Chapitre 8: Un soir de répèt'.

«Tiens, Kotetsu n'est pas avec toi?»

Shizune lance un regard en coin à son ami. Le ton qu'Iruka vient d'employer est loin d'être innocent.

«Je peux savoir où tu veux en venir, Iruka?» répond la jeune femme sèchement.

L'interne de chirurgie ne peut réprimer un sourire narquois.

«Alors c'est vrai?» demande-t-il tout excité.

«Qu'est ce qui est vrai?» réplique Shizune, qui semble trouver un intérêt soudain et particulièrement intense à son assiette de purée.

«Et ben... Kotetsu et toi...»

«Quoi, Kotetsu et moi? On est allé boire un verre hier soir, oui! Entre amis!»

Shizune marque une pause et fixe Iruka. La lueur de malice qui vient d'apparaître dans ses yeux noirs ne dit rien qui vaille au jeune homme. Ses inquiétudes sont confirmées lorsque son amie reprend:

«Oui, entre amis. Un peu comme Kakashi et toi finalement! On a bien le droit de se détendre un peu après une dure journée de travail non? Boire un coup, écouter de la musique... se faire dédicacer une petite chanson!»

Cette fois, c'est Iruka qui plonge le nez dans son assiette. Et merde, il le sait pourtant, qu'il n'est pas de taille à lutter contre Shizune. Depuis toujours, c'est elle qui mène le groupe à la baguette. Sous ses airs de gentille petite fille sage et studieuse, c'est un vrai démon!

C'est quoi le proverbe déjà? Ah oui! Tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.

Il sait qu'il ne devrait pas. Mais c'est plus fort que lui. Il a besoin de clarifier les choses. Plus pour lui que pour elle d'ailleurs.

«Je... C'était un rendez-vous de travail. On a parlé de l'étude et du colloque...»

Shizune sourit, de ce fameux sourire qui semble dire «pas à moi».

Iruka lève les yeux au ciel et pousse un soupir exaspéré, mais qui reste cependant peu crédible. Et il le sait.

«Bon, on parle d'autre chose?»

La jeune interne de pédiatrie se met à rire doucement.

«Tu abandonnes déjà? Franchement Iruka, je pensais que tu te défendrais un peu plus. Ou bien est-ce seulement parce que tu sais que je sais?»

«Que tu sais quoi?»

«Tu es amoureux!» chantonne la jeune femme, tandis qu'Iruka se met à rougir.

«Pfff, n'importe quoi. Je te l'ai dit, on n'a parlé que de boulot. Ca m'est complètement égal que tu ne me croies pas.»

Et l'interne de chirurgie plante un coup de fourchette rageur dans sa purée.

Shizune fixe Iruka, un sourire affectueux plaqué sur le visage.

«Iruka, répond-elle d'une voix douce, excuse-moi, je n'aurais pas dû te taquiner. On va oublier cette conversation d'accord?»

Iruka lève un regard suspicieux vers son amie, mais devant son visage sincère, il finit par lui concéder un sourire.

«N'empêche, je trouverais ça mignon.»

«Quoi?»

«Que vous soyiez ensemble avec Ko.»

C'est au tour de Shizune de pousser un soupir agaçé. Elle pose ses deux mains à plat sur la table et répond, d'un ton le plus posé possible.

«Comment ça mignon?»

«Bah, c'est juste que vous allez bien ensemble. Je vous connais tous les deux, et je pense que je suis bien placé pour dire que vous feriez un beau couple.»

Iruka n'ose pas relever le nez. De deux choses l'une. Soit Shizune rend les armes et admet qu'elle a un faible pour Kotetsu. Soit elle pique une crise et se met à hurler. Iruka préfère jouer la prudence et ne pas lever les yeux de son assiette. Il ne voit donc pas les joues de son amie s'empourprer.

«Je ne sais pas, c'est bizarre, je connais Kotetsu depuis tellement longtemps...» reprend la jeune interne d'un air songeur.

«Ces choses-là ne se commandent pas. Je pense que Kotetsu est amoureux de toi depuis longtemps. Quand on était enfants, on était tous amoureux de toi d'ailleurs!»

«Normal, j'étais la seule fille du groupe!» rétorque Shizune en tirant la langue à son ami, qui se met à rire.

«Sauf qu'on est tous passé à autre chose...»

Iruka lève un doigt pour intimer à Shizune, qui allait visiblement remettre une couche de moquerie à son propos, de le laisser finir.

«Mais Kotetsu, lui, a toujours gardé ses sentiments pour toi. Je ne comprends pas comment tu as pu ne pas t'en rendre compte avant d'ailleurs!»

«Dit le gars qui ne veut pas reconnaître qu'il est amoureux de son chef!» répond la jeune fille.

