Note de l'auteur: Salut tout le monde ! Voici le chapitre 4 de Longue Nuit. Qui va se centrer davantage sur Aiolia, pour cette fois. J'espère que ça vous plaira.

Merci énormément pour toutes les reviews, et à vous de continuer à venir sur cette histoire pour en lire la suite. Avoir du soutien est vraiment très important pour moi, surtout qu'en plus les notifications aiment bien jouer à cache-cache en ce moment !

N'hésitez pas à laisser une petite review s'il vous vient l'envie. Je vous souhaite une bonne lecture !


Chapitre 4 – Aiolia

Le temps continua son cours inexorable. Quelques mois, cela pouvait sembler à la fois court, et à la fois long. Court… Quand on avait du mal à faire taire les souvenirs. Et long pour un chevalier qui malgré les avertissements de Mû et les engueulades d'Aiolia, trouvait son répit dans les combats, et dans les entraînements personnels, à l'écart des douze maisons, pour ne pas être vu.

Milo avait fini par y prendre goût. Il aimait cette sensation d'être au bout de lui-même, d'être au bord du néant. Il cherchait à surpasser le septième sens, c'était vrai, mais peut-être qu'il cherchait davantage l'oubli derrière l'excuse de devenir plus fort.

Il en avait conscience lui-même. Surtout que pousser son cosmos à son paroxysme lui faisait faire fausse route, très probablement. Du moins, peut-être que ce n'était pas comme ça qu'il fallait faire pour atteindre son objectif. Pourtant, il continuait de le faire. Il aimait la sensation de son corps qui lui criait d'arrêter.

Les souvenirs qui restaient en lui le rendaient dingue à petit feu. Il avait reconstruit une vie sur les décombres, une vie de ruines, qui ne lui allait pas vraiment, mais il faisait avec. Il servait la véritable Athéna cette fois, et pourtant il se sentait tellement perdu.

Plus perdu que lorsqu'il avait été sous les ordres de Saga à effectuer des sales missions sans once de sens. Parce que dans ces moments-là il avait eu quelqu'un à ses côtés pour l'aider à passer le cap.

Toutes ses pensées, il devait se les garder, désormais. Toutes ses opinions, toutes ces expériences de vie, qu'il aurait voulu que Camus partage avec lui, il n'avait plus personne avec qui les vivre.

Avec le temps, il commençait à se sentir affaibli. Il avait l'impression que chaque heure qui passait allait le mettre en face de la réalité, qu'il ne pourrait plus faire face. Il savait qu'un jour il craquerait. Il n'arriverait plus à parler normalement avec ses pairs, à amuser la galerie, à vouloir servir Athéna, même. Il finirait par ne plus être capable de rien. Il jouait avec ce qu'il y avait dans sa tête, il tirait sur la corde comme pour voir combien de mètres il lui resterait avant que d'en voir le bout.

« Hého ! Milo, tu es prêt ? » s'exclama une voix familière à travers tout son temple.

L'intéressé, qui était dans sa salle de bain en train de panser une plaie de l'un de ses entraînements personnels, remit un T-shirt et traversa son séjour.

Aiolia, habillé d'une jolie chemise et un air guilleret au visage, s'était invité à l'intérieur, n'attendant pas de réponse du gardien des lieux.

« Ouais, j'arrive, lui dit Milo en mettant une veste noire sur son haut rouge. Tout est ok pour toi ?

- Je suis plus que prêt, lui sourit le Lion, enjoué. Même que ça fait des lustres que je suis prêt ! Enfin, on se la fait, cette soirée ! J'ai l'impression qu'on n'en a pas fait depuis une éternité.

- Bah, avant, c'était pas trop l'ambiance, figure-toi, lui répondit Milo en haussant les épaules.

- C'est pas tellement plus l'ambiance maintenant, lui fit remarquer le Lion. Mais quand il n'y en a pas, il faut la créer soi-même !

- Ouaip.

- On y va ? »

Milo donna son assentiment muet. Il suivit Aiolia hors de son temple et en ferma sommairement la porte.

