Et si leurs mains continuent de trembler même quand ils n'ont pas froid, ils te diront que tout va bien.

(mais ils mentent)

OU

La grande glaciation a laissé des cicatrices.


Les Akilliens n'aiment pas la neige. Cela se voit dans leurs yeux quand ils tournent regardent par la fenêtre alors que la tempête rage à l'extérieur, en train de penser aux personnes qui n'ont pas eu le temps de trouver un abri. Aux personnes qui n'ont pas d'endroit où s'abriter.

À toutes les personnes qui ont été prises par surprise après la grande catastrophe et qui ont fini perdus sous des mètres et des mètres de neige.

Ils frottent leur mains devant leur radiateur ou leur feu, mais rien n'y fait, car ce n'est pas à cause du froid que leurs mains tremblent.

Les Akilliens n'aiment pas le froid. Les plus vieux se souviennent d'une époque meilleure, où le ciel n'était pas tout le temps couvert, où la neige ne tombait pas cinq jours par semaine, où ils n'avaient pas besoin de se couvrir de couches et de couches de vêtements fourrés pour sortir. Les plus jeunes n'ont connu que l'hiver éternel s'étant abattu sur la planète, et pourtant, eux non plus n'aiment pas le froid, même s'ils y sont habitués. Ils n'aiment pas le froid pour ce qu'il fait à leur parents, à leurs oncles, leurs tantes, aux adultes de leur famille, pour la distance dans leur regard et les lignes qui se creusent sur leur visage quand les mois qui auparavant appartenaient à l'été arrivent. Ils détestent qu'ils soient incapables de faire disparaître cette mélancolie qui s'abat sur les maisons et fait ployer les dos des adultes à âge beaucoup trop jeune.

Ils passent à côté du stade, et taguent ses murs, insultant le bâtiment comme si tout était de sa faute.

Les Akilliens n'aiment pas le stade. Les plafonds couverts de stalactites et le silence qui y règne auraient déjà été suffisants pour repousser la plupart des personnes, mais s'il n'y avait que ça !

Les personnes qui étaient là durant la catastrophe n'osent même pas le regarder de loin, et quand ils essaient d'en parler, leur voix se bloque et leur respiration s'accélère, leur regard perdu des années auparavant, leurs oreilles sifflant encore des cris et des explosions et de la vague de vent et de glace. Les spectateurs situés en hauteur étaient plus ou moins à l'abri, mais pas ceux des sièges situés aux premiers rangs. Plus d'un joueur y a perdu la vie.

Ils disent que le stade est hanté.

Une partie d'eux-mêmes s'est brisée ce jour-là, et, les semaines qui suivent, alors qu'ils ont dû enterrer dans le sol gelé des dizaines de corps rendus méconnaissables par le toit qui s'était effondré sur eux, chaque jour ils se brisèrent un peu plus.

Plus d'un n'a pas pu supporter de rester sur la planète où ils ont tout perdu.

Les Akilliens n'aiment pas ceux qui ont fui, et plus particulièrement, les Akilliens n'aiment pas Aarch. Aarch, qui ne pouvait pas supporter de voir l'état de sa maison, les souvenirs de ce qui avait été et ne serait jamais plus. Aarch, qui, avec Artégor s'est donné corps et âme aux Shadows pour pouvoir oublier, sans jamais faire de pause, jusqu'au burnout. Aarch qui a laissé son frère derrière lui alors qu'il avait besoin de lui. Qui n'était pas là lorsqu'il était à l'hôpital, qui n'était pas là quand il était en train de s'habituer à sa prothèse, qui n'était pas là quand il avait dû en urgence aménager sa maison contre le temps alors qu'il n'était pas encore en état.

La population d'Akillian était là durant la convalescence de Norata, était là quand lui et sa femme se sont séparés, a vu Rocket grandir pendant qu'Aarch était parti, alors que Norata, lui était toujours là et qu'ils s'aidaient tous mutuellement pour construire des aménagements. Et elle n'a rien dit, mais elle a vu et elle ne pardonne pas.

Puis Aarch s'est pointé, vingt ans après son départ avec l'idée folle de construire une équipe de football. Alors que le Souffle avait disparu depuis belle lurette et que plus personne ne s'attendait à ce qu'il revienne. Alors qu'il n'avait pas été là pour sa famille et qu'il n'était pas revenu, pas une seule fois sur Akillian. Il ne les avait pas aidés à enterrer les morts du stade ! Il n'était pas là durant la reconstruction ! Il n'avait même pas été là pour sa propre famille !

Puis, contre toute attente, un groupe de jeunes a décidé que, pourquoi pas, après tout. Personne n'y croyait, et pourtant, et pourtant. Ils ont décidé de regarder le match, par solidarité pour la nouvelle équipe de jeunes. Ils n'y croyaient pas vraiment.

Une des joueuses avait le souffle, dès le premier match.

Ils s'appelaient les Snow Kids.

Les Akilliens n'aiment pas Aarch, et ils n'aiment pas le stade, mais ils aiment les Snow Kids. La bande de jeunes avec le Souffle, sortie de nulle part et qui a cette lueur dans le regard, cet espoir qu'ils avaient perdu.

Les Akilliens n'aiment pas ceux qui sont partis, mais les Snow Kids sont les enfants d'Akillian, et ils ne sont pas partis, eux, contrairement à Aarch. Aarch n'est pas les Snow Kids, et les Snow Kids ne sont pas Aarch.

Et peut-être qu'ils pouvaient braver la neige et le froid pour aller les encourager devant la télévision du bar, car après tout, ce n'était pas comme si on leur demandait d'aller au stade.

Et peut-être qu'ils pouvaient se permettre d'aller au stade, car, allez, c'est la première fois qu'ils y joueront, ils méritent bien que quelqu'un vienne pour les encourager.

Les Akilliens n'aiment pas la neige, et ils n'aiment pas le froid, et ils n'aiment pas le stade, et ils n'aiment certainement pas Aarch… mais ils aiment les Snow Kids. Leurs Snow Kids.

Et, peut-être que, juste pour cette fois, ils pouvaient se permettre d'espérer.