Chapitre 9: Histoires de femmes.

«Ah c'est beau l'amour, mais tu déchanteras ma fille, crois-moi. On déchante toujours!»

L'imposante infirmière se retourne vers le bureau, faisant grincer le petit tabouret de fer sur lequel repose son énorme postérieur.

Kaori, la jeune aide-soignante, lui tire la langue en haussant les épaules.

«En même temps, toi tu ne risques pas de recevoir ce genre de bague de fiancailles avec ton caractère de vache!» rétorque l'une des collègues de Kaori.

Sachiko se retourne lentement. Son regard plein de colère annonce l'une des fameuses tempêtes dont elle a le secret. Les filles se préparent au petit laïus habituel de l'infirmière. Et que quand tu auras autant d'expérience que moi... Et que tu ne connnais rien à la vie ma fille... Et que les hommes sont tous des salauds...

Mais Sachiko n'a pas le temps de prononcer un mot. Le chef du service de gynécologie débarque dans le bureau en lançant un joyeux:

«Salut mes beautés! Comment allez-vous aujourd'hui?»

Il accompagne ses salutations d'un baise-main à chacune des filles présentes dans la pièce, en prenant cependant soin d'éviter Sachiko. Sa joue se rappelle encore de la dernière fois qu'il a tenté de lui être sympathique.

Sachiko lève les yeux au ciel avant de lui tendre brutalement un dossier.

«Professeur Jiraya, voici le dossier de la femme qui est entrée dans la nuit. Elle est à sept mois et demi de grossesse. Hospitalisée pour gêne respiratoire et chute de tension. Vous devriez passer la voir, elle est très inquiète. C'est sa première grossesse.»

Le médecin se tourne vers son interne, restée discrète derrière lui.

«Temari, ma belle et douce interne, veux-tu bien te charger de cette future maman en détresse?» lui demande-t-il d'une voix roucoulante.

Temari a maintenant l'habitude du sempiternel numéro de charme de son chef. La réputation de Jiraya n'est plus à faire dans l'hôpital. Il se raconte même qu'il a publié sous un pseudo des romans de gare à l'eau de rose. Sans un regard à son chef, elle saisit le dossier et se dirige vers la chambre de la patiente.

Temari repense à ses débuts dans le service. Elle a toujours voulu être gynécologue, et ce n'est pas l'attitude en permanence grotesque de son chef de service qui l'aurait arrêtée. Mais en remontant le couloir, elle pousse un soupir las: presque six mois déjà qu'elle supporte son excentrique numéro de charme auprès de tout ce qui porte des attributs féminins. En fait, Jiraya n'est pas méchant, juste épuisant.

La femme est recroquevillée dans son lit, les bras serrés contre son ventre. Elle réagit à peine lorsque la jeune interne pénètre dans la chambre.

«Bonjour!» lance Temari en essayant de donner à sa voix un ton à la fois assuré et rassurant. Devant l'absence de réaction de la jeune femme, Temari décide de poursuivre:

«Je m'appelle Temari, je suis l'interne du service. Vous êtes bien Madame Uragaya?»

La jeune femme hoche la tête, sans bouger d'un pouce.

L'interne s'approche et s'asseoit doucement sur le lit. Elle tend la main vers l'épaule de la jeune femme en disant:

«Madame Uragaya, je pense que vous devriez vous détendre et vous allonger plus...»

Mais la patiente a un violent mouvement de recul lorsque la main de Temari frôle son épaule. «Je... Je ne veux pas perdre mon bébé!» réussit-elle à murmurer, en lançant un regard affolé à l'interne. Temari tente de lui offrir un sourire rassurant.

«Ecoutez Madame, si vous me laissez faire mon travail, je vous promets que nous ferons tout pour qu'il n'arrive rien à votre bébé, d'accord? Vous allez vous allonger, et je vais vous examiner pour savoir pourquoi vous avez du mal à respirer.»

Temari, sentant encore la réticence de la future mère, finit par lui saisir la main. A l'aide de son pouce, elle trace de petits cercles sur le dos de la main de la patiente, qui se détend petit à petit.

«Voilà, c'est mieux. Regardez, reprend Temari en désignant le monitoring relié au ventre de la femme, c'est le rythme cardiaque de votre bébé. Il va bien, tout est normal pour lui.»

La jeune femme pose son regard inquiet sur l'écran et finit par murmurer:

«C'est une petite fille.»

Temari sourit. La communication vient enfin de s'établir entre elles. La jeune interne s'est habituée à ces femmes en détresse. Elle a vécu des dénouements heureux, mais aussi tragiques parfois. Chaque patiente enceinte qui arrive porte en elle un défi, le défi de sauver deux vies à la fois.

