Titre : Le Fil rouge du Destin
Auteur : Lysanea
Disclaimer : aucun personnage ne m'appartient
Pairing et personnages pour ce chapitre : Rhadamanthe x Kanon, Hadès x Perséphone
Rating : T
Note : Bonjour à tous ! Merci pour votre fidélité et vos messages.
Mini-Chan : Merci pour ton commentaire, ne t'excuse pas de sa courte longueur, c'est déjà très gentil de prendre ce temps que tu n'as pas forcément ! J'espère que tout se passe bien pour toi ! Prends soin de toi !
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La suite comme promis, suite directe, donc, j'ai repris en début de chapitre, les dernières lignes du précédent pour replacer le contexte.
Bonne lecture !
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Le Fil rouge du Destin.
Chapitre Quarante-sept : l'Adieu au Gémeau III
Bien que libres de penser et d'agir, nous sommes tenus, ensemble, comme les étoiles dans le firmament, avec des liens inséparables invisibles, mais oh ! combien sensibles et indestructibles.
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Les Enfers,
Le Molino, Palais de Perséphone.
Salon privée de la Reine
Mercredi 3 novembre 2004
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La Maîtresse des Enfers lui tendit la main.
Kanon mit la sienne par-dessus sans la toucher, et il sentit le cosmos puissant de la Déesse parcourir sa paume, puis tout son bras.
Le miroir brilla et attira son regard où il se fixa.
Il plongea alors jusqu'au Sanctuaire qu'il avait quitté près de deux jours plus tôt, et fut saisi par la beauté et la majesté du lieu, comme toujours.
Même s'il ne l'avait encore jamais vu sous cet angle.
Avec la Reine Perséphone et Rhadamanthe à ses côtés, Kanon se concentra plus précisément sur l'endroit le plus animé du Domaine : les arènes où il y avait foule.
Ce qui se passait au Sanctuaire, en ce moment même, ce n'était ni plus, ni moins, que les funérailles de Kanon, Chevalier d'or des Gémeaux.
Une vive émotion le saisit.
Chevaliers, apprentis, enfants, employés, habitants de Rodario, amis de la Fondation Graad au fait de la nature réelle d'Athéna et connaissant le Sanctuaire, même sans y avoir jamais mis les pieds…
Ils étaient tous là.
Il vit que même Julian Solo et Sorrente avaient fait le déplacement, tout comme quelques Asgardiens, survivants et civils, qui avaient fini par lui pardonner la guerre qu'il avait déclenché, et avec qui il avait été en lien cette dernière décennie. (1)
Il y avait facilement deux cents personnes, voire plus, dans l'Arène principale, le Colisée, au centre de laquelle reposait un cercueil fermé, et surtout vide, ce qu'ignoraient sûrement la majorité des gens présents.
Un cercueil noir et or absolument magnifique, sans être ostentatoire, qui disparaissait presque sous les mots, les dessins, ainsi et surtout que les fleurs et les couronnes de végétaux posés dessus.
Il en allait de même pour les deux grands portraits installés sur des chevalets qui encadraient le cercueil, dont les pieds plongeaient dans des buissons de bouquets de fleurs.
Ils avaient été peints par Angelo, l'un le représentant en pied et en armure, l'autre, en civil.
Celui le présentant en tant que Chevalier d'or n'était pas celui de la Grande galerie des Chevaliers du Treizième temple, qu'ils auraient bien pu décrocher et emprunter pour l'occasion, mais un autre, réalisé pour ce jour spécifique. Sa position était tout aussi solennelle, la puissance du Chevalier irradiait presque du tableau, tout comme la lumière qui émanait de lui, et c'était peut-être dû justement à la différence avec le portrait officiel.
Car ici, le Troisième gardien, portant le casque étincelant de Gemini sous le bras, souriait.
Un magnifique sourire, incroyablement pur et innocent tout en restant séducteur, dans un visage grave au charisme flamboyant et indéniable, qui lui donnait une expression disant tout de ce qu'avait été Kanon des Gémeaux, au cours de sa seconde vie.
Le second tableau, lui, était plus une composition qu'un simple portrait. Le visage apaisé, heureux et souriant, il était assis sur les marches de la Maison des Gémeaux, qu'on reconnaissait à la base de sa façade double ici représentée en partie. Aura, la chouette sacrée d'Athéna, était juchée sur son épaule, tandis que, lové sur ses cuisses, une sombre Wyvern aux reflets violines dormait paisiblement, sa tête appuyée contre sa main en signe d'affection et de confiance.
Là encore, Angelo avait su montrer habilement ce qui avait fait de Kanon celui qu'il avait été, ce qui le définissait, ce, ou plutôt ceux qui avaient le plus compté, pour lui : le Temple des Gémeaux qui le renvoyait à son frère Saga, Aura, symbole de sa Déesse et de Sa protection, et la Wyvern de Rhadamanthe, qu'Angelo avait eu un malin plaisir à représenter comme un petit lapin domestique.
Il aurait très bien pu la placer en majesté sur l'autre épaule de Kanon, après tout !
Même en version miniature, elle pouvait encore paraître intimidante et imposer le respect.
Mais il avait trouvé plus drôle de la peindre ainsi, s'imaginant la tête et la réaction du Spectre, le jour où il découvrirait le tableau, qu'il avait bien eu l'intention de lui montrer, d'une manière ou d'une autre.
Pourtant, s'il avait espéré taquiner le Juge trois fois millénaires, il avait malheureusement échoué, car Rhadamanthe, en le voyant à cet instant à travers le miroir, trouvait au contraire le tableau magnifique et l'image très fidèle.
En dehors de ces deux grands tableaux, un panneau était installé derrière le cercueil, les reliant presque, où étaient accrochées de très nombreuses photos, cette fois-ci. Kanon y figurait seul ou accompagné, en armure ou en civil, dans différentes tenues, les cheveux courts, les cheveux longs, seuls signes véritables du temps qui passait et des époques qui se succédaient, car son visage était resté quasiment identique au fil des ans.
Certains des moments les plus forts qu'il avait vécu avec les gens qu'il avait aimé se déployaient tel un résumé condensé de sa vie.
Comme en écho, un grand registre à la couverture et à la tranche dorées, posé ouvert sur une table bistro triangulaire, recueillait les mots et petits dessins en plus de ceux déjà accrochés à divers endroits des panneaux.
Constatant son regard fixé dessus, Perséphone fit un léger signe, et la vue se resserra sur lui, comme un zoom, lui permettant de lire ce qui était écrit.
« Simon et surtout Elrik nous parlaient beaucoup du patin à glace qu'ils faisaient l'hiver sur le lac gelé près de leur orphelinat, en Autriche, l'année de leur arrivée. Ça leur manquait beaucoup, ça se voyait. Alors Kanon nous a rassemblé, nous, les gamins, mais aussi les adultes qui le voulaient, et il nous y a emmené, en pleine nuit ! L'Another dimension, c'est quand même quelque chose, hein ! Coupés du monde par la puissance du Chevalier des Gémeaux et protégés par sa bienveillance et son affection, on a découvert pour certains et redécouvert pour d'autres ce plaisir tout simple de glisser sur la glace ! C'était magique ! Kanon aurait pu juste demander à Camus de geler l'arène, mais ça n'aurait pas été pareil pour Simon et Elrik. Il a été le premier à l'avoir compris. Enfin, avec Saga, évidemment. Mais quand notre Grand pope ne pouvait pas agir, c'était Kanon qui le faisait. Comme une seule pensée et un seul corps. Même après avoir découvert le monde en dehors du Sanctuaire, je n'ai jamais vu des jumeaux si parfaitement… jumeaux. Pas parce qu'ils se ressemblaient ou étaient identiques, mais parce qu'ils se complétaient tellement qu'ils ne formaient qu'un. C'était évident qu'avant, ils n'étaient qu'une seule et même entité, une seule étoile. Et on a eu une chance infinie qu'elle brille pour et sur nous. » Achille.
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« On adorait tous quand Kanon nous faisait la classe, mais surtout pour les leçons d'Histoire. On s'amusait à le taquiner pour qu'il nous parle de Rhadamanthe. Il restait sérieux et concentré en le faisant, essayant de n'évoquer que le personnage historique et mythologique, restant dans son rôle de Maître. Mais son regard plein de fierté et d'admiration, d'amour, était plus éloquent que son ton professoral apparemment neutre. On guettait le moment où il allait décrocher, où une petite note dans sa voix le trahirait. Cela n'arrivait jamais, cela n'est jamais arrivé. Mais nous n'en avions pas besoin, encore une fois, à la simple mention de Rhadamanthe, ses yeux, reflets de l'âme, étaient sans équivoque. » Nikolaï.
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« Quand Kanon entrait dans une pièce, on ne pouvait que baisser le regard, saisit par son charisme, sa présence et sa beauté. C'était comme un réflexe, même s'il ne durait pas longtemps. On relevait très vite les yeux, parce que sa lumière vous attirait comme un aimant. Quand il portait Gemini, c'était encore plus intense. C'est la plus belle des Armures, elle ne pouvait qu'aller au plus merveilleux des Chevaliers et je ne parle pas de Saga. J'aurais pu passer ma vie à le regarder, à en devenir aveugle, comme quand on regarde trop le soleil et qu'il brûle les yeux en châtiment. Enfin, Rhadamanthe me les aurait crevés bien avant. »
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« On est tous tombés amoureux d'un ou plusieurs de nos aînés et de nos Maîtres en grandissant, à tour de rôle, hommes et femmes confondus. Avec l'idée absurde qu'on pourrait remplacer leurs partenaires, parfois. Le premier pour moi, ça a été Kanon. J'avais 13 ans, et je lui avais demandé s'il voudrait de moi dans quelques années, si je devenais plus fort que Rhadamanthe. Ce qu'on est con à cet âge-là ! Aussi con que prétentieux ! Et susceptible, aussi. Kanon m'a dit que ce n'était pas une question de puissance, mais que ce ne pouvait être que Rhadamanthe, pour lui. Évidemment. Alors je lui ai dit que c'était juste parce que j'étais trop jeune, que les choses auraient été différentes si j'avais eu 3000 ans de plus. Kanon a éclaté de rire. Il a ri si fort et si longtemps que je suis passé de la vexation à l'hilarité, moi aussi. Et j'ai eu l'impression de tomber amoureux encore plus fort et que je l'aimerais toute ma vie. La semaine suivante, je ne quittais plus Mu d'une semelle avec cette même impression ! Quelle période étrange ! » Igor.
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« J'avais le sentiment d'être un ver de terre dégoûtant parmi les apprentis. J'étais le plus petit, le moins doué, le moins beau, on se demandait vraiment ce que je foutais là. Kanon n'était pas le seul à avoir vu mon potentiel et à croire en moi, mais il est celui qui m'a montré et prouvé que, comme la fleur de lotus qui naît dans la boue et s'épanouit pour devenir pure et belle, je n'étais pas un ver de terre, juste une chenille qui allait un jour devenir un papillon. » Marcos du Lotus, Chevalier d'Argent par la grâce d'Athéna, l'enseignement précieux de Shaka et le soutien inestimable de Kanon.
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« Le meilleur souvenir d'enfance, c'est quand on jouait à cheval-bâton à travers le verger avec Kanon et Milo. Ouais, cheval-bâton, vraiment ! On avait jamais vu des adultes s'amuser autant à un jeu aussi pourri ! Milo y jouait enfant, mais pas Kanon, il connaissait pas. On a su après qu'il n'avait jamais vraiment joué, enfant, à part aux osselets avec Saga, mais vraiment pas longtemps parce qu'ils ont été séparés tôt. Kanon avait cet incroyable capacité à redevenir un gamin parmi les gamins, il se transformait presque avec Milo, et aussi Aiolia. C'était tellement drôle, ce contraste ! Il avait son visage tout sérieux et son regard très intimidant, qui faisait que tu obéissais sans qu'il ait besoin de parler. Puis, il prenait le cheval-bâton, et d'un coup, il souriait, mais c'était pas son sourire d'adulte, non, c'était l'autre, un vrai sourire de gamin espiègle et farceur ! Ça dérapait souvent avec Milo, l'un ou l'autre de leurs chevaux finissaient généralement par perdre sa tête, et ça se transformait en course dans le verger, le bâton levé, et nous qui les regardions, un peu perplexes, avant de leur courir après ou de grimper sur eux en hurlant de joie et de rire. Ils riaient aussi fort que nous, Milo forcément entraîné par Kanon. Comme s'il nous faisait réellement apprécier notre enfance, tout en découvrant la sienne avec et à travers nous ! » Azariah.
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« Quand on est gamin, on aime pas dire aux autres et surtout aux adultes qu'on les aime. Je parle des mecs. Les filles, c'est autre chose, elles continuent longtemps. Quand on est grand, c'est pire, on aimerait mais… voilà. Je l'ai pas assez dit à Kanon. Même aux autres, mais il part le premier alors, je m'en rends bien compte, maintenant. Alors pour toutes les fois où je t'ai pas dit, Kanon, je t'aime vraiment depuis tout petit, même si je t'en ai fait baver avec mes conneries. Et aussi, c'était moi, la peinture bleu turquoise sur tes cheveux pendant ta sieste, y a dix ans. Je sais que tu le sais et que tu l'as toujours su, c'est impossible de te surprendre, personne ne peut t'approcher sans que tu le saches. Je sais donc que tu m'as laissé faire. Pardon et merci. Ça aussi, ce sont deux mots difficiles à prononcer parfois, alors que ça ne devrait pas car ils sont les plus importants. » Yuri.
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« J'étais fou amoureux, un truc de dingue, le monde tournait autour d'elle. Quand elle m'a rejeté, j'ai cru que ma vie était finie, que ça servait à rien de même seulement devenir un adulte. Grâce à Kanon, j'ai fini par comprendre que ce n'était pas le monde qui s'était écroulé, mais un monde, celui que j'avais créé autour d'elle. Mais qu'il y en avait plein d'autres et que j'en créerai aussi encore plein d'autres encore mieux, ou pas, et qui se casseront aussi la figure, certainement. La vie, tout simplement. » Alexeï.
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« Je pense que je m'en souviendrais toute ma vie, de ce jour où Saga et Kanon sont entrés dans la classe des plus âgés, se sont assis face à nous, et nous ont raconté leur histoire. L'histoire des Gémeaux et de la malédiction, qui rejoignait l'Histoire de la Chevalerie d'Athéna et l'une de ses périodes les plus sombres. Notre histoire aussi, même si on deviendrait pas tous Chevaliers. Ils nous ont parlé sans détours, sans se cacher, sans se chercher des excuses, l'un et l'autre. Kanon et Saga sont exceptionnels, vraiment. Saga est notre Grand pope, c'est un peu normal, on pourrait se dire, mais Kanon n'a jamais été en reste. Il était extraordinaire, un vrai modèle pour nous tous et il continuera de l'être. Pourtant, il n'a jamais cessé d'assumer le mal qu'il avait fait, il n'a jamais dit « c'est bon, après tant d'années et de bonnes actions, je me suis racheté ». Il a continué jusqu'au bout à en porter le poids, sans se faire écraser, nous montrant la voie à suivre. Le mal que l'on fait n'est jamais anodin, le pardonner ne l'efface pas, même absous par une grande Déesse. Et faire le bien pour se racheter ne l'efface pas plus. Il doit être fait par conviction. Même si vous retirez les clous que vous avez plantés dans une planche, il restera des traces, des cicatrices. » Théodora.
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« On en a des beaux couples au Sanctuaire, on a grandi avec des modèles incroyables de relations réussies. Mais Kanon et Rhadamanthe, c'était vraiment la plus belle des histoires d'amour pour moi. Je n'en ai eu les détails que les dernières années, une fois adulte, et pas tous évidemment. Mais toutes les histoires qui s'inscrivent dans le temps comme ça sont les plus merveilleuses. Je sais que je ne vivrais jamais ça, mais je suis tellement heureuse d'en avoir été témoin ! C'est une leçon de vie sur le courage, la patience, la persévérance, et surtout, la foi. D'ailleurs, notre Déesse et Pégase aussi ont une des plus belles histoires d'amour mais elle est trop triste, je préfère le Conte du Gémeau et de sa Wyvern. » Sofia.
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« Au moment où j'allais pas bien, à ruminer des trucs cons comme le fait d'être orpheline alors que mon nom veut dire « de noble lignée », et que j'avais l'impression qu'on se moquait de moi depuis ma naissance, je m'enfuyais tout le temps et j'allais me cacher dans une crique, pas loin du Cap Sounion. Kanon me retrouvait toujours. La première fois, c'était peut-être un hasard, mais pas après. Ou peut-être même pas la première fois, d'ailleurs. Il a peut-être toujours su. Il ne me disputait pas, il ne me forçait pas à rentrer, il ne me parlait pas toujours et s'il le faisait, c'était juste pour me raconter des choses qui n'avaient pas trop de sens pour moi, sur le moment, mais qui en ont toutes pris un essentiel, plus tard. Il me lançait une bouteille d'eau ou de jus, un fruit, il s'asseyait ou restait debout, en retrait, surveillant mes actions avec son regard si particulier. Oui, ce regard-là, tellement incroyable, à la fois rassurant et terrifiant, encourageant et intimidant. Il m'a laissé me rapprocher chaque jour de la mer, m'enfoncer chaque jour un peu plus, jusqu'à ce que je comprenne qu'il pouvait et aller me sauver, si besoin, mais que c'était à moi et à moi seule de le faire, si je voulais vivre et non plus survivre dans ce monde où je pensais ne pas avoir ma place. » Aelis.
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« Kanon m'a appris à nager et à plonger. Il était trop fort ! On allait super loin avec lui, il nous a montré des endroits incroyables sous l'eau ! Incroyables, et terriblement fragiles. Ça m'a donné envie de protéger les mers et les océans du monde, et après 4 ans à étudier la biologie marine, c'est encore plus le cas, aujourd'hui. Je ne suis pas devenu Chevalier, mais grâce à Kanon qui m'a fait découvrir ce monde et a toujours répondu présent pour plonger avec moi et répondre à toutes mes questions, valoriser mon travail et mon engagement, je me sens quand même utile pour la Terre. Je me bats avec mes propres armes, comme il me le disait lui-même. Alors vraiment, si j'avais eu un père, j'aurais voulu que ce soit Kanon. Ou qu'il lui ressemble le plus possible. Il a été comme un Oncle en plus d'un mentor pour chacun de nous, c'était déjà incroyable. Pour des orphelins mal partis dans la vie, on a quand même été sacrément chanceux au Sanctuaire et Kanon est une grosse part de cette chance. » Léandros.
Sous ce témoignage, dont les dernières lignes avaient été soulignées, était inscrite une dizaine de « Je pense pareil » « Moi aussi » « Tellement vrai ! ».
Et aussi « Le père de mes enfants plutôt ! » d'une écriture qui disait tout de l'impertinence de son porteur, et qui la désignait à tous comme celle de Thalie. À côté, un timide « J'aurais voulu un mari comme lui aussi », de la même façon évidente de la main de Sadya.
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« On a tous bien compris que la notion de puissance dans la Chevalerie est complexe et pas du tout figée. N'empêche, Kanon est l'un des plus forts, on est tous d'accord. Il a été le Général Dragon des Mers de Poséidon, il est le Chevalier d'Or des Gémeaux d'Athéna, et le compagnon du plus puissant Spectre d'Hadès, un demi-dieu fils de Zeus, qu'il a vaincu ! Et ce qui fait de lui le plus fort, c'est qu'il ne se vante jamais de tout ça, au contraire, il n'aime pas trop qu'on en parle, sauf pour rappeler que ce n'est pas ça, le plus important. Son humilité, c'est sa plus grande force et son plus bel enseignement ! » Tiago.
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- Ils ont tous bien raison, murmura Rhadamanthe, gagné par l'émotion.
Kanon hocha simplement la tête, presque incapable de détacher le regard de la double page du grand registre couverte des dizaines de messages qui lui rendaient hommage. Celle-ci était apparemment celle remplie par les apprentis et enfants du Domaine sacré d'Athéna, qu'il avait aidé à grandir durant dix-sept ans.
La plupart des enfants du personnel et des apprentis qui n'étaient pas devenus Chevaliers étaient partis, pour les études, le travail, voyager, s'installer, travailler, assez tôt après leur majorité…
Non sans avoir prêté serment de ne jamais utiliser leurs pouvoirs contre les autres, et bien évidemment, de ne rien révéler de la réalité du Sanctuaire.
Ils avaient formé une grande et belle famille, toutes générations confondues, au gré des nouvelles naissances et arrivées, aussi, et ils étaient très attachés à leurs aînés autant qu'à leurs camarades. Ainsi, ils faisaient de nombreux allers-retours, et ne se contentaient pas d'user et d'abuser des nouveaux moyens de communication développés ces dernières années, qui avaient grandement facilités le maintien du contact entre les personnes.
Car le revers était aussi souvent qu'à pouvoir se parler n'importe où et n'importe quand instantanément, parfois même se voir par écrans interposés, les gens ne se rendaient presque plus visite, se voyaient réellement beaucoup moins.
Aioros et Saga n'avaient pas laissé cela arriver, en contrôlant les usages dans l'enceinte du Domaine sacré, sans les interdire ni trop les restreindre pour ne pas générer de frustration contre-productive.
Puis, en ayant de cesse de rappeler l'importance des liens entre eux, la singularité de ce qui les unissait, leur Histoire.
Ils y avaient été aidés par toute la génération des Ors et quelques Bronzes, même ceux qui avaient plongé la tête la première dans ces nouvelles technologies qui ouvraient tout un champ des possibles, et s'y baignaient allègrement : les ordinateurs portables, internet, les jeux vidéo…
Mais justement, ils avaient montré et démontré l'exemple de la modération et des pratiques de consommation « saines ».
Et cela avait payé.
Il ne se passait pas un mois entier sans voir les exilés débarquer au Domaine, rapatriés en mode express par Kiki, ou chacun par leurs propres moyens « normaux ».
Ce n'était donc pas étonnant de les voir tous se rassembler autour de Kanon.
Celui-ci finit par regarder son compagnon.
- À quel sujet ont-ils raison ? lui demanda-t-il dans un filet de voix.
- Sur tous les points évoqués ici.
- Même la possibilité que tu crèves les yeux de l'un d'eux ?
Le seul message non signé, mais il n'avait pas besoin de l'être, tout le monde connaissait l'identité de cet amoureux transi du cadet des Gémeaux.
- Sergeï n'est qu'un gamin.
- Il a eu 21 ans cet été.
- C'est bien ce que je dis. Je ne l'ai jamais empêché de te suivre du regard aussi longtemps qu'il le souhaitait, parce qu'il savait où était sa place. Le pauvre enfant, je pouvais bien lui laisser au moins ce maigre échantillon que représente le bonheur de te regarder. C'est suffisamment difficile de vivre en sachant que l'on n'aura jamais la moindre petite chance.
- Tu peux être si cruel et diabolique !
- Et tu as pourtant choisi de m'appartenait, pour l'Eternité, lui rappela Rhadamanthe.
- Je t'appartiens, depuis toujours et à jamais, assura Kanon en serrant sa main plus fort. Aujourd'hui plus que jamais.
Se sentir pleinement libre en appartenant de manière si absolue à quelqu'un, c'était un paradoxe que seul l'Amour, le vrai, le grand, l'unique, pouvait créer.
Ils échangèrent un tendre sourire sous le regard bienveillant de la Reine des Enfers, puis Kanon observa de nouveau la scène sous ses yeux, qu'il voyait sous un plus grand angle, après s'être focalisé sur le livre d'hommages pour pouvoir en lire quelques-uns.
Entourant le cercueil et toute l'installation presque cinématographique, un tapis de roses et de chrysanthèmes aux multiples couleurs s'étendait, œuvre d'Aphrodite à n'en point douter.
Il n'était pas bien difficile de différencier les fleurs et bouquets déposés spontanément par les gens, des compositions florales et végétales savamment créées et orchestrées par le jardinier orfèvre du Domaine sacré d'Athéna.
Les fleurs d'Aphrodite avaient aussi un éclat et une présence bien plus marqués.
Pas seulement ses roses, qui n'avaient aucune égale de par le monde, mais les autres espèces, aussi.
Ici, notamment, les magnifiques chrysanthèmes, le roi de l'automne, comme il était souvent présenté, symbole d'éternité et pour cela, fleur de deuil qui fleurissait les tombes à travers le monde, principalement en automne.
Fleur d'or pour les Grecs anciens, dont le nom commun admis, aujourd'hui, gardait encore la trace, celles cultivées par le Douzième gardien, principalement les Chrysanthenum Aphrodite du Japon, n'avaient aucune rivale, même parmi les plus belles productions mondiales : elles les laissaient loin derrière elles.
Perséphone s'en émerveilla d'ailleurs, mais Kanon venait soudain de réaliser l'ampleur de ce qu'il avait sous les yeux, alors il l'entendit à peine.
Il était complètement abasourdi, incapable de déterminer s'il était plus choqué ou ému par cet incroyable hommage dont il n'aurait jamais pu soupçonner l'envergure.
Il avait évidemment prévu qu'il y aurait une cérémonie, un petit quelque chose...
Mais cela… non.
Ce n'était pas de la fausse modestie, il ne s'attendait réellement pas à susciter un tel élan, un tel besoin de se rassembler autour de sa dépouille présumée pour un ultime adieu.
Oui, c'était logique de faire une cérémonie, il en était conscient, car exception faite du Sanctuaire, pour le reste du monde, il venait réellement de mourir. Il était entendu que ses visites futures en tant que Spectre allaient être limitée au Domaine sacré d'Athéna, et prudemment organisées afin d'éviter tout risque. Il y avait beaucoup de personnes qu'il ne reverrait jamais.
Kanon avait créé des liens, tout en respectant et suivant les conseils et consignes des Juges pour ne pas trop impacter les vies humaines plus réelles que la leur, illusoire, il avait donc compté pour d'autres.
Ces derniers avaient alors logiquement eu envie de lui rendre ce dernier hommage.
Mais encore une fois, il n'aurait jamais pu imaginer son importance.
C'était un spectacle très étrange, en vérité.
- Tu es bien le seul humain à avoir jamais assisté à ses propres funérailles, lui dit Rhadamanthe en écho à ses pensées.
- C'est assez particulier, reconnut-il, avant de se tourner vers Perséphone. Je vous remercie, Votre Majesté, de me permettre de voir cela.
Pris d'une soudaine et vive émotion, Kanon serra les poings, et comme l'une de ses mains était nouée à celle de Rhadamanthe, elle se resserra plus autour d'elle, l'alertant.
Il n'était pas certain de ce qu'était la réaction de Kanon, un signal ou bien un spasme ?
L'un ou l'autre n'avait qu'une seule issue, pour lui, vu ce qu'il percevait chez son Gémeau : on arrêtait là.
- Merci, Votre Majesté. Si Vous le permettez, restons-en là, je pense que Kanon en a assez vu.
La Reine des Enfers fit aller son regard de l'un à l'autre, puis le garda fixé sur le Gémeau, dont les yeux s'étaient de nouveau perdus à travers le miroir avec une forme de tristesse poignante.
- Il va sans dire que Mon intention n'était pas de te peiner, Kanon.
- Ce n'est pas le cas, la rassura-t-il en tournant son visage vers Elle. Vous m'avez laissé le choix, je l'ai pris en connaissance de cause. Je vous suis sincèrement reconnaissant de m'avoir montré cela, je ne le regrette pas. Mais je préfère ne pas m'attarder davantage, si vous me le permettez. Je vous prie d'excuser mon impolitesse et n'y voyez-là aucune ingratitude de ma part, Votre Majesté, ajouta-t-il en s'inclinant légèrement.
- Cela n'est ni l'un, ni l'autre. Je comprends, dit-Elle encore en rendant au miroir son état originel. Nous avons beaucoup en commun, tous les deux, Je te l'ai déjà fait remarquer à de nombreuses reprises.
- Pourtant, je n'ai pas à souffrir de ma présence ici, contrairement à Vous qui avait d'abord été enlevée. C'est un choix de ma part et je ne le regrette absolument pas.
- C'était aussi Mon choix, Kanon.
L'ancien Gémeau haussa les sourcils d'étonnement.
- Le Seigneur Hadès ne Vous a pas enlevé ? osa-t-il demander franchement.
Il se disait que le mythe était peut-être faux et que Rhadamanthe ne lui avait jamais dit car il ne pouvait pas. Mais que dorénavant, il pouvait partager son savoir sans crainte et rétablir les vérités derrière les mythes.
- Oh ! que si, répondit la Déesse en s'éloignant vers l'une des banquettes installées contre le mur.
Mais elle ne s'assit pas, elle posa simplement sa main sur la frise colorée gravée au-dessus, qui courait le long des murs et traversait toute la pièce.
Tout en la suivant d'un doigt joliment verni, Perséphone, reprit la parole.
- Ce fut comme le grand Homère et d'autres le décrivirent : avec l'aide de Zeus, Hadès piégea la jeune Coré qui s'amusait dans une prairie, avec ses sœurs Athéna et Artémis, et l'emporta sur son char d'or et de feu tiré par ses chevaux immortels. Il la conduisit sans hésitation au Royaume souterrain pour en faire sa Reine. Ainsi, de Coré, jeune vierge en fleurs et fille de Déméter, je devins Perséphone, femme d'Hadès et Maîtresse des Enfers. Ma mère a failli détruire la Terre et l'Olympe en ordonnant aux plantes de ne plus pousser, menaçant les Hommes de famine et de disparition. Or, si les Hommes ne sont plus là pour honorer es Dieux, Kanon, que leur resterait-il ? Le monde que nous connaissons actuellement en offre une cruelle réponse. Mais à cette époque, cela Leur était inacceptable. Aussi, Zeus envoya-t-Il Hermès aux pieds ailés Me chercher pour que Je retourne auprès de Ma mère, afin d'apaiser Sa colère. Kanon, tu sais déjà pourquoi J'ai dû néanmoins partager mon temps de présence entre la Surface ou l'Olympe et Mon Royaume, n'est-ce pas ?
Elle s'était interrompue à un endroit de la frise et cachait la suite de son corps dans l'attente de la réponse de Kanon.
Ce dernier, tout comme Rhadamanthe, avait suivi Perséphone dans sa déambulation autour de la pièce, redécouvrant son histoire et son mythe à travers les gravures sur lesquelles les doigts de la Déesse glissaient eu fil de Ses mots.
- Oui, vous auriez apparemment consommé une grenade aux Enfers, ce qui Vous empêchait d'en demeurer loin trop longtemps. Selon Homère que vous avez cité plus tôt et qui a offert la version la plus ancienne de votre mythe, sous forme d'Hymnes à Déméter, c'est le Seigneur Hadès Lui-même qui Vous aurait proposé ce fruit. Selon les Métamorphoses d'Ovide, bien plus connu mais aussi très obscur, car nourrit de la fantaisie poétique de son auteur romain, Vous auriez cueilli seule la grenade.
Perséphone adressa un sourire ravi au cadet des Gémeaux, et un regard approbateur à Rhadamanthe. Celui plein de fierté qu'il lui retourna pouvait être traduit par « Je sais, il est parfait ».
- Exactement, confirma la Déesse, tout en s'écartant pour révéler la partie de la frise correspondante.
Elle montrait Perséphone face à Hadès qui lui offrait un fruit, puis la jeune femme qui tenait sept grains dans sa paume et en mangeait.
- Ces deux versions se complètent, en vérité, et c'est ce que j'entendais par « c'était mon choix », Hadès m'a effectivement tendu cette grenade pelée, dont J'ai croqué sept grains en connaissance de cause. Certaines versions de mon histoire me présentent un peu comme une jeune fille insouciante, à cette époque. Je ne l'ai jamais vraiment été, même si j'étais une jeune Déesse qui ne connaissait rien aux hommes et à l'amour. Je savais pourtant parfaitement ce que Je faisais en mangeant ces grains de Grenade. Tout comme Je savais que jamais Ma mère ne m'autoriserait d'Elle-même à demeurer ici, auprès d'Hadès.
La Reine se tenait à présent devant un grand relief figurant Hadès et Perséphone en majesté, sur leurs trônes. Mais alors que les représentations conventionnelles auraient dû les montrer le regard face à leur audience supposée, ou bien, par jeu, à chaque personne découvrant le relief, les deux souverains se regardaient l'un, l'autre, la main de la Reine posée sur le bras de Son Roi, elle-même recouverte par la sienne.
La pierre irradiait l'amour qui les unissait.
Celui d'Hadès pour Perséphone était connu et avait traversé les âges, il en était si souvent et longuement question que les sentiments de la Reine des Enfers étaient presque toujours ignorés, passés sous silence, comme s'ils n'avaient jamais compté.
Le mythe décrivait toujours l'amour et la volonté d'Hadès, la colère et la volonté de Déméter, mais rarement la parole avait été donnée à Perséphone, la plus concernée de tous par le sort qui lui serait réservé.
Elle apparaissait ensuite comme s'étant résignée à son sort, puis endossant pleinement son rôle de Maîtresse des Enfers.
Kanon avait pu constater à de très nombreuses reprises, au cours de ces dernières années et de son temps passé ici, que les deux Souverains étaient encore et toujours profondément amoureux l'un de l'autre. Rhadamanthe et lui s'étaient même vus en eux, dans plusieurs millénaires.
Mais il avait toujours pensé que c'était venu progressivement.
Or, il n'en était rien !
Il faisait, en ce jour, une découverte surprenante.
- Vous le vouliez… s'exclama-t-il sans cacher sa surprise. Je pensais que Vous étiez tombée amoureuse au fil du temps, mais en fait, c'était le cas depuis le début !
Rhadamanthe ne put retenir un léger sourire.
Kanon réagissait comme s'il découvrait les coulisses d'une série télévisée ou qu'il révélait les différents niveaux de lecture d'un roman passionnant.
- Nous nous sommes aimés au premier regard, répondit Perséphone, souriant Elle aussi. Enfin, la première fois qu'Il a posé Ses yeux sur moi, Je n'en avais pas été consciente. Il est d'abord allé chercher l'approbation de Zeus avant de M'approcher. Mais lorsque Je me suis retrouvée dans Ses bras et que Nos yeux se sont croisés… Je n'ai pas besoin d'en dire plus, soupira-t-Elle rêveusement, tout en rejoignant la porte d'entrée. Vous avez connu cela, vous aussi. À deux reprises, qui plus est ! Quels chanceux ! Car si nous pouvons retomber plusieurs fois amoureux de la personne que l'on aime, au cours de nos existences infinies, revivre cet instant fou et magique du tout premier regard est exceptionnel. Un véritable cadeau.
Les deux hommes se regardèrent en souriant avec tendresse et quelque chose qui ressemblait à une petite pointe de nostalgie.
Trois mille ans et quelques en arrière ou un peu plus de dix-sept ans plus tôt, un même tsunami les avait emportés, dès le premier regard, en effet.
Les rencontres dans la vie étaient comme le vent, certaines vous effleuraient simplement la peau, quand d'autres vous renversaient totalement.
Comme ce fut le cas pour Rhadamanthe et Kanon, à travers les âges.
- J'adorais Ma mère, certaines de Mes sœurs, Mes amis et Ma vie sur Terre, reprit la Reine des Enfers. Pourtant, j'ai été presque immédiatement prête à tout quitter pour Le suivre. Mais J'ai acquis deux certitudes, au fil du temps : la première, que si Je n'avais pas eu cette possibilité de remonter à la surface ou sur l'Olympe, J'aurais été un peu moins heureuse. Un tout petit moins, une goutte d'eau dans un océan, rien de plus.
- Étant la fille de la Déesse Déméter, cela se comprend totalement, fit valoir le Gémeau, alors qu'ils quittaient le Salon de la Reine.
- En effet, c'est pourquoi Je ne culpabilise pas.
Le silence retomba, tandis qu'ils retraversaient la « forêt enchanté mais sans vie », comme Kanon avait l'avait définitivement baptisée, reliant l'entrée du Molino au Salon où ils venaient de vivre un moment privilégié avec la Reine des Enfers.
Kanon fit un petit signe discret à Rhadamanthe, qui comprit immédiatement ce qu'il voulait dire.
- Votre Majesté, oserions-nous vous demander quelle était la seconde certitude que vous avez évoquée plus tôt ? demanda-t-il. Vous ne nous avez confié que la première.
- Oh ! C'est exact ! Tout ceci m'a replongé dans de vieux souvenirs où il est si aisé de se perdre ! Quelle était donc cette seconde certitude acquise au fil des âges… Oh ! Bien évidemment, c'est celle-ci ! J'ai compris, assez rapidement, que si je n'étais pas tombée amoureuse de Mon Seigneur dès le premier regard, cela ne serait jamais arrivé !
Kanon et Rhadamanthe échangèrent un regard surpris.
Ils étaient arrivés dans le hall et Perséphone leur souriait, après leur avoir confié cette étrange révélation.
- J'entends vos pensées ! Hadès est magnifique et d'une beauté sans égale. C'est un grand Dieu, puissant, fier, noble, charismatique, et la liste peut être encore très longue. Je vous l'accorde. Mais de vous à Moi… Il est insupportable ! s'agaça-t-Elle en soupirant, les bras levés au désespoir. Il est pire qu'un enfant gâté ! En dépit du manque douloureux que cela induit, quelques mois de pause et de repos loin de Lui ne sont vraiment pas de trop !
Ne s'attendant pas à cela, le rire que Kanon sentit monter se bloqua sous un effarement plus grand encore.
Rhadamanthe resta stoïque, mais un rien pouvait le faire basculer vers une réaction ou une autre.
- Nous Vous remercions de la confiance que Vous nous témoignez en nous confiant des pensées si intimes, affirma-t-il sans trembler en inclinant légèrement le buste.
Kanon lui lança un tel regard qu'il faillit craquer.
Dans sa position penchée, il le sentait plus qu'il ne le voyait, en vérité, mais cela suffisait.
Il se pinça les lèvres et garda ses yeux rivés au sol.
Le Gémeau se reprit et imita son Juge, s'inclinant lui aussi pour remercier la Déesse.
- Je suis réellement honoré par tout ce que Vous avez bien voulu me confier, alors que je suis encore si étranger à Votre Royaume.
- En aucune façon, répliqua-t-Elle en les faisant se redresser par Sa seule volonté, encore une fois. Lorsque tu as franchi le seuil de Caina la première fois au bras de Rhadamanthe et que tu as partagé son lit, tu es devenu instantanément l'un des nôtres, Kanon. J'irai même plus loin. Comme Rhadamanthe t'a toujours gardé en son cœur et en son âme, ici, avec lui, tu es simplement rentré à la maison, chez toi.
Kanon fut ému au-delà des mots, aussi mit-il un genou à terre en baissant la tête, incapable de dire un mot.
Rhadamanthe, lui, regardait sa Déesse avec une adoration et une reconnaissance infinies.
Elle lui sourit, avant de reporter son attention sur le Gémeau.
- Allons, Kanon, mon enfant, relève-toi.
Cette fois-ci, Elle lui laissait le temps de le faire de lui-même.
Il prit une poignée de secondes encore, puis il se releva.
- Je vous remercie, Votre Majesté.
Sa main chercha et trouva immédiatement celle de Rhadamanthe qui, gagné par son émotion, eut un geste rare face à ses Souverains : il déposa un baiser appuyé sur sa joue.
Perséphone ouvrit la porte pour quitter le bâtiment et s'immobilisa en haut des marches, le regard levé vers le Palais d'Hadès.
- Bien que vous ayez pris congés et que Mon époux se soit retiré à Elysion, Giudecca est encore en fête. Souhaiteriez-vous reprendre les festivités ?
Les deux hommes échangèrent un regard.
- Si Vous le permettez, Votre Majesté, nous souhaiterions y mettre un terme définitif, répondit Rhadamanthe.
Ce qui voulait dire que les personnes encore présentes allaient être prévenues que Kanon et Rhadamanthe n'allaient pas revenir. Chacun allait donc progressivement se retirer, et laisser les employés débarrasser, ranger et nettoyer la salle de réception pour lui rendre son aspect initial.
- Je vous suis infiniment reconnaissant pour ce merveilleux accueil et tout ce que Vous avez fait pour moi, ajouta Kanon en s'inclinant légèrement et brièvement.
- Tu ne m'as que trop remercié, allons, il suffit, à présent !
- Je crains que l'Eternité ne soit suffisante pour Vous témoigner ma reconnaissance et ma gratitude, qui n'ont d'égales que Votre beauté et Votre bonté.
- Mais quel charmeur ! rit la Reine des Enfers, ravie. Kanon, sache que ce fut un réel plaisir d'organiser tout cela, et de partager ce moment tous ensemble. Le Royaume souterrain n'est guère le lieu idéal pour des festivités, mais il est bon, de temps à autres, de célébrer les liens qui nous unissent, même au Royaume des morts. Ta venue est un grand événement, qui plus est. Même si, encore une fois, tu es des nôtres depuis de nombreuses années. L'officialiser était un pas crucial à marquer. Nous ne pouvions pas simplement te remettre ton Surplis et te souhaiter bonne chance.
- Je n'en aurais pas été offensé.
- Et bien moi, si ! répliqua-t-Elle en tapant du pied sur le marbre sans âge du parvis. Et Je ne te parle même pas de cet individu, ici présent, ajouta-t-Elle en tapotant la joue de Rhadamanthe.
Kanon se retint tant bien que mal d'éclater de rire.
Perséphone était une puissante Déesse qui tenait d'une main de fer les Enfers, quand Elle y était présente. Mais Elle était aussi une mère et se comportait souvent de cette façon avec les Spectres.
Elle ne touchait jamais physiquement que les trois Juges, car ils étaient fils de Zeus, comme Elle était Sa fille. Mais Ses réprimandes verbales avaient souvent l'intonation d'une mère grondant ses enfants, lorsque la situation n'était pas grave.
Auquel cas, Elle tonnait et tempêtait telle la puissante Déesse qu'Elle était.
La voir pincer ou tapoter la joue de Rhadamanthe était rare, car il était souvent irréprochable, et c'était ainsi d'autant plus une vision chaque fois plus drôle et surprenante.
Kanon toussota dans son poing pour se donner une contenance, récoltant un regard noir de son Juge.
- Votre Majesté, pourriez-Vous, je Vous prie, transmettre à nouveau au Seigneur Hadès tous mes remerciements pour cette somptueuse réception ?
- Je le ferai, Kanon. Et sois sans crainte, mon cher époux mesure parfaitement la profondeur de ta reconnaissance à Notre égard.
- J'en suis soulagé.
- Il est aussi peu bavard que démonstratif, lorsque ce n'est pas Lui au cœur des discussions, mais sache que tout ce que Je t'ai dit, concernant ta présence aux Enfers, est partagé par mon Seigneur.
- Je n'ai pas de doutes, à ce sujet. Sans prétendre Le connaitre, ni le secret de Ses pensées, ce qui réside en Son cœur et Son âme, j'ai appris à déchiffrer Ses approbations, voire, Ses compliments, dans Ses rares interventions, directement adressées à ma personne ou non. Chacun des mots qu'Il a obligeamment exprimés à mon encontre, tout au long de ces années, a eu son importance, son sens, sa fonction. J'ai parfois eu besoin d'un décodeur professionnel, révéla-t-il en souriant à son Juge qui ne le quittait pas des yeux, mais j'ai toujours eu conscience de l'honneur et du privilège qui m'étaient faits.
- S'Il agit ainsi, c'est qu'Il te sait suffisamment intelligent et perspicace pour recevoir ce qu'Il a à te dire sans avoir à faire l'effort de tout exprimer. Je suis également soulagée, mais non pour autant surprise, que tu l'aies compris. Puisque tout ceci est entendu, vous pouvez désormais retourner à vos occupations, quelles qu'elles soient, l'esprit tranquille.
- Bien, Votre Majesté, acquiesça le Second Juge.
- Vous m'avez demandé de ne plus le faire, mais permettez-moi ce dernier remerciement. Merci pour tout, Votre Majesté.
- Je te l'ai déjà dit, il y a bien longtemps, Kanon, mais Je te le répète, aujourd'hui : c'est Moi, c'est Nous qui te remercions d'avoir accepté de rester aux côtés de Rhadamanthe. Beaucoup pensent que l'Eternité est un cadeau, et cela peut l'être. Mais c'est comme pour tout, il y a un revers à chaque médaille. Tu as fait ce choix en toute lucidité et en pleine conscience, tu n'as aucune illusion sur ce qui t'attend, le bon comme le plus difficile. C'est un merveilleux cadeau que tu fais à Rhadamanthe, et à toute personne pour qui il compte, et elles sont nombreuses.
- Je sais, et j'en fais aussi partie. Ce choix était aussi le meilleur pour moi.
Perséphone sourit, sembla sur le point de dire quelque chose encore, regarda Rhadamanthe, puis Kanon, se ravisa, puis laissa échapper un soupir.
- Ma Reine, le passé est derrière nous, ne Vous tracassez plus pour cela.
La Déesse sourit à nouveau.
- Tu devines trop aisément Mes pensées, mon cher Rhadamanthe, c'en est parfois effrayant.
- Ce n'est absolument pas le cas, se défendît-il. Vous avez simplement toujours cette même expression, lorsque Vous pensez à ce que Minos a fait, et je sais que Vous culpabilisez en ayant l'assurance que Vous auriez pu ou dû voir ou sentir ce qu'il trafiquait. Et je Vous répète encore une fois que non, même pour Vous, cela était impossible. Les choses devaient se dérouler ainsi. L'âme de Kanon a été libérée au moment opportun. Je m'emploie depuis plus de 16 ans à effacer cette douloureuse épreuve, et je continuerai dans ce sens pour les milliers d'années à venir. C'est mon rôle, pour lequel je suis assidûment secondé par Kanon. Et ce n'est en aucune façon Votre responsabilité, Ma Reine.
- Mon cher, très cher Rhadamanthe, soupira Perséphone en prenant sa main libre entre les siennes. Je suis simplement heureuse que ta quête se soit achevée et comme toi, Je partage ce soulagement immense que ce soit Kanon que tu aies retrouvé. Vous êtes réellement faits l'un pour l'autre.
- Merci, Votre Majesté, lui dirent-ils d'une même voix émue.
- Il est temps de nous séparer. Je crois savoir que tu as quelque chose de prévu, Rhadamanthe, d'ailleurs, n'est-ce pas ?
- Oui. Si Vous n'avez plus besoin de nous, je vais y conduire Kanon de ce pas.
- Fais donc, nous en avons terminé, ici. Profitez encore de cette journée sui s'achève, car demain, nous reprendrons tous le travail et notre rythme habituel. Mais nous dînerons ensemble dans trois jours, comme convenu, tous les quatre.
- Oui, Votre Majesté.
- Alors, à très vite.
Les deux hommes s'inclinèrent, puis quittèrent l'enceinte du Molino pour pouvoir se téléporter.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé, qu'est-ce que je viens de vivre… ? soupira Kanon, commençant vraiment à prendre l'entière mesure du moment incroyable qu'il venait de passer en compagnie de la Maîtresse des Enfers.
- C'était assez exceptionnel en effet, confirma Rhadamanthe.
Le Gémeau se tourna complètement vers lui, car il le sentait très légèrement distrait.
- Il y a un problème ? s'inquiéta-t-il. Tu ne nous téléportes pas à la maison ?
- Je vérifie juste quelque chose, avant.
- C'est ce dont parlait Perséphone ? Tu as encore prévu quelque chose ?
- Oui, et la manière dont tout s'accorde et se met en place au moment opportun est vraiment parfait. L'Univers répond réellement à chacune de mes demandes, depuis que nous nous sommes retrouvés, se réjouit le Second Juge en l'enlaçant avec force et tendresse mêlées.
- C'est la moindre des choses, après t'avoir fait attendre de si longs millénaires pour exaucer ton souhait le plus cher, grommela Kanon en passant ses bras sous les ailes immenses de Wyvern pour rendre son étreinte à son compagnon.
S'il préférait largement sentir complètement son corps contre le sien sans Protection, il n'y mettait pas moins toute son intensité pour l'enlacer, car le Surplis, entre eux, appréciait également énormément les câlins de Kanon.
Rhadamanthe laissait généralement sa Wyvern en profiter.
Mais pas trop.
Son enthousiasme et son excitation, surtout, avaient parfois quelque chose de… dérangeant.
- Tout est prêt, à la maison, cependant, je dois d'abord t'emmener quelque part, affirma-t-il donc après quelques minutes.
Le Surplis, qui avait pris un éclat particulier tout le temps de l'échange, s'assombrit.
Mais son porteur n'y prêta pas attention, et les téléporta sans plus attendre.
Les deux hommes arrivèrent à l'entrée d'une vaste plaine s'étendant à perte de vue, traversée de points et de lignes de lumière. Comme quasiment partout aux Enfers, une foule d'âmes se tenait là, avançant en un rythme lent pour rejoindre des files d'attente sur plusieurs kilomètres. Des Spectres ou des Soldats squelettes les guidaient, et ceux à proximité s'inclinèrent à leur vue.
Kanon n'avait jamais vu cet endroit, même de loin.
Il savait qu'il y avait encore de nombreux lieux inconnus pour lui dans le Royaume souterrain, qu'il avait pourtant longuement parcouru en plus de 15 ans. Aussi, lorsqu'il en découvrait un aussi vaste, il s'en étonnait toujours.
Il essaya de deviner dans quelle partie des Enfers ils se trouvaient, mais ce n'était pas évident.
- Est-ce que ce ne serait pas la colline à l'est du Léthé ? demanda-t-il à Rhadamanthe en désignant un grand talus.
- Oui, confirma le Juge avec fierté.
- Je n'imaginais pas qu'il y avait un tel lieu, de l'autre côté. Qu'est-ce ?
- Quand les âmes ont décidé de réintégrer le Cycle des réincarnations et de retourner sur Terre, elles sont envoyées ici, avant d'aller boire les Eaux du Léthé. Voici le Champ des Possibles.
- Le Champ des Possibles ? répéta Kanon. Tu l'as déjà évoqué, je m'en souviens. Quelle est sa fonction, déjà ?
- C'est ici qu'une âme va choisir et graver en elle les grandes lignes de sa future vie. Chaque point lumineux est un critère, les lignes qui se déploient autour sont les développements possibles du Destin de cette âme qui, comme je te l'ai déjà expliqué, se forge au gré des décisions prises.
- Les lignes sont donc les Destins possibles.
- Pas exactement. Chaque âme a son Destin, tu as ici les différentes voies qu'il peut emprunter pour se réaliser. Certaines âmes puissantes parviennent à changer le cours de leur Destin. Parfois, ce sont les Dieux qui interviennent. Mais tout ce qui est décidé, ici, est un point de départ inaltérable. Enfin, en principe. Malheureusement, il peut y avoir des manquements.
- C'est-à-dire ?
- Une âme qui décide de renaître homme, par exemple, mais qui s'incarne dans le corps d'une femme. Ou inversement. Ceci peut complètement changer un Destin, le réécrire parfois dans sa totalité. Ou l'empêcher de se réaliser pleinement ou en partie. Ces âmes incarnées puissantes ont souvent écrit l'Histoire, y gravant leur nom.
- J'ai saisi. Les âmes voient donc ce que pourrait être leur prochaine vie, si elles décident de naître homme ou femme, dans tel endroit du monde, dans tel milieu, ce genre de choses, c'est bien cela ?
Rhadamanthe le guida entre deux files, maintenues rigoureusement en ordre par les Soldats squelettes, pour se rapprocher un peu plus de la vaste plaine.
- En effet. Il y a ce genre de critère très précis. Et puis, il y a des âmes qui n'ont pas d'exigences particulières, mais des vœux disons… plus larges. Par exemple, certaines peuvent demander à retourner sur Terre pour se racheter, peu importe de quelle façon.
- Mais si leurs incarnations ont fait du mal, elles n'auraient pas déjà été condamnées par votre Tribunal ?
- Cela dépend du degré et de la nature du péché, Kanon. Et certaines font ce choix au contraire par vertu et noblesse.
- Comment cela ? demanda-t-il tout en observant les âmes autour d'eux « choisir » les éléments qui composeront leur prochaine destinée.
- Elles font délibérément le choix de se réincarner, parce qu'elles se sentent coupables d'avoir eu une belle vie, contrairement à d'autres, souvent un ou une proche. Elles veulent retourner sur Terre, retrouver ces personnes dans une prochaine vie et tout faire pour les rendre heureuses.
- Mais si elles boivent les eaux du Léthé, elles ne se souviennent plus de leur vie passée. Ce n'est pas facile pour deux âmes de se retrouver. Je ne dis pas que nous sommes des exceptions, mais pour le commun des mortels, c'est un peu plus difficile.
- Cela dépend de la force des âmes, encore une fois et de leurs volontés. Les âmes peuvent se retrouver même sans mémoire. Une âme qui s'est choisie un objectif fera tout pour l'atteindre, même si le corps ne peut avoir accès à la mémoire de l'âme que par rêves et bribes, pas toujours compréhensibles.
- Les fameuses réminiscences.
- Oui. Et il existe aussi des âmes qui font le choix d'avoir une vie de souffrances, dont les incarnations ne comprendront peut-être jamais pourquoi il leur arrive tant de choses, alors que ce sont des gens bien. Mais par leurs épreuves, ils apportent quelque chose au monde et aux personnes qui les côtoient. Ils peuvent même sauver des vies, en inspirer certaines. Le monde a besoin de ces âmes.
- C'est fascinant. Cela me fait penser à la discussion que tu as eue avec Shun, autrefois. C'est à ce moment-là que j'avais entendu parler du Champ des Possibles, cela me revient, désormais. Tu te souviens aussi, je suppose ?
Il ne fallut guère longtemps à Rhadamanthe pour faire remonter ce souvenir à la surface.
- En effet.
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Flashback
Le Sanctuaire
Soirée d'anniversaire d'Aiolia et de Ikki
Mercredi 16 août 1989
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- Kanon m'a fait savoir que tu souhaitais me parler. Que puis-je faire pour toi, Andromède ?
- J'aurais aimé te poser quelques questions sur les âmes, est-ce que tu accepterais d'y répondre, s'il te plaît ? Ce peut-être une autre fois, je ne suis pas pressé…
- Si cela m'est possible de te répondre, je t'écoute dès à présent.
- Je te remercie, Rhadamanthe. Pourrais-tu me dire, dans un premier temps, qui décide comment se réincarnera une âme, où elle sera envoyée sur Terre lorsqu'au terme de son Jugement, elle choisit de renaître ?
- Exception faite des cas où un Dieu intervient, c'est l'âme elle-même qui décide des principes de son corps d'incarnation.
- Selon des critères prédéfinis ?
- Le plus souvent, elles choisissent le tracé général d'un Destin, qui se matérialisera ensuite selon les décisions prises au cours de l'existence, plutôt qu'un corps.
- Elles savent d'avance ? s'étonna Shun.
Rhadamanthe marqua un temps d'arrêt.
- Je compte sur ta discrétion, Andromède. Ce genre de détails n'est pas donné à la légère, tu devras à ton tour être prudent et avisé, si tu souhaites les partager. Je préfèrerai cependant que tu t'en abstiennes.
- Je les garderai pour moi, je n'ai aucune raison d'en parler à qui que ce soit d'autre qu'à vous deux, promit l'adolescent grandit trop vite.
Après avoir observé ses grands yeux verts qui ne mentaient pas, et qui le troublaient toujours autant par la puissance de l'âme qu'ils reflétaient, le Juge poursuivit.
- C'est la dernière étape avant de rejoindre la surface : le Champ des possibles s'ouvre fasse aux âmes élues où elles entrevoient les vies qui pourraient être la leur.
- Attends un instant, intervint Kanon, cela veut dire que les Destins sont tracés d'avance ? Je pensais que les mortels avaient tout de même leur libre-arbitre !
- C'est bien le cas. Le Champ des possibles ne présente pas un Destin unique pour chaque être, mais les multiples voies qu'il pourrait arpenter, selon ses décisions. Tout ceci, dans les grandes lignes. L'âme fait son choix, demande parfois des ajustements, donne des précisions, puis traverse le Léthé pour tout oublier de sa vie précédente et renaître vierge pour une nouvelle.
Shun sembla méditer les paroles de son aîné un moment.
- Peut-il y avoir des… des ratés ? finit-il par demander.
Le Juge haussa un sourcil.
- Plaît-il ?
- Pourrait-il y avoir des erreurs ? L'âme peut-elle se retrouver dans un mauvais corps ?
Kanon et Rhadamanthe échangèrent un regard.
- Pourquoi toutes ces questions, Shun ? l'interrogea alors le Gémeau.
- J'ai besoin de réponses, si possible. J'ai l'impression que je suis lié d'une mauvaise façon à une personne. Un lien d'âmes.
- Tu fais référence au Cygne ?
Kanon grimaça.
Rhadamanthe n'avait absolument aucun tact.
Et d'autant plus quand il s'agissait des autres Chevaliers, certains en particulier, il ne faisait absolument aucun effort.
Il n'avait rien spécifiquement contre les Bronzes qu'il avait affronté au Château d'Hadès, encore moins contre Shun, qui avait été élu par son Seigneur et avait porté, supporté et combattu brillamment Sa possession…
Mais il était pour l'éducation stricte, alors il ne ménageait jamais les plus jeunes.
Shun se mordit la lèvre, mais ne détourna le regard que pour s'assurer que personne ne s'était approché à portée de voix, depuis le début de leur conversation.
Il le refixa ensuite sur ses aînés.
- Oui.
- Tu es une âme complexe, Andromède. Fidèle à ton histoire et à ta première incarnation, tu as toujours fait le choix de revenir sur Terre pour une vie de sacrifice. Dans chacune de tes existences, tu as porté la souffrance des tiens et du monde à bras-le-corps. Ta volonté n'a eu de cesse de nous impressionner et de nous interroger, au fil des millénaires. Tant de noblesse et d'absurdité dans ce choix sans cesse renouvelé de revivre et de souffrir, alors que l'île des Bienheureux s'offrait à toi… Mon Seigneur ne pouvait que te choisir.
Shun serra les poings et son air si doux se durcit quelque peu, bien que furtivement.
- Ce Destin était aussi le choix de mon âme ?
- Cela te correspondrait totalement, encore une fois, accepter la possession et te sacrifier pour les autres. Mais je ne peux te répondre avec certitude. Il m'est impossible de savoir quand est intervenu le Seigneur Hadès. De plus, tu n'es pas mort, je n'ai donc pas eu accès à ton Registre. Et même s'il m'est possible de le consulter tandis que se déroule le fil de ton Destin, je ne pourrais t'en communiquer la moindre lettre. Cela vaut également pour ta question concernant ton lien d'âmes avec ton frère d'armes du Cygne.
Kanon grimaça à nouveau.
Le choix des mots, encore une fois, n'était pas le plus judicieux.
Shun avait légèrement réagi à la formule « frère d'armes ».
Son Juge n'était pas mesquin, simplement parfois maladroit, quand il s'agissait des sentiments des autres.
- Je comprends, Rhadamanthe. Je te suis déjà très reconnaissant de tout ce que tu as accepté de me communiquer.
- N'y a-t-il rien que tu puisses tout de même lui apprendre ? demanda Kanon, touché par la déception et la confusion de Shun.
Rhadamanthe le regarda, puis posa ses yeux sur leur cadet.
- Ce que je peux te dire, et qui, je le crains, ne répondra à aucune de tes questions, c'est que jusqu'à votre ère, Andromède a toujours été une femme. Tu le sais en ce qui concerne les Chevaliers qui t'ont précédé, ton Armure te l'a transmis. Mais il en a toujours été ainsi, depuis les Temps mythologiques.
Shun haussa un sourcil.
- Est-ce que le Seigneur Hadès aurait pu être à l'origine de ce choix que je m'incarne en homme ?
- Les Dieux ne s'embarrassent pas de ce genre de choses, homme ou femme, humain ou animal, la forme importe peu, au demeurant, leur dessein se réalise toujours.
- Ce fut donc mon choix, conclut le jeune Bronze.
- Très certainement.
Shun comprit alors où Rhadamanthe voulait en venir.
- J'aurais donc aussi pu choisir de naître lié par le sang à Hyoga ? Parce que nos âmes sont liées, je n'ai nul besoin de confirmation à ce sujet, expliqua-t-il en posant sa main sur son cœur. Et ce lien est de nature totalement différente de celui que j'ai avec Ikki, Seiya et Shiryu, les plus proches de mes frères.
- Oui, tu aurais pu faire ce choix. L'as-tu fait ? Je ne saurais te répondre. Tu dois cependant vivre avec les conséquences de tes décisions prises au Champ des possibles et la manière dont cela s'est traduit, sur Terre et à ta naissance. Comme tout un chacun.
- Tu dis que j'ai toujours choisi une vie de sacrifice, mais pourquoi aurais-je délibérément entraîné Hyoga dans une vie de souffrance ? Je ne comprends pas comment j'aurais pu vouloir cela, alors qu'il... qu'il compte tellement pour moi... termina-t-il dans un murmure douloureux.
- Tu n'as peut-être rien fait, Shun, c'était peut-être le choix de Hyoga, lui dit le Gémeau en posant sa main sur son épaule un court instant. Votre situation serait alors la rencontre de deux volontés qui se seraient heurtées.
- Kanon a tout à fait raison, c'est aussi une possibilité. Je ne peux accéder aux secrets de ton âme, Andromède, aussi, s'il y a une raison à ta décision d'avoir cette réincarnation et cette souffrance que tu ressens actuellement, et partage sûrement avec le Cygne, ce sera à toi de la découvrir. Et à toi seul. A moins que tu ne souhaites partager ce fardeau avec lui, ce dont, connaissant ton âme et ses précédentes incarnations, je doute fortement.
Le silence se fit un court instant, que les aînés respectèrent.
- J'ai une dernière question, si tu me le permets.
- Je t'en prie.
- Tu ne connais pas les secrets de mon âme, mais tu as connu certaines de ses incarnations, certaines de ses vies.
- En effet.
- Tu n'as pas confirmé ce que j'ai dit, sur le lein que j'ai avec Hyoga.
- Tu as spécifié que tu n'avais n'en avais nul besoin.
- C'est vrai. Mais je veux quand même savoir, Rhadamanthe : nos âmes se sont connues, n'est-ce pas ?
- Connues et aimées. Car tel est le véritable sens de ta question, n'est-ce pas, Andromède ?
- Rhad', doucement... intervint Kanon en posant sa main sur son bras.
- Tout va bien, Kanon, ne t'inquiète pas. Je peux l'entendre et le supporter.
- Evidemment, n'est pas l'hôte de l'âme du Seigneur Hadès qui veut, assura le Juge.
- Il a aussi un cœur et une souffrance bien réelle, rappela le Gémeau.
- Certes. Je te prie d'excuser ma rudesse, Andromède.
- Ce n'est pas nécessaire, vraiment, je n'ai pas été heurté. Rassure-toi, Kanon. Merci de m'avoir écouté et répondu, Rhadamanthe. Je mesure réellement la valeur de tes paroles.
- Je t'en prie, je n'en doute pas.
.
Fin du flashback.
.
- Après toutes ces années, je me demande si Shun a trouvé ses propres réponses, ou s'il a simplement… avancé comme il pouvait.
- Ce qui est certain, c'est qu'il a tracé sa voie. Ce n'est peut-être pas celle qu'il aurait voulu ou qui l'aurait rendu le plus heureux, cela dit..
- Cela n'a jamais été le plus important, pour lui, fit remarquer Kanon. Comme tu le sais, tout Chevalier de la Vierge qu'il soit devenu, il reste Andromède. Il est le sacrifice personnifié. Il a passé sa vie à essayer de rendre les autres heureux, sans penser à son propre bonheur. Et il a réussi, malgré sa séparation avec June. Il lui a apporté tout ce qu'il pouvait, et l'a laissé partir, quand cela ne lui a plus suffi. Quant à Hyoga, il lui a toujours gardé une place essentielle dans sa vie, quoi que cela lui ait coûté. Aujourd'hui, ils sont heureux, tous les deux, à leur façon bien singulière.
- Ses enfants lui rendent le bonheur qu'il ne cesse de répandre autour de lui, depuis toujours. Je ne sais toujours pas quels choix a fait son âme, lorsqu'elle s'est retrouvée ici à décider pour la énième fois une nouvelle vie de souffrance. Mais c'est la première fois que son incarnation vit aussi longtemps, et fonde une famille.
- Alors peut-être qu'à son prochain Jugement, elle acceptera enfin son entrée sur l'île des Bienheureux
- Nous aurons la réponse ensemble. Et certainement que tu l'auras avant moi.
- Comment ce serait possible ?
Rhadamanthe entraina Kanon pour les éloigner des files d'âmes en attente, s'arrêtant au nord de la plaine, là où il les avait téléportés depuis le Molino.
- Je t'ai conduit ici car nous souhaitons te proposer de prendre la responsabilité du Champ des Possibles.
Les sourcils du Gémeau montèrent bien haut sur son front.
- Mais, Rhad', je ne connais absolument rien à ce lieu, à part ce que tu viens de m'en dire ! C'est la première fois que j'y mets les pieds. Je ne peux pas endosser une telle responsabilité !
- Pas dans l'immédiat, non, mais à terme.
- Le « terme », c'est combien, en années infernales ? voulut savoir le Gémeau, les poings sur les hanches. Six ou sept décennies, deux ou trois siècles ?
- Je mise plutôt sur quelques mois.
- Comment ? Mais tu es complètement inconscient ! Amour, je suis vraiment flatté et honoré par ta confiance, mais c'est complètement irréaliste !
- Je rêve, ou tu es en train de paniquer ? demanda le Juge, légèrement surpris et amusé, en l'enlaçant prudemment.
- Aucunement ! Et pourtant, il y aurait de quoi. Tu te rends compte de ce que tu dis ? Et qui cela, d'abord, « nous souhaitons te proposer » ?
- A ton avis ?
- La Reine Perséphone ? Elle aussi a beaucoup trop confiance en moi. Le Seigneur Hadès est au courant ?
- Tu me poses sérieusement la question ? C'est la deuxième question dont tu connais déjà assurément les réponses, tant elles sont évidentes. Tu es sûr que tout va bien ?
Kanon laissa échapper un profond soupir, puis se tourna légèrement pour embrasser le paysage du regard, sans quitter l'étreinte de ses bras, avant de lui refaire face.
- Je ne panique pas, et je vais bien, c'est juste que… c'est une telle responsabilité, Rhad' ! Ce qui se joue dans ce Champ… Des vies entières dépendent du bon fonctionnement de ce lieu.
- Exactement. Cela fait des centaines d'années qu'il n'y a pas eu de Responsable attitré. Nous le gérons et le supervisons comme nous le pouvons, Minos, Eaque et moi, mais nous avons des responsabilités plus grandes, encore, qui passent en priorité. Le Spectre du Meneur est un guide, par définition et ainsi, le mieux placé pour remplir cette fonction. Malheureusement, cela n'a pas toujours été le cas, car ils ne réalisaient bien souvent pas vraiment la valeur de ce qui se joue, dans ce Champ. Ce que toi, tu as immédiatement saisi. Kanon, agape mou, tu seras parfait, je n'ai aucun doute à ce sujet, assura Rhadamanthe en prenant son visage en coupe entre ses mains. Et c'est moi qui vais t'apprendre tout ce qu'il faut savoir pour remplir cette mission d'importance. Tu as confiance en moi ?
- Evidemment.
- Alors, tout ira bien, conclut-il en libérant son visage pour l'enlacer à nouveau aussi étroitement que son Surplis le permettait.
- Je sais ! Si tu m'avais dit dès le début que tu allais me former, on aurait gagné du temps.
- N'était-ce pas évident ?
- Tu es très occupé, tu l'as dit toi-même.
- Et j'ai également dit que ce ne serait l'affaire que de quelques mois.
- J'étais sceptique, au départ, mais si c'est toi, mon mentor, tout devient possible. Je sais ce que tu vaux, dans ce rôle.
- Tout comme je sais que tu es un excellent élève.
- Alors… si je comprends bien, on va beaucoup se voir, ces prochains mois ?
- Je ne serai pas seul à t'expliquer le fonctionnement de ce lieu, car je devrais aussi assurer mes fonctions au Tribunal. Je serai contraint de te laisser aux bons soins d'autres, probablement Gordon qui m'a souvent secondé, ici. Mais oui, en effet, nous nous verrons tout de même beaucoup la journée, en plus des soirées et des nuits que nous passons déjà ensemble. Tu penses pouvoir le supporter ?
- Je suis déjà en train de réfléchir aux moyens que je pourrais mettre en œuvre pour...
- Pour ?
- Pour te retenir, quand arriveront les moments pénibles où tu me diras que tu dois me laisser et retourner au Tribunal...
Ne s'attendant pas à cette réponse, Rhadamanthe rit en le soulevant dans ses bras, puis replia les ailes de Wyvern autour d'eux pour les cacher à la vue des Spectres et des Soldats squelettes qui leur jetaient des regards de temps à autres.
Ainsi isolés, il l'embrassa longuement.
- On rentre ? demanda ensuite Kanon lorsqu'il le relâcha.
- Oui, une surprise t'attend à la maison.
- Tu as dit que tout était prêt, tout à l'heure, mais je n'ai pas eu le temps de te demander de quoi il s'agissait. Qu'as-tu préparé, encore, Rhad', amour ? Tu sais bien que je n'ai besoin de rien de plus, être avec toi me suffit amplement !
- Et une part de moi a bien envie de n'être qu'avec toi, après t'avoir tant partagé depuis de trop nombreuses heures. Mais je ne suis pas le seul à vouloir te faire plaisir et m'assurer que tu vas bien, et nous ne les avons que trop fait attendre. Les laisser seuls là-bas plus longtemps est un peu risqué.
- Mais de qui parles-tu ?
- Tu verras cela à la maison.
Il déposa un baiser sur son front, puis les téléporta.
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A suivre...
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Notes :
1. Bien que la partie Asgard ne soit pas canon car elle est propre à l'animé, je fais partie des nombreux fans qui plébiscitent à fond cet arc ! Il est tout simplement génial. Donc . oui, j'y fais référence.
Tout ce qui concerne le Champ des Possibles est une invention de ma part, n'en cherchez pas trace dans Saint Seiya !
Concernant le mythe de Perséphone, j'ai fait un mélange des versions existantes avec un peu d'interprétation personnelle opportune pour enrichir mon histoire.
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Merci d'avoir lu ce chapitre, j'espère qu'il vous a plu !
Les adieux au Gémeau sont terminés, mais j'ai eu envie de donner un aperçu de ce qu'allait être la vie de Kanon, désormais.
Je vous donne donc rendez-vous au prochain chapitre qui aurait pu s'appeler "L'accueil du Spectre" en écho à cette partie, mais...
Il me reste quelques jours pour trouver un meilleur titre !
Bonne continuation et prenez soin de vous !
A dimanche (21 avril)
Lysanea
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