ni s'il y a un lien avec le nom de la future reine. J'ai du mal à croire que toute la décoration ait été refaite spécialement pour mon amie, donc je me dis que c'est probablement Branet qui a choisi le nom de Grenat en hommage à une pierre qui a une valeur symbolique pour son royaume, mais en réalité, je n'en sais rien.
Dagga siège sur ce trône, royale dans sa magnifique robe blanche, un sceptre d'or à la main, tandis que Steiner se tient à ses côtés et légèrement en retrait dans son armure d'apparat la plus rutilante. Son visage exprime une intense fierté pour sa protégée. Celle-ci, quant à elle, masque assez bien sa nervosité, mais je la connais suffisamment pour m'en rendre compte tout de même.
Je lui adresse un sourire d'encouragement, et elle hoche la tête pour me remercier, avant de prendre une grande inspiration. À côté de moi, Djidane a carrément des étoiles dans les yeux, et je ne peux pas le lui reprocher : Dagga est absolument resplendissante, et j'ai beaucoup de mal à réaliser la chance que j'ai d'être là moi aussi. À ce moment, une série de trompettes retentissent et les gigantesques portes de la salle s'ouvre, laissant entrer la procession des nobles du royaume. Ils sont venus depuis l'entrée de la ville en une longue procession qui obéit à un cérémonial complexe auquel je suis assez heureuse d'avoir échappé : outre que ça a l'air affreusement barbant, je ne pense pas que j'aurais été en état de passer des heures à marcher pendant si longtemps, surtout au milieu d'une foule d'aristocrates enflés de leur propre importance. Au lieu de ça, j'ai été conviée à attendre leur arrivée, assise au premier rang, avec les proches de la future souveraine, dont Djidane, évidemment, mais aussi Bibi, maitre Totto, et plusieurs personnes que je ne reconnais pas.
En théorie, tous les citoyens du royaume sont invités à assister à la cérémonie, mais maître Totto m'a expliqué que le nombre de places a toujours été trop réduit pour accueillir tout le monde, si bien la présence au couronnement du nouveau souverain est considéré comme un privilège envié de tous. Mais en l'occurrence, la question ne se pose pas tellement : plus de la moitié de la population a fui la ville, et même avec les douzaines de nobles qui n'en finissent pas d'arriver, la salle paraît presque vide. Chaque aristocrate s'approche du trône, s'incline bas devant Grenat, prononce un long serment d'allégeance à elle, sa lignée, sa couronne et son royaume, dans cet ordre la reine touche alors de son sceptre l'épaule de son vassal, qui se relève et va prendre sa place dans la salle. Visiblement, il y a un ordre bien défini, car les premiers à prêter serment portent des titres interminables et ronflants et ont le droit de venir prendre place à l'avant de la salle, tandis que les petits nobliaux qui passent en dernier doivent se contenter des place les plus éloignées. Enfin, Dagga se lève et prend la parole. Sa voix est pleine d'assurance, et elle a de toute évidence passé un temps considérable à répéter son discours. J'avoue que je n'écoute que d'une oreille, mais à côté de moi, Djidane boit ses paroles avec un immense sourire un peu niais sur le visage. Grenat parle longuement des devoirs du suzerain envers ses vassaux et envers ses sujets, et plus encore de leurs devoirs à son égard, avant de promettre qu'elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour protéger le royaume d'Alexandrie et ses habitants.