« Tu es sûr qu'ils ne nous en voudront pas de leur faire faux bond ce soir ? s'inquiéta quand même le Scorpion.

- T'inquiète, de toute manière, comme c'est Aldé qui est de garde, il ne pourrait pas venir. Et puis, Mû et Shaka sont trop calmes pour ça. T'es le dernier pote avec qui je peux faire la fête !

- Le préposé aux soirées, ironisa Milo.

- T'es le seul qui sait t'amuser, ici ! Enfin, je ne dis pas, Aldé, il est bon délire aussi, mais bon, ce soir, il est pas dispo. »

Les deux hommes descendirent les marches d'un pas rapide dans la lumière du soir. Il y avait une petite trotte jusqu'en bas du Sanctuaire, et Aiolia avait l'air pressé de partir un peu du domaine. Milo ne lui avait pas avoué qu'il n'était pas trop d'humeur pour ce qu'ils allaient faire, mais le Lion ne lui avait pas vraiment donné le choix non plus.

« Tu sais où on va, au moins ? demanda Milo en prenant un ton curieux.

- J'ai eu vent d'un petit bar sympa à Athènes, lui révéla Aiolia avec un sourire. Franchement, je pense qu'on va bien s'y amuser. Et si c'est naze, tu dois en connaître d'autres, non ? »

Milo devait avouer qu'il n'avait pas en tête le catalogue des endroits chouettes pour faire une soirée dansante, car cela ne lui était plus venu à l'idée depuis longtemps, mais il acquiesça pour la forme.

« Je ne suis pas très inquiet », lui confirma-t-il.

Les deux hommes, une fois en bas du Sanctuaire, demandèrent par cosmos interposé à Mû s'il pouvait les téléporter. Cela n'attendit pas très longtemps. Les deux chevaliers se retrouvèrent en quelques secondes dans les rues fréquentées de la capitale grecque.

Aiolia poussa un cri de victoire.

« A nous la liberté ! s'exclama-t-il. Viens, Milo ! »

Le Lion, décidé à passer la soirée de sa vie, s'engouffra au pas de course dans une rue passante, obligeant le Scorpion à partir à sa suite.

Visiblement, il avait hâte d'y être.


La musique était très forte dans ses oreilles. Milo ne savait pas depuis combien de temps il était dans ce bar, mais ça faisait quelques heures, sans doute. Il avait pris quelques consommations, avec Aiolia, et s'était laissé emporter dans une discussion avec lui sur le bon vieux temps. Même si le vieux temps n'avait plus grand-chose de bon pour eux, et ils s'en étaient vite aperçus. Alors ils avaient changé de sujet et commandé d'autres boissons.

Puis, Aiolia, galvanisé par le rythme dansant et la foule dans ce petit bar bien rempli, décida de se mêler aux danseurs. Milo le regarda faire, un brin amusé. Le Lion semblait avoir besoin de cette soirée pour décompresser. Le Scorpion l'observa quelques minutes se déhancher, avant que celui-ci ne se trouve une comparse féminine avec qui danser. Milo se contenta de siroter sa bière, peu enclin à aller se trémousser lui-même. Cela ne lui disait rien, et il ne se sentait pas trop d'humeur. Il essayait vraiment, mais que ce soit l'alcool ou la musique, il avait du mal à se dérider complètement.

« Bah ça, j'ai jamais vu quelqu'un faire autant la tronche dans mon bar, l'invectiva le responsable en face de lui, au comptoir. Qu'est-ce qu'il t'arrive, le beau gosse ténébreux ? Tu t'es fait larguer par ta meuf ? »

Milo considéra sans rien montrer de son émotion l'homme qui venait de lui parler. Celui-ci l'observait depuis un moment, manifestement, et sur son visage, il y avait surtout de la compassion. Ou de la pitié, c'était selon.

« Je ne fais pas la gueule, se défendit mollement Milo. De quoi je me mêle ?