Iruka pousse un soupir agaçé.

«Arrête d'essayer de changer de sujet, Shizune! La seule chose que je peux te conseiller, c'est de ne pas jouer avec les sentiments de Kotetsu.»

«J'en ai pas l'intention marmonne Shizune. Mais c'est vrai que Kotetsu est différent quand on n'est que tous les deux. J'ai vraiment passé une bonne soirée avec lui hier soir. Et puis il est trop craquant quand il se met à rougir.»

Shizune semble se parler à elle-même, rêveuse, et cela amuse beaucoup Iruka. Depuis toujours, ils se parlent de leurs histoires de coeur, se conseillant, se consolant parfois aussi.

Shizune a toujours eu une attirance pour les garçons un peu exubérants, les mecs populaires mais souvent peu intéressants, voire franchement idiots. Le genre de garçon que Kotetsu maudit, lui qui est la timidité incarnée. Et Iruka sait que le jeune interne de pédiatrie a dû s'armer de courage pour inviter Shizune à sortir. Kotetsu n'est pas un Itachi ou un Kakashi, ça c'est évident. Mais Iruka serait vraiment heureux que Shizune lui laisse une chance, persuadé qu'ils pourraient vivre une belle histoire tous les deux.

Et quand on parle du loup, voilà Kotetsu qui arrive, accompagné de Genma et Tsunami, devenus inséparables.

«Salut les enfants! lance l'interne de chirurgie orthopédique. Qu'est ce que vous racontez de beau?»

Shizune se met à rougir tandis que Kotetsu s'assoit à côté d'elle, sous le regard amusé d'Iruka.

«De tout et de rien, répond le jeune homme. Ca vous tente un ciné ce soir?»

«Pas possible, on a une répétition ce soir! Et Genma m'a promis d'y assister! C'est rare que Kakashi accepte du public aux répèt', alors il vaut mieux en profiter. Mais vous pouvez venir si vous voulez!» répond Tsunami.

«Ouais, ça serait sympa, j'aimerais bien que vous veniez moi aussi» lance Kotetsu d'un ton neutre.

Shizune regarde Iruka, dont les yeux semblent dire «ne refuse pas!». Elle répond donc par l'affirmative, curieuse de découvrir la musique, mais aussi de revoir Kotetsu derrière sa batterie. quand il joue, le jeune homme est différent, comme animé par la passion.

Iruka préfère ne pas répondre, mais il a bien compris que la répétition est en fait ouverte aux petits amis officiels et potentiels. Et comme il n'a pas l'intention de tenir la chandelle toute la soirée, il faudra qu'il trouve une excuse pour s'éclipser dans sa chambre juste avant le début de la répétition.

Pour l'heure, le travail l'appelle, comme tous ses camarades internes d'ailleurs. Aujourd'hui, Iruka sait qu'il n'ira pas au bloc. Il est cantonné aux post-opératoires. Et cela lui convient, car il va pouvoir bosser sur son fameux article. Après avoir fait un petit saut dans le bureau des internes, et constaté que Naruto était absent, il se dirige vers le bureau de son chef car il a quelques questions à lui poser.

A son arrivée devant la porte entre-ouverte, il hésite. Le chirurgien est en pleine discussion avec Yamato.

«Tu peux assurer la visite ce matin, Yama? Je dois m'absenter aujourd'hui, mais je passerai ce soir faire la contre-visite avec les internes.»

Yamato lance un regard à la fois triste et tendre à son chef. Iruka se dit qu'il y a probablement eu, un jour, plus qu'une simple amitié entre eux. Ce genre de regard ne trompe pas.

«Il serait peut être temps que tu passes à autre chose Kakashi, non?» répond le chirurgien d'une voix douce.

Kakashi secoue la tête comme pour laisser s'échapper les pensées sombres qui semblent le miner. Iruka n'a encore jamais vu une telle expression sur le visage de son aîné. Kakashi a toujours le sourire, rien ne semble pouvoir l'atteindre. Sa bonne humeur constante est presque devenue légendaire. Il lui arrive de se mettre en colère parfois, bien sûr. Mais ses accès de colère sont comme les giboulées de grêle du Printemps: elles arrivent sans prévenir, sont très violentes, mais cessent en quelques minutes pour laisser place à un franc soleil. Tel est Kakashi, un soleil qui ne se voile quasiment jamais. La lueur de peine que ses yeux sombres envoient aujourd'hui est donc à la fois inédite, et presque inquiétante pour Iruka.

L'interne finit par se gratter la gorge pour manifester sa présence. Les deux hommes se tournent vers lui, tandis que Kakashi se met à arborer intantanément son fameux sourire charmeur.

«Iruka, tu veux quelque chose?»

«Je ... J'avais quelques questions à vous poser sur l'étude.»

Kakashi sourit devant le vouvoyement de nouveau employé par son interne.

«Je n'ai pas beaucoup de temps à t'accorder aujourd'hui, alors entre et fais vite. Yamato, je te laisse gérer alors?»

Le chirurgien pousse un soupir avant de répondre:

«OK, je m'en occupe.»

Kakashi se cale dans son fauteuil et fixe Iruka, mal à l'aise debout au milieu du grand bureau.

«Allez assieds-toi Iruka.»

Les deux hommes commencent à parler de leur travail commun, sans qu'une seule fois Iruka ne percoive de nouveau la moindre tristesse dans la voix ou l'attitude de son chef. Juste avant de sortir du bureau, l'interne lance:

«Ah au fait, mon externe Naruto n'est pas là aujourd'hui!»

«Oui je sais, il a pris un jour de congé pour raison familiale. Tu vas devoir faire ton travail tout seul aujourd'hui mon grand!» répond Kakashi taquin.

Iruka ne relève pas et quitte la pièce en souhaitant une bonne journée à son chef.

Une fois seul, Kakashi se lève et prend quelques minutes pour admirer la vue dehors. Une belle journée d'automne, mais les nuages noirs au loin annoncent déjà la pluie.

Le chirurgien saisit ses clefs et quitte le service rapidement, sans un mot.

...

Le motard file à une vitesse vertigineuse sur le péripérique qui entoure Konoha. A cette heure, il y a peu de monde sur la route. Après quelques kilomètres, il ralentit l'allure et finit par s'arrêter sur une petite aire de sécurité, surplombant un petit ravin. En contrebas, les méandres du fleuve charrient une eau terne au courant fort. L'homme quitte son casque et ses gants et saute la barrière de sécurité pour s'approcher du vide. Le vent frais de l'Automne fait voler quelques mèches argentées, qu'il remet en place d'un geste distrait. Au bord du ravin, il se tient debout, immobile. Les eaux du fleuve sont semblables à sa vie, entraînant la boue et les débris arrachés du fond de son lit. Il sent les premières gouttes de pluie tomber sur son visage. Comme tous les ans à cette triste date.

«Tu me manques» murmure le chirurgien.

Il finit par s'asseoir au bord du ravin, laissant ses jambes balancer dans le vide. Il reste là, à contempler le courant de l'eau. Il a froid. Il n'est pas vraiment triste, plus maintenant. Plutôt mélancolique. Il reste longtemps, les jambes dans le vide, à ressasser le passé. Souvenirs de jours qu'il a crus heureux. Mais l'était-il vraiment? Il connaît déjà la réponse.

Alors que la pluie s'intensifie, il se décide à quitter son poste d'observation. L'eau ruisselle de ses cheveux. Aujourd'hui, il se passera de déjeuner, son estomac est noué de toute façon. Il repasse de l'autre côté de la barrière pour rejoindre son engin. Alors qu'il est déjà loin sur la route, un petit moineau vient de poser juste là où il était assis, et entame une douce mélodie, avant de s'envoler dans le ciel devenu noir.

Le portail du cimetière est grand ouvert. Il préfère garer sa moto à l'abri des regards, au fond du parking. Les allées bordées de cyprès sont désertes à cette heure. Il marche lentement, silhouette fantômatique au milieu des morts. Le gardien lève son chapeau pour le saluer lorsqu'il passe à sa hauteur. Le jeune homme lui rend son salut d'un signe de tête, mais ne s'arrête pas. Il sait que s'il interrompt son chemin, ne serait-ce que pour discuter avec l'homme qui a déjà repris son travail d'entretien des tombes, il n'aura pas le courage d'y aller et finira par faire demi-tour. Mais il met un point d'honneur à s'imposer cette épreuve. La tristesse s'est peu à peu atténuée au fil des ans, pas la culpabilité. Celle-ci s'est peut-être même intensifiée depuis qu'il l'a rencontré. Est-ce le hasard, un coup du sort, ou bien la fatalité qui a décidé de s'acharner sur lui? Il lui ressemble, pas seulement physiquement. Son sourire, son attitude.

Kakashi bifurque dans une petite allée et finit par s'immobiliser devant une tombe discrète mais parfaitement entretenue. Une simple pierre tombale, avec un nom et une date.

«Salut mon vieux» murmure-t-il.