« Mais nos responsabilités ne s'arrêtent pas à nos frontières, poursuit-elle après une longue pause. Plus que jamais, notre continent doit renoncer aux luttes intestines et enfin s'unir pour garantir une paix durable. Tous, hommes, femmes, Kwes, rats, lions, hippopotames, riches, pauvres, nobles, ouvriers, que nous venions d'Alexandrie, de Tréno, de Fynn, de Baron, ou de Lix, de Lindblum, de Figaro, de Balamb, de Rabanastre ou de Palumpolum, de Bloumécia, de Clayra ou de Bevelle, nous partageons cette terre qui peut paraître hostile, mais que nous avons su faire nôtre à force de détermination et d'efforts constants. L'adversité à laquelle nos peuple font tous face aurait dû nous unir, nous rendre solidaires et nous faire prendre conscience de ce que nous avons en commun. Hélas, au cours des dernières années, notre royaume — mon royaume — n'a pas su être à la hauteur de ces nobles idéaux. Je rougis de devoir l'avouer, mais la soif de pouvoir de ma propre mère l'a conduite à commettre des crimes impardonnables à l'encontre de cités dont nous aurions dû être les alliés, et même les amis. À cause de ses actes impardonnables, leurs majestés Cid Fabre IX et Obéron II de Bloumécia n'ont malheureusement pas pu être présents ici aujourd'hui, car leurs devoirs les retiennent auprès de leurs propres peuples, injustement attaqués par Alexandrie. Cependant, ils ont eu la bonté d'envoyer dame Crescent et le conseiller Olmetta pour les représenter. Aussi, c'est devant eux que je prends cet engagement solennel : tant que je serai sur le trône d'Alexandrie, mon royaume fournira toute l'aide dont vous aurez besoin pour reconstruire vos cités, détruites par nos actions. J'ai conscience que rien de ce que je pourrai faire ne suffira à réparer les atrocités qui ont été commises contre vos nations, mais je n'aurai de cesse que l'amitié ne fleurisse à nouveau entre tous les peuples du continent, j'en fais le serment. »
Un long silence s'abat sur la salle. Olmetta et Freya se lèvent et s'inclinent bien bas en direction de Grenat, tandis que les nobles alexandrins présents dans la salle commencent à chuchoter des choses qui n'ont pas l'air très plaisantes en réalisant ce que leur monarque vient de promettre. Je vois que Dagga commence à s'en inquiéter, mais Djidane se lève alors et commence à applaudir. Je le rejoins aussitôt, suivie par Bibi et maître Totto, puis Steiner, qui lance un regard appuyé au reste de la salle. Les aristocrates commencent alors à se lever, un à un, avant de s'incliner et d'applaudir à leur tour, avec moins d'enthousiasme que nous, cependant. D'une porte située à droite du trône arrive alors Beate, qui tient dans ses mains un coussin pourpre bordé d'or sur lequel est posé un magnifique diadème serti de diamants. Elle s'approche de Grenat et s'agenouille devant elle. La nouvelle reine prend alors délicatement la couronne et la pose sur sa propre tête, avant de se tourner vers les nobles, qui s'agenouillent tous à leur tour (je me dépêche de les imiter), puis se relèvent en proclamant par trois fois : « Longue vie à la reine Grenat ! »
La cérémonie dure encore quelque temps, mais bientôt, les aristocrates alexandrins repartent dans l'ordre inverse de celui où ils étaient arrivés, et sur un hochement de tête de Steiner, Djidane, moi et le reste du groupe nous levons et nous approchons de notre amie, qui nous adresse un sourire fatigué. Une fois que les nobles ont tous quitté la pièce, Dagga se blottit entre les bras du voleur, qui s'exclame :
« Tu étais géniale ! Je n'ai jamais rien vu de pareil ! Enfin, évidemment que je n'avais jamais vu de couronnement ni rien, mais... j'espère que tu vois ce que je veux dire. Tu es juste merveilleuse. »
La reine le regarde en souriant, puis se penche vers lui pour lui donner un baiser tendre qui me fait ressentir un nouveau pincement au cœur. Je m'empresse de prendre ce sentiment de jalousie, de le broyer, de le piler et de l'enterrer dans un coin où il n'y a aucune chance qu'il ressurgisse, et je n'en montre rien. Après tout, Djidane et Dagga sont absolument adorables, et c'est exactement ce genre de scènes que je désirais voir depuis que je les ai rencontrés pour la première fois. Donc je n'ai aucune raison d'être triste, ou jalouse. Même Steiner se retient de faire le moindre commentaire, jusqu'à ce que Grenat soupire :
« Je doute que tous les nobles aient autant apprécié mon discours que toi.