Temari termine à peine son examen lorsqu'un jeune homme entre dans la pièce.

«Ah, excusez-moi Docteur, je ne savais pas que vous étiez là!» dit l'homme en se grattant la tête gêné.

«Pas de problème. Je suis l'interne du service, Temari. Et vous êtes?»

«Je suis Kenji Uragaya, le mari d'Inoue. Vous savez ce qu'elle a alors?»

Inoue tend la main vers son mari, demande silencieuse de réconfort. Kenji s'approche du lit et encercle son épouse de ses bras, avant de déposer un tendre baiser sur son front. L'amour irradiant de ce jeune couple est émouvant. Temari se dit que Sachiko devrait venir en prendre de la graine. Elle leur offre de nouveau un sourire rassurant et répond:

«Je pense qu'Inoue fait une embolie pulmonaire. C'est un embol qui se forme dans les vaisseaux sanguins et qui empêche une bonne oxygénation du sang au niveau des poumons.»

La tête des deux jeunes gens s'allonge, et Temari prend conscience que l'accumulation des termes technique de son explication a de quoi effrayer. Elle se reprend aussitôt:

«Inoue, nous pouvons facilement traiter ce problème, et cela sans aucun risque pour le bébé. Le médicament que l'on utilise ne passe pas la barrière placentaire. Autrement dit, il restera dans votre corps pour vous soigner, mais ne passera pas dans celui de votre petite fille.»

Elle voit le soulagement dans les yeux du petit couple, et poursuit:

«Je vais demander des examens pour confirmer ce diagnostic. Une fois que ce sera fait, nous pourrons commencer le traitement d'accord?»

Inoue hoche la tête. Juste avant qu'elle ne quitte la pièce, Temari se retourne et demande:

«Vous avez déjà choisi le prénom?»

La curiosité de la jeune femme faire sourire le futur papa.

«Non, pas encore. On a encore un peu de temps devant nous!»

«Oh vous allez voir, un mois et demi ça passe très vite!» réplique l'interne en leur adressant un clin d'oeil complice.

Temari doit maintenant faire part de ses hypothèses diagnostiques à son chef, pour qu'il valide ses demandes d'examens. Elle soupire avant de frapper à la porte du bureau de Jiraya.

Elle n'a pas encore mis le pied dans le bureau qu'il commence déjà.

«Ohh, ma chère Temari, si jolie fleur rayonnante de jeunesse et de beauté...»

Elle se retient vraiment de lui balançer un «ta gueule», et en vient directement au cas d'Inoue. Elle explique rapidement la situation à Jiraya, qui confirme son diagnostic.

Mais alors que le gynécologue vient juste de repartir dans un monologue dithyrambique sur l'intelligence de son interne, qui n'a d'égal que la beauté de ses yeux, sans parler de la ligne parfaite de ses courbes gracieuses, Kaori déboule dans le bureau affolée, mettant immédiatement fin au discours du chef, et par là même aux envies de meurtres de son interne.

«Professeur Jiraya, venez tout de suite. C'est la nouvelle patiente, elle s'enfonce!»

Les deux médecins se ruent dans la chambre d'Inoue. Kenji, terrorisé, est en train d'hurler dans la pièce tandis que les infirmières mettent en place une perfusion pour tenter de faire remonter la tension artérielle. La respiration d'Inoue est de plus en plus difficile, la jeune femme inconsciente semblant s'épuiser à chaque inspiration. Alors que ses lèvres commencent à bleuir, Jiraya donne ses ordres. Brefs et directifs, suivis à la lettre par les infirmières. Temari se sent totalement démunie et inutile devant l'efficacité de son chef. Jiraya, qui perçoit sa détresse, lui demande gentiment de s'occuper du papa. Dans un état second, alors que le personnel s'affaire autour de la jeune femme, Temari saisit Kenji par les épaules et le force à sortir de la chambre.

«Vous m'aviez dit qu'elle irait bien, que le traitement et ...et... Je vous en supplie sauvez-la!» finit par dire Kenji dans un sanglot.

Temari, du haut de ses trois années d'internat, ne sait comment réagir face à ce père en détresse. Elle se sent à la fois coupable et incompétente. Elle aurait presque envie de pleurer elle aussi, mais se retient.

Sachiko intervient alors. Et malgré son caractère acariâtre, Temari doit reconnaître que l'infirmière a effectivement l'expérience et le recul nécessaires pour faire face à ce genre de situation. Passant un bras autour de la taille de Kenji pour le soutenir et l'emmener dans une salle à l'abri des regards, elle se tourne vers Temari et lui dit:

«Temari, ma grande, ressaisis-toi et retourne dans cette chambre. Ils vont sûrement avoir besoin de toi.»

Le sourire réconfortant qu'elle lui adresse à ce moment-là est une bouée à laquelle Temari décide de s'accrocher. Elle est médecin, elle sait qu'elle a choisi une spécialité où les échecs sont particulièrement difficiles à assumer. Mais Inoue est sa patiente. Et la jeune interne est bien décidée à tout mettre en oeuvre puor sauver cette future jeune maman.

Mais elle n'a pas le temps de faire un pas que la porte de la chambre s'ouvre en grand. Les infirmières entrainent le lit où git la jeune patiente, toujours inconsciente, vers les ascenseurs. Temari les regarde passer, vivant la scène comme au ralenti. Une voix la tire de sa torpeur.

«Temari, appelles tout de suite le Professeur Gai et le Professeur Hatake. Dis leur qu'on a une suspicion d'embolie pulmonaire massive et que je les attends à l'angioscanner. C'est compris?»

La jeune femme hoche la tête et se rue sur le téléphone, tandis qu'elle voit les portes de l'ascenseur se refermer sur son chef.

...

Jiraya et Gai deviennent blêmes lorsqu'ils voient apparaître une à une les images de l'angioscanner d'Inoue sur l'écran. De l'autre côté de la vitre, la jeune femme inconsciente n'entend pas le bruit sourd de la machine qui scanne sa cage thoracique. Perdue dans les limbes, elle n'a déjà plus conscience qu'elle et sa petite fille sont aux portes de la mort.

«C'est énorme!» murmure le cardiologue.

«Elle est à plus de sept mois de grossesse, Gai. Si tu trombolyse ce truc, il y a de grandes chances qu'elle fasse une hémorragie placentaire massive et qu'elle perde son bébé.»

«Si on ne fait rien, c'est elle qui va mourir Jiraya!»

«Attendons de voir ce qu'en pense... Ah, te voilà enfin Kakashi!»

«Yo!» répond laconiquement le chirurgien. Sans attendre, il se penche sur les images du scanner.

«Oh misère, mais il est énorme ce caillot! Pile à l'entrée de l'artère pulmonaire!»

Kakashi jette distraitement un oeil à travers la vitre, au moment où Inoue sort de la machine. Ses yeux s'agrandissent à la vue du ventre rond de la jeune femme.

«Combien?» demande-t-il en se tournant vers Jiraya.

«Sept mois et demi.»

«Et merde» reprend le chirurgien, conscient de la situation critique.

Après quelques secondes de silence, Kakashi reprend:

«Bon, tu ne peux pas trombolyser ce truc Gai. Le risque hémorragique est beaucoup trop grand. On va devoir virer cet embol manuellement.»

«Kakashi, c'est une intervention très risquée» réplique Jiraya.

«Risquée pour le bébé. La femme a plus de 90% de chances de s'en sortir.»

«Et le bébé?» demande Gai.

«pas plus de 50%» répond le chirurgien sur un ton désolé.

«Kakashi, cette jeune femme est ma patiente. Alors réponds-moi franchement. Te sens-tu capable de réussir cette opération?»

Kakashi prend son temps avant de répondre. Les yeux dans le vide, il semble être en proie à une intense réflexion. Il finit par dire:

«Je peux te garantir de sauver ta patiente. Pour le bébé, c'est plus compliqué, mais je pense pouvoir le faire. En fonction de la réaction du foetus, tu seras peut-être obligé de faire une extraction d'urgence.»

Après une courte pause et un regard en direction d'Inoue, il ajoute:

«on doit tenter le coup Jiraya. elle est trop jeune pour mourir.»

...

«Je veux tout le monde sur le pont dans dix minutes. Faites de la place dans le bloc, les gynécos et les pédiatres vont débarquer. Iruka, tu viens avec moi. Toi aussi Naruto, je vais avoir besoin de petites mains.»

Le chirurgien appuie de manière décidée sur le bouton d'ouverture de la porte du bloc.

A l'intérieur, les meilleurs membres de son équipe chirurgicale sont déjà en pleine ébullition pour accueillir l'intervention à haut risque. Dans un coin de la pièce, une couveuse a été placée à côté d'un petit ilôt d'examen pédiatrique. L'équipe d'obstétrique débarque à son tour, avec une boite d'instruments stérilisés, prêts à entrer en action sous les mains de Jiraya. Si la situation devient incontrôlable et que le foetus montre des signes de souffrance durant l'intervention, le gynécologue effectuera une césarienne de sauvetage, et les pédiatres prendront le relais pour soigner le petit prématuré. Kakashi a raison: du fait de l'intervention, même si le bébé est extrait à temps, il aura peu de chances de survie. L'anesthésie, les anticoagulants et autres drogues nécessaires à la survie de sa mère sont autant de facteurs qui réduisent ses chances de pouvoir survivre.

Kakashi ressort du bloc après s'être assuré auprès de Yugao que tout était en place.

Il s'isole de l'effervescence pour mieux répéter mentalement les gestes précis et rapides qu'il devra effectuer dans quelques minutes. Le chirurgien a déjà pratiqué cette intervention, mais jamais sur une femme enceinte. Peu de cas sont relatés dans la presse scientifique. Et s'il réussit, il franchira un pas de plus dans la notoriété au sein du corps médical. Mais Kakashi ne pense pas à cela. A cet instant, c'est l'image du ventre rebondi d'Inoue qui le hante. Comment un être si petit peut-il déjà être mis en danger?

Il n'entend pas son interne approcher, encore moins s'agenouiller devant lui. C'est uniquement lorsqu'Iruka pose ses mains sur les genoux de son chef, dans lesquels le chirurgien a enfoui son visage, que Kakashi lève les yeux.

L'inquiétude que lit l'interne dans le regard de son chef ne dure qu'un instant, rapidement remplacée par de la détermination.

«On n'attend plus que toi Kakashi» murmure Iruka.

Le chef se met à sourire.

«Tiens, tu me tutoies à nouveau?»

Mais le chirurgien ne laisse pas le temps à l'interne de répondre. Il se lève d'un bond, faisant par la même occasion tomber Iruka en arrière. Kakashi tend une main à son interne pour l'aider à se relever. Debouts, les deux hommes font durer cette poignée de main, manière de sceller l'alliance pour réussir cette intervention.

Naruto est un peu stressé. Il a déjà assisté à des opérations, et même participé à hauteur de ses moyens. Il trouve son interne, Iruka, particulièrement sympa avec lui. La dernière fois, il lui a même appris à suturer les jambes. Trop cool! L'externe ne se sent cependant pas très à l'aise aujourd'hui. Il a l'impression de faire un peu tache dans le décor, au milieu de tous ces grands pontes, et de ces équipes chirurgicales bien rôdées.

Quand il se retrouve coincé entre Kakashi et Iruka, devant les lavabos, il se sent tout petit. Il se frotte conscienscieusement les mains et les avant-bras, comme lui a appris Iruka. Kakahi jette un coup d'oeil distrait à l'externe, et son regard est immédiatement attiré par le bracelet qu'il porte à son poignet droit.

«Tu dois enlever ton bracelet, Naruto» dit sobrement le chirurgien.

«Mais je ne m'en sépare jamais! c'est mon porte-bonheur» bougonne le jeune homme.

Kakashi réplique immédiatement:

«Enlève ça tout de suite, sinon tu ne rentres pas dans ce bloc.»

Naruto obtempère, bien que contrarié. Le silence s'installe entre les trois hommes. Naruto finit par murmurer:

«C'est le seul souvenir qu'il me reste de mon père.»

Kakashi tressaille à cette phrase. Il frotte un peu plus énergiquement ses mains et laisse couler, mais c'est sans compter l'intervention d'Iruka:

«Tu a perdu ton père Naruto?»

«Oui, je n'étais même pas né. Un accident stupide. Quand on l'a retrouvé, il tenait ce bijou dans sa main. C'est la derière chose qu'il a touchée de son vivant. Il avait l'air d'y tenir beaucoup» conclut le jeune blondinet en fourrant le bracelet dans sa poche avant de recommencer son soigneux lavage de mains.

Si Iruka avait levé le nez à ce moment, il aurait vu son chef devenir pâle comme un linge, mais le chirurgien s'éloigne déjà pour pénétrer dans la salle de bloc. L'intervention doit le stresser.

L'interne a juste le temps de murmurer : «dépêche-toi!» à Naruto que l'intervention débute.

...

Kakashi est particulièrement silencieux dans le bloc. Concentré. Yugao l'habille sans un mot, les gestes sont précis comme toujours. La tension est palpable et personne n'ose prononcer un mot, pas même Jiraya.

Lorsque Kakashi lève enfin les yeux, il voit qu'une foule de médecins et d'internes s'est agglutinée dans la petite salle surplombant le bloc. L'hôpital central de Konoha étant un établissement universitaire, chaque bloc opératoire est pourvu d'une salle d'opération possédant une coursive. De celle-ci, les étudiants peuvent assister, à travers une baie vitrée, à l'intervention en cours.

Malgré l'urgence, le bruit a très vite couru qu'une intervention de Trelendeburg sur une femme enceinte de plus de sept mois allait être tentée aujourd'hui par le Professeur Hatake. Et dans le milieu, on sait très bien que ce genre d'intervention est très rare, au plus une cinquantaine de cas tentés depuis dix ans. Avec un taux d'échec, à savoir le plus souvent la mort du foetus in utero ou en post-césarienne de sauvetage, très élevé. Malgré la foule nombreuse, le calme est de rigueur dans la salle annexe, le temps semblant avoir suspendu son cours.

Kakashi jette un oeil à la pendule et déclare:

«11H00, début de l'intervention.»

Dans un silence religieux, le chirurgien saisit le scalpel tendu par l'infirmière et pratique l'incision de la peau d'un geste sûr.

Même Jiraya, d'habitude peu avare en commentaires, se tait. Chacun est suspendu aux gestes du chirurgien, et au monitoring du bébé.

Aidé d'Iruka, Kakashi parvient à mettre en place la circulation extra-corporelle qui va venir suppléer le coeur d'Inoue. L'instant est crucial, le coeur du bébé pouvant ne pas supporter la mise en route de la machine. Kakashi lève les yeux vers les moniteurs d'Inoue et de sa petite fille, puis il adresse un signe de tête à Tayuya. La jeune femme prend une grande inspiration et enclenche la CEC.

Un ange passe dans le bloc.

Aucun des moniteurs ne se met en alerte, et Kakashi pousse un petit soupir de soulagement, uniquement perçu par les gens qui l'entourent. Le chirurgien laisse passer deux longues minutes pour s'assurer que ses deux patientes sont bien stables, et finit par murmurer:

«Bon, on passe à la deuxième étape.»

Il n'a plus besoin de dire à son interne ce qu'il doit faire. Iruka maîtrise à présent parfaitement les habitudes de son chef. Il sait anticiper ses demandes sans que celui-ci n'ait besoin de se manifester verbalement.

Shizune, qui regarde la scène d'en haut aux côtés de Kotetsu, ne peut s'empêcher de penser que les deux hommes ont l'air en parfaite symbiose. A cette pensée, elle secoue la tête en souriant. Elle imagine très bien Iruka hausser les épaules gêné si elle venait à lui faire cette remarque. elle sait aussi qu'elle ne résistera pas à le taquiner de toute façon.

A l'intérieur du bloc, personne n'ose bouger le petit doigt. Iruka n'a jamais vu une telle concentration de la part de son chef. Il semble accorder un soin particulier à chacun de ses gestes.

Après avoir placé des pinces pour clamper les grosses artères et veines entourant le coeur, Kakashi confie le soin à Iruka de les maintenir dans une position qui va lui permettre de travailler sereinement, dans un espace relativement dégagé. Iruka sait que son rôle est déterminant. S'il bouge d'un millimètre, il va gêner Kakashi et faire prendre de gros risques à la patiente. Bien campé sur ses deux jambes, il saisit prudemment les pinces. Ses mains tremblent un peu, et Kakashi l'a vu. Aussitôt le chirurgien pose délicatement le bout de ses doigts sur les mains d'Iruka dans un geste apaisant.

«Respire Iruka, et détends-toi.»

Le jeune homme hoche la tête, conscient de la chance qu'il a de pouvoir participer à cette intervention. Il repense à ce moment, quand Kakashi a débarqué en trombe dans le bureau pour annoncer qu'il allait pratiquer une intervention à haut risque. Iruka est tombé des nues quand Kakashi a déclaré que c'était lui qui l'assisterait. Le jeune interne a aussi perçu la déception chez Kankuro. Et maintenant, il se retrouve là, devant tous ses confrères, à tenir dans ses mains une partie de la réussite de cette opération.

Kakashi approche son scalpel de l'artère pulmonaire bouchée au moment où le monitoring du bébé se met à bipper. La main suspendue, il pose une question brève:

«Un problème?»

Aussitôt, Jiraya est à ses côtés, analysant le rythme cardiaque du foetus.

«Le rythme cardiaque du bébé s'accélère. S'il monte trop, je vais être obligé de le sortir. Continue Kakashi, je m'occupe de ça.»

Les yeux rivés sur le monitoring, Jiraya ordonne d'un geste à son équipe de se mettre en position. Après une courte interruption de l'alarme, l'alerte se met de nouveau à retentir.

Kakashi secoue la tête et marmonne:

«Ne flanche pas maintenant bébé, on a fait le plus dur!»

La salle entière s'est figée, dans l'attente de la décision fatidique. Alors que Jiraya enfile ses gants stériles, Kakashi lève la main en disant:

«Attends encore un peu.»

Le chirurgien sait que l'extraction du foetus, à ce stade de l'intervention, risque de lui coûter la vie. Kakashi ferme les yeux, prend une profonde inspiration, et se met à fredonner à mi-voix.

(«Demons» Imagine Dragons)

«When the days are cold and the cards are fold

and the saints we see are all made of gold»

Alors que la voix mélodieuse du chirurgien s'élève dans la salle, un mouvement quasi imperceptible du foetus apparaît.

Encouragé, Kakashi poursuit sa chanson tandis que le rythme cardiaque du bébé semble se stabiliser.

«When your dreams all fail and the ones we hail

are the worst of all and the blood's run stale»

Jiraya, stupéfait de l'action de la voix de son collègue sur le foetus, repose le bistouri qu'il tenait déjà en main, pour se concentrer sur le scope du bébé.

«I want to hide the truth, I wanna shelter you

but with the beast inside, there's nowhere we can hide»

Tout en continuant de chanter, et en voyant le rythme cardiaque du bébé diminuer peu à peu, Kakashi décide de poursuivre son travail en incisant l'artère pulmonaire.

«No matter what we breed, we still are made of greed

this is my kingdom come, this is my kingdom come.»

Il finit par retirer l'énorme caillot, de la taille d'un pouce, qu'il dépose dans une cupule tendue par Naruto. Lorsque celui-ci manque de la faire tomber, Kakashi lui lance un regard assassin. Le jeune externe se confond en excuses tandis que le chirurgien retourne déjà à son ouvrage. Il peut suturer tranquillement l'artère, tout en continuant de fredonner son petit air, qui semble apaiser le petit être à l'intérieur du ventre de sa patiente.

A l'abord du dernier point, il regarde Iruka et lui dit en souriant:

«Tu veux le faire?»

Iruka manque de défaillir. En six mois de stage, jamais Kakashi, ni aucun des deux autres chirurgiens d'ailleurs, ne lui a laissé la chance de réaliser un acte direct sur le coeur. Le premier stage a plus pour but d'apprendre à observer, et à être un très bon aide-opératoire. Que Kakashi lui propose de faire son premier point sur cette intervention est tout bonnement hallucinant. Et Iruka, comme mû par un élan d'effronterie qui cache en fait une appréhension maximale, lui répond:

«Tu n'aurais pas pris de la mescaline avant de venir opérer toi?»

Kakashi lève un regard interrogateur vers son interne, comme pour s'assurer que c'est bien Iruka, son élève modèle, qui vient de lui sortir ça. Et le chirurgien éclate de rire, avant de reprendre rapidement son sérieux:

«Iruka, tu es tout à fait capable de faire ce geste. Tu m'a vu le faire des centaines de fois. Tu ne dois te poser qu'une question: est-ce que je tente ma chance? Vas-y, tu la tentes ou pas?» (1)

Iruka se met à sourire lui aussi, avant de répondre crânement:

«Ok, je la tente Harry!».

Kakashi lui tend les instruments, et lance à l'ensemble du personnel présent:

«Alors, vous voyez pourquoi on m'appelle Haary le charognard? On me colle tous les sales boulots du secteur!» (1)

En voyant la tête ahurie de Naruto, Kakashi se met à rire de nouveau.

«Ah les jeunes, votre culture ciné est vraiment déplorable! Tire un peu plus sur la gauche, Iruka. Voilà, comme ça c'est parfait. Teste ta suture maintenant, comme je t'ai appris. Voilà!»

Kakashi reprend finalement la main pour conclure l'intervention. Il jette un coup d'oeil au scope du bébé tout en refermant la peau d'Inoue.

Après avoir posé le dernier point, Kakashi pousse un long soupir et lève les deux mains. Se tournant vers la pendule, il déclare:

«Il est 15H30, fin de l'intervention.» Il marque une pause avant de reprendre:

«Du point de vue cardiaque, c'est un succès.»

Alors qu'il s'éloigne un peu de la table d'opération et retire ses gants, des applaudissements timides partent du fond de la salle d'opération. Ils s'amplifient progressivement pour se transformer en une salve d'applaudissements enthousiastes, relayés par quelques sifflements d'admiration. Jiraya s'approche pour serrer vigoureusement la main de Kakashi en guise à la fois de félicitation et de remerciement. Dans la coursive, les conversations reprennent, toutes concentrées sur le succès du jeune chirurgien cardiaque qui fera probablement date dans l'histoire de la chirurgie thoracique.

Kakashi remercie les membres de son équipe et quitte le bloc après avoir confié la patiente aux soins de l'anesthésiste.

Il s'éloigne rapidement du bruit, ravi que personne ne le suive. Les autres sont tous affairés à commenter entre eux la prouesse dont ils viennent d'être témoins.

Iruka voit son chef disparaitre, et aimerait bien pouvoir le suivre. Il a été aux premières loges et a pu percevoir la tension extrême du chirurgien durant ces quatre heures d'intervention. Et l'interne aimerait juste s'assurer que Kakashi va bien. La redescente après ce genre de poussée d'adrénaline peut être violente parfois. Mais l'interne est happé par ses collègues, qui le félicitent et lui demandent plein de détails sur l'opération.

Quand le calme revient finalement dans le bloc, Kakashi est introuvable. Iruka commencerait presque à s'inquiéter. C'est alors que Yugao s'approche pour lui glisser à l'oreille:

«Tu as fait du bon boulot Iruka. C'est aussi ton succès tu sais.»

«Je n'ai pas fait grand'chose» répond l'interne gêné de tant de reconnaissance.

Yugao lui sourit et pose une main amicale sur son épaule.

«Kakashi est le meilleur chirurgien cardiaque du moment. Depuis le début, il t'accorde une confiance que je ne lui ai encore jamais vue avoir pour personne. Il croit en ton potentiel, et je sais qu'il a le nez très fin pour ça.»

Puis la jeune femme s'éloigne pour rejoindre ses collègues qui l'attendent au bout du couloir. Juste avant de disparaitre de la vue de l'interne, l'infirmière se retourne et lance à Iruka:

«Tu devrais aller faire un tour sur le toit de l'hôpital, c'est le meilleur spot pour décompresser après ce genre d'intervention.»

Iruka a compris le message. Il prend les escaliers de service, en prenant soin d'éviter ses amis internes qui l'attendent à l'extérieur du bloc. Pas envie de les voir pour l'instant. Juste se vider la tête, évacuer l'adrénaline... Et s'assurer que Kakashi va bien.

...

Iruka frissonne lorsque l'air frais vient lui rappeler qu'il n'est vêtu que de son pyjama de bloc. Il localise rapidement Kakashi, assis sur le rebord du toit plat de l'hôpital, les jambes dans le vide. Les quinze étages de la tour ne semblent pas le perturber. Mais rien que de voir son chef si proche du vide, Iruka en a la tête qui tourne. L'interne s'approche de Kakashi et se racle la gorge pour signifier sa présence. Le chirurgien ne se retourne pas mais lance un laconique:

«Il va encore pleuvoir ce soir.»

Iruka décide de s'asseoir en silence à côté de son chef de service.

«C'était une belle intervention. Félicitations» murmure le jeune homme.

Kakashi ferme les yeux, se penche en arrière et pose ses mains au sol, bras tendus pour soutenir le poids de son corps, la tête dirigée vers le ciel gris. On peut encore lire les signes de tension sur son visage. Après quelques minutes de silence, Iruka reprend:

«Elle était belle ta chanson.»

Kakashi se met à sourire et finit par répondre:

«Elle a plus au bébé en tous cas. Cette petite fille est ma plus jeune petite fan!».

La réflexion de Kakashi déclenche un petit rire de la part de l'interne, qui poursuit:

«Qu'est-ce qu'elle raconte après, cette chanson?»

Kakashi se tourne vers Iruka et l'observe. Devant son silence, Iruka finit par tourner la tête, et croise le regard de son chef. Il semble y lire un mélange d'amusement et de tristesse.

Kakashi pousse un soupir et reprend:

«La suite de la chanson? Et bien...»

Kakashi semble hésiter.

«Elle parle d'un homme qu'il ne faut pas approcher de trop près, car il a des démons qui le rongent de l'intérieur. En gros c'est ça» finit-il par conclure en détournant la tête pour éviter de croiser le regard d'Iruka.

Puis Kakashi se lève d'un bond, sans laisser le temps à Iruka de répondre. Il tend ses deux bras en croix et lâche un long cri rauque. Il prend une grande inspiration puis tend la main à Iruka pour l'aider à se relever.

«Allez viens, on va voir si la patiente est réveillée. Et puis je commence à avoir un peu faim moi. Pas toi?»

Iruka lui offre un sourire chaleureux. Kakashi semble plus apaisé maintenant. Sur ce toit, la pâle lumière du jour reflète les petites gouttes de brume qui perlent sur ses cheveux argentés. Il est beau, tout simplement beau.

Dans l'escalier, Kakashi passe un bras amical autour des épaules de son interne.

«Tu as fait du bon boulot aujourd'hui Iruka. Tu as vraiment un brillant avenir en chirurgie cardiaque.»

«Euh... Merci!» répond l'interne alors qu'une bouffée de fierté l'envahit.

«Tu te débrouilles pas mal non plus en fait» reprend-il taquin, entraînant un accès de rire de la part de son chef. Ca y est, la pression vient de s'évacuer complètement, la petite lueur de tristesse dans le regard de Kakashi vient également de s'éteindre. Iruka ne sait pas s'il préfère le Kakashi charmeur et insolent, ou bien le Kakashi pensif et mélancolique. Cet homme a de multiples facettes, une personnalité complexe, qui le rendent particulièrement attirant.

Dans le bloc, le calme est revenu. Yugao informe Kakashi que la patiente est toujours en salle de réveil. Les deux chirurgiens décident donc d'aller manger un morceau à l'internat en attendant des nouvelles d'Inoue.

Le réfectoire est bondé malgré l'heure tardive. Tous ceux qui ont assisté à l'intervention se sont retrouvés eux aussi pour déjeuner avant de reprendre leur service.

A peine sont-ils assis que Temari débarque et se plante, le visage radieux, devant les deux chirurgiens cardiaques.

«Inoue vient de se réveiller. Elle va bien, le bébé aussi. Kakashi, tu as vraiment été brillant. Merci, merci vraiment pour elle!»

Le chirurgien lui sourit et se contente de lever la main en guise de réponse. Derrière Temari, Jiraya fait lui aussi son apparition et lance à toute l'assemblée:

«Ecoutez-moi tous! Notre hôpital vient de connaître, en grande partie grâce au Professeur Hatake, un succès qui fera référence dans la médecine de notre pays. Alors pour fêter ça, vous allez bien nous organiser une petite soirée improvisée ce soir non?»

Une clameur d'approbation se lève dans la salle, alors que Kakashi pousse un soupir, en murmurant amusé.

«Et merde, il y avait une rediffusion de Matrix ce soir. C'est Néo qui va être décu.»

«Néo?» demande Iruka.

Kakashi offre un sourire énigmatique à son interne avant de reprendre:

«Oui Néo, mon akita inu. Il est fan de ce film.»

Iruka se met à rire, avant de demander:

«Ah, et je suppose qu'il a l'habitude de suivre les lapins blancs!»

«Tout à fait!»

«Et à part Jack, Tyler et Néo, tu as d'autres chiens?»

«J'en ai trois autres, six en tout. J'aime bien les chiens.»

«Il faut croire oui!» réplique Iruka amusé. Kakashi fixe son interne d'un air pensif.

«Les chiens sont des amis fidèles. Jamais ils ne te trahissent.»

Iruka s'abstient de répondre, comprenant que la réflexion de Kakashi n'attendait pas de réponse.

Tandis que Kakashi triture distraitement son assiette de riz du bout de sa fourchette, l'interne reprend:

«Tu n'es pas obligé de venir ce soir, tout le monde comprendra que tu veuilles te reposer je pense.»

«Tu ne seras pas déçu, même un tout petit peu, si je ne viens pas?» rétorque Kakahsi d'un ton taquin.

Iruka tente de garder contenance, mais il faut bien avouer que le chirurgien vient de le prendre au dépourvu. Il finit par faire une moue hésitante avant de répondre sur le même ton:

«Laisse-moi réfléchir. Moui, peut être un peu!»

Kakashi éclate de rire.

«Allez, c'est décidé, je passerai ce soir. Néo sait allumer la télé de toute façon.»

Iruka tourne un regard éberlué vers son chef.

«Sans déconner?»

«Sans déconner ouais!» répond Kakashi en poussant un soupir amusé.

«Au fait, j'ai fait faire mon passeport.»

«Ah cool! Et ta présentation, elle est prête?»

«Moui» répond Iruka mal assuré, tandis que Kakashi le regarde amusé.

«Ca te stresse tant que ça? Bon écoute, tu vas passer chez moi ce week end, et tu me feras ta présentation. On pourra faire quelques modifications si besoin, et ça te fera un entraînement avant le grand jour.»

«Ouais enfin, entre le faire devant toi et devant toute une assemblée de médecins, il y a une légère différence quand même.»

Kakashi prend un air vexé, qui ne trompe cependant pas Iruka.

«Quoi? Six petits mois et je ne t'impressionne déjà plus? Ah, quelle ingratitude ces internes!»

Iruka éclate d'un rire franc avant de répliquer:

«Tu as définitivement cessé de m'impressionner le jour où tu t'es pris pour Dark Vador.»

Kakashi ne peut s'empêcher de répondre:

«Ben quoi, je le fais super bien non?»

Iruka lui lance un regad blasé.

«Tu veux vraiment que je te réponde?»

Kakashi se met à rire de nouveau.

«Bon allez jeune padawan, arrête d'être insolent avec ton chef et finis ton dessert. La journée n'est pas finie!»

Les deux hommes rejoignent leur service au moment où Inoue, en gynécologie ouvre des yeux fatigués. C'est le regard aimant de son mari qui l'accueille et la rassure. Il lui raconte doucement que le meilleur chirurgien du pays les ont sauvées, elle et le bébé. Elle referme les yeux en souriant, une main posée sur son ventre plein de vie. Kenji l'entend à peine chantonner «this is my kingdom come, this is my kingdom come» avant qu'elle ne replonge dans un sommeil paisible.

(1) L'inspecteur Harry

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