Aucune fleur sur la tombe. Elle n'est pas encore passée. Mais cela ne saurait tarder. Il a fini par connaître ses habitudes. Lui même ne laisse aucune fleur, aucune trace de son passage. Il reste là, à contempler l'épitaphe. De longues minutes s'écoulent, dans le silence et la fraicheur des lieux.

lorsqu'il se décide enfin à repartir, il les aperçoit au loin et son coeur fait un bond dans sa poitrine. Il sent son rythme cardiaque s'accélérer sous l'effet de l'adrénaline. L'éviter à tout prix!

Il prend le chemin inverse, et fait un long détour dans les allées grises, en prenant soin de ne pas attirer l'attention. La femme remarque pas cet inconnu au loin, marchant d'un pas rapide, le visage baissé. Elle tient un chrysanthème en pot, aux fleurs aussi jaunes que les cheveux de son fils.

«Naruto, dit-elle au jeune homme qui l'accompagne, va chercher de l'eau pour les fleurs s'il te plait.»

Le jeune homme s'exécute en silence et repart vers l'entrée du cimetière. Il a à peine le temps de voir la chevelure argentée si reconnaissable du chirurgien avant que celui-ci n'enfile son casque, et parte dans le vrombrissement de son engin.

Le jeune externe remplit un petit bidon laissé à disposition des visiteurs en regardant s'éloigner la moto.

Quand il revient sur la tombe, sa mère a déjà allumé quelques bâtons d'encens. Ils les regardent se consumer en silence, enbaumant l'air d'un doux parfum. Ils ne restent pas longtemps. Naruto sait que sa mère remplit ses obligations de veuve, un point c'est tout. Elle lui a déjà parlé de son père bien sûr, des circonstances tragiques de sa disparition. Mais quelque chose reste enfoui, quelque chose qu'elle ne lui a jamais pardonné.

Sur le chemin du retour, Naruto tente de lancer la conversation pour rompre l'ambiance pesante du cimetière.

«Je crois que j'ai vu le Professeur Hatake tout à l'heure, quand je suis allé chercher de l'eau.»

L'information anodine fait tressaillir Kushina. Devant son silence, son fils reprend:

«J'aime bien le Professeur Hatake, il est vraiment cool. Et puis il est super doué. Quand il opère, c'est vraiment magiq...»

«Naruto, tais-toi maintenant» réplique sèchement sa mère.

Devant l'air interrogateur de son fils, elle reprend d'une voix plus douce:

«Je n'ai pas trop envie de parler de l'hôpital aujourd'hui.»

Naruto accepte l'argument. Sa mère, qui ne travaille pas dans le monde du soin, a semble-t-il une aversion pour l'hôpital depuis le décès de son mari. Trop de souvenirs douloureux, lui a-t-elle expliqué un jour, trop de nuits passées à être réveillée par le bipper de son époux, à dormir seule tandis qu'il opérait en urgence. Depuis l'accident tragique, elle a coupé les ponts avec tout ce qui la liait à l'hôpital, avec leurs anciens amis communs.

Le père de Naruto est décédé quelques mois seulement avant la naisance du jeune homme. Il n'a de lui que l'image que tous lui ont dépeinte: un chirurgien cardio-thoracique extraordinaire, un chef à la fois humain et strict. Un homme qui a laissé sa trace sur l'hôpital central de Konoha pour toujours. Kushina est très avare en commentaires sur son père, et il n'a jamais voulu la questionner trop. La seule chose que Naruto aimerait savoir, au fond, c'est la raison pour laquelle sa mère semble garder une telle rancoeur envers son père. Mais dans les allées gravillonnées du cimetière, en ce jour mémorial, il ne peut se résoudre à raviver plus encore les souvenirs de sa mère.

...

«Ils font chier quand même, tout le monde sait qu'on répète ici tous les jeudis!» s'exclame Aoba frustré, devant la porte fermée de leur salle de répétition.

Asuma, adossé au mur de la salle de billard, reprend laconiquement:

«Bon, on fait quoi alors?»

«On ne va quand même pas annuler. Pour une fois qu'on avait un petit public!» reprend Tsunami, visiblement déçue.

Kakashi, jusque là silencieux, se met à sourire.

«Et bien, par respect pour vos groupies, on va aller répéter chez moi!»

«Il faut qu'on récupère le matos quand même» répond Kotetsu.

Les membres du groupe pousse un soupir tellement synchronisé que Genma et Shizune ne peuvent se retenir de rire.

«Bon, on vous attend au réfectoire» lance Genma

«Je vous propose de prendre ma voiture, comme ça je pourrai ramener tout le monde à l'internat après la répèt'» reprend Tsunami.

«Ca marche!» répond Kakashi, avant de tambouriner à la porte de la salle de répétition.

A peine a-t-il ouvert la porte de l'un des grands réfrigérateurs qu'Iruka entend quelqu'un l'appeler.

Il se tourne en direction de la voix pour voir débarquer ses deux amis.

«Vous n'êtes pas à la répétition finalement?» demande-t-il

«Juste un contretemps, on va chez Kakashi» répond l'interne d'orthopédie.

«Toujours pas envie de venir avec nous?» ajoute Shizune taquine.

Iruka plonge la main dans le frigo pour en sortir une part de fromage soigneusement emballée dans son plastique industriel. Il déchire le papier d'un coup de dent et répond:

«Non merci, je vais me faire un petit dvd ce soir."

Les trois amis s'assoient à une table, en attendant que les autres reviennent. Une discussion houleuse semble avoir lieu dans la salle, les occupants n'ayant pas spécialement apprécié d'être interrompus.

«Je ne vois pas pourquoi vous seriez les seuls à pouvoir profiter de la salle!» entend-on hurler.

«On n'a jamais dit ça,bande d'abrutis! Mais le jeudi, on répète ici, un point c'est tout!»

gronde la voix reconnnaissable du chef des internes.

«Surtout que pour faire ce genre de merde» mâche Kotetsu, visiblement énervé de devoir démonter sa batterie pour la déplacer.

«Allez allez, on se calme tout le monde ok? On récupère juste nos instruments et on vous laisse répéter, ça vous va?» reprend Kakashi en saisissant d'une main la housse contenant sa guitare, et de l'autre l'un des toms de Kotetsu.

«C'est ça, cassez-vous et laissez nous bosser!»

«Parce que...»

Kakashi intime silencieusement l'ordre à Aoba de ne pas en rajouter. Ils ont déjà assez perdu de temps comme ça.

De retour dans le réfectoire, le groupe s'approche des trois amis.

«Allez, on y va les jeunes!» lance Kakashi en collant le tom dans les bras d'Iruka. Celui-ci tente de protester mais se retrouve entraîné dans le mouvement sans pouvoir réagir. Tsunami a saisi la main de Genma et ouvre déjà la porte de l'internat. Shizune tend la main vers Kotetsu pour saisir sa caisse claire.

«Finalement, Iruka a décidé de venir?» demande-t-il à mi voix à la jeune femme.

Shizune se met à rire discrètement avant de répondre:

«Il n'a pas vraiment eu le choix, Kakashi vient de l'embarquer sans qu'il puisse protester. Il n'y a pas à dire, il est vraiment doué!»

A l'extérieur, les voitures se remplissent rapidement et Iruka se retrouve sur la banquette arrière de la voiture de Kakashi, coincé entre Genma et Shizune.

Qu'est-ce que je fous dans cette galère ? semble dire son visage. Les minutes défilent tandis qu'ils séloignent peu à peu du tumulte de la ville. Au bout d'une dizaine de minutes, quelques maisons apparaissent sur le flanc de la colline qui surplombe Konoha. Le quartier semble huppé, les grandes maisons sont entourées de murs hauts et de lourds portails, masquant la vue et garantissant la tranquillité des résidents.

Kakashi se met à siffloter pour détendre l'atmosphère. Il finit par lancer:

«Hé Asuma, t'en connais beaucoup des groupes qui trimballent leurs groupies en répèt?"

Le passager avant se met à rire avant de répondre:

«Ce sont des fans, Kakashi, pas des groupies."

«Bah ça dépend. Vous préférez être des fans ou des groupies les enfants?" demande-t-il en jetant un coup d'oeil dans son rétroviseur.

Devant l'air interrogateur des trois passagers arrière, Kakashi se met à rire:

«Pour Genma, je crois que c'est clair, c'est la groupie de Tsunami!»

Asuma éclate de rire à son tour et se retourne vers les internes.

«La différence entre un fan et une groupie, c'est que la groupie est prête à donner de sa personne avec l'un des membres du groupe» leur lance-t-il en ajoutant un clin d'oeil.

Le chirurgien cardiaque se met à sourire, en voyant dans le rétro qu'Iruka vient de prendre une jolie couleur cramoisie.

Kakashi finit par s'arrêter devant un grand portail de bois, qui s'ouvre lentement sur une petite allée goudronnée, à peine éclairée par de petits spots disposés régulièrement au sol. Le chauffeur s'engage dans l'allée et gare son véhicule devant la porte d'entrée blindée, tandis que Tsunami s'arrête juste derrière lui.

La pluie ayant recommencé à tomber, ils quittent rapidement les voitures pour pénétrer dans la demeure luxueuse. Kakashi leur fait signe de s'installer dans le salon tandis qu'il se dirige vers la grande cuisine ouverte sur la pièce principale.

Iruka, un peu gêné, lance un regard circulaire à la pièce immense. A vue de nez, elle doit faire la taille du réfectoire de l'internat!

Deux grands canapés d'angle trônent au centre le pièce, faisant face à un home cinéma. Contre le mur, un piano droit surplombé d'un tableau abstrait aux couleurs vives.

«Vous pouvez déplacer les canapés pour installer le matos, les gars!» lance Kakashi en sortant des bières de son frigo.

Shizune, Genma et Iruka tentent de se faire tout petit pour ne pas gêner les membres du groupe dans l'installation de leur fatras de câbles.

«Kashi, je peux t'emprunter ton ampli basse?» demande Asuma, qui semble se battre avec une prise jack récalcitrante.

«Ouep, il est dans le bureau du fond.»

Genma se propose d'aller le chercher, histoire de ne pas rester à jouer les spectateurs. Il se retrouve dans un long couloir desservant trois pièces de chaque côté.

«Alors, le bureau du fond...» chantonne-t-il, ravi de pouvoir assister à la répétition de sa chérie dans cette belle maison. Au fond du couloir, il hésite entre deux portes. A peine a-t-il tourné la poignée qu'il se retrouve assis par terre, assailli par les coups de langue d'un chien particulièrement joueur. Le dalmatien finit par abandonner sa victime pour filer dans le couloir et débarquer au milieu des instruments.

«Merde! Mais dégage de là toi!» lance Aoba, tenant sa guitare hors de portée de l'animal.

«Oh, salut mon beau!» reprend Tsunami qui commence à caresser le chien, qui a réussi à faire tomber le pied de micro en courant vers la jeune femme.

Un soupir s'élève de la cuisine et une voix résonne.

«Jack, suffit! au pied!»

Aussitôt l'animal file au pied de son maître et s'asseoit, obéissant.

«Et ben, quelle autorité!» lance Kotetsu.

Kakashi plisse les yeux de malice, et rétorque:

«C'est comme avec les internes ça, tout est dans l'attitude!»

Tout le monde se met à rire. Même Iruka commence à se détendre. Kakashi revient avec de quoi manger et boire, tandis que Genma a fait sa réapparition, se confondant en excuses.

«T'inquiète, Genma, Jack est un filou. Par contre tu n'as pas ramené l'ampli du coup!» répond Kakashi en riant. Puis il reprend:

«Bon, les groupies sont installées, dit-il en regardant Shizune, Iruka et Genma, on va pouvoir commencer!»

Le chirurgien disparait quelques secondes avant de revenir avec le fameux ampli, son chien sur ses talons. Sur l'ordre de son maitre, Jack file à son panier dans la cuisine, pour entamer une petite sieste malgré le bruit des instruments qui commence à s'élever dans la pièce.

Kakashi teste le micro et propose de débuter par quelques chansons bien maitrisées par le groupe.

Les trois internes se laissent emporter par le rythme entraînant et les voix de Kakashi et Tsunami qui s'accordent parfaitement. Au bout de quelques morceaux, le chirurgien propose une nouvelle chanson aux membres du groupe.

«J'ai fini la ligne de chant et la ligne de guitare. Je vous montre ce que ça donne? Ca devrait pas être trop compliqué pour la basse et la batterie. Et je verrais bien un peu de sax, Tsunami!»

(«Hello Alone» Charlie Winston)

Iruka se laisse bercer par la musique, mais ne peut s'empêcher de froncer les sourcils sur les paroles. A la lumière du visage qu'a montré Kakashi ce matin, cette chanson parlant de solitude sonnerait presque comme un appel à l'aide. le morceau est vraiment à l'image du chirurgien. L'air entraînant et dynamique tente d'atténuer le sens des mots, mais les sentiments exprimés, douloureux, sont bel et bien là. Kakashi semble avoir le don de faire passer, par sa voix et par ses textes, ce qu'il semble incapable d'exprimer dans la vie. La musique est son échappatoire. Pour comprendre cet homme, il faut comprendre sa musique.

Iruka jette un coup d'oeil à Shizune, qui semble n'avoir d'yeux que pour Kotetsu. La chanson est interrompue afin que chacun puisse donner ses impressions, proposer ses propres arrangements.

Les trois amis, discrets, assistent en direct à la construction d'une chanson. Iruka, qui n'a jamais été musicien, est surpris par le travail minutieux nécessaire pour l'obtention d'un harmonie parfaite.

Au bout d'une bonne heure de travail, le groupe enchaine le morceau en entier. Satisfait du résultat, Kakashi pose sa guitare et vient s'affaler dans le canapé, en face des trois amis.

«Allez, on fait une pause!» annonce-t-il en décaspulant une bouteille de bière.

Asuma se laisse tomber à côté de lui, attrapant la bière que lui tend son ami.

«J'aime bien cette chanson, même si les paroles ne sont pas très gaies» dit le neurochirurgien sur un ton laconique.

Kakashi s'enfonce dans le canapé et lève les yeux au ciel, sachant pertinemment où veut en venir son ami.

«Au fait, on n'a toujours pas de nom pour le groupe!» lance Aoba, histoire de changer de sujet.

«C'est vrai ça!» répond Tsunami. «vous avez des idées?»

Les membres du groupe se regardent, pensifs. Les minutes s'écoulent. Jack finit par pousser un long baillement qui fait éclater la peite troupe de rire.

«Je crois que Jack vient de brillamment résumer la situation» lance Kakashi tandis que le chien, à son nom, s'est redressé pour trotter jusqu'à son maître.

Jack se glisse entre les jambes des invités pour venir poser doucement sa tête sur le genou de Kakashi. Celui-ci commence à lui gratter la tête.

«C'est pas évident, il faut trouver un truc qui sonne bien.»

«Ouais, ça nous aide pas beaucoup ça.»

«Un truc en rapport avec la médecine?»

La proposition d'Aoba tire une grimace à Asuma.

«Vachement original dis donc!»

«En même temps, vous êtes tous médecins...» répond Genma. «Pourquoi pas un nom de maladie? Ca fait rock non?»

«Ouais! Je propose La Peste! C'est cool comme nom pour un groupe de rock!» rétorque Kakashi enthousiaste.

Tout le monde le fixe.

«T'es sérieux là?» demande Kotetsu.

«Vous aimez pas? Ya Choléra aussi, ou Scorbut. C'est pas mal Scorbut, ça arroche un peu, ça fait rebelle!»

«Rebelle?» reprend Tsunami dépitée. «Il n'est pas question que je fasse partie d'un groupe qui s'appelle Scorbut ou Choléra!»

Toute la petite troupe éclate de rire devant l'air dégoûté de la jeune femme.

«Et un truc en rapport avec l'ouïe?» propose Iruka. «Ca pourrait allier la musique et la médecine.»

«Sonotone?» propose Kakashi avant de se voir asséner une baffe à l'arrière du crâne par Asuma.

«T'as fini de proposer des trucs débiles!»

«Aïe! Mais au moins je propose des trucs moi!» rétorque le chirurgien en riant.

«Et pourquoi pas un nom de médicament?» lance Shizune.

«Ouais mais lequel? On va pas se taper tout le Vidal pour trouver un nom» répond Aoba blasé.

«Et bien déjà, vous pouvez jouer sur l'utilité du médicament», reprend Shizune, bien décidée à aider le groupe à avancer un peu. «Vous êtes un groupe de rock, ok? Pourquoi pas Adrénaline par exemple?»

«Mouais, c'est pas mal. Mais ça fait un peu prétentieux non? Tu vois le genre «salut, on est le groupe Adrénaline , et on va vous la faire monter! Bof quoi!» répond Asuma.

«Il faudrait un truc plus subtil alors, très médical, qui sonne bien mais dont les gens ne connaissent pas la signification.»

«En fait, je trouve que l'idée de Shizune est pas mal du tout» dit Kakashi qui semble avoir retrouvé son sérieux. «Quand on joue, ce qu'on veut c'est emmener les gens dans notre univers, les faire planer, les faire rêver. On devrait prendre un nom en rapport avec ça.»

«Les Xanax's?» propose Genma ironiquement, entraînant une nouvelle salve de fous rires.

«Mais non, idiot! Plutôt une drogue, genre un hallucinogène utilisé en médecine, mais dont on peut détourner l'utilisation. Avec un beau double sens tu vois?» reprend Kakashi.

«On peut savoir à quoi tu penses exactement?» demande Asuma.

«Mescaline» répond Kakashi.

Devant le peu de réaction, il soupire avant de reprendre.

«Quoi, me dites pas que vous ne connaissez pas? La mescaline, l'hallucinogène tiré du cactus là, je me rappelle plus son nom. Ca donne des hallucinations auditives et visuelles. Ca t'emmène dans des gros trips psychédéliques. Et même que certains chamanes en utilisent encore! Bon, en médecine on n'a plus le droit de l'utiliser, mais ça servait en cardiologie avant. C'est cool comme nom Mescaline, non?»

«Mescaline, reprend Aoba pensif, ça sonne pas mal. J'aime bien.»

«Vous êtes sûrs que prendre le nom d'une drogue, c'est une bonne idée?» lance Genma. «Pour des médecins, ça peut paraître malvenu.»

«Rooo, justement, c'est ça qui est rock!» rétorque Kakashi, enthousiaste.

«Rassure-moi Kakashi, tu n'as jamais testé la mescaline quand même?» demande Asuma suspicieux.

Bizarrement, Kakashi préfère éluder la question.

«Moi je dis que c'est un super nom!» répond-t-il en se dirigeant vers le piano. Il entame une petite chanson, alors que ses camarades le rejoignent rapidement, laissant leurs réflexions pour le moment.

(«Billy Brown» Mika)

Lorsque la voix de Kakashi monte dans les aigus, Iruka se sent transporté dans un autre monde. Il se laisse complètement emporté par la musicalité de sa voix, rehaussée les sons des cuivres qui ont été enregistrés pour compéter le morceau. Il se dit que finalement, Mescaline est un nom qui conviendrait parfaitement à l'univers musical du groupe.

Le jeune interne remarque à peine que Jack a maintenant posé sa tête sur son propre genou, à la recherche d'une main prête à le caresser à la place de son maître.

Asuma, concentré sur son instrument, n'en oublie pas moins d'observer son ami. Kakashi a volontairement choisi d'enchaîner leurs morceaux les plus joyeux musicalement. Mais il sait aussi que ce jour est particulier pour le jeune chirurgien. S'il a tellement insisté pour faire une répétition aujourd'hui, c'est avant tout pour ne pas que Kakashi reste seul. Il a d'ailleurs l'intention de passer la nuit chez son ami. Il prétextera avoir trop bu, ça devrait suffire à convaincre Kakashi.

Alors que la nuit avance, Aoba se lance dans une petite impro à la guitare électrique, au grand plaisir de Tsunami, qui a rejoint Iruka et Genma. Kotetsu en profite pour proposer à Shizune d'aller faire un petit tour dehors, histoire de prendre l'air.

Sur la petite terrasse, Shizune s'étire en déclarant:

«Aaah, je passe une super soirée, Kotetsu! Vous êtes vraiment doués, j'adore ce que vous faites!»

«C'est vrai? Cool!» répond Kotetsu.

Le silence s'installe entre les deux jeunes gens, Kotetsu se sentant de plus en plus mal à laise au fur et à mesure que les minutes s'égrènent. Juste au moment où il se décide enfin à passer à l'offensive, en faisant un pas vers Shizune, celle-ci se retourne et manque de tomber sur les dalles glissantes, l'acool aidant un peu. Kotetsu la rattrape de justesse, et Shizune se met à rire en s'abandonnant dans ses bras. Lorsqu'elle relève la tête et croise le regard de Kotetsu, elle comprend. Elle comprend qu'elle pourrait aimer ce jeune homme, qu'elle l'aime déjà probablement. Ils échangent leur premier baiser sous les étoiles scintillantes de cette fraîche nuit d'Automne. Un baiser plein de douceur et de promesses. Plein d'avenir aussi.

Lorsque les deux jeunes gens rentrent dans le salon, les autres mettent la rougeur de leurs joues sur le compte du froid.

Iruka décide de rapporter sa bouteille vide dans la cuisine, et se retourne étonné lorsqu'il voit Jack le suivre.

Kakashi, qui a vu la scène de loin, ne peut s'empêcher de rire.

«Je crois que Jack t'aime décidément beaucoup Iruka! Bon il se fait tard les jeunes, il va falloir penser à aller dormir! Qui est en état de conduire parmi vous?»

Tsunami pique un fard parce qu'elle a complètement zappé qu'elle était sensée ramener tout le monde. Devant le peu de réaction, Iruka soupire. Heureusement qu'il a été raisonnable, sinon ils auraient tous été condamnés à passer la nuit chez son chef.

Sans regarder Asuma, qui semble confortablement installé dans le canapé alors que les autres commencent à rassembler leurs affaires, Kakashi lui dit tout bas:

«Je suppose que tu dors ici?»

Un sourire se dessine sur les lèvres du neurochirurgien.

«Tu supposes bien mon ami.»

«Tu sais que j'ai passé l'âge d'avoir un baby sitter?» rétorque Kakashi sur un ton amusé.

«La plupart du temps oui. Mais pas aujourd'hui Kashi. Pas aujourd'hui.» reprend Asuma en passant une main réconfortante dans le dos de son ami.

Kakashi baisse les yeux. Il ne le dira pas, mais il apprécie le geste.

Après un trajet sous un déluge d'eau, Iruka pousse un soupir de soulagement quand il arrive sur le parking de l'internat. Il a réussi a ramener toute la petite troupe sans encombre, la plupart ayant déjà commencé à dormir dans la voiture. Après avoir réveillé tout le monde et vidé le coffre, il peut enfin rejoindre son lit douillet pour un sommeil mérité.

Il s'endort rapidement, avec l'écho de la voix mélodieuse de Kakashi comme berceuse.