- Bah, on les emmerde, ces vieux richards à la c...
- Monsieur Djidane ! le coupe le chevalier. Si vous comptez épouser sa Majesté, il faudra que vous appreniez à modérer vos propos et à tenir votre langue ! »
Le jeune homme à la queue de singe manque de s'étouffer de surprise, mais je ne sais pas si c'est d'entendre Steiner l'appeler « monsieur », ou si c'est l'idée du mariage qui le traumatise. Quant à Dagga, elle rougit instantanément et baisse la tête, embarrassée par la remarque du capitaine des Brutos. Je ne peux pas m'empêcher de laisser échapper un rire, que je dissimule hâtivement par une quinte de toux particulièrement peu convaincante. Comme tous les regards se portent sur moi, je lâche d'une voix mal assurée :
« Pour ce que ça vaut, je suis d'accord avec Djidane. Je suis heureuse qu'Alexandrie aide Lindblum et Bloumécia à se reconstruire. Avec ce qui nous attend, je ne sais pas à quel point ce sera possible, mais... Kuja et Garland veulent créer le maximum de mort et de destruction, alors pour contrecarrer leurs plans, c'est mieux qu'il y ait autant d'entraide et de solidarité que possible. »
Et parce qu'évidemment, le destin est une belle saleté, c'est pile à ce moment-là qu'une explosion gigantesque retentit à proximité : c'est l'attaque de Kuja que nous attendions et redoutions. Aussitôt, tout le monde se prépare au combat. Mais lorsque je m'avance pour suivre le reste du groupe, Djidane m'arrête :
« Je suis désolé, Claire, mais tu ne peux pas venir avec nous. Tu as encore besoin de temps pour reprendre des forces, et il est hors de question qu'on te laisse risquer ta vie dans cet état. »
Je lui jette un regard noir et je commence à protester, mais Dagga m'interrompt :
« Je t'en prie. Va avec Eiko dans les souterrains, tu y seras en sécurité. Je... Nous avons déjà cru te perdre une fois, je ne veux pas avoir à faire face à cette épreuve une seconde fois. »
Je regarde le reste de mes amis tour à tour, mais ils sont visiblement tous tombés d'accord qu'ils ne voulaient pas de moi pour cette aventure en particulier. Je sais bien que ce n'est pas exactement ce qu'ils disent, mais c'est ce que j'entends. Une bouffée de colère me monte à la tête, que j'essaie tant bien que mal de contrôler. Je sais bien que je ne suis pas au mieux de ma forme, et qu'objectivement, ils n'ont pas tort de me tenir à l'écart. Mais ce n'est pas agréable pour autant. Finalement, je baisse la tête, vaincue. Eiko m'accompagne et me soutient alors que nous nous dirigeons vers les souterrains du château, qui ont été aménagés pour accueillir autant de monde que possible.
Arrivée en bas des escaliers, je dois m'asseoir au sol un long moment pour reprendre ma respiration. Il y a toute sortes de gens autour de moi : plusieurs des serviteurs du château, mais aussi des citoyens d'Alexandrie qui n'ont pas trouvé d'autre endroit où ils pourraient être en sécurité. J'entends même une vieille femme appeler Ilia et lui recommander de ne pas trop s'éloigner et de faire attention à ne pas abîmer sa robe.
Mais je n'y prête que peu d'attention. Je suis trop occupée à fulminer : je sais bien que je suis une faible femme sans défense, mais ça me met carrément en rogne que les autres aient décidé de me laisser derrière comme ça, sans même me demander mon avis. Je devrais être là-haut, avec eux, à les aider, comme je l'ai fait depuis le début de l'aventure. Je sais bien que je ne suis pas la meilleure des combattantes, et c'est sûr je suis encore moins capable de me battre que d'habitude, mais savoir que mes amis risquent leur vie pendant que je suis en sécurité ici, c'est encore pire que d'être là-haut, quitte à me mettre encore plus en danger que d'habitude. Au moins, je serais avec eux. Après tout, c'est pour ça que je suis revenue dans ce monde-ci ! Finalement, je serre les poings et je prends une décision qui est probablement stupide. Je commence à fouiller dans mon sac pour faire l'inventaire des ressources à ma disposition. J'ai plein de Potions, mais vu mon état, ça ne suffira clairement pas : ce qui m'intéresse, ce sont les Maxi-Potions. J'en ai une dizaine. Je débouche un des flacons et j'en avale le contenu d'une traite, sous le regard surpris d'Eiko. Mais celle-ci comprend vite ce que j'ai prévu, et quand elle voit que requinquée par le remède, je commence à me relever, elle tente de m'arrêter :
« Tu ne peux pas y aller, Claire ! Tu risques de... de... Je ne veux pas que tu meures !
- Il est hors de question que j'attende ici sans savoir si nos amis sont blessés, ou morts, ou quoi. Ça te va, toi, de rester là au lieu de les aider ?
- Bien sûr que non ! rétorque la petite fille avec indignation. Mais c'est trop dangereux pour toi !
- Je m'en fiche. Je vais rejoindre les autres. » j'affirme, déterminée.
Eiko se met en travers de mon chemin et elle écarte les bras pour me barrer le passage.
« Je ne te laisserai pas y aller toute seule ! s'exclame-t-elle avec fougue. Tu m'as promis que tu ne m'abandonnerais plus, tu te souviens ?
- Alors accompagne-moi, je réponds du tac au tac. De toute façon, je vais avoir besoin de tes sorts de soin, je pense. »
La Mage blanche prend un instant pour réfléchir, mais elle prend très vite sa décision et hoche la tête avec détermination . Ça ne lui plaît pas plus qu'à moi que les autres l'aient laissée derrière. Je lui rappelle qu'en aucun cas, elle ne peut invoquer ses Chimères, de peur que Kuja ou Garland ne s'en emparent et ne les retournent contre nous. Nous remontons les escaliers, bien trop lentement à mon goût. Et quand nous sommes arrivés en haut, je dois engloutir une nouvelle Maxi-Potion. Ça me donne le coup de fouet dont j'avais besoin, mais je sens aussi que mon corps proteste contre le traitement que je lui inflige. Je dois prendre quelques inspirations pour me sentir prête à repartir, et nous nous remettons en route. Une fois que nous sommes arrivées devant la porte du château, j'empoigne mon nouvel arc, et nous sortons. Le soir est déjà tombé, mais la lumière des bâtiments en flamme donne une teinte malsaine à la nuit environnante. Au loin, on peut apercevoir une forme sombre, celle du dragon Bahamut, qui crache des boules de feu en esquivant les tirs des canons utilisés pour défendre la cité. Les défenses d'Alexandrie ne semblent cependant guère déranger la Chimère dans son œuvre de destruction.
Eiko et moi montons dans la barque qui permet de traverser les larges douves qui entourent le palais, et après avoir traversé le pont-levis, nous débouchons sur la place centrale. Les magasins qui devraient se trouver à notre gauche sont en train de brûler, et je me mets à tousser lorsque la fumée âcre me prend à la gorge. J'aperçois soudain un Baskerville qui s'approche de l'autre côté, par la rue qui conduit à l'église. Il se déplace bien plus vite que je ne le souhaiterais, mais j'arrive, par je ne sais quel miracle, à garder le contrôle de moi-même : j'encoche une flèche, je le vise calmement, je bande mon arc avec un grognement d'effort, et je tire. Le projectile touche le monstre et l'arrête une seconde, mais il n'est pas mort, et il repart en se précipitant à toute vitesse vers moi. Je serre les dents : je n'ai qu'une envie, c'est de me laisser tomber au sol, mais je ne peux pas. Le monstre est proche d'Eiko et de moi, et la petite fille me jette un regard paniqué : je me doute qu'elle s'apprête à utiliser ses Chimères pour nous protéger, mais elle ne doit pas le faire, à aucun prix. Je pousse un grand cri pour me forcer à passer outre la douleur et l'épuisement, et je tire à nouveau, bien plus vite. Heureusement que le Baskerville n'est plus qu'à quelques mètres de nous, sans quoi, je suis certaine que je l'aurais manqué. Mais ma flèche fait mouche, et se plante dans un de ses yeux composés, en faisant jaillir un liquide verdâtre, tandis que la créature hurle de douleur et commence à se tordre au sol. Finalement, elle s'immobilise, et son corps commence à se dissiper en filaments de Brume. Je suis prise d'un vertige, et je tombe alors à terre en lâchant mon arme, incapable de forcer mes jambes à continuer à me porter.
Heureusement, Eiko a la présence de me lancer un sort de Soin+, et j'avale une nouvelle Maxi-Potion, puis une autre quand je vois que la première n'a pas suffi. Cela me donne assez d'énergie pour me relever et reprendre mon arc, mais je sens que mon corps ne va pas accepter longtemps ces épreuves. Peu importe, il fera ce que je lui dirai. Je fais juste en sorte que mon amie ne voie pas que mes mains tremblent, et je lui fais signe qu'il faut que nous nous remettions en route. Alors que nous remontons la rue principale, je me dis à plusieurs reprises que j''ai vraiment été stupide de quitter les souterrains. À mesure que nous avançons, nous devons nous arrêter plusieurs fois pour combattre les monstres qui viennent de l'entrée de la ville, et à chaque fois, je me sens un peu plus faible, et j'ai besoin de puiser dans mes réserves de remèdes. Je savais que je faisais probablement une connerie en venant ici, mais c'est maintenant que je réalise à quel point c'était une mauvaise idée. Je jette un regard coupable à Eiko en me disant que je n'aurais jamais dû lui demander de m'accompagner : que je risque ma vie, c'est une chose, mais la mettre en danger, c'est profondément impardonnable de ma part.
Je suis tirée de mes pensées par un cri de terreur : un jeune homme s'enfuit, poursuivi par deux Baskervilles. Il n'a pas dû avoir le temps de se mettre en sécurité. J'empoigne à nouveau mon arc et je le bande en ignorant les grosses gouttes de transpiration qui perlent à mon front et la douleur dans mes bras, mon dos, mes jambes, et à peu près partout. Je tire à plusieurs reprises, concentrée uniquement sur mes ennemis, qui se ruent sur moi dès qu'ils réalisent que je les attaque. Si Eiko n'était pas là pour me soigner en continu, je ne pense pas que j'aurais été capable de tuer les deux monstres avant qu'ils ne m'atteignent. Mais dès que les effets de l'adrénaline s'estompent une seconde, je me mets à trembler comme une feuille. J'essaie d'ouvrir la dernière Maxi-Potion de mon sac, mais je la laisse tomber et la fiole se brise au sol. Je dois utiliser toutes mes forces pour ordonner à mes jambes de continuer à porter mon poids. Eiko s'approche de moi et tente de me soigner, mais je suis à bout de forces et j'ai l'impression que cette fois, je n'arriverai pas à continuer. Cependant, voir l'expression paniquée de la petite Invokeuse m'aide à reprendre le contrôle de moi-même. Je dois être forte pour elle, pour la rassurer. Faute de mieux, je prends une simple Potion, que j'engloutis. J'aimerais dire que cela me donne un peu d'énergie, mais à ce stade, ce n'est qu'un placebo. Malgré tout, j'adresse un sourire que je voudrais confiant à la petite fille, avant de reprendre la route. Le jeune homme que nous avons protégé s'est déjà sauvé. J'espère qu'il a trouvé un endroit où il sera en sécurité.
Mais je n'ai pas le temps d'y réfléchir, car Eiko pousse un cri de surprise et me tire par la manche. Je me retourne, et j'aperçois ce qu'elle pointe du doigt : deux autres Baskerville viennent d'apparaître derrière nous. Je puise dans les dernières réserves d'énergie que j'ai et je tire dans leur direction, mais je manque complètement ma cible. Je pousse un cri inarticulé où se mélangent la terreur, la douleur et une forme d'obstination idiote, et je continue d'encocher des flèches comme je peux. Le premier monstre s'effondre, mais le second, bien que blessé, continue d'avancer vers nous à toute vitesse. En tout cas, c'est l'impression que j'ai, mais ma vision se trouble, et lorsque j'essaie de prendre une nouvelle flèche dans mon carquois, je réalise que ma main ne m'obéit plus. Mon arc tombe au sol avec un léger claquement. J'ai dû le lâcher sans m'en rendre compte. Je cligne des yeux et je me mets à tituber, avant de tomber en arrière, le cul par terre. Eiko appelle mon nom, ou du moins je crois entendre sa voix, et je veux lui répondre, lui dire de s'enfuir et de me laisser là, mais ma bouche refuse de s'ouvrir ou d'émettre le moindre son
Une silhouette étincelante surgit alors et embroche le Baserkville sans le moindre effort. Un autre monstre, que je n'avais pas vu, tente de nous attaquer, mais mon sauveur bondit sur son dos et plante sa lame dans son crâne, provoquant un cri strident d'agonie. La silhouette s'approche alors de moi et m'examine, avant de s'exclamer :
« Lorsque je vous ai demandé de vous battre aux côtés de la reine, je ne voulais pas dire que vous deviez le faire tout de suite, avant d'être sur pied ! Eiko, combien de potions Claire a-t-elle ingérées ?
- Au moins une dizaine de Maxi-Potions. Et j'ai utilisé plusieurs sorts de soin. Je... Je ne savais pas quoi faire d'autre ! Elle avait besoin d'aide !
- Je ne te reproche rien, répond la femme (je crois que je suis censée connaître sa voix, mais mon cerveau refuse de fonctionner comme il devrait). Mais les remèdes servent à soigner les blessures, pas à restaurer l'énergie vitale, et Claire n'a fait que s'épuiser encore plus. Aucun des sorts de soin que je connais ne pourra l'aider, mais peut-être... »
Elle pose alors sa main sur mon torse et prend une longue inspiration pour se concentrer. Elle murmure une brève incantation, et je sens un choc électrique me traverser le corps. Je pousse un cri de douleur et de surprise, mais ça a été efficace : un décharge d'adrénaline me fait me redresser et reprendre un peu le contrôle de mon corps, même si je reste encore trop faible pour bouger. Je cligne plusieurs fois des yeux, et je reconnais enfin Beate, qui me lance un regard désapprobateur. Je lui adresse un sourire d'excuse, mais surtout, je m'efforce de rassurer Eiko, qui a des larmes dans les yeux. Steiner arrive alors, son épée et son armure tachées de sang. J'espère que ce n'est pas le sien, mais sa démarche raide indique assez clairement qu'il a été blessé.
« Il n'y a plus de monstre à proximité, Beate. Dames Claire et Eiko sont en sécurité, au moins pour l'instant, mais nous ne pouvons pas les laisser là.
- Ne vous occupez pas de moi, il faut que vous trouviez Kuja, je déclare, d'une voix bien plus faible que ce que je souhaiterais.
- Ne dites pas de bêtises pareilles ! se récrie le chevalier avec colère. Nous avons juré de protéger autant de vies que possible ce soir, et c'est ce que nous allons faire. Par ailleurs, est-ce que vous avez la moindre idée de l'effet que votre mort aurait sur sa Majesté ? Elle a déjà cru vous perdre une fois, je vous interdis de lui infliger de nouveau une telle épreuve ! »
Il m'empoigne alors sans ménagement et m'installe sur son dos, en s'assurant que je ne le gêne pas dans ses mouvements. Je suis trop faible pour m'agripper à lui, mais il s'assure que mes bras et mes jambes sont suffisamment calés pour que je ne risque pas de tomber. Il se met alors en route, tandis que Beate nous suit avec Eiko, qu'elle s'efforce de rassurer, avec beaucoup de maladresse. Nous nous arrêtons plusieurs fois pour que les deux chevaliers tuent les monstres qui sillonnent les rues. Je vois bien que ma présence empêche Steiner de se battre aussi bien que d'habitude, et il reçoit plusieurs blessures qu'il aurait sans doute réussi à bloquer si je n'avais pas été là. Je veux lui demander de cesser de me porter, mais mes protestations tombent dans l'oreille d'un sourd. J'essaie aussi de les convaincre de ne pas me ramener au château et d'aller vers l'entrée de la ville, où Kuja devrait se trouver, mais pour une raison qui m'échappe, personne ne tient compte de ce que je demande. Ah oui, peut-être parce que la dernière idée de ce genre qui m'est venue était débile et a failli causer la mort d'Eiko.
En réalité, au lieu d'aller au château, nous nous rendons dans le souterrain où Ruby, l'une des Tantalas, a ouvert son propre théâtre après avoir été abandonnée à Alexandrie au début du jeu. En l'occurrence, il a été converti en abri d'urgence. Steiner me confie à Weimar et Hagen, deux des Brutos, qui sont chargés de garder ce lieu, et il leur ordonne de ne me laisser repartir sous aucun prétexte. Je ne peux pas le lui reprocher, vu les événements récents, mais en réalité, c'est une précaution bien inutile : je ne suis plus en état d'aller nulle part.
Alors que Steiner et Beate repartent protéger la ville, Eiko commence à me crier dessus. Ça lui prend un certain temps, et je ne peux pas franchement le lui reprocher. Quand elle a fini, le bruit des combats à l'extérieur s'est considérablement estompé. Elle s'asseoit alors, épuisée et au bord des larmes, à quelques mètres de moi, sans arriver à me regarder. Je pousse un long soupir : c'est la première fois depuis que je suis revenue dans cet univers qu'elle choisit de ne pas rester aussi près de moi que possible. Elle a d'excellentes raisons d'être furieuse contre moi, et je la comprends parfaitement, mais je ne peux pas m'empêcher de regretter sa présence à mes côtés.
Enfin, je vois Djidane et Dagga arriver, s'assurer que les citoyens vont bien et leur indiquer que le danger est passé et qu'ils peuvent repartir. Ils attendent que tout le monde soit sorti de l'abri de fortune avant de s'approcher de moi. Je me prépare à écouter leurs reproches, mais au lieu de ça, ils s'agenouillent près de moi et m'enlacent tous les deux en même temps. Je cligne plusieurs fois des yeux, sans comprendre ce qu'ils font, mais je finis par leur rendre leur étreinte après quelques secondes.
« Putain, s'exclame le jeune voleur, quand Steiner nous a dit que Beate et lui t'avaient trouvée en train de combattre des monstres, t'imagines pas comme ça nous a paniqués.
- Nous t'avions pourtant demandé de ne pas te mettre en danger, ajoute Dagga. Je suis surtout soulagée que tu n'aies rien, mais tu nous as tellement inquiétés, encore une fois.
- Je te préviens, renchérit Djidane, on ne te laisse plus seule, jamais. Je te jure, tu es vraiment cinglée. Je ne t'ai pas prise au sérieux toutes les fois où tu nous as dit que tu nous suivrais toute seule si on partait sans toi, mais je ne recommencerai plus jamais. »
Eiko nous interrompt en frappant du pied, furieuse qu'on ne s'occupe pas d'elle aussi, et sans doute aussi jalouse de l'attention que me portent mes deux amis. Dagga et moi avons la même réaction : nous attrapons la petite fille chacune par un bras et nous lui faisons rejoindre le câlin de groupe. Eiko fait semblant de protester, mais elle se laisse faire et passe ses bras autour de moi. J'affiche un large sourire malgré les larmes qui perlent à mes yeux : je suis malgré tout incroyablement soulagée que la petite Invokeuse ne m'en veuille pas trop.
Mes amis me soutiennent lorsque nous repartons pour le château. J'ai encore du mal à mettre un pied devant l'autre, et lorsque je tente de prendre une potion pour m'aider, Eiko me l'arrache des mains et me rappelle que Beate me l'a formellement interdit (j'avais plutôt le souvenir que c'était une recommandation un peu insistante, mais je n'ai aucune envie de la contredire). Malgré tout, je me sens bien plus légère qu'à l'aller. C'est un sentiment qui n'a probablement rien à voir avec le fait que Dagga et Djidane sont tout contre moi, à un moment où je n'ai littéralement plus l'énergie de m'empêcher de profiter de leur présence.
Une fois au château, Dagga nous conduit jusqu'à sa chambre. Je tente de protester et de dire que ça ne serait pas très digne qu'une fille du peuple comme moi dorme avec la reine, mais elle ne veut rien entendre. La seule concession qu'elle accepte, c'est que nous ne dormions pas tous dans le gigantesque lit qui trône au centre de la pièce. À la place, Djidane et Eiko vont chercher des matelas dans les chambres voisines, qui sont en temps normal destinées à accueillir des nobles en visite officielle. Avant de sortir, le jeune voleur me lance un clin d'œil moqueur et insiste pour que je ne bouge pas d'ici, cette fois, avant de s'assurer que Dagga reste là pour me surveiller. Il a de la chance que je sois au bout de ma vie, sinon, je lui aurais tiré la langue. Je me contente de m'asseoir par terre, incapable de même me déplacer jusqu'à l'un des fauteuils qui se trouvent dans la pièce. Dagga s'accroupit à côté de moi et m'adresse un sourire affectueux qui fait battre mon cœur à toute vitesse et me force à détourner les yeux en rougissant. Quelques minutes plus tard, Djidane et Eiko reviennent en ahanant sous le poids de deux immense matelas qu'ils portent à bout de bras. Je réalise alors que je ne suis pas la seule à être à bout de force : je n'y avais pas réfléchi, mais ça a été une journée chargée pour les autres aussi. Après tout, ils viennent de passer la soirée à se battre sans relâche pour protéger Alexandrie, et la cérémonie du couronnement, qui a dû être passablement éprouvante pour Dagga, s'est déroulée il y a seulement quelques heures, si incroyable que ça puisse paraître. Le jeune voleur commence à dire en plaisantant qu'il n'y a pas assez de lits pour nous quatre, et qu'il va devoir dormir dans celui de la reine avec elle, mais il s'interrompt presque aussitôt en rougissant.
« Peut-être pas cette nuit, répond Dagga avec un sourire tendre, avant de se pencher vers lui pour l'embrasser brièvement. D'autant que nous devrions laisser le lit principal à Claire, qui est celle qui en a le plus besoin.
- Pas la peine, je réponds d'une voix un peu éteinte. Je vais juste prendre un matelas, ils ont l'air confortables, et je suis tellement crevée que j'aurais probablement pu dormir à même le sol.
- De toute façon, il faut que je dorme avec Claire pour être sûre qu'elle ne reparte pas toute seule. » appuie Eiko, qui m'attrape par le bras, comme pour m'empêcher de m'enfuir.
Mais en réalité, la question n'a pas tant de sens que ça : les matelas posés au sol seraient assez grands pour accueillir l'équipe au complet, en incluant Steiner, Tarask et même Kweena, sans même parler de Freyja ou de Bibi. Nous nous installons donc dessus tous ensemble, et je sombre presque instantanément dans un sommeil sans rêve.