- Si tu es venu pour t'amuser, tu devrais t'amuser, c'est l'endroit, c'est tout, lui répondit le patron en haussant les épaules. Ton pote s'est vite trouvé de la compagnie pour danser. Si tu veux mon avis, avec ta gueule d'ange, tu devrais avoir le même succès. »

Bien aimable, se dit Milo. Qu'est-ce qu'il lui voulait, celui-là ? Son numéro ? On n'avait pas le droit de noyer son humeur massacrante en paix dans cet établissement ou quoi ?

Le Scorpion avala la fin de sa boisson d'un trait, et ne prêta même plus attention au barman. Vu l'ambiance pourrie qu'il y avait au comptoir, autant qu'il se mêle aux autres et qu'il aille danser. S'il restait dans les parages, alcoolisé comme il l'était, il finirait par épingler le brave homme au mur de son établissement. Ce n'était pas une idée brillante.

Milo rejoignit Aiolia sur la piste de danse, ce que ce dernier accueillit avec un cri enthousiaste.

Le Scorpion se laissa envahir par la musique. Il aimait bien la manière dont les basses sonores résonnaient à travers lui et faisaient vibrer son corps. Lorsqu'il avait été plus jeune, il avait raffolé de ce genre de sensations. La musique l'avait toujours aidé à s'ancrer dans le présent et se concentrer sur son corps, et plus sur ses pensées.

Le rythme se fit plus intense, et il bougea davantage, histoire d'oublier d'autant plus où il était et ce qu'il faisait. Il aimait ça, parce que c'était un peu comme ses entraînements. La musique saturait ses sens, et le rythme le transportait loin, loin de lui-même.

Comme le barman lui avait prédit, il se fit rapidement accoster par une jeune fille qui se trouvait là, et qui se mit à danser avec lui sans rien dire. Milo la laissa faire. Il n'avait pas la foi d'y penser ou de lui dire quoi que ce soit. Il la fit tournoyer sous son bras, et ils inventèrent pendant un temps une symbiose dansante qui ne concerna qu'eux. Milo avait enfin un peu de compagnie, même si elle était anonyme, et même si elle était éphémère.

Le temps passa, la musique continua à tourner, encore et encore. Et lui ne s'arrêtait plus de danser. Il ne comprenait plus que ça désormais, il ne vivait que ça. Et cette femme avec lui. Peut-être que c'était l'alcool ou bien une illusion de son esprit tordu, mais il avait l'impression que ce n'était pas elle qui dansait avec lui. Sur le visage jeune qui lui faisait face, Milo voyait Camus. Il se revoyait avec lui, à le faire tourner, à improviser des valses, à se laisser porter ensemble dans de rares moments qui n'avaient été qu'à eux.

Camus lui avait appris la valse, et Milo lui avait appris l'art de se laisser aller à danser un peu n'importe comment. A faire des mouvements bruts, sans forcément de sens, mais chargés d'émotions. L'important, lui avait-il dit, ce n'était plus l'esthétique, mais l'expression. Alors il avait vu le Verseau se dévoiler à lui de manière singulière, se mettre à fonctionner comme un être humain, rien que pour lui. Et cela avait fait partie des moments les plus magiques de son existence.

Les alentours se faisaient troubles à mesure que l'alcool montait en lui et qu'il s'oubliait dans le rythme, et dans ses souvenirs. Tout devenait flou, étouffé, comme s'il était hors de lui-même. Enfin, il se sentait vivre. Enfin, il ne ressentait plus ce vide. Il était dans l'instant.

La musique s'arrêta d'un seul coup, alors que cela faisait un moment déjà qu'il planait dans une dimension parallèle.

Le bar était en train de fermer. Il était déjà près de deux heures du matin. Tout ce beau monde allait être mis dehors, et certains finiraient leur nuit en boîte. D'autres, en galante compagnie.

C'était probablement ce que la comparse de danse de Milo avait en tête, d'ailleurs. Le Scorpion l'avait carrément oubliée. A travers elle, il avait dansé avec un spectre. Avec l'inaccessible.

« Est-ce que tu veux qu'on aille chez moi ? » lui proposa la jeune femme, visiblement charmée.

Milo la considéra, soudain douché de ce retour à la réalité. Il eut la sensation d'un seul coup que Camus était toujours là, mais que cette fois, il se tenait derrière elle et non en elle. Il le regardait avec son visage cadavérique, chargé de colère.

La vision fit frémir le Scorpion. Ce qu'il voyait lui sembla quasiment réel.

« Je vais m'arrêter là pour ce soir, lui dit-il. Ne le prends pas personnellement. »

La jeune femme eut l'air déçue, mais ne chercha pas à parlementer. Le regard clair de Milo n'admettrait aucun compromis.

Celle-ci le salua donc et le remercia pour la compagnie, et s'en alla sans demander son reste.

Milo sortit du bar, et se retrouva dans le quasi silence de la nuit. Il contempla un instant le ciel, ciel sans étoiles à cause de la pollution lumineuse, et poussa un soupir.

Le répit n'avait été que trop court.

« YOU-HOU ! » cria une voix visiblement revigorée par la soirée.

Milo se retourna et vit Aiolia, encore bien alcoolisé, sortir en dansant du bar dans lequel ils s'étaient trouvés. La musique n'avait pas l'air de s'être arrêtée, pour lui.

« Milo ! s'exclama le cinquième gardien comme s'il ne l'avait pas vu d'un siècle. Comme on se retrouve ! On va en boîte ? C'était tellement cool ! »

Le Scorpion, qui commençait à avoir un peu dessaoulé, hésita. Peut-être que c'était là qu'il poserait ses limites.

« Je pense que je vais rentrer, 'Lia.

- T'es sérieux ? s'écria un Lion plus que surpris. Milo le fêtard qui veut arrêter la fête ? Dis-moi que je rêve !

- Reste si tu veux, lui répondit Milo en haussant les épaules. Je préfèrerais rentrer à mon temple.

- Pfff ! souffla Aiolia en titubant. T'es pas drôle ! A force de traîner avec Camus, t'es devenu rabat-joie, toi aussi ! Fais gaffe, tu vas finir comme lui. »

La réplique fit à Milo l'effet d'un poignard acéré en plein cœur.

« Ne prononce pas ce nom, marmonna-t-il en essayant de ne pas montrer sa colère.

- Oh mais je peux pourtant ! Regarde : Camus, Camus, Camus ! »

Devant l'impertinence d'Aiolia, qui cherchait clairement à le provoquer, Milo fit enfler son cosmos.

« Tais-toi, Aiolia, ou je vais te le faire regretter.

- C'est juste un nom, fut tout ce que le Lion eut à répondre, vaseux. Ça te va bien de me critiquer, tu n'avais que lui à la bouche, avant. Et Camus par ci, Camus par là… Le meilleur ami que t'aies jamais eu ! Et ça va être de ma faute !

- Figure-toi qu'il est mort, tonna Milo d'une voix brisée. Tu pourrais me montrer un peu plus de respect ! »

Aiolia ne fit que rire face à la colère qu'il avait provoquée. Il fit quelques pas hasardeux face à lui, et se positionna en posture combattante, les deux poings fermés devant lui.

« Qu'est-ce qu'y-a, tu veux't'battre ? » répliqua-t-il sans beaucoup d'à-propos.

En le voyant faire, Milo haussa un sourcil. Vu l'état dans lequel était son frère d'armes, ça ne servirait à rien d'essayer d'en tirer quoi que ce soit. Aiolia ne s'amuserait pas à le provoquer en temps normal. C'était comme essayer de se chamailler avec un enfant de cinq ans. Ça ne valait ni son temps ni son attention.

Faisant ce constat, le Scorpion fit taire son cosmos, amer. Même s'il était complètement ivre, Aiolia lui avait dit des choses qu'il n'était pas d'humeur de digérer. Ce n'était pas juste de la part d'un ami d'en remettre une couche comme il le faisait.

Ou peut-être était-ce un peu de jalousie inconsciente, allez savoir. Aiolia avait toujours su qu'il avait moins compté que Camus à ses yeux. Maintenant que celui-ci n'était plus là, le Lion devait se sentir pousser des ailes.

Constat qui ne fit pas plaisir à Milo. Camus et Aiolia n'avaient rien à voir, pas plus que les liens différents qu'il avait entretenus avec eux. Sans vraiment le savoir, le Lion faisait fausse route en se mettant en concurrence avec Camus.

Milo appela Mû à l'aide de son cosmos. Aiolia continua de le fixer, toujours en posture d'attaque, sans comprendre pourquoi son ami ne lui répondait pas, ou ne se mettait pas à se battre avec lui. Il avait sans doute connu le Scorpion plus belliqueux.

« Milo, tu as vu l'heure ? le gronda Mû par télépathie. Figure-toi que la nuit, c'est fait pour dormir. Je me faisais du souci.

- Désolé, on a bu un verre de trop, lui avoua son interlocuteur par cosmos. J'ai dessaoulé mais Aiolia est complètement bourré. Je pense qu'il vaut mieux nous ramener ici pour qu'il ne fasse pas de bêtises.

- Je n'allais pas vous laisser là, de toute façon.

- Merci, Mû, t'es un vrai frère.

- C'est ça. »

L'environnement bascula alors d'un seul coup autour de lui. Milo fut attiré hors des rues grecques et le décor du Sanctuaire se matérialisa devant ses yeux.

« Geuh ? » fit Aiolia face au soudain changement d'environnement.

Milo s'approcha de lui.

« On est en bas du Sanctuaire, Mû nous a téléportés, lui annonça-t-il, sombre. Maintenant, si tu veux bien m'excuser, je vais rentrer chez moi.

- Maieuh ! chouina son ami. Attends-moi, au moins ! »

Le Scorpion se détourna sans prendre en compte la réclamation. Il commença à partir devant d'un pas rapide, sans plus se soucier de son frère d'armes.

Celui-ci l'avait assez énervé pour ce soir, et il se sentait déjà bien charitable de l'avoir ramené au Sanctuaire et de ne pas l'avoir laissé se débrouiller seul dans les rues d'Athènes.

Il n'eut pas le temps de faire deux pas avant qu'un cosmos doré ne se matérialise devant lui. Il en sursauta. Le Bélier, évidemment.

« C'était bien au moins, cette soirée ? lui demanda un Mû qui venait d'apparaître.

- Mh-mh, éluda Milo.

- Je suis venu pour aider Aiolia à rentrer à son temple. Je me suis inquiété quand tu as dit qu'il était saoul.

- C'est gentil de ta part.

- Rentre à ton temple tranquillement, Milo, je vais m'en occuper. Tu as l'air… »

Mû ne termina pas sa phrase. Il ne fit que le dévisager, songeur.

« Tu ferais bien d'aller te reposer, c'est tout. Je l'ai senti dans ta voix, se reprit le Bélier.

- Je te revaudrai ça, lui répondit Milo sans prendre la peine de le nier. Merci, Mû.

- C'est surtout lui qui devra me remercier », le contredit le tibétain en montrant le Lion du menton.

Milo donna son assentiment muet.

« Bonne nuit, Mû.

- A toi aussi, Milo. »


Ça tambourinait dans sa tête. Il avait la sensation d'avoir des vieilles courbatures partout. Peut-être qu'il avait un peu déconné. Peut-être pas, il ne savait plus. Tout était cotonneux.

Il y avait une voix qui criait, très loin de lui. Son nom. D'ailleurs, elle semblait se rapprocher. Même qu'elle lui cassait les oreilles, à tout bien réfléchir. Qu'est-ce qu'elle faisait là ?

« Hého, Milo ! C'est quoi ce bordel ?! » s'exclamait la voix inquiète et en colère.

Milo ouvrit les yeux, et se rappela qu'il s'était avachi dans le canapé. La soirée précédente, il était rentré chez lui et… Les souvenirs de la sortie à Athènes lui étaient restés en tête. Ils avaient tourné, sans lui laisser de répit, alors Milo n'avait pu dormir. Il s'était levé, avait rejoint sa cuisine, et en désespoir de cause, avait pris une bière. Puis, comme ça ne passait pas, un peu d'ouzo. Et puis, il lui avait resté de la vodka qu'il n'avait pas osé consommer. Comme il n'avait pas réussi à faire taire tout ce qu'il ressentait, il avait essayé de le noyer et d'oublier, comme plus tôt dans la soirée, au bar. Cela avait été dérisoire, il en avait eu conscience, mais c'était tout ce qu'il avait trouvé sur le moment.

Il n'avait pas pensé qu'on puisse se rendre compte de quoi que ce soit. Personne ne venait d'ordinaire à son temple, et il aurait pu aisément justifier sa gueule de bois par la soirée qu'il avait passée avec le Lion la veille. Sauf que manifestement, il y avait quelqu'un dans son temple qui était désormais témoin de son bazar et de son état.

« Tu en as bu combien ? s'effraya la voix. Hé, ho ! Milo ! Je te parle ! »

La voix lui faisait mal au crâne. Il avait l'impression qu'elle allait lui percer les tympans. Comment ça, il en avait bu combien, il n'en savait rien ! Il se rappelait juste qu'il avait commencé à boire tout ça sur le canapé, et il n'avait plus compté.

Le Scorpion se redressa péniblement en position assise. Il avait la nausée. Il prit une profonde respiration, dans l'espoir de s'empêcher de vomir par terre. Bon, c'était vrai. Peut-être qu'il avait été un peu loin.

Des mains puissantes lui prirent les épaules. Il se fit secouer comme un prunier.

La personne en face de lui le regardait attentivement de ses yeux clairs. Aiolia.

« Mmmh, fit le Scorpion d'une voix pâteuse. Qu'est-ce que tu fais là… ?

- Et toi, qu'est-ce que tu fais dans cet état ? tonna la voix mécontente de son compatriote. Tu es au courant du nombre de bouteilles vides qu'i côté de ce canapé ? Il y aurait de quoi tuer un régiment ! »

Milo constata, en voyant les dégâts et les bouteilles partout autour joncher le sol, que le Lion avait raison.

Ce rappel à la réalité ne le mit pas de bonne humeur. Jamais Aiolia n'aurait dû voir ça. Il avait cru pouvoir se mettre une misère tranquille, mais pas moyen d'être seul.

« C'est bon, Aiolia, tenta vainement Milo en se tenant la tête. C'est pas ce que tu crois… J'ai juste oublié de ranger…

- Et tu me mens, en plus ! s'écria l'intéressé. Je suis passé hier soir, je te rappelle ! Ton salon était loin d'être dans cet état ! »

Merde. Grillé.

Dans l'état où il était, le Scorpion n'arrivait pas à réfléchir normalement. Probablement la raison pour laquelle il avait sorti cette excuse stupide. Il avait juste une envie, c'était qu'on le laisse en paix. Il se sentait suffisamment mal pour supporter en plus une leçon de morale.

« Rentre chez toi, grogna-t-il, en désespoir de cause. Je ne t'ai pas invité.

- Ouais, ben, oublie ça. Parce que là, tu as besoin d'aide.

- J'ai besoin de l'aide de personne, réfuta un Scorpion dans un élan de fierté mal placée.

- Bien sûr. Je vais te mettre sous une douche froide, ça va pas faire un pli, abruti. »

Milo en eut un mouvement de recul. Une douche froide, et puis quoi encore ?

« Laisse-moi tranquille, bordel ! cria-t-il. T'as rien à faire chez moi ! »

Mauvais calcul. La douleur dans sa tête empira. Le chevalier porta une main sur son crâne par réflexe.

Aiolia ne l'écouta pas. Il le lâcha mais partit vers la cuisine, et commença à fouiller dans les placards.

« Qu'est-ce que tu fais, 'Lia, continua la voix irritée de Milo.

- Je te cherche de l'aspirine, évidemment, le renseigna l'intéressé.

- Elle est dans la salle de bain, lui révéla le Scorpion de mauvaise grâce.

- Merci. »

Le Lion s'élança dans la pièce indiquée et ne mit pas longtemps à lui trouver le médicament en question. Il revint dans la cuisine, lui servit un verre d'eau du robinet, et lui tendit avec le cachet.

« Allez, bois ça, au moins, pour le mal de crâne.

- Merci », grinça Milo en acceptant le verre et le médicament.

Le Scorpion en avala le contenu d'une traite. L'eau fraîche lui fit un peu de bien. Cela l'aida à se ramener davantage à la réalité.

« Tu te sens capable de prendre une douche toi-même ? retentit la voix plus soucieuse d'Aiolia. Tu en aurais besoin. Je t'épargnerai qu'elle soit froide.

- Je peux me débrouiller, marmonna le Scorpion.

- Je vais rester là en attendant, lui annonça le Lion. Je ne voudrais pas que tu t'évanouisses dans ta baignoire.

- Aiolia, vraiment, rentre chez toi, tenta le gardien des lieux. Tout va bien.

- Non, ça ne va pas ! s'écria son invité surprise. Maintenant, tu vas arrêter de dire des conneries et accepter mon aide ! T'as pas conscience de l'état dans lequel tu es, ou quoi ? »

Milo garda le silence. Pour tout dire, le sentiment qui l'envahissait présentement, c'était l'humiliation. Il avait envie de s'enfuir très loin de cette situation embarrassante. Aiolia l'engueulait comme un enfant et il n'avait rien à y redire, car il pouvait concevoir sa colère. Le fait qu'il ait été découvert dans cet état mettait un sacré coup dans sa fierté. Lui qui prenait soin d'afficher une belle façade de puissant chevalier… Voilà à quoi il venait de se réduire devant son frère d'armes. Il était ridicule.

« Va te doucher ou je t'y force, continua le Lion, menaçant.

- Ça va, c'est bon, capitula le Scorpion. J'ai compris, arrête de crier.

- Je m'arrêterai quand tu seras en meilleur état », fut tout ce que le cinquième gardien lui garantit.

Milo laissa tomber toute tentative d'échappatoire. Vaincu, il s'avança d'un pas douloureux vers la salle de bain, pour effectuer ce que lui avait demandé de faire Aiolia.

Lorsqu'il revint, rhabillé de vêtements plus frais, et un peu plus alerte malgré ses muscles endoloris et sa nausée de fond, il trouva Aiolia avec un sac poubelle, au milieu de son salon. Celui-ci était en train de ranger tout son espace de vie, et de jeter toutes les bouteilles qu'il avait laissées par terre.

« Aiolia, laisse ça, s'horrifia Milo, qui s'en voulait que son ami soit en train de faire cette corvée à sa place, alors que c'était entièrement sa faute.

- Je ne veux plus voir ces fichues bouteilles, se justifia le Lion.

- C'est à moi de le faire », décréta le Scorpion en s'approchant de lui.

Milo tenta de lui chiper le sac des mains, mais Aiolia l'en empêcha et lui mit hors de portée.

« C'est à toi de rien du tout, tu en as assez fait, je crois », maugréa le Lion.

Le Scorpion ne se découragea pas et tenta une nouvelle fois de lui prendre des mains.

« Mais donne ! s'énerva-t-il. Tu ne vas pas jouer la femme de ménage chez moi !

- J'aide un pote, répliqua fermement le Lion. Tu ferais pareil pour moi, non ? Même si je ne pense pas être capable d'une connerie pareille, on ne va pas se mentir. »

Milo arrêta son mouvement. Il ne gagnerait pas la bataille aujourd'hui. Il alla alors s'assoir piteusement dans son canapé, attendant que son confrère ne termine son numéro.

« Pourquoi tu es là, Aiolia… ? » murmura-t-il, dépité.

L'intéressé ferma le sac poubelle et le jucha par-dessus son épaule comme si c'était un baluchon.

« Je m'en voulais pour hier soir, lui apprit-il, sombre. J'ai dit des choses pas terribles quand j'étais bourré et je m'en suis souvenu en me réveillant. A la base, je venais m'excuser. Et te proposer de faire un petit entraînement pour qu'on se rafraîchisse les idées. Et puis je t'ai trouvé comme ça. »

Le Scorpion hocha de la tête. Il comprenait mieux ce qu'il s'était passé dans la tête de son ami. Les actes d'Aiolia, même s'il ne les avait pas anticipés, étaient cruellement logiques.

« Je vois », fut tout ce qu'il eut à répondre.

Aiolia se détourna un instant, et alla déposer la poubelle dans la cuisine du temple du Scorpion. Il revint bien vite, sans doute inquiet pour son comparse doré. Se faisant, il alla s'assoir en face de Milo et l'observa attentivement.

Milo en était fatigué d'avance. Il n'avait pas envie qu'on le regarde sous toutes les coutures. Malgré les dires d'Aiolia, il était tout de même assez conscient, dans un coin de son esprit, de ce à quoi il devait ressembler.

« Milo, j'espère que tu n'as pas fait… tout ça… à cause des bêtises que j'ai dites hier soir, rassure-moi ? lui demanda franchement son ami.

- Non, répondit laconiquement son vis-à-vis.

- Mais alors… Pourquoi… ? Je croyais que tu voulais rentrer tôt, hier… »

Le Scorpion haussa les épaules.

« Il n'y a pas vraiment de réponse toute faite, les choses en ont seulement entraîné une autre, se justifia l'hôte des lieux.

- Mais il y a bien une raison. Personne ne se bourre la gueule comme ça, sans raison.

- Je ne sais pas. Pourquoi il y aurait forcément une raison ? se hasarda Milo avec une once de mauvaise foi.

- J'en sais rien, s'agaça un Aiolia qui voulait comprendre. J'ai l'impression que c'est pas complètement un hasard, cette histoire, surtout après la manière dont la soirée s'est terminée. »

Milo ne se démonta pas.

« J'étais de mauvaise humeur, j'ai juste voulu la faire passer, et j'ai déconné, c'est tout, lui expliqua-t-il avec l'espoir de clore cette conversation.

- Je vais pas te le cacher, je te trouve un peu… bizarre, depuis quelque temps, lui avoua son frère d'armes.

- Sympa.

- Non, c'est pas ce que je veux dire. J'ai la sensation que t'es pas comme avant. C'est comme s'il te manquait quelque chose… »

Cela, le Scorpion le savait. Il lui manquait bien quelque chose depuis deux ans. Cela suffisait-il à justifier un changement comme cela ? Il n'en savait rien, et surtout, il n'avait vraiment pas envie d'y réfléchir.

« Les gens changent, Aiolia, conclut-il fermement. C'est comme ça. Toi aussi, tu n'es plus comme avant, c'est un phénomène global. »

Le Lion ne sembla pas satisfait de la réponse, mais il ne trouva rien de logique à y redire.

« Aiolia, soupira Milo. Je te remercie pour ton aide, mais tu devrais y aller. Dans l'état où je suis, je ferais mieux de me reposer un peu. Je ne pourrai pas t'être utile à grand-chose, et encore moins à faire un entraînement. »

Cela ne plut visiblement pas au Lion, mais celui-ci se leva de là où il s'était assis. Il devait comprendre qu'il n'arriverait pas à tirer quoi que ce soit de Milo. Le gardien des lieux ne lui facilitait vraiment pas la tâche, et c'en était déroutant pour lui.

« Je te laisse, mais tu n'as pas intérêt à ce que je te retrouve dans le même état une nouvelle fois », capitula-t-il.

Le voyant se détourner et aller vers le chemin de la sortie, Milo se leva à son tour. Il se sentait chevrotant, et il savait qu'il ferait mieux d'aller s'allonger un peu.

« 'Lia ? le rappela-t-il une dernière fois.

- Oui, Milo ? se retourna le Lion.

- Est-ce que cet incident pourrait rester entre nous, s'il te plaît ? »

Le cinquième gardien fit une moue dubitative. Il ne savait pas si c'était vraiment une bonne idée d'accepter.

« D'accord, agréa-t-il malgré tout. Mais c'est bien parce que tu es mon pote et que j'avais à me faire pardonner